[107] Pendant longtemps les loteries constituèrent en France

un revenu pour l'État. Il percevait des droits sur celles

qu'il protégeait, et en organisait lui-même. L'arrêt du

conseil du 30 juin 1776 créa la loterie royale de France.

Celle-ci supprimée en l'an II, rétablie en l'an VI, ne fut

définitivement abolie qu'en 1836, en exécution de la loi des

finances de 1832.

Les membres du clergé, sur lesquels je comptais davantage pour appuyer

ma proposition, s'y refusèrent. Je dois remarquer que mes premières

armes en politique n'ont pas été heureuses, et j'ose l'attribuer à ce

qu'elles étaient d'une trempe trop forte pour les hommes avec qui je

voulais m'en servir. L'amélioration du sort des curés fixée par l'édit

de 1768 me paraissait bien loin d'être suffisant[108]. Il fallait

engager le clergé à proposer quelque augmentation; et pour ne point

trop heurter l'intérêt des gros décimateurs, je suivis la marche

qu'employèrent M. de Malesherbes et M. de Rulhière lorsqu'ils

plaidèrent la cause des protestants. Pour arriver à leur but, ils

soutenaient l'un et l'autre, que l'on n'avait pas exécuté ce que Louis

XIV avait voulu faire. Je soutins de même que le principe sur lequel

on avait établi la nouvelle fixation des portions congrues, avait été

violé en ne les portant qu'à cinq cents francs. Je m'étais attaché à

ne demander que le redressement d'une erreur dont le clergé,

disais-je, désirerait sûrement d'être averti. D'après la valeur du

marc d'argent, dont je suivais la progression, et sa proportion avec

celle des denrées, l'augmentation pour être juste aurait dû être

portée à sept cent cinquante francs. Il faudrait aujourd'hui mille

francs au moins pour obtenir ce que ces sept cent cinquante francs

auraient alors largement payé. Je ne réussis point. Les portions

congrues restèrent à cinq cents francs et aujourd'hui je les crois

encore à peu près au même taux.

[108] Le bas clergé s'était toujours plaint de n'avoir pas de

quoi vivre, au lieu que les évêques et les abbés

commandataires jouissaient de revenus considérables. A

différentes époques, le gouvernement était intervenu pour

améliorer leur sort. Un édit de 1768 assurait un minimum de

500 livres au curé et de 200 au vicaire. En 1778, le premier

reçut 700 livres, et le second 250 puis 350 livres (1785).

C'était là la portion congrue; en regard, il convient de

citer le chiffre de rentes de certains gros décimateurs qui,

souvent, retenaient pour eux la moitié, parfois même les

trois quarts du produit des dîmes. L'abbé de Clairvaux

touchait ainsi 400 000 livres par an; le cardinal de Rohan, 1

million; les Bénédictins de Cluny, 1 800 000; les Bénédictins

de Saint-Maur, au nombre de 1672, 8 millions; et ce ne sont

pas là des exceptions.

Un autre de mes essais ne fut pas plus heureux. Un voyage que j'avais

fait en Bretagne m'avait fait remarquer qu'il y avait dans le pays une

quantité de femmes qui n'étaient ni filles, ni mariées, ni veuves.

Elles avaient, à une époque de leur vie, épousé des matelots qui

n'étaient pas revenus, et dont la mort n'était pas constatée. La loi

s'opposait à ce qu'elles pussent se remarier. Je me servis de toute la

théologie qui, lorsqu'on est un peu entendu, ne manque pas de

souplesse, pour établir qu'au bout de tel nombre d'années, suffisant

pour qu'il n'y ait pas de désordre social, ces pauvres femmes

pouvaient, comme on dit, convoler à de secondes noces. Mon mémoire fut

remis à M. de Castries qui crut devoir consulter son ami, l'évêque

d'Arras[109] Celui-ci vit dans sa théologie que cela ne lui serait bon

à rien; en conséquence, il se plaça dans une grande rigueur. On jeta

mon mémoire au feu, et il n'a fallu rien moins que la Révolution pour

que toutes ces Bretonnes, qui, je pense, avaient un peu vieilli,

pussent se remarier.

[109] Louis de Conzié, né en 1732, entra d'abord au service

et fut officier de dragons. Ayant embrassé la carrière

ecclésiastique, il fut nommé évêque de Saint-Omer (1766),

d'Arras (1769). Violent adversaire de la Révolution, il

refusa de siéger aux états généraux, et passa en Angleterre.

Il mourut en 1804 à Londres.

Les soins que je donnais aux affaires particulières du clergé, et le

succès de quelques-uns de mes rapports au conseil des parties[110],

faisaient que l'on me passait toutes les petites entreprises

d'utilité générale que je tâchais de faire entrer dans mes devoirs. On

disait: C'est de la jeunesse; avec un peu d'usage, cela passera.

Enhardi par les dispositions bienveillantes que je voyais pour moi, je

me jetai dans une affaire, que je faisais tenir par un fil à l'intérêt

du clergé, et qui, dans la vérité, lui était fort étrangère. M.

d'Ormesson[111], très honnête homme, mais l'un des plus pauvres

contrôleurs généraux du siècle dernier, avait fait une telle suite de

mauvaises opérations, que le gouvernement n'avait plus ni argent ni

crédit. L'inquiétude était générale; on se portait en foule à la

caisse d'escompte, qui, gouvernée uniquement par l'intérêt de quelques

banquiers, aima mieux solliciter un arrêt de surséance que de diminuer

ses escomptes. M. d'Ormesson avait accordé l'arrêt que demandait

l'administration de la caisse. Les billets, devenus forcés allaient

nécessairement perdre de leur valeur[112]. La caisse du clergé en

avait un grand nombre; des motifs de surveillance que je mis en avant

me firent arriver aux premières assemblées des actionnaires. Les

hommes éclairés pensaient avec raison que le règlement ancien était

insuffisant. Une commission fut nommée pour l'examiner; on en fit un

nouveau, et je fus choisi pour en faire le rapport à l'assemblée

générale.

[110] Le conseil des parties était une section du conseil

d'État, ou conseil du roi, le grand corps administratif du

royaume. Il jugeait les conflits de juridiction, interprétait

les lois et ordonnances, et connaissait des procès que le roi

«avait jugé bon d'évoquer en son conseil». Il était composé

du chancelier président, de vingt-six conseillers ordinaires

et de seize conseillers de semestre.

[111] Henri Lefèvre d'Ormesson appartenait à une vieille et

illustre famille de robe. Il naquit en 1751, fut conseiller

au parlement et intendant des finances; appelé au contrôle

général en 1783, il échoua complètement dans cette tâche et

fut remplacé par Calonne. Il fut élu maire de Paris en 1792,

mais il déclina ces fonctions. Il fut, plus tard,

administrateur du département de la Seine, et mourut en 1807.

[112] L'ordonnance du 24 mars 1776 autorisa la création d'une

banque nommée caisse d'escompte qui, sans privilège exclusif,

prêtait au commerce de l'argent à 4 p. 100. En 1783, le

trésor se trouvant dans une situation des plus critiques, M.

d'Ormesson se fit prêter secrètement six millions par cette

caisse. Le secret fut éventé. Les porteurs de billets

s'inquiétèrent et voulurent se faire rembourser. D'Ormesson

autorisa la caisse à suspendre pendant trois mois le payement

en numéraire des billets de plus de trois cents livres, et

donna cours forcé aux billets. La panique augmenta; le

payement des arrérages faillit être suspendu. Calonne

supprima le cours forcé; les banquiers avancèrent à la caisse

les sommes nécessaires à ses remboursements; son crédit se

rétablit, et elle reprit la plus grande faveur.

C'était la première fois que je paraissais sur le théâtre des affaires

proprement dites. Je fis précéder le rapport dont j'étais chargé, d'un

discours dans lequel je m'attachai à développer tous les avantages du

crédit public; j'en démontrai l'importance; j'établis que tout était

possible à qui possédait un grand crédit; que le crédit seul pouvait

suffire à tous les besoins du commerce, des grands établissements

d'exploitation, des manufactures, etc. Après avoir exposé tous les

avantages du crédit, je parlais des moyens de l'obtenir et de le

conserver. Je me souviens que, dans cet article, je m'étais tellement

plu à faire connaître toutes les susceptibilités du crédit, que

j'avais employé une foule d'expressions qui ne sont en usage que pour

peindre les sentiments les plus timides et les plus délicats. Un vieux

banquier, nommé Rillet, Genevois renforcé, qui m'écoutait avec

attention, apprit avec un plaisir extrême, qu'il exprimait avec les

gestes les plus grossiers, qu'en payant exactement ses lettres de

change, il faisait quelque chose de si beau, qu'on ne pouvait bien le

rendre qu'en employant le langage de l'imagination; il vint à moi et

me pria, en me serrant les mains, de lui laisser copier cette partie

de mon discours. Son enthousiasme me devint utile, car il répétait si

mal ce que je venais de dire que je le trouvai tout à fait déplacé et

que je le retranchai à l'impression.

Des avantages du crédit, des moyens de l'obtenir, j'en venais enfin

aux institutions particulières qui facilitent, accélèrent et

simplifient tous ses mouvements en hâtant et assurant sa marche.

La plus importante de ces institutions était une banque, dont le

premier objet devait être de maintenir le bas prix de l'argent, et de

fournir avec abondance à tous les besoins de la circulation. La crise

que venait d'éprouver la caisse d'escompte exigeait de grands

changements à son régime; ils furent tous adoptés. Le seul article qui

éprouva quelque difficulté fut celui où je proposai qu'on ne composât

pas l'assemblée d'autant de banquiers, parce que leur intérêt

personnel était opposé à celui de l'établissement qu'ils étaient

appelés à conduire; mais comme la plus grande partie des actions était

entre les mains des banquiers de Paris, on prévit que l'article serait

bientôt éludé et on l'adopta.

Je suis bien long: mais on parle de ses souvenirs comme on parle de ce

qu'on aime; et puis, bien ou mal, j'ai eu, en commençant cet écrit,

l'intention de faire connaître franchement mon opinion sur tout ce

qui, dans le cours de ma vie, ou comme acte d'administration, ou comme

projet accrédité, a fixé pendant quelque temps mon attention, et aussi

l'attention publique.

Les objets de genres différents dont je m'étais occupé, attiraient sur

moi les regards des personnes qui, par métier, étaient au courant de

toutes les ambitions nouvelles. Foulon[113], Panchaud,

Sainte-Foy[114], Favier[115], Daudé me recherchaient, et m'annonçaient

comme devant un jour appartenir aux grandes affaires. Il y avait

quelque danger à être trop lié avec eux; il était bon aussi de les

avoir pour soi. Mais il fallait pour arriver convenablement, être

porté par le suffrage de la bonne compagnie, aux places auxquelles on

pouvait prétendre. Du reste, je n'étais pas pressé; je m'instruisais;

je faisais des voyages; j'avais cherché à prendre une idée des pays

d'états[116], et je m'étais aisément persuadé que celui de Bretagne,

où était madame de Girac[117], belle-soeur de l'évêque de Rennes[118],

m'instruirait davantage. J'y fis plusieurs voyages. J'avais

suffisamment de réputation, point assez de connaissance du monde, et

je voyais avec plaisir que j'avais devant moi encore quelques années à

me laisser entraîner à tous les mouvements de la société, sans être

obligé de faire aucune des combinaisons qu'exige une ambition réglée.

[113] Joseph-François Foulon, né à Saumur en 1715. Il fut

commissaire des guerres sous le ministère de M. de

Belle-Isle. Nommé intendant général des armées des maréchaux

de Broglie et de Soubise, il fut ensuite intendant des

finances (1771). En 1789, il était conseiller d'État, et fut

chargé de l'administration des troupes destinées à agir

contre Paris. Au 14 juillet, craignant pour sa vie, il voulut

s'enfuir. Mais, arrêté à quatre lieues de Paris, il y fut

ramené et traîné à l'Hôtel de ville, où on l'assassina.

[114] Agent diplomatique et secrétaire du comte d'Artois.

[115] Jean-Louis Favier, né en 1711, fut syndic général des

états du Languedoc. Il entra ensuite dans la diplomatie et

devint un des principaux agents secrets de Louis XV. Arrêté à

Hambourg sur l'ordre du duc d'Aiguillon, et conduit à la

Bastille, il y resta jusqu'à l'avènement de Louis XVI. Il

mourut en 1784. Favier a laissé de nombreux écrits

politiques. Le plus important: _Réflexions contre le traité

de 1756_, fut composé, dit-on, pour M. d'Argenson.

[116] On connaît la différence qui existait entre les pays

d'états et les pays d'élection. Les premiers avaient conservé

le droit de se faire imposer par leurs états provinciaux

(Bretagne, Bourgogne, Languedoc, Dauphiné, Franche-Comté,

Lorraine, etc.) Les autres étaient ceux qui, privés d'états

provinciaux, étaient imposés d'office par les _élus_, agents

ainsi nommés depuis que les états généraux de 1356 les

avaient réellement élus, et qui avaient gardé ce nom, bien

qu'ils fussent depuis longtemps nommés par le roi.

[117] Le nom de madame de Girac me rappelle qu'un jour, dans

sa chambre où elle était malade, on faisait à la fin de la

soirée des bouts-rimés, et que l'on proposa ceux-ci: _jolie,

folie, sourit, traces, esprit, grâces_. On me pressa de les

remplir; je dis que je n'avais jamais fait de vers. On ne

m'en donna pas moins un crayon. Le second vers qui me vint,

et qui est presque l'histoire de ma vie, m'engagea à écrire

sur une carte:

Et que me fait à moi qu'on soit belle ou jolie,

A moi qui, par raison, ai fait une folie?

Je ne puis que gémir lorsque tout me sourit.

Et l'austère vertu qui partout suit mes traces,

A peine me permet les plaisirs de l'esprit,

Lorsque mon coeur ému veille au chevet des grâces.

(_Note du prince de Talleyrand._)

[118] François Bareau de Girac, né à Angoulême (1732), fut

vicaire général de cette ville, puis évêque de Saint-Brieuc

(1766), et de Rennes (1769). Il refusa le serment en 1791 et

s'exila. Revenu en France sous le consulat, il mourut en 1820

chanoine de Saint-Denis.

Tous les prétendants aux ministères avaient chacun à leur disposition

quelques maisons principales de Paris, dont ils faisaient les opinions

et le langage. La maison de madame de Montesson appartenait à M.

l'archevêque de Toulouse, qui partageait avec M. Necker celle de

madame de Beauvau[119]. C'était chez madame de Polignac[120] et à

l'hôtel de Luynes que M. de Calonne trouvait ses appuis. L'évêque

d'Arras venait après M. Necker chez madame de Blot[121] et chez M. de

Castries. M. de Fleury était porté par madame de Brionne. Le baron de

Breteuil[122] était le second dans beaucoup de maisons, le premier

nulle part. M. de Soubise[123] protégeait Foulon. L'hôtel du Châtelet

avait son ambition personnelle et rêvait M. le duc de Choiseul. Madame

de la Reynière était un peu à tout le monde, excepté à M. Necker. Les

Noailles disaient du bien de M. de Meilhan[124], mais le classaient

d'une manière secondaire.

[119] Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, née en 1729, mariée en

premières noces à Jean-Baptiste de Clermont d'Amboise,

marquis de Renel; et en deuxièmes noces (1764) à Charles

Just, prince de Beauvau-Craon, grand d'Espagne, maréchal de

France.

[120] Gabrielle de Polastron épousa en 1749 le comte Jules de

Polignac créé duc en 1780. Elle fut longtemps l'amie de

Marie-Antoinette. Son salon était le centre du _parti de la

reine_; elle devint gouvernante des Enfants de France. Elle

émigra dès le 14 juillet et mourut peu après à Vienne, en

laissant deux fils dont l'un fut le ministre de Charles X.

[121] Pauline Charpentier d'Ennery, née vers 1733, épousa en

1719, Gilbert de Chauvigny, comte de Blot, maréchal de

camp.--Elle était dame de compagnie de la duchesse d'Orléans.

[122] Louis-Auguste Le Tonnellier, baron de Breteuil, né en

1738 à Preuilly (Touraine) entra tout jeune aux affaires

étrangères. Ministre à Cologne il fut initié à la diplomatie

secrète du roi. Ambassadeur à Pétersbourg (1760). Revenu en

France il fut nommé ministre d'État, puis secrétaire d'État

de la maison du roi et de Paris (1783). Il reparut un instant

aux affaires en 1789, émigra en 1790 avec un pouvoir du roi

pour négocier avec les souverains étrangers. Revenu en France

en 1802, il mourut en 1807.

[123] Charles de Rohan, prince de Soubise, né en 1715,

lieutenant général en 1748. Maréchal de France et ministre

d'État (1758). Il mourut en 1787.--Il fut marié trois fois:

1° à Anne de la Tour d'Auvergne, princesse de Bouillon, morte

en 1739 laissant une fille qui épousa le prince de Condé; 2°

à la princesse Thérèse de Savoie-Carignan; 3° à la princesse

Christine de Hesse-Rhinfeld.

[124] Gabriel Sénac de Meilhan, né en 1733, fut d'abord

maître des requêtes, puis intendant de l'Aunis, de Provence

(où les allées de Meilhan à Marseille ont gardé son

souvenir), enfin du Hainaut. Intendant général de la guerre

(1775), il émigra en 1791, séjourna en Russie sur

l'invitation de Catherine, et mourut à Vienne en 1803. Sénac

de Meilhan a beaucoup écrit. Deux ouvrages ont fondé sa

réputation: _les Considérations sur l'esprit et les moeurs_

(1787);--_du Gouvernement, des moeurs et des conditions en

France avant la Révolution_ (1795).

J'allais à peu près partout, et pour un esprit tant soit peu porté à

l'observation, c'était un spectacle curieux, pendant les dix années

dont je parle, que celui de la grande société. Les prétentions avaient

déplacé tout le monde. Delille dînait chez madame de Polignac avec la

reine; l'abbé de Balivière jouait avec M. le comte d'Artois; M. de

Vianes serrait la main de M. de Liancourt; Chamfort prenait le bras de

M. de Vaudreuil; La Vaupallière, Travanet, Chalabre, allaient au

voyage de Marly, soupaient à Versailles chez madame de Lamballe[125].

Le jeu et le bel esprit avaient tout nivelé. Les carrières, ce grand

soutien de la hiérarchie et du bon ordre, se détruisaient. Tous les

jeunes gens se croyaient propres à gouverner. On critiquait toutes les

opérations des ministres. Ce que faisaient personnellement le roi et

la reine était soumis à la discussion et presque toujours à

l'improbation des salons de Paris. Les jeunes femmes parlaient

pertinemment de toutes les parties de l'administration.

[125] Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, princesse de

Lamballe, était la fille du prince Victor de Savoie-Carignan. Née en

1749, elle épousa en 1767 le prince de Lamballe, fils du duc de

Penthièvre. Demeurée veuve l'année suivante, elle passa une partie de

sa vie auprès de la reine, qui la nomma surintendante de sa maison.

Arrêtée après le 10 Août, elle fut massacrée le 2 septembre.

Je me rappelle qu'à un bal, entre deux contredanses, madame de

Staël[126] apprenait à M. de Surgère[127] ce que c'était que le

domaine d'_Occident_; madame de Blot avait une opinion sur tous les

officiers de la marine française; madame de Simiane[128] trouvait

qu'il ne fallait point mettre de droits sur les tabacs de Virginie. Le

chevalier de Boufflers[129] qui avait, quelques lettres du prince

Henri de Prusse[130] dans son petit portefeuille, disait que la France

ne reprendrait sa prépondérance politique qu'en abandonnant l'alliance

de l'Autriche pour celle de la Prusse. «Il y a bien plus d'instruction

dans le parlement de Rouen que dans celui de Paris», disait madame

d'Hénin[131]. «A la place du roi, moi je ferais... telle chose»,

disait M. de Poix[132]. «A la place de M. le comte d'Artois, je

dirais... au roi...», disait Saint-Blancard[133], etc. Cet état de

choses aurait changé en un moment, si le gouvernement eût été plus

fort ou plus habile; si le sérieux ne fût pas totalement sorti des

moeurs; si la reine, moins belle et surtout moins jolie, ne se fût pas

laissé entraîner par tous les caprices de la mode. La grande facilité

dans les souverains inspire plus d'amour que de respect, et au premier

embarras l'amour passe. On essaye alors quelques coups d'autorité;

mais il est trop clair que cet emploi de l'autorité n'est qu'un

effort, et un effort ne dure pas. Le gouvernement, n'osant pas donner

de la suite à ce qu'il entreprend, retombe nécessairement dans une

fatale indolence. Arrive alors la grande ressource du changement des

ministres; on croit que c'est remédier à quelque chose; c'est

contenter telles maisons, c'est plaire à telles personnes et voilà

tout. La France avait l'air d'être composée d'un certain nombre de

sociétés avec lesquelles le gouvernement comptait. Par tel choix, il

en contentait une et il usait le crédit qu'elle pouvait avoir; ensuite

il se tournait vers une autre, dont il se servait de la même manière.

Un tel état de chose pouvait-il durer?

[126] Anne-Louise Necker, baronne de Staël, née à Paris en

1766, était la fille de Necker. Elle se trouva de bonne heure

en relation avec tous les gens distingués et les savants de

l'époque. A vingt ans, elle épousa le baron de

Staël-Holstein, ambassadeur de Suède. Madame de Staël vécut à

Paris pendant toute la durée de la Révolution, s'occupant

activement des affaires publiques. Elle fut exilée par le

premier consul. Confinée à Coppet avec interdiction d'en

sortir, elle put s'échapper au bout de huit mois de

demi-captivité; alla à Vienne, à Moscou, à Pétersbourg, à

Stockholm, à Londres. Revenue en France avec la Restauration,

elle mourut le 15 juillet 1817.

[127] Le vicomte Jean-François de La Rochefoucauld, comte de

Surgère, qui ne fut connu que sous ce dernier nom, était le

fils du marquis de Surgère, lieutenant général. Il publia

sous le litre de _Ramassis_, plusieurs traités de morale (3

vol. in-12), 1734-1788.

[128] Adélaïde de Damas, mariée en 1777 au comte Charles de

Simiane, mestre de camp, gentilhomme de _Monsieur_.

[129] Le chevalier de Boufflers, né en 1738, fut reçu à

vingt-quatre ans chevalier de Malte. Maréchal de camp en

1784, il fut l'année suivante nommé gouverneur du Sénégal.

Député aux états généraux en 1789, il fut un des membres du

parti constitutionnel. Il émigra en 1792, et vécut à Berlin

auprès du prince Henri de Prusse. Il revint en France en 1800

et mourut en 1815. Le chevalier de Boufflers avait épousé en

1768 la princesse Lubomirska. Plus tard, à Berlin, il se

remaria avec la veuve du marquis de Sabran. On a publié la

correspondance qu'il avait entretenue avec elle avant son

mariage.

[130] Le prince Henri de Prusse était frère du grand

Frédéric. Il remporta de brillants succès durant la guerre de

Sept ans. Très français de goût et de caractère, il venait

souvent à Paris où il était reçu dans tous les salons. Il

mourut en 1802.

[131] Mademoiselle de Monconseil épousa en 1766, Charles

d'Alsace de Hénin-Liétard, né en 1744, connu sous le nom de

prince d'Hénin. Elle fut dame du palais de la reine.

[132] Philippe de Noailles-Mouchy, prince de Poix, pair de

France et grand d'Espagne, né en 1752, fut maréchal de camp

(1788). Député de la noblesse aux états généraux, il adopta

les principes constitutionnels, et fut élu commandant de la

garde nationale de Versailles. Il émigra en 1791, revint en

France en 1800 et vécut dans la retraite jusqu'à la

Restauration. Lieutenant général en 1814, il mourut en 1819.

[133] Charles de Gontaut, marquis de Saint Blancard, né en

1752, était alors capitaine aux gardes françaises. Il émigra

en 1792 et commanda une brigade de l'armée de Condé. Revenu

en France, il vécut dans la retraite jusqu'à la Restauration.

La puissance de ce qu'on appelle en France la société, a été

prodigieuse dans les années qui ont précédé la Révolution et même dans

tout le siècle dernier. Les formes légères et variées qui lui sont

propres ont probablement empêché nos historiens de remarquer

l'origine, et de suivre les effets de ce résultat de la grande

civilisation moderne; j'y ai souvent pensé. Voici quelles sont mes

idées à cet égard.

Dans les pays où la constitution se perd dans les nuages de

l'histoire, l'influence de la société doit être immense. Lorsque

l'origine de cette constitution est récente et, par conséquent,

toujours présente, cette influence n'est rien. Nous voyons qu'Athènes

et Rome dans l'antiquité, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique

dans les temps modernes, n'ont point eu, n'ont point de sociétés.

Le théâtre des anciens, Plutarque, les lettres de Cicéron, celles de

Pline, la chronique de Suétone, ne nous en donnent aucune idée. A

juger d'Athènes par les comédies d'Aristophane, ou par les fragments

de celles de Ménandre, qui nous ont été conservés dans les heureuses

imitations de Térence, on voit que les femmes vivaient dans une

retraite absolue. Les intrigues d'amour ne roulent que sur des

courtisanes ou sur des jeunes filles enlevées à leurs parents par des

marchands d'esclaves.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 6 / 36 段