Lorsque chacun prend part aux affaires de l'État, la place publique,

le tribunal, la bourse, voilà les véritables lieux de réunion. Les

imaginations ardentes donnaient quelques heures à l'atelier des

artistes ou aux salons des courtisanes fameuses. Mais ce n'était pas

leur manière de vivre, c'était leur amusement. Les Romains,

essentiellement guerriers et conquérants, ont toujours repoussé tous

les usages qui adoucissent et calment la vie. Si l'éloquence

elle-même, qui fait une grande partie de leur gloire, ne fut pas

bannie de Rome, c'est que dans le sénat elle servait à discuter les

grands intérêts de l'État, et dans le forum, à défendre les biens et

la vie des citoyens. On abandonnait même les arts, fruits de la

conquête, à des esclaves ou à des affranchis. Les femmes, à Rome, ne

quittaient jamais l'intérieur de leur maison; il n'était permis qu'aux

seules courtisanes de montrer quelque talent.

Le mélange des deux sexes dans la même société était inconnu des

anciens, et il y a peu d'années qu'il était encore repoussé par les

moeurs de l'Angleterre et de l'Amérique. Admis en France, il a formé

le caractère essentiel et distinctif de la société. C'est sous le

règne de François Ier, que les femmes commencèrent à paraître à la

cour. Leur présence eut une influence immédiate sur les moeurs, sur la

politesse et sur le bon goût. L'Italie nous avait devancés dans tous

les progrès de la civilisation sociale. Les cours de Naples, de

Ferrare, de Mantoue, le palais des Médicis, offraient déjà des modèles

d'urbanité, de politesse, même d'élégance. Les lettres y étaient en

honneur, les beaux-arts étaient cultivés avec succès. Mais la

situation politique de l'Italie, les guerres dont elle était le

théâtre, sa division en petits États, arrêtèrent les progrès que l'art

pratique de la vie aurait pu faire.

Les carrousels, les tournois que l'on vit en France sous Henri II,

donnèrent plus d'éclat, plus de grâce et de noblesse à la galanterie,

plus d'attrait pour la société, que ne l'avaient pu faire toutes les

inspirations des poètes d'Italie.

La cour, sous le règne de Henri III, s'avilit en adoptant les

habitudes frivoles et honteuses du souverain, et, de plus, les tristes

agitations occasionnées par la réforme ne permirent pas au caractère

de la nation de se développer.

Henri IV, après tous les premiers orages de sa vie, séparé de sa

première femme et perpétuellement en querelle avec la seconde, n'eut

point de cour. Son courage, sa vivacité, ses saillies heureuses, son

langage simple, gai et brillant, n'exercèrent sur les moeurs de la

nation qu'une influence personnelle.

Le cardinal de Richelieu, après avoir attiré les grands seigneurs à la

cour, voulut attirer la cour chez lui. Pour y parvenir, il ouvrit sa

maison de Rueil aux hommes et aux femmes dont l'esprit l'avait frappé

davantage. C'est de là que date la première société qui se soit fait

remarquer hors de la cour. La présence d'un pouvoir terrible lui ôta

une partie de l'agrément qu'elle pouvait avoir.

Une étincelle fit éclater le feu passager de la Fronde; cette guerre

burlesque, qui n'avait d'autre but que de se livrer au plaisir de

l'agitation, n'a été presque qu'une guerre de société.

Le chaos cessa à l'avènement de Louis XIV. Il appela l'ordre; à sa

voix, toutes les classes, tous les individus prirent, sans effort,

sans violence, la place qui leur convenait. C'est à cette noble

subordination que nous devons l'art des convenances, l'élégance des

moeurs, la politesse exquise dont cette magnifique époque est

empreinte. Une heureuse combinaison des qualités propres à chacun des

deux sexes, et leur concours pour leur agrément commun, donnèrent à la

société un éclat dont les Français se plairont toujours à recueillir

les moindres détails. Le salon de madame de Sévigné est un des

monuments de notre gloire.

La société, sous Louis XV, eut toutes les faiblesses de son règne;

elle ouvrit son sanctuaire; quelques hommes de lettres s'y

introduisirent. D'abord la conversation, et aussi les ouvrages de

goût, y gagnèrent. M. de Fontenelle et M. de Montesquieu, M. de

Buffon, le président Hénault[134], M. de Mairan[135], M. de Voltaire,

tous élevés sous l'influence du siècle de Louis XIV, conservaient

dans le monde ces égards, cette liberté, cette aisance noble qui ont

fait le charme et l'illustration des réunions de Paris. Voilà les

hauteurs où il fallait se tenir.

[134] Charles Hénault, né en 1685, fut reçu conseiller au

parlement en 1706. Président de la chambre des enquêtes

(1710), surintendant de la maison de la reine. Il entra à

l'Académie en 1723. Il a laissé un abrégé de l'histoire de

France qui eut un grand succès, des poésies et des _Mémoires_

publiés en 1855.

[135] Jean-Jacques Dortous de Mairan, à la fois savant

distingué et homme de lettres. Né en 1678 à Béziers, il entra

à l'Académie des sciences en 1698, et à l'Académie française

en 1743. Il mourut en 1770.

Mais sous le règne de Louis XVI tous les étages de la littérature se

répandirent dans la société. Chacun se déplaça, la confusion se mit

dans les rangs, les prétentions devinrent hardies et le sanctuaire fut

violé. Alors l'esprit général de la société subit des modifications de

tout genre. On voulait tout connaître, tout approfondir, tout juger.

Les sentiments furent remplacés par des idées philosophiques; les

passions, par l'analyse du coeur humain; l'envie de plaire, par des

opinions; les amusements, par des plans, des projets, etc... Tout se

dénatura. Je m'arrête, car je crains de faire trop pressentir la

Révolution française, dont plusieurs années et beaucoup d'événements

me séparent encore.

La querelle des Anglais avec leurs colonies venait d'éclater[136]. Les

philosophes avaient pris cette question dans toutes ses profondeurs.

Ils mettaient dans la balance les droits des peuples et ceux des

souverains. Les vieux militaires y voyaient une guerre; les jeunes

gens, quelque chose de nouveau; les femmes, quelque chose

d'aventureux; une politique petite, tracassière et imprévoyante

rendait le gouvernement complice de toutes ces effervescences. Il

avait toléré, ou plutôt permis, le départ de M. de la Fayette[137],

de M. de Gouvion[138], de M. Duportail[139]. Le premier est le seul

dont le nom soit resté. Dans un roman, on donne un esprit, un

caractère distingué à un personnage principal; la fortune ne prend pas

tant de soins: les hommes médiocres jouent un rôle dans de grands

événements, uniquement parce qu'ils se sont trouvés là.

[136] La déclaration d'indépendance des États-Unis est du 4

mai 1776.--Le cabinet de Versailles reconnut la nouvelle

république et signa avec elle un traité d'alliance (février

1778). La rupture avec l'Angleterre est du 17 juin suivant.

[137] Gilbert Motier, marquis de La Fayette, né en 1757 à

Chavagnac près de Brioude. A vingt ans, il fit la campagne

d'Amérique.--Membre de l'assemblée des notables en

1787.--Député aux états généraux. Le 15 juillet, il fut élu

commandant général des gardes nationales de la Seine. Mis

hors la loi après le 20 juin 1792, il dut s'enfuir, mais fut

arrêté par les Autrichiens, et resta cinq ans enfermé à

Olmütz.--Il ne joua aucun rôle sous l'empire. Député en 1814,

il vota la déchéance de l'empereur. Également député sous la

Restauration, il resta toujours dans l'opposition. Élu chef

des gardes nationales en 1830, il contribua à l'avènement de

Louis-Philippe. Il mourut en 1834.

[138] Jean-Baptiste Gouvion fit la campagne d'Amérique comme

officier du génie. Très attaché à La Fayette, il fut, en

1789, nommé major général de la garde nationale. Député de

Paris en 1791, il donna sa démission en 1792, et fut tué à

l'ennemi près de Maubeuge le 11 juin suivant.

[139] Duportail fit la campagne d'Amérique comme officier du

génie. Brigadier en 1783. Maréchal de camp et ministre de la

guerre en 1790.--Violemment attaqué à l'Assemblée, il fut

décrété d'accusation après le 10 Août. Il resta caché pendant

deux ans, puis gagna l'Amérique. Il revenait en France en

1802, quand il mourut en mer.

M. de la Fayette est d'une famille noble d'Auvergne, peu illustrée;

sous Louis XIV, l'esprit d'une femme avait donné quelque éclat à son

nom. Il était entré dans le monde avec une grande fortune, et avait

épousé une fille de la maison de Noailles. Si quelque chose

d'extraordinaire ne l'eût pas tiré des rangs, il serait resté terne

toute sa vie. M. de la Fayette n'avait en lui que de quoi arriver à

son tour; il est en deçà de la ligne où on est réputé un homme

d'esprit. Dans son désir, dans ses moyens de se distinguer, il y a

quelque chose d'appris. Ce qu'il fait n'a point l'air d'appartenir à

sa propre nature; on croit qu'il suit un conseil. Malheureusement,

personne ne se vantera de lui en avoir donné à la grande époque de sa

vie.

L'exemple de M. de la Fayette avait entraîné toute la partie brillante

de la nation. La jeune noblesse française, enrôlée pour la cause de

l'indépendance, s'attacha dans la suite aux principes qu'elle était

allée défendre. Elle avait vu sortir d'une condition privée le chef

d'un grand État; elle avait vu les hommes simples qui l'avaient

secondé, entourés de la considération publique. De là à croire que les

services rendus à la cause de la liberté sont les seuls titres

véritables de distinction et de gloire, il y a bien près. Ces idées,

transportées en France, y germèrent d'autant plus promptement que tous

les prestiges, attaqués par les hommes inférieurs qui s'étaient

introduits dans la société, allaient chaque jour s'évanouissant.

Il est probable que je reviendrai plusieurs fois dans le cours de cet

écrit sur les réflexions auxquelles, cédant trop à l'ordre des temps,

je me laisse maintenant aller; car elles se présenteront sûrement, et

avec une application bien plus directe, lorsque je parlerai des

premières années de la Révolution française.

L'intérêt pour la cause américaine était entretenu en France par le

journal de toutes les délibérations du congrès publié toutes les

semaines dans une feuille intitulée: _le Courrier de l'Europe_. Ce

journal, le premier, je crois, de nos journaux spécialement

politiques, était rédigé par un homme qui appartenait à la police: son

nom était _Morande_; il était auteur d'un libelle infâme dont le titre

était: _le Gazettier cuirassé_[140].

[140] Charles Thévenot de Morande, né en 1748 à Arnay-le-Duc

(Côte-d'Or) où son père était procureur. Il vint à Paris, où

sa vie de débauches et d'intrigues lui valut d'être enfermé

quinze mois à Fort-l'Évêque. Il passa alors en Angleterre. Il

s'acquit quelque célébrité comme pamphlétaire. Son _Gazettier

cuirassé_ ou _Anecdotes scandaleuses de la cour de France_

(1772) eut beaucoup de retentissement. Le chantage lui

procura d'autres ressources. Il s'attaqua notamment à madame

du Barry. Beaumarchais fut dépêché auprès de lui pour acheter

son silence. Le recueil périodique qu'il publia ensuite sous

le nom de _Courrier de l'Europe_ n'est guère plus

recommandable. Revenu en France, Morande fut emprisonné après

le 10 Août comme journaliste contre-révolutionnaire; il put

s'évader et vécut jusqu'en 1803.

Ceux des Français que des expéditions militaires avaient conduits dans

les colonies, revenaient avec des descriptions magnifiques de toutes

les richesses que renfermait cette nouvelle partie du monde. On ne

parlait que de l'Amérique. Les grands seigneurs, dans ma jeunesse,

avaient cela de particulier: c'est que tout ce qui était nouveau pour

eux, ils croyaient l'avoir découvert, et alors ils s'y attachaient

davantage. _Que serions-nous sans l'Amérique?_ était dans la bouche de

tout le monde. Elle nous donne une marine, disait M. Malouet[141];

elle étend notre commerce, disait l'abbé Raynal[142]; elle a des

emplois pour nos populations trop nombreuses, disaient les

administrateurs de cette époque; elle reçoit tous les esprits

inquiets, disaient les ministres; elle est le refuge de tous les

dissidents, disaient les philosophes, etc... Rien ne semblait plus

utile, rien ne semblait plus pacifique; on ne parlait que de la gloire

attachée à la découverte de l'Amérique. Et cependant allons un peu au

fond des choses. Qu'est-il résulté de toutes nos communications avec

le nouveau monde? Voyons-nous moins de misère autour de nous? N'y

a-t-il donc plus de désorganisateurs? Les regards que nous portons au

loin n'ont-ils pas diminué l'amour de la patrie? L'Angleterre et la

France étant devenues sensibles, irritables sur de nouveaux points du

globe, les guerres ne sont-elles pas plus fréquentes, plus longues,

plus étendues, plus dispendieuses? L'histoire des hommes nous donne ce

triste résultat: c'est que l'esprit de destruction accourt dans tous

les lieux où les communications deviennent plus faciles. Lorsque

quelques Européens vinrent se jeter sur l'Amérique, ils se trouvèrent

immédiatement trop à l'étroit sur ce vaste continent, et ils s'y

heurtèrent continuellement jusqu'à ce que l'un d'eux fût devenu le

maître. Aujourd'hui une discussion s'élève-t-elle entre un capitaine

de vaisseau marchand et un directeur de comptoir à la baie d'Hudson,

tous les États de l'Europe s'arment pour cette querelle.

[141] Pierre-Victor, baron Malouet, né à Riom en 1740, fut

d'abord attaché d'ambassade à Lisbonne (1758) puis intendant

de la marine à Rochefort (1763). Sous-commissaire en 1767, il

fut envoyé à Saint-Domingue, puis à la Guyane comme

commissaire général.--Député de Riom aux états généraux, il

vota avec le parti constitutionnel, émigra en 1792, revint en

France en 1801, fut préfet maritime à Anvers (1801-1807),

conseiller d'État (1810-1812). Ministre de la marine sous le

gouvernement provisoire, il mourut la même année

(1814).--Malouet a beaucoup écrit sur la marine et les

colonies; il a, en outre, laissé des _Mémoires_ très

intéressants (2 vol. in-8°)

[142] Guillaume-Thomas Raynal, né à Saint-Geniez (Aveyron) en

1713, entra dans les ordres et vint à Paris en 1747 où il eut

des succès comme professeur et prédicateur, puis renonça à

l'exercice du ministère. Raynal devint l'un des plus hardis

philosophes de son temps. L'_Histoire philosophique des

Indes_ qui le fit connaître, fut condamnée au feu. Lui même

dut s'expatrier. Rentré en France en 1788, il entra à

l'Institut (1795) et mourut en 1796.

Je sais combien tout ce que je viens de dire est en opposition avec

les idées actuelles. Les voyages autour du monde font la gloire de

quelques individus, et même celle des nations qui les ordonnent. Les

savants ne permettent pas qu'on attribue au seul hasard aucune des

découvertes de nos grands navigateurs; ils veulent que des

connaissances antérieures les aient mis sur la voie de deviner ou, au

moins, de soupçonner l'existence des pays nouveaux qui enrichissent

nos cartes. Cependant, il faut bien qu'ils nous laissent remarquer que

de nos jours, lorsque l'attraction est devenue la doctrine dominante,

lorsque les méthodes de calcul se sont élevées à la plus grande

perfection, on a imaginé que pour l'équilibre de la terre, il devait y

avoir un continent considérable au pôle antarctique; plusieurs

expéditions ont été dirigées vers ce point, et toutes les recherches

ont été, jusqu'à présent, à peu près inutiles. Le malheureux Louis XVI

s'était attaché à cette idée, et nous devons trouver naturel qu'il

fût, lui, porté à chercher au loin d'autres hommes.

Mais il me semble qu'il est peu dans notre intérêt de nous occuper de

ce genre d'entreprises; laissons-les, s'il faut absolument qu'il y en

ait, aux nouveaux dominateurs de l'Océan; ce n'est pas là notre

destination.

Plusieurs années de correspondances suivies avec M. de

Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur à Constantinople, et avec M.

Peissonel, consul dans les Échelles du Levant, m'ont bien convaincu de

tous les avantages qu'il y aurait pour nous à porter, aujourd'hui

encore, principalement vers l'ancien monde, nos vues politiques et

commerciales.

Lorsqu'on examine la position géographique de ce composé solide,

compact, qu'on appelle la France, lorsqu'on suit tout son littoral, on

a lieu d'être étonné qu'elle n'ait pas toujours regardé la mer

Méditerranée comme son domaine. Ce bassin, dont l'entrée n'est

accessible que par une ouverture de quelques lieues, est fermé de tous

les côtés par des pays qui n'ont point de grande navigation. La

France, par elle-même et par l'Espagne, son alliée, réunissant tous

les moyens que peuvent donner l'établissement de Toulon, celui de

Marseille, le port de Carthagène, etc., doit avoir dans la

Méditerranée la supériorité de domination qu'elle voudra y acquérir.

Les avantages immenses qui pourraient en résulter pour nous ont été

négligés.

L'influence de l'imitation et le sentiment de rivalité nous ont

entraînés du côté de l'Océan. Il est remarquable que tous les projets

de grandeur maritime de la France ont eu toujours besoin d'être

excités par l'esprit d'opposition. Il a fallu toujours avoir en

perspective un ennemi à combattre, ou une puissance à affaiblir, pour

enflammer notre orgueil, notre courage et notre industrie. C'est une

réflexion que je fais avec peine, mais tout indique que dans l'homme,

la puissance de la haine est un sentiment plus fort que celui de

l'humanité en général, et même que celui de l'intérêt personnel.

L'idée de grandeur et de prospérité, sans jalousie et sans rivalité,

est une idée trop abstraite, et dont la pensée ordinaire de l'homme

n'a point la mesure: il lui faut un objet auquel il puisse rapporter

ses conceptions, et sur lequel il puisse les mesurer, pour ainsi dire,

matériellement.

Pour ne pas trop nous attrister, tentons un accommodement. La rivalité

naturelle qui existerait entre ce qui est connu du nouveau monde et

l'ancien ne pourrait-elle suffire aux besoins des mauvais penchants?

Alors il resterait pour la générosité, l'espoir d'exciter l'industrie

des deux continents et de les faire servir au bonheur et à la

prospérité l'un de l'autre.

Je raisonne fort à mon aise sur cette question, car la France est à

peu près sans colonies; les liens sont rompus ou relâchés; et nous

sommes maîtres de choisir le système qui paraît devoir nous être le

plus utile.

Avons-nous plus d'intérêt à rétablir nos relations anciennes avec le

nouveau monde qu'à chercher des rapports nouveaux avec l'ancien? Il

est important que ce problème politique soit résolu. Si l'on prouvait

que la culture est plus facile et n'est pas plus chère dans l'ancien

monde que dans le nouveau; que les produits sont également bons, et

que la grande navigation ne doit pas souffrir par ce nouvel état de

choses, la solution serait complète.

Et d'abord, la culture est plus facile; car depuis l'abolition de la

traite des nègres, prononcée en Angleterre, au congrès de Vienne et

dans les États-Unis, il paraît impossible qu'aucun peuple de l'Europe

reprenne ce trafic diffamé, et que l'on puisse continuer longtemps

encore, par des hommes de couleur dont le nombre diminue chaque année,

l'exploitation du sol des Antilles et des colonies équatoriales[143].

[143] La traite des nègres ne fut que très tardivement

abolie. Pendant tout le XVIIIe siècle l'Angleterre s'était

réservée, par le traité d'Utrecht, le monopole de la traite

dans toutes les colonies espagnoles, c'est-à-dire dans

presque toute l'Amérique du Sud. Dans l'Amérique du Nord elle

fut proscrite de bonne heure (1794). Ce fut un des premiers

actes de l'Union, qui plus tard décréta même la peine de mort

contre les traitants (1818). Le Danemark l'avait précédée

dans cette voie (1792), l'Angleterre suivit (1806). Au

congrès de Vienne, une déclaration fut signée de toutes les

puissances, sauf de l'Espagne et du Portugal, _portant que la

traite répugnait aux principes de la morale universelle,

qu'elle affligeait l'humanité et dégradait l'Europe; qu'en

conséquence, des négociations seraient engagées entre tous

les États pour hâter le moment où elle serait partout

abolie_. Au retour de l'île d'Elbe, Napoléon supprima la

traite dans toutes les colonies françaises, décret qui fut

confirmé par Louis XVIII. Durant de longues années encore, la

traite devait faire l'objet de négociations délicates entre

les cabinets de l'Europe.

Les instruments de l'agriculture n'étant plus les mêmes, elle doit

éprouver des changements, et les bases de calcul sur lesquelles était

fondée la richesse des colonies américaines, vont nécessairement

devenir inexactes. Le travail de la terre dans ces climats brûlants

étant plus difficile, plus cher, les productions doivent diminuer, et

leur prix en éprouver une augmentation proportionnelle. Aucun de ces

inconvénients ne peut se faire sentir dans l'ancien monde. En Afrique,

les instruments sont là, ils sont nombreux, ils s'entretiennent

d'eux-mêmes. Si la terre exige plus de travail, la population

inoccupée est si abondante qu'elle fournit aisément à ce besoin. Ce

n'est plus le travail des noirs en Amérique qu'il faut comparer au

travail des noirs en Afrique. Ce sont en Amérique des blancs, qui, à

l'avenir, seront employés à des travaux au-dessus de leurs forces;

pour obtenir les mêmes produits, il en faudra un plus grand nombre, et

ce nombre l'aura-t-on? En Afrique, il y est.

Le second point du problème se résout également en faveur de la

Méditerranée. Tous les produits de l'Afrique sont bons. Le sucre

d'Égypte est fort, il est grenu; en le raffinant, il devient aussi

blanc que celui de Saint-Domingue; et tout porte à croire qu'on

pourrait en obtenir de très beau dans la partie méridionale des

régences de Tunis et d'Alger. L'Abyssinie produit du café qui est

supérieur à celui des Antilles: si la culture en était encouragée par

un débit assuré, tous les royaumes et toutes les îles de l'Asie

méridionale en fourniraient en abondance. La beauté des cotons que

l'on récolte en Afrique uniquement pour les besoins locaux, prouve

qu'il serait aisé de se passer de celui de Cayenne, de nos autres

colonies, et des États-Unis d'Amérique. L'indigo croît avec succès

par les 34° et 36° degrés de latitude, et s'obtiendrait aisément à

cette latitude en Afrique.

Il reste donc à savoir, s'il n'est pas nuisible au grand art de la

navigation, de donner au commerce une nouvelle direction qui, au

premier aperçu, paraît devoir resserrer le domaine de la science.

Aucune crainte à cet égard ne serait fondée. On ne peut pas croire

sérieusement que la France, avec l'étendue de côtes qu'elle a sur

l'Océan, et les ports qu'elle y possède, puisse se laisser enlever ou

s'interdire à elle-même la concurrence de la navigation sur les

grandes mers. Cette supposition n'a pas même besoin d'être discutée.

L'Océan, les mers de l'Amérique et de l'Inde doivent rester ouverts à

tous les peuples; c'est là la grande école où l'art doit se conserver

et se perfectionner. Les principes des grandes découvertes sont posés;

les développements dont ils sont susceptibles suivront nécessairement.

A moins d'une révolution effroyable sur tout le globe, les fruits de

tant d'efforts, de tant de travaux, de tant de siècles, ne sauraient

être perdus pour la France, pas plus que pour le reste du monde. Ce

n'est pas quelque chose de moins que ce qui est, que je demande, c'est

quelque chose de plus. De même que l'Angleterre se trouve placée de

manière à avoir des avantages sur la France dans l'Océan, la France se

trouve placée de manière à avoir des avantages sur l'Angleterre, dans

la Méditerranée. De ce partage il résulterait même pour les peuples

commerçants, des motifs d'émulation qui tendraient à maintenir une

sorte de niveau entre les industries de tous les pays civilisés.

C'est particulièrement aux intérêts commerciaux que je m'adresse,

parce que je me plais à croire que la raison, ou plutôt la lassitude,

amènera un état de choses où la marine ne sera plus autant considérée

sous son rapport de force et comme un moyen de puissance guerrière.

J'espère qu'un jour ce point de vue sera secondaire, et que le

principal objet de la marine sera de protéger les échanges, les

jouissances, et de contribuer à la prospérité générale.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 7 / 36 段