Quoiqu'il y ait quelque vague dans ces idées, et qu'elles paraissent

n'exprimer qu'un voeu, on ne saurait les traiter de chimériques, si

l'on veut en retrancher l'absolu, si l'on se borne à les considérer

comme soumises aux contrariétés qu'apportent aux choses humaines les

événements auxquels elles sont toujours subordonnées. Un peu de bien

saisi rapidement, et dont la jouissance est toujours de courte durée

est tout ce dont on peut flatter la nature humaine. Ainsi il suffit

qu'une vue politique offre quelque avantage, qu'elle soit dans son

principe conforme à la nature, qu'elle présente peu de risques, peu de

dommages, peu de sacrifices, pour qu'elle doive être regardée comme

bonne, et qu'on puisse, sans craindre d'être trop entraîné par sa

propre conception, y attacher quelques espérances.

On serait encore encouragé dans cette manière de voir, si l'on se

reportait vers des époques antérieures de notre histoire. Ainsi on

verrait qu'au temps des croisades, l'Europe était précisément sur la

route de ces idées. Le commerce de l'Asie, la liberté des

communications avec cette riche partie de l'ancien monde, étaient un

des motifs secrets de guerre de quelques-uns des princes d'Occident

contre les califes de l'Arabie, contre les soudans de l'Égypte et les

sultans de Nicomédie. La religion servait de prétexte à la politique,

et la politique pouvait entrevoir déjà les avantages d'une navigation

exclusive. Avec quelques succès prudemment ménagés, on aurait bientôt

vu des colonies européennes se former sur les côtes de l'Égypte et de

la Syrie. Et dans les guerres qu'auraient suscitées les jalousies et

les rivalités des princes confédérés, la France, par sa position,

aurait eu d'immenses avantages que plus tard elle n'a pu retrouver

dans la lutte qu'a occasionnée la découverte de l'Amérique. De nos

jours, les grandes difficultés de religion étant éteintes, des

arrangements commerciaux pourraient entrer dans les intérêts de toutes

les puissances de l'Orient qui, par elles-mêmes, ne sont pas

essentiellement navigatrices.

C'est pour cela qu'à une époque de ma vie, où j'en ai eu le pouvoir,

j'ai introduit dans le traité d'Amiens comme vue philosophique, afin

de ne point donner d'ombrage, quelques dispositions qui tendaient à la

civilisation de la côte d'Afrique[144]. Si le gouvernement y eût donné

suite; si, au lieu de sacrifier tout ce qui restait de la belle armée

d'Égypte, au vain espoir de reconquérir Saint-Domingue[145], on eût

dirigé contre les États barbaresques cette force imposante et déjà

acclimatée; il est probable que ma philosophie fût devenue pratique,

et que la France, au lieu d'avoir détruit en peu de mois une belle

armée à Saint-Domingue, se serait solidement établie sur la côte

africaine de la Méditerranée et nous aurait épargné le gigantesque et

désastreux système continental.

[144] Le traité d'Amiens garantissait l'indépendance de

Malte, la neutralisait et ouvrait ses ports aux vaisseaux de

toutes les nations. Un article spécial exceptait de cette

dernière faculté les navires des États barbaresques, _jusqu'à

ce que, par le moyen d'un arrangement que procureront les

parties contractantes, le système d'hostilités qui subsiste

entre lesdits États barbaresques et l'ordre de Saint-Jean

ainsi que les puissances chrétiennes ait cessé_. C'est sans

doute cette disposition qui dénotait chez son auteur

certaines vues sur le bassin de la Méditerranée, qu'il

rappelle plus haut.

[145] Depuis 1795, l'île de Saint-Domingue était indépendante

sous le gouvernement de Toussaint-Louverture. Le premier

consul voulut la réoccuper; son beau-frère, le général

Leclerc, fut chargé de l'expédition (février 1802). Il fut

d'abord vainqueur et s'empara de presque toute l'île; mais

les maladies décimèrent ses troupes. Lui-même mourut. Après

la rupture de la paix d'Amiens, les Anglais secondèrent les

efforts des noirs. Les débris de nos troupes durent évacuer

l'île qui resta depuis indépendante.

Je dois indiquer encore une considération bien forte: c'est que

l'Amérique n'a pas encore pris sa place dans l'ordre politique, et

qu'à son égard l'épreuve du temps n'est pas faite. Si un jour, elle

devenait assez puissante pour oser regarder comme à elle toutes ces

terres jetées autour du nouveau continent, de quel avantage ne

serait-il pas alors pour la France d'avoir porté ses vues sur l'ancien

monde! Par là aussi, elle aurait rendu à l'humanité un service

essentiel, en empêchant, ou du moins en affaiblissant le mouvement

d'émigration qui entraîne la génération présente vers l'Amérique. La

pente presque insensible qui porte la population européenne vers le

nouveau monde aurait peut-être besoin de cette force rétrograde. Je

suis étonné que les philosophes ne se soient pas emparés de cette

grande question. Elle touche par tous les points à leurs principes; la

traite des nègres, seule, n'aurait-elle pas dû les y conduire? Mais

puisqu'ils l'ont négligée, il est probable que je me trompe. Et cela

me conduit à croire que je ne me comprends pas bien moi-même, lorsque

je parle des philosophes. J'emploie un peu cette dénomination comme

l'on dit: la nature, lorsqu'on a quelque chose de vague à exprimer et

que l'expression manque. Mais comme je nomme souvent les philosophes

et que je leur donne et leur donnerai surtout beaucoup d'influence sur

mon temps, je dois, pour être clair, me rendre compte à moi-même, une

bonne fois de ce que j'entends par les philosophes du XVIIIe

siècle.

Si les philosophes du XVIIIe siècle avaient formé une secte, leur

doctrine serait facile à connaître; mais la philosophie moderne n'a

rien de commun avec l'esprit de secte. Les athées, les déistes, à qui

seuls on pourrait donner cette qualification, n'appartiennent pas

précisément à notre temps. Lorsqu'on veut pénétrer dans le fond des

choses, on trouve que le principe secret de toutes les sectes est

politique, et que partout elles doivent leur naissance à l'esprit

d'indépendance et de liberté qui, se trouvant contenu par des

constitutions établies, et resserré par les lois dominantes, s'échappe

et fait son explosion sous des formes qu'on tâche de légitimer par la

religion. C'est, on ne saurait en douter, l'esprit d'opposition au

gouvernement établi qui est le premier moteur de toutes ces doctrines

nouvelles, qui se répandent ensuite avec des modifications diverses.

Toutes les autres causes physiques et morales ne sont que des causes

secondaires et accessoires.

En Angleterre où le principe de la liberté politique est renfermé dans

la constitution de l'État, les sectes sont innombrables et peu

dangereuses.

En Allemagne où les dominations sont divisées, nombreuses, variées,

l'esprit de réformation s'est perpétué depuis Luther et Calvin, et

aurait pu faire de grands ravages si la Révolution française n'eût

effrayé tous les gouvernements et dispersé les novateurs; ceux qui

restent, y compris madame de Krüdener[146], ne sont que ridicules.

[146] Julie de Wietinghoff, fille d'un riche seigneur de

Livonie, née en 1764, épousa à dix-huit ans le baron de

Krüdener, diplomate russe. Madame de Krüdener eut une

jeunesse fort agitée. Depuis 1804 elle parut entièrement

changée, vouée aux austérités et à la conversion des

pécheurs. En 1815 elle fut connue de l'empereur Alexandre qui

s'attacha à elle et sur qui elle prit le plus grand

ascendant. Elle parcourut ensuite la Suisse et l'Allemagne,

agitant les villes par ses prédications et souvent

persécutée. Elle revint en Russie en 1818 et mourut en 1824.

Je ne nomme ni l'Espagne ni le Portugal, parce que sous le rapport de

la philosophie, des lettres et des sciences, ces deux pays se sont

arrêtés au XVe siècle.

En France, le génie des sciences exactes, par son orgueil et par la

suprématie réelle qu'il a prise, a anéanti l'esprit de secte, en

couvrant de dédain tous les systèmes. L'introduction de la philosophie

de Bacon, de Locke et de Newton, complétée par M. de la Place[147], a

soumis toutes les entreprises de l'imagination à une épreuve, qui

permet à celle-ci de faire des découvertes, mais de ne pas s'égarer.

[147] P. Simon, marquis de La Place, né en 1749 à

Beaumont-en-Auge (Calvados), fut à dix-sept ans professeur de

mathématiques. Membre de l'Institut dès sa fondation,

ministre de l'intérieur après le 18 brumaire, sénateur

(1799), président du Sénat, pair de France (1815). Il mourut

en 1827.

Les incertitudes de Montaigne, reposant son esprit sur ce qu'il

appelle ces deux oreillers si doux pour une tête bien faite,

l'ignorance et l'insouciance, ne lui avaient permis ni d'embrasser

aucune des sectes anciennes, ni d'en former une nouvelle. Il discute

toutes les opinions, n'en adopte aucune, et se retranche dans le doute

et l'indifférence.

Presque en même temps, Rabelais, dans les accès de son humeur

railleuse, cynique et bouffonne, avait insulté tous les préjugés,

attaqué toutes les croyances.

Il me semble qu'il y a bien loin de cette manière de philosopher à

celle des fondateurs de sectes. Par ordre de dates, Montaigne et

Rabelais sont les anciens de nos philosophes français, mais ils ne

sont pas chefs d'école. Leur pyrrhonisme a jeté dans les idées un

vague, une incertitude qui doivent leur faire reporter quelque part

dans cette confusion dont nous avons vu les résultats au siècle

dernier. Aussi les écrivains qui se sont le plus rapprochés d'eux,

n'ont-ils jamais prétendu être attachés à un corps de doctrine

quelconque. La disposition au doute, et l'esprit de secte sont

diamétralement opposés.

L'esprit de secte a peut-être moins d'inconvénients parce qu'il est

moins général dans son objet, et qu'il ne s'empare que de quelques

individus, et en France, pour peu de temps; car la mobilité de la

nation ne permet à aucune opinion de ce genre d'y établir un empire

durable. Le doute, au contraire, peut s'étendre à tout et durer

longtemps; il est si commode qu'il saisit tout le monde; la lumière

est-elle jamais assez claire pour lui? et c'est là son danger, quand

il est le terme où l'on doit arriver; c'est là son avantage, quand il

est le point de départ. Car alors on craint de deviner trop vite; on

s'effraye des simples aperçus; l'intelligence se contente d'examiner

modestement les effets pour remonter lentement aux causes; elle

s'élève ainsi par degré, d'abstractions en abstractions; puis de

phénomènes en phénomènes, de découvertes en découvertes, et enfin de

vérités en vérités.

Cette méthode n'a été pleinement connue et fidèlement suivie que dans

le XVIIIe siècle, car jusqu'à ce moment, la France était toute

cartésienne. Les écoles, l'Académie des sciences, Fontenelle même,

Mairan, ont été constamment fidèles à Descartes. Je me souviens, et

peut-être tout seul, que M. Duval[148], mon professeur de philosophie

au collège d'Harcourt, devenu ensuite recteur de l'Université, avait

fait sa petite brochure contre Newton. D'Alembert[149],

Maupertuis[150], Clairault[151] et Voltaire, tous quatre fort jeunes,

furent les premiers apôtres de la nouvelle philosophie. Grâce à eux,

le système de Newton ou plutôt celui de la nature a triomphé. Grâce à

eux encore, la méthode de Bacon a été suivie dans les sciences, et y a

porté le plus grand jour. C'est là le côté brillant de la philosophie

du XVIIIe siècle; mais sa gloire s'obscurcit et quand on envisage

son influence morale et, tout d'abord, ses ravages dans les sciences

morales. Voltaire me paraît avoir parfaitement tracé le caractère et

la mission du vrai philosophe:

«La philosophie, dit-il, est simple; elle est tranquille, sans envie,

sans ambition; elle médite en paix, loin du luxe, du tumulte et des

intrigues du monde; elle est indulgente, elle est compatissante; sa

main pure porte le flambeau qui doit éclairer les hommes; elle ne s'en

est jamais servie pour allumer l'incendie en aucun lieu de la terre;

sa voix est faible, mais elle se fait entendre; elle dit, elle répète:

_Adorez Dieu, servez les rois, aimez les hommes._» Ce beau caractère

de la philosophie se trouve dans tous les écrits de Locke, de

Montesquieu, de Cavendish[152]. Ces vrais sages, toujours prudents

dans leur hardiesse, ont constamment respecté et souvent raffermi les

bases éternelles sur lesquelles repose la morale du genre humain. Mais

quelques-uns de leurs disciples, moins éclairés, et par conséquent

moins circonspects, ont, à force de recherches, ébranlé toutes les

colonnes de l'ordre social.

[148] Pierre Duval, né en 1730 à Bréauté, village de

Normandie, fut à vingt-deux ans professeur de philosophie au

collège d'Harcourt, puis proviseur du même collège et recteur

de l'Université (1777). On a de lui divers traités où il

s'attache à réfuter les théories philosophiques du temps,

notamment celles de Buffon, Rousseau et Holbach. Il mourut en

1797.

[149] Jean Lerond d'Alembert était le fils de madame de

Tencin et du chevalier Destouches, officier d'artillerie.

Abandonné à sa naissance, il fut recueilli et élevé par une

famille d'ouvriers. Son nom lui vint de ce qu'il avait été

trouvé sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond,

aujourd'hui détruite. Il se fit bientôt connaître par sa

passion pour la science, fut reçu à l'Académie des sciences

en 1744, à l'Académie française en 1754. Très lié avec

Voltaire et Diderot, il s'associa à la publication de

l'_Encyclopédie_. Il mourut en 1783.

[150] Moreau de Maupertuis, né à Saint-Malo en 1698, mort en

1759, officier de cavalerie; il quitta bientôt l'armée pour

l'étude, et entra à l'Académie des sciences en 1723. En 1736

il partit pour une expédition scientifique dans les régions

polaires. Membre de l'Académie française en 1743, il partit

en 1745 pour Berlin, où le roi Frédéric l'avait nommé

président de l'académie. C'est là qu'il eut avec Voltaire des

démêlés restés fameux.

[151] Alexis Clairault, né en 1713 à Paris, astronome et

mathématicien, entré à l'Académie des sciences à dix-huit

ans. Il mourut en 1765.

[152] Henry Cavendish, illustre physicien et chimiste

anglais, né à Nice en 1731, appartenait à une branche cadette

de la famille des ducs de Devonshire. Il fut admis en 1760 à

la Société royale de Londres et, en 1803, devint associé de

l'Institut de France. Il mourut en 1810.

Lorsque dans le sénat de Rome, on délibéra sur la punition que

méritaient les complices de Catilina, César raisonnant en philosophe

du XVIIIe siècle, et posant des principes abstraits pour en tirer

des conclusions politiques, disserta longuement sur la nature de

l'âme, et professa les dogmes de la philosophie épicurienne. Caton et

Cicéron se levèrent indignés, et déclarèrent au sénat que César

professait une doctrine funeste à la république et au genre humain.

Or, cette doctrine subversive et désolante que ces grands hommes

d'État avaient la sagesse de repousser a été ouvertement enseignée

dans le siècle dernier. Sous prétexte de déraciner la superstition,

qui tombait d'elle-même, et d'éteindre le fanatisme qui n'enflammait

plus d'autres têtes que les leurs, Helvétius[153], Condorcet[154],

Raynal, le baron d'Holbach[155], tantôt avec _l'état de nature_,

tantôt avec _la perfectibilité_ brisaient avec emportement tous les

liens de l'ordre moral et politique. Quelle démence de prétendre

gouverner le monde par des abstractions, par des analyses, avec des

notions incomplètes d'ordre et d'égalité, et avec une morale toute

métaphysique! Nous avons vu les tristes produits de ces chimères.

[153] Claude-Adrien Helvétius naquit à Paris vers 1715,

obtint dès l'âge de vingt-trois ans une place de fermier

général. Il s'adonna entièrement à la philosophie et publia

en 1758 son livre de l'_Esprit_ condamné à la fois par le

pape, la Sorbonne et le parlement. Ses oeuvres (14 volumes)

ont été publiées après sa mort qui survint en 1771.

[154] M. Caritat, marquis de Condorcet, né en 1743 à

Ribemont, près de Saint-Quentin, d'une famille noble

originaire du Dauphiné. Il fut reçu à l'Académie des sciences

à vingt-six ans. Très lié avec les philosophes, il embrassa

avec ardeur la cause de la Révolution. Député à l'Assemblée

législative et à la Convention, il vota avec les girondins.

Proscrit au 31 mai 1793 il resta caché huit mois, mais étant

sorti de sa retraite il fut arrêté et emprisonné. Il

s'empoisonna peu de jours après dans sa prison (mars 1794).

Condorcet avait épousé mademoiselle de Grouchy, la soeur du

maréchal de l'empire.

[155] P. Thiry, baron d'Holbach, célèbre philosophe né en

1723 à Hildesheim dans le Palatinat. Il vint à Paris dès sa

jeunesse et embrassa les opinions philosophiques les plus

violentes; il prêcha ouvertement l'athéisme. Son ouvrage le

plus connu, _le Système de la Nature_, fut blâmé même par

Voltaire et Frédéric II. Il mourut en 1789.

Si tels sont les résultats nécessaires de l'analyse, je dirai avec le

bon La Fontaine aux philosophes imprudents qui l'étendent à tout:

Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage.

Votre analyse peut éclairer l'esprit, mais elle éteint la chaleur de

l'âme: elle dessèche la sensibilité, elle flétrit l'imagination, elle

gâte le goût. Condillac[156], votre oracle, n'a-t-il pas dit lui-même:

_Rien n'est si contraire au goût que l'esprit philosophique; c'est

une vérité qui m'échappe._» S'il avait ouvert davantage sa main,

peut-être lui en aurait-il échappé beaucoup d'autres du même genre qui

aujourd'hui, contre son opinion, sont professées dans nos écoles.

[156] Étienne Bonnot de Condillac, né en 1715, à Grenoble

d'une famille noble. Il entra dans les ordres, mais sans

exercer de fonctions ecclésiastiques, fut précepteur de

l'infant duc de Parme en 1757. Membre de l'Académie française

en 1768. Condillac a laissé plusieurs ouvrages qui ont fait

de lui le chef de l'école sensualiste. Il mourut en 1780.

Tout ce que je viens de dire me conduit à penser que le caractère

particulier de la philosophie du XVIIIe siècle, est l'emploi de

l'analyse, utile, lorsqu'elle est appliquée aux sciences physiques,

incomplète, lorsqu'elle est appliquée aux sciences morales,

dangereuse, lorsqu'elle est appliquée à l'ordre social.

Ainsi dans tout ce que j'ai écrit et dans tout ce que j'écrirai,

l'objet sur lequel porte l'analyse, détermine sans que je sois obligé

de le remarquer, si la qualification de philosophe doit être prise en

bonne ou en mauvaise part.

L'importance qu'ont eu les philosophes économistes pendant près de

trente ans, exige que je parle d'eux d'une manière spéciale.

Les économistes étaient une section de philosophes uniquement occupés

à tirer de l'administration tous les moyens d'amélioration dont ils

croyaient que l'ordre social était susceptible. Ils étaient partagés

en deux classes: l'une regardait l'agriculture comme seule créatrice

des richesses, et traitait les travaux industriels et le commerce

comme stériles, sous le rapport qu'ils ne créaient que des formes et

des échanges dans les matières produites et créées par les travaux de

l'agriculture. La doctrine de cette première classe d'économistes est

appelée la doctrine du produit net, et elle est exposée dans le

_Tableau économique_[157]. L'objet de ce tableau est de faire la

distribution des richesses sortant de l'agriculture et se répandant de

là dans toutes les artères du corps social. Les conséquences de ces

doctrines suivent la marche de la circulation, et aboutissent, en

dernier ressort, à la théorie de l'impôt qu'elles font peser tout

entier sur l'agriculture.

[157] Le _Tableau économique_ où se trouve exposée la

doctrine physiocratique est l'oeuvre du médecin Quesnay

(1694-1774), fondateur et chef de cette école.

La liberté du commerce est presque l'unique point par lequel cette

première classe d'économistes est en contact avec les économistes dont

je vais parler. Ceux-ci n'adoptent pas la division des classes

stériles; ils ne regardent pas le _Tableau économique_ comme une

démonstration rigoureuse, ni même suffisante, des phénomènes de la

circulation. Ils se bornent à cet égard à quelques vérités de détail.

Leur grand principe est la liberté générale du commerce dans le sens

le plus étendu. Pour l'impôt, ils acceptent des modifications; ils ne

sont pas absolus.

Le gouvernement repoussait les idées des économistes, de quelque école

qu'ils fussent; il s'attachait aux choses connues et établies. Il

redoutait les changements qui touchaient à la forme de l'impôt et à

ses produits réguliers dans le trésor royal. Pour lui, la crainte de

quelque diminution dans les revenus de l'État était telle, qu'il

n'osait pas même hasarder des moyens de les augmenter. Des vues aussi

courtes, aussi étroites, étaient nécessairement prohibitives.

On ne savait point encore que quelques principes incontestables

d'économie politique, joints à un emploi raisonnable du crédit public,

constituaient toute la science de l'administration des finances. Le

crédit public aurait diminué les inconvénients qui pouvaient résulter

de l'application trop stricte des principes d'économie politique; les

principes d'économie politique auraient éclairé et modéré les

entreprises du crédit public. M. Turgot, en établissant la caisse

d'escompte, paraît avoir entrevu les avantages de cette alliance

bienfaitrice. Il a saisi le moyen qui porte le plus de secours à

toutes les industries en maintenant le prix de l'argent à un taux

modéré; mais il n'a pas été plus loin. L'art moderne de procurer à

l'État, sans forcer les contributions, des levées extraordinaires

d'argent à un bas prix, et d'en distribuer le fardeau sur une suite

d'années, lui était inconnu; ou s'il le connaissait, peut-être

apercevait-il dans son usage des embarras lointains, que

l'administration française, toujours trop facile et toujours si près

d'abuser, rendrait un jour dangereux. D'ailleurs, emprunter toujours

en se libérant sans cesse appartenait à un ordre d'idées totalement

opposé à la doctrine pure des économistes. Car, pour emprunter et

éteindre les emprunts, il faut des délégations temporaires pour la

durée, mais fixes pour l'application, et prises dans une classe des

revenus de l'État séparée de l'imposition territoriale, qui doit avoir

son emploi habituel et déterminé. Or, pour atteindre ce but, ce sont

les consommations qu'il faut taxer, et particulièrement celles qui,

tenant aux commodités de la vie, ne sont en usage que parmi les hommes

qui jouissent de quelque superflu, ou au moins, d'une grande aisance.

Dans cette catégorie, le genre de consommations dont je parle se

mesure d'après les ressources de chacun, et si le besoin de consommer

devenait trop grand, trop impérieux, on peut croire que, de son côté

l'aisance deviendrait plus habile et retrouverait ses avantages par

l'augmentation de l'industrie dont on ne connaît pas le terme: il est

vrai que s'il y en avait un, les administrations financières qui ne

l'auraient pas prévu, seraient dans le danger d'éprouver de grands

mécomptes.

Cette riche matière pourrait me mener bien loin, car elle est pour moi

pleine de charmes. Elle me rappelle tout ce que j'ai appris dans la

conversation et dans les Mémoires d'un homme dont les Anglais nous ont

fait connaître toute la valeur. M. Panchaud a dit mille fois à M. de

Calonne, à M. de Meilhan, à M. Foulon, à M. Louis[158] et à moi: _Dans

l'état où est l'Europe, celui des deux pays de la France ou de

l'Angleterre, qui suivra exactement le plan d'amortissement que je

propose, verra le bout de l'autre._ C'était son expression.

L'Angleterre a adopté sa doctrine, et aussi pendant trente ans

a-t-elle dirigé tous les mouvements de l'Europe. M. Panchaud était un

homme extraordinaire: il avait en même temps l'esprit le plus ardent,

le plus étendu, le plus vigoureux, et une raison parfaite. Il avait

tous les genres d'éloquence. Si le génie résulte de la faculté de

sentir et de penser, répartie abondamment et également dans le même

individu, Panchaud était un homme de génie. Sur sa générosité, sur sa

candeur, sur sa gaîté, il me revient des milliers de choses qu'il me

serait doux de faire connaître.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 8 / 36 段