un revenu pour l'État. Il percevait des droits sur celles
qu'il protégeait, et en organisait lui-même. L'arrêt du
conseil du 30 juin 1776 créa la loterie royale de France.
Celle-ci supprimée en l'an II, rétablie en l'an VI, ne fut
définitivement abolie qu'en 1836, en exécution de la loi des
finances de 1832.
Les membres du clergé, sur lesquels je comptais davantage pour appuyer
ma proposition, s'y refusèrent. Je dois remarquer que mes premières
armes en politique n'ont pas été heureuses, et j'ose l'attribuer à ce
qu'elles étaient d'une trempe trop forte pour les hommes avec qui je
voulais m'en servir. L'amélioration du sort des curés fixée par l'édit
de 1768 me paraissait bien loin d'être suffisant[108]. Il fallait
engager le clergé à proposer quelque augmentation; et pour ne point
trop heurter l'intérêt des gros décimateurs, je suivis la marche
qu'employèrent M. de Malesherbes et M. de Rulhière lorsqu'ils
plaidèrent la cause des protestants. Pour arriver à leur but, ils
soutenaient l'un et l'autre, que l'on n'avait pas exécuté ce que Louis
XIV avait voulu faire. Je soutins de même que le principe sur lequel
on avait établi la nouvelle fixation des portions congrues, avait été
violé en ne les portant qu'à cinq cents francs. Je m'étais attaché à
ne demander que le redressement d'une erreur dont le clergé,
disais-je, désirerait sûrement d'être averti. D'après la valeur du
marc d'argent, dont je suivais la progression, et sa proportion avec
celle des denrées, l'augmentation pour être juste aurait dû être
portée à sept cent cinquante francs. Il faudrait aujourd'hui mille
francs au moins pour obtenir ce que ces sept cent cinquante francs
auraient alors largement payé. Je ne réussis point. Les portions
congrues restèrent à cinq cents francs et aujourd'hui je les crois
encore à peu près au même taux.
[108] Le bas clergé s'était toujours plaint de n'avoir pas de
quoi vivre, au lieu que les évêques et les abbés
commandataires jouissaient de revenus considérables. A
différentes époques, le gouvernement était intervenu pour
améliorer leur sort. Un édit de 1768 assurait un minimum de
500 livres au curé et de 200 au vicaire. En 1778, le premier
reçut 700 livres, et le second 250 puis 350 livres (1785).
C'était là la portion congrue; en regard, il convient de
citer le chiffre de rentes de certains gros décimateurs qui,
souvent, retenaient pour eux la moitié, parfois même les
trois quarts du produit des dîmes. L'abbé de Clairvaux
touchait ainsi 400 000 livres par an; le cardinal de Rohan, 1
million; les Bénédictins de Cluny, 1 800 000; les Bénédictins
de Saint-Maur, au nombre de 1672, 8 millions; et ce ne sont
pas là des exceptions.
Un autre de mes essais ne fut pas plus heureux. Un voyage que j'avais
fait en Bretagne m'avait fait remarquer qu'il y avait dans le pays une
quantité de femmes qui n'étaient ni filles, ni mariées, ni veuves.
Elles avaient, à une époque de leur vie, épousé des matelots qui
n'étaient pas revenus, et dont la mort n'était pas constatée. La loi
s'opposait à ce qu'elles pussent se remarier. Je me servis de toute la
théologie qui, lorsqu'on est un peu entendu, ne manque pas de
souplesse, pour établir qu'au bout de tel nombre d'années, suffisant
pour qu'il n'y ait pas de désordre social, ces pauvres femmes
pouvaient, comme on dit, convoler à de secondes noces. Mon mémoire fut
remis à M. de Castries qui crut devoir consulter son ami, l'évêque
d'Arras[109] Celui-ci vit dans sa théologie que cela ne lui serait bon
à rien; en conséquence, il se plaça dans une grande rigueur. On jeta
mon mémoire au feu, et il n'a fallu rien moins que la Révolution pour
que toutes ces Bretonnes, qui, je pense, avaient un peu vieilli,
pussent se remarier.
[109] Louis de Conzié, né en 1732, entra d'abord au service
et fut officier de dragons. Ayant embrassé la carrière
ecclésiastique, il fut nommé évêque de Saint-Omer (1766),
d'Arras (1769). Violent adversaire de la Révolution, il
refusa de siéger aux états généraux, et passa en Angleterre.
Il mourut en 1804 à Londres.
Les soins que je donnais aux affaires particulières du clergé, et le
succès de quelques-uns de mes rapports au conseil des parties[110],
faisaient que l'on me passait toutes les petites entreprises
d'utilité générale que je tâchais de faire entrer dans mes devoirs. On
disait: C'est de la jeunesse; avec un peu d'usage, cela passera.
Enhardi par les dispositions bienveillantes que je voyais pour moi, je
me jetai dans une affaire, que je faisais tenir par un fil à l'intérêt
du clergé, et qui, dans la vérité, lui était fort étrangère. M.
d'Ormesson[111], très honnête homme, mais l'un des plus pauvres
contrôleurs généraux du siècle dernier, avait fait une telle suite de
mauvaises opérations, que le gouvernement n'avait plus ni argent ni
crédit. L'inquiétude était générale; on se portait en foule à la
caisse d'escompte, qui, gouvernée uniquement par l'intérêt de quelques
banquiers, aima mieux solliciter un arrêt de surséance que de diminuer
ses escomptes. M. d'Ormesson avait accordé l'arrêt que demandait
l'administration de la caisse. Les billets, devenus forcés allaient
nécessairement perdre de leur valeur[112]. La caisse du clergé en
avait un grand nombre; des motifs de surveillance que je mis en avant
me firent arriver aux premières assemblées des actionnaires. Les
hommes éclairés pensaient avec raison que le règlement ancien était
insuffisant. Une commission fut nommée pour l'examiner; on en fit un
nouveau, et je fus choisi pour en faire le rapport à l'assemblée
générale.
[110] Le conseil des parties était une section du conseil
d'État, ou conseil du roi, le grand corps administratif du
royaume. Il jugeait les conflits de juridiction, interprétait
les lois et ordonnances, et connaissait des procès que le roi
«avait jugé bon d'évoquer en son conseil». Il était composé
du chancelier président, de vingt-six conseillers ordinaires
et de seize conseillers de semestre.
[111] Henri Lefèvre d'Ormesson appartenait à une vieille et
illustre famille de robe. Il naquit en 1751, fut conseiller
au parlement et intendant des finances; appelé au contrôle
général en 1783, il échoua complètement dans cette tâche et
fut remplacé par Calonne. Il fut élu maire de Paris en 1792,
mais il déclina ces fonctions. Il fut, plus tard,
administrateur du département de la Seine, et mourut en 1807.
[112] L'ordonnance du 24 mars 1776 autorisa la création d'une
banque nommée caisse d'escompte qui, sans privilège exclusif,
prêtait au commerce de l'argent à 4 p. 100. En 1783, le
trésor se trouvant dans une situation des plus critiques, M.
d'Ormesson se fit prêter secrètement six millions par cette
caisse. Le secret fut éventé. Les porteurs de billets
s'inquiétèrent et voulurent se faire rembourser. D'Ormesson
autorisa la caisse à suspendre pendant trois mois le payement
en numéraire des billets de plus de trois cents livres, et
donna cours forcé aux billets. La panique augmenta; le
payement des arrérages faillit être suspendu. Calonne
supprima le cours forcé; les banquiers avancèrent à la caisse
les sommes nécessaires à ses remboursements; son crédit se
rétablit, et elle reprit la plus grande faveur.
C'était la première fois que je paraissais sur le théâtre des affaires
proprement dites. Je fis précéder le rapport dont j'étais chargé, d'un
discours dans lequel je m'attachai à développer tous les avantages du
crédit public; j'en démontrai l'importance; j'établis que tout était
possible à qui possédait un grand crédit; que le crédit seul pouvait
suffire à tous les besoins du commerce, des grands établissements
d'exploitation, des manufactures, etc. Après avoir exposé tous les
avantages du crédit, je parlais des moyens de l'obtenir et de le
conserver. Je me souviens que, dans cet article, je m'étais tellement
plu à faire connaître toutes les susceptibilités du crédit, que
j'avais employé une foule d'expressions qui ne sont en usage que pour
peindre les sentiments les plus timides et les plus délicats. Un vieux
banquier, nommé Rillet, Genevois renforcé, qui m'écoutait avec
attention, apprit avec un plaisir extrême, qu'il exprimait avec les
gestes les plus grossiers, qu'en payant exactement ses lettres de
change, il faisait quelque chose de si beau, qu'on ne pouvait bien le
rendre qu'en employant le langage de l'imagination; il vint à moi et
me pria, en me serrant les mains, de lui laisser copier cette partie
de mon discours. Son enthousiasme me devint utile, car il répétait si
mal ce que je venais de dire que je le trouvai tout à fait déplacé et
que je le retranchai à l'impression.
Des avantages du crédit, des moyens de l'obtenir, j'en venais enfin
aux institutions particulières qui facilitent, accélèrent et
simplifient tous ses mouvements en hâtant et assurant sa marche.
La plus importante de ces institutions était une banque, dont le
premier objet devait être de maintenir le bas prix de l'argent, et de
fournir avec abondance à tous les besoins de la circulation. La crise
que venait d'éprouver la caisse d'escompte exigeait de grands
changements à son régime; ils furent tous adoptés. Le seul article qui
éprouva quelque difficulté fut celui où je proposai qu'on ne composât
pas l'assemblée d'autant de banquiers, parce que leur intérêt
personnel était opposé à celui de l'établissement qu'ils étaient
appelés à conduire; mais comme la plus grande partie des actions était
entre les mains des banquiers de Paris, on prévit que l'article serait
bientôt éludé et on l'adopta.
Je suis bien long: mais on parle de ses souvenirs comme on parle de ce
qu'on aime; et puis, bien ou mal, j'ai eu, en commençant cet écrit,
l'intention de faire connaître franchement mon opinion sur tout ce
qui, dans le cours de ma vie, ou comme acte d'administration, ou comme
projet accrédité, a fixé pendant quelque temps mon attention, et aussi
l'attention publique.
Les objets de genres différents dont je m'étais occupé, attiraient sur
moi les regards des personnes qui, par métier, étaient au courant de
toutes les ambitions nouvelles. Foulon[113], Panchaud,
Sainte-Foy[114], Favier[115], Daudé me recherchaient, et m'annonçaient
comme devant un jour appartenir aux grandes affaires. Il y avait
quelque danger à être trop lié avec eux; il était bon aussi de les
avoir pour soi. Mais il fallait pour arriver convenablement, être
porté par le suffrage de la bonne compagnie, aux places auxquelles on
pouvait prétendre. Du reste, je n'étais pas pressé; je m'instruisais;
je faisais des voyages; j'avais cherché à prendre une idée des pays
d'états[116], et je m'étais aisément persuadé que celui de Bretagne,
où était madame de Girac[117], belle-soeur de l'évêque de Rennes[118],
m'instruirait davantage. J'y fis plusieurs voyages. J'avais
suffisamment de réputation, point assez de connaissance du monde, et
je voyais avec plaisir que j'avais devant moi encore quelques années à
me laisser entraîner à tous les mouvements de la société, sans être
obligé de faire aucune des combinaisons qu'exige une ambition réglée.
[113] Joseph-François Foulon, né à Saumur en 1715. Il fut
commissaire des guerres sous le ministère de M. de
Belle-Isle. Nommé intendant général des armées des maréchaux
de Broglie et de Soubise, il fut ensuite intendant des
finances (1771). En 1789, il était conseiller d'État, et fut
chargé de l'administration des troupes destinées à agir
contre Paris. Au 14 juillet, craignant pour sa vie, il voulut
s'enfuir. Mais, arrêté à quatre lieues de Paris, il y fut
ramené et traîné à l'Hôtel de ville, où on l'assassina.
[114] Agent diplomatique et secrétaire du comte d'Artois.
[115] Jean-Louis Favier, né en 1711, fut syndic général des
états du Languedoc. Il entra ensuite dans la diplomatie et
devint un des principaux agents secrets de Louis XV. Arrêté à
Hambourg sur l'ordre du duc d'Aiguillon, et conduit à la
Bastille, il y resta jusqu'à l'avènement de Louis XVI. Il
mourut en 1784. Favier a laissé de nombreux écrits
politiques. Le plus important: _Réflexions contre le traité
de 1756_, fut composé, dit-on, pour M. d'Argenson.
[116] On connaît la différence qui existait entre les pays
d'états et les pays d'élection. Les premiers avaient conservé
le droit de se faire imposer par leurs états provinciaux
(Bretagne, Bourgogne, Languedoc, Dauphiné, Franche-Comté,
Lorraine, etc.) Les autres étaient ceux qui, privés d'états
provinciaux, étaient imposés d'office par les _élus_, agents
ainsi nommés depuis que les états généraux de 1356 les
avaient réellement élus, et qui avaient gardé ce nom, bien
qu'ils fussent depuis longtemps nommés par le roi.
[117] Le nom de madame de Girac me rappelle qu'un jour, dans
sa chambre où elle était malade, on faisait à la fin de la
soirée des bouts-rimés, et que l'on proposa ceux-ci: _jolie,
folie, sourit, traces, esprit, grâces_. On me pressa de les
remplir; je dis que je n'avais jamais fait de vers. On ne
m'en donna pas moins un crayon. Le second vers qui me vint,
et qui est presque l'histoire de ma vie, m'engagea à écrire
sur une carte:
Et que me fait à moi qu'on soit belle ou jolie,
A moi qui, par raison, ai fait une folie?
Je ne puis que gémir lorsque tout me sourit.
Et l'austère vertu qui partout suit mes traces,
A peine me permet les plaisirs de l'esprit,
Lorsque mon coeur ému veille au chevet des grâces.
(_Note du prince de Talleyrand._)
[118] François Bareau de Girac, né à Angoulême (1732), fut
vicaire général de cette ville, puis évêque de Saint-Brieuc
(1766), et de Rennes (1769). Il refusa le serment en 1791 et
s'exila. Revenu en France sous le consulat, il mourut en 1820
chanoine de Saint-Denis.
Tous les prétendants aux ministères avaient chacun à leur disposition
quelques maisons principales de Paris, dont ils faisaient les opinions
et le langage. La maison de madame de Montesson appartenait à M.
l'archevêque de Toulouse, qui partageait avec M. Necker celle de
madame de Beauvau[119]. C'était chez madame de Polignac[120] et à
l'hôtel de Luynes que M. de Calonne trouvait ses appuis. L'évêque
d'Arras venait après M. Necker chez madame de Blot[121] et chez M. de
Castries. M. de Fleury était porté par madame de Brionne. Le baron de
Breteuil[122] était le second dans beaucoup de maisons, le premier
nulle part. M. de Soubise[123] protégeait Foulon. L'hôtel du Châtelet
avait son ambition personnelle et rêvait M. le duc de Choiseul. Madame
de la Reynière était un peu à tout le monde, excepté à M. Necker. Les
Noailles disaient du bien de M. de Meilhan[124], mais le classaient
d'une manière secondaire.
[119] Marie-Sylvie de Rohan-Chabot, née en 1729, mariée en
premières noces à Jean-Baptiste de Clermont d'Amboise,
marquis de Renel; et en deuxièmes noces (1764) à Charles
Just, prince de Beauvau-Craon, grand d'Espagne, maréchal de
France.
[120] Gabrielle de Polastron épousa en 1749 le comte Jules de
Polignac créé duc en 1780. Elle fut longtemps l'amie de
Marie-Antoinette. Son salon était le centre du _parti de la
reine_; elle devint gouvernante des Enfants de France. Elle
émigra dès le 14 juillet et mourut peu après à Vienne, en
laissant deux fils dont l'un fut le ministre de Charles X.
[121] Pauline Charpentier d'Ennery, née vers 1733, épousa en
1719, Gilbert de Chauvigny, comte de Blot, maréchal de
camp.--Elle était dame de compagnie de la duchesse d'Orléans.
[122] Louis-Auguste Le Tonnellier, baron de Breteuil, né en
1738 à Preuilly (Touraine) entra tout jeune aux affaires
étrangères. Ministre à Cologne il fut initié à la diplomatie
secrète du roi. Ambassadeur à Pétersbourg (1760). Revenu en
France il fut nommé ministre d'État, puis secrétaire d'État
de la maison du roi et de Paris (1783). Il reparut un instant
aux affaires en 1789, émigra en 1790 avec un pouvoir du roi
pour négocier avec les souverains étrangers. Revenu en France
en 1802, il mourut en 1807.
[123] Charles de Rohan, prince de Soubise, né en 1715,
lieutenant général en 1748. Maréchal de France et ministre
d'État (1758). Il mourut en 1787.--Il fut marié trois fois:
1° à Anne de la Tour d'Auvergne, princesse de Bouillon, morte
en 1739 laissant une fille qui épousa le prince de Condé; 2°
à la princesse Thérèse de Savoie-Carignan; 3° à la princesse
Christine de Hesse-Rhinfeld.
[124] Gabriel Sénac de Meilhan, né en 1733, fut d'abord
maître des requêtes, puis intendant de l'Aunis, de Provence
(où les allées de Meilhan à Marseille ont gardé son
souvenir), enfin du Hainaut. Intendant général de la guerre
(1775), il émigra en 1791, séjourna en Russie sur
l'invitation de Catherine, et mourut à Vienne en 1803. Sénac
de Meilhan a beaucoup écrit. Deux ouvrages ont fondé sa
réputation: _les Considérations sur l'esprit et les moeurs_
(1787);--_du Gouvernement, des moeurs et des conditions en
France avant la Révolution_ (1795).
J'allais à peu près partout, et pour un esprit tant soit peu porté à
l'observation, c'était un spectacle curieux, pendant les dix années
dont je parle, que celui de la grande société. Les prétentions avaient
déplacé tout le monde. Delille dînait chez madame de Polignac avec la
reine; l'abbé de Balivière jouait avec M. le comte d'Artois; M. de
Vianes serrait la main de M. de Liancourt; Chamfort prenait le bras de
M. de Vaudreuil; La Vaupallière, Travanet, Chalabre, allaient au
voyage de Marly, soupaient à Versailles chez madame de Lamballe[125].
Le jeu et le bel esprit avaient tout nivelé. Les carrières, ce grand
soutien de la hiérarchie et du bon ordre, se détruisaient. Tous les
jeunes gens se croyaient propres à gouverner. On critiquait toutes les
opérations des ministres. Ce que faisaient personnellement le roi et
la reine était soumis à la discussion et presque toujours à
l'improbation des salons de Paris. Les jeunes femmes parlaient
pertinemment de toutes les parties de l'administration.
[125] Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, princesse de
Lamballe, était la fille du prince Victor de Savoie-Carignan. Née en
1749, elle épousa en 1767 le prince de Lamballe, fils du duc de
Penthièvre. Demeurée veuve l'année suivante, elle passa une partie de
sa vie auprès de la reine, qui la nomma surintendante de sa maison.
Arrêtée après le 10 Août, elle fut massacrée le 2 septembre.
Je me rappelle qu'à un bal, entre deux contredanses, madame de
Staël[126] apprenait à M. de Surgère[127] ce que c'était que le
domaine d'_Occident_; madame de Blot avait une opinion sur tous les
officiers de la marine française; madame de Simiane[128] trouvait
qu'il ne fallait point mettre de droits sur les tabacs de Virginie. Le
chevalier de Boufflers[129] qui avait, quelques lettres du prince
Henri de Prusse[130] dans son petit portefeuille, disait que la France
ne reprendrait sa prépondérance politique qu'en abandonnant l'alliance
de l'Autriche pour celle de la Prusse. «Il y a bien plus d'instruction
dans le parlement de Rouen que dans celui de Paris», disait madame
d'Hénin[131]. «A la place du roi, moi je ferais... telle chose»,
disait M. de Poix[132]. «A la place de M. le comte d'Artois, je
dirais... au roi...», disait Saint-Blancard[133], etc. Cet état de
choses aurait changé en un moment, si le gouvernement eût été plus
fort ou plus habile; si le sérieux ne fût pas totalement sorti des
moeurs; si la reine, moins belle et surtout moins jolie, ne se fût pas
laissé entraîner par tous les caprices de la mode. La grande facilité
dans les souverains inspire plus d'amour que de respect, et au premier
embarras l'amour passe. On essaye alors quelques coups d'autorité;
mais il est trop clair que cet emploi de l'autorité n'est qu'un
effort, et un effort ne dure pas. Le gouvernement, n'osant pas donner
de la suite à ce qu'il entreprend, retombe nécessairement dans une
fatale indolence. Arrive alors la grande ressource du changement des
ministres; on croit que c'est remédier à quelque chose; c'est
contenter telles maisons, c'est plaire à telles personnes et voilà
tout. La France avait l'air d'être composée d'un certain nombre de
sociétés avec lesquelles le gouvernement comptait. Par tel choix, il
en contentait une et il usait le crédit qu'elle pouvait avoir; ensuite
il se tournait vers une autre, dont il se servait de la même manière.
Un tel état de chose pouvait-il durer?
[126] Anne-Louise Necker, baronne de Staël, née à Paris en
1766, était la fille de Necker. Elle se trouva de bonne heure
en relation avec tous les gens distingués et les savants de
l'époque. A vingt ans, elle épousa le baron de
Staël-Holstein, ambassadeur de Suède. Madame de Staël vécut à
Paris pendant toute la durée de la Révolution, s'occupant
activement des affaires publiques. Elle fut exilée par le
premier consul. Confinée à Coppet avec interdiction d'en
sortir, elle put s'échapper au bout de huit mois de
demi-captivité; alla à Vienne, à Moscou, à Pétersbourg, à
Stockholm, à Londres. Revenue en France avec la Restauration,
elle mourut le 15 juillet 1817.
[127] Le vicomte Jean-François de La Rochefoucauld, comte de
Surgère, qui ne fut connu que sous ce dernier nom, était le
fils du marquis de Surgère, lieutenant général. Il publia
sous le litre de _Ramassis_, plusieurs traités de morale (3
vol. in-12), 1734-1788.
[128] Adélaïde de Damas, mariée en 1777 au comte Charles de
Simiane, mestre de camp, gentilhomme de _Monsieur_.
[129] Le chevalier de Boufflers, né en 1738, fut reçu à
vingt-quatre ans chevalier de Malte. Maréchal de camp en
1784, il fut l'année suivante nommé gouverneur du Sénégal.
Député aux états généraux en 1789, il fut un des membres du
parti constitutionnel. Il émigra en 1792, et vécut à Berlin
auprès du prince Henri de Prusse. Il revint en France en 1800
et mourut en 1815. Le chevalier de Boufflers avait épousé en
1768 la princesse Lubomirska. Plus tard, à Berlin, il se
remaria avec la veuve du marquis de Sabran. On a publié la
correspondance qu'il avait entretenue avec elle avant son
mariage.
[130] Le prince Henri de Prusse était frère du grand
Frédéric. Il remporta de brillants succès durant la guerre de
Sept ans. Très français de goût et de caractère, il venait
souvent à Paris où il était reçu dans tous les salons. Il
mourut en 1802.
[131] Mademoiselle de Monconseil épousa en 1766, Charles
d'Alsace de Hénin-Liétard, né en 1744, connu sous le nom de
prince d'Hénin. Elle fut dame du palais de la reine.
[132] Philippe de Noailles-Mouchy, prince de Poix, pair de
France et grand d'Espagne, né en 1752, fut maréchal de camp
(1788). Député de la noblesse aux états généraux, il adopta
les principes constitutionnels, et fut élu commandant de la
garde nationale de Versailles. Il émigra en 1791, revint en
France en 1800 et vécut dans la retraite jusqu'à la
Restauration. Lieutenant général en 1814, il mourut en 1819.
[133] Charles de Gontaut, marquis de Saint Blancard, né en
1752, était alors capitaine aux gardes françaises. Il émigra
en 1792 et commanda une brigade de l'armée de Condé. Revenu
en France, il vécut dans la retraite jusqu'à la Restauration.
La puissance de ce qu'on appelle en France la société, a été
prodigieuse dans les années qui ont précédé la Révolution et même dans
tout le siècle dernier. Les formes légères et variées qui lui sont
propres ont probablement empêché nos historiens de remarquer
l'origine, et de suivre les effets de ce résultat de la grande
civilisation moderne; j'y ai souvent pensé. Voici quelles sont mes
idées à cet égard.
Dans les pays où la constitution se perd dans les nuages de
l'histoire, l'influence de la société doit être immense. Lorsque
l'origine de cette constitution est récente et, par conséquent,
toujours présente, cette influence n'est rien. Nous voyons qu'Athènes
et Rome dans l'antiquité, l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique
dans les temps modernes, n'ont point eu, n'ont point de sociétés.
Le théâtre des anciens, Plutarque, les lettres de Cicéron, celles de
Pline, la chronique de Suétone, ne nous en donnent aucune idée. A
juger d'Athènes par les comédies d'Aristophane, ou par les fragments
de celles de Ménandre, qui nous ont été conservés dans les heureuses
imitations de Térence, on voit que les femmes vivaient dans une
retraite absolue. Les intrigues d'amour ne roulent que sur des
courtisanes ou sur des jeunes filles enlevées à leurs parents par des
marchands d'esclaves.