fils d'un président à mortier au parlement de Dijon. Né à
Dijon en 1717, il entra dans la diplomatie.--Ministre près
l'électeur de Trêves (1750), il fut vers cette époque initié
au _secret du roi_, dont il devint un des agents les plus
dévoués. Ambassadeur à Constantinople (1754). Rappelé par
Choiseul en 1768, il vécut dans la retraite jusqu'à sa chute;
fut alors (1771) envoyé comme ambassadeur en Suède. Louis XVI
l'appela au ministère des affaires étrangères (1774). Il
signa le traité de Versailles, les traités de commerce avec
l'Angleterre et la Russie. Chef du conseil des finances
(1783). Il mourut en 1787.
[71] Charles-Alexandre de Calonne, d'une bonne famille
d'Artois, naquit le 20 janvier 1743 à Douai, où son père
était premier président du parlement. Il fut procureur
général près le parlement de Douai, intendant de Metz (1768),
de Lille, d'où sa réputation d'habile administrateur le fit
appeler au contrôle général par Louis XVI. A la suite de
l'assemblée des notables, qu'il avait cependant conseillée,
il fut destitué et exilé en Lorraine (1787). Il passa de là
en Angleterre; revenu en France en 1789, dans l'espérance de
se faire élire député aux états généraux, il retourna en
Angleterre après avoir échoué, joua un rôle actif dans
l'émigration et mourut en 1802.
De cette diminution de droits sur les objets de nécessité ou de
fantaisie, il devait résulter pour les consommateurs plus de
proportion dans les impôts qu'ils avaient à supporter, plus de
facilité pour les acquitter, et pour le trésor public un plus grand
revenu, produit par une plus grande consommation.
Il y a encore à dire que le principe du traité conduisait à faire un
partage de tous les genres d'industrie, et à distribuer à chacune des
deux nations la part que la nature lui a assignée et qui doit lui
procurer le plus d'avantages.
Ce dernier résultat aurait en peu d'années fait triompher le principe
de la liberté de commerce; mais les préjugés en ont décidé autrement.
Ils tiennent aux hommes par des racines trop profondes, pour qu'il ne
soit pas au moins imprudent de vouloir trop subitement les détruire.
Je me suis longtemps défendu de me rendre à cette triste vérité, mais
puisque les philosophes du XVIIIe siècle, avec tous les moyens bons
et mauvais qu'ils ont employés, ont échoué dans cette entreprise, je
me soumets avec ceux du XIXe, qui sont d'un tout autre genre, à ne
plus m'en occuper.
La carrière des affairés m'étant ouverte, je me servis assez
habilement de la place d'agent général du clergé, à laquelle j'étais
destiné, pour étendre mes relations. J'eus de bonne heure des rapports
avec M. de Maurepas[72], avec M. Turgot[73], M. de Malesherbes[74], M.
de Castries[75], M. de Calonne, quelques conseillers d'État,
plusieurs chefs d'administration. Mes premières relations me
conduisirent vers le même temps chez M. le duc de Choiseul[76], chez
madame de Brionne[77], chez madame de Montesson[78], chez madame de
Boufflers[79], chez madame de la Reynière[80]; à des jours déterminés,
la grande compagnie de Paris s'y réunissait. Une manière d'être
froide, une réserve apparente, avaient fait dire à quelques personnes
que j'avais de l'esprit. Madame de Gramont[81] qui n'aimait pas les
réputations qu'elle n'avait pas faites, me fut à mon début de quelque
utilité en cherchant à m'embarrasser. Je soupais pour la première fois
à Auteuil chez madame de Boufflers, placé à une extrémité de la table,
parlant à peine avec mon voisin: madame de Gramont, d'une voix forte
et rauque, me demande, en m'interpellant par mon nom, ce qui m'avait
assez frappé en entrant dans le salon, où je la suivais, pour dire:
_Ah_! _ah_!... «Madame la duchesse, lui répondis-je, ne m'a pas bien
entendu, ce n'est pas _Ah_! _ah_! que j'ai dit; c'est _Oh_! _oh_!...»
Cette misérable réponse fit rire, je continuai à souper, et ne dis
plus un mot. En sortant de table, quelques personnes s'approchèrent de
moi, et je reçus pour les jours suivants plusieurs invitations qui me
mirent à même de faire connaissance avec les personnes que je désirais
le plus rencontrer.
[72]: Jean Phelypeaux, comte de Maurepas et de Pontchartrain,
naquit en 1709. Son père, son grand-père, son bisaïeul et son
trisaïeul avaient été comme lui secrétaires d'État, de sorte
que de 1610 à 1749, la famille Phelypeaux fut représentée
dans les conseils du roi. Maurepas eut dès 1715 la survivance
de la charge de secrétaire d'État abandonnée par son père. Le
marquis de la Vrillière fut chargé d'exercer la charge à la
place de son parent qui devint bientôt son gendre. En 1725,
Maurepas la prit en main et fut secrétaire d'État de Paris et
de la marine. Disgracié en 1749, il fut exilé à Bourges, puis
dans sa terre de Pontchartrain près de Versailles. Louis XVI
le rappela aux affaires et le nomma ministre d'État et chef
du conseil des finances (1774). Jusqu'à sa mort (1781) il eut
en réalité tout le pouvoir d'un premier ministre.
[73] Jacques Turgot, baron de l'Aulne, appartenait à une
vieille famille originaire de Bretagne, et établie en
Normandie. Il naquit en 1727. Il fut conseiller au parlement,
puis en 1762 intendant de Limoges où son administration
bienfaisante le rendit célèbre. Secrétaire d'État à la marine
(1774), contrôleur général en 1774, destitué en 1776, il
mourut cinq ans après.
[74] Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, d'une
illustre famille du Nivernais, qui durant deux siècles occupa
les plus hautes charges de la magistrature. Il naquit en
1721, fut conseiller au parlement (1744), premier président
de la cour des aides (1750), destitué et exilé en 1771.
Réintégré dans sa charge par Louis XVI (1774), il s'en démit
l'année suivante. Secrétaire d'État de la maison du roi
(1775-1776), ministre d'État (1787-1788). Il vécut à
l'étranger jusqu'en 1792, revint alors s'offrir au roi comme
défenseur. Arrêté en décembre 1793, il monta sur l'échafaud
avec sa fille et son gendre (M. de Chateaubriand, le frère de
l'illustre écrivain).
[75] Charles de la Croix, marquis de Castries, issu d'une
vieille famille du Languedoc. Né en 1727, il devint
lieutenant général, gouverneur de Montpellier et de Cette
(1758), gouverneur de la Flandre et du Hainaut, secrétaire
d'État à la marine (1780), maréchal de France (1783). Il
émigra à la Révolution, commanda une division de l'armée de
Condé et mourut en 1801.
[76] Étienne-François, duc de Choiseul-Stainville
(1719-1785), ambassadeur puis ministre secrétaire d'État de
1758 à 1770.
[77] Louise de Rohan, chanoinesse de Remiremont, fille du
prince Charles de Rohan-Montauban, lieutenant général; épousa
Charles de Lorraine, comte de Brionne, grand écuyer de
France.
[78] Charlotte Béraud de la Haie de Riou, marquise de
Montesson, née en 1737. Elle épousa en 1754 le marquis de
Montesson, lieutenant général. Devenue veuve en 1769, elle se
remaria secrètement avec le duc d'Orléans (1773). Après la
mort du duc (1785), elle vécut dans la retraite. Arrêtée sous
la Terreur, elle fut sauvée par le 9 Thermidor. Elle était
très liée avec madame de Beauharnais, plus tard l'impératrice
Joséphine. Elle mourut en février 1806. Madame de Montesson
avait beaucoup écrit; elle a laissé de nombreuses comédies et
des romans.
[79] La comtesse Marie de Boufflers-Rouvrel, née de
Campar-Saujon était dame d'honneur de la duchesse d'Orléans.
Elle devint veuve en 1764. Emprisonnée sous la Terreur, mais
plus heureuse que sa belle-fille la duchesse de Lauzun, elle
échappa à l'échafaud et mourut en 1800.
[80] Suzanne de Jarente, fille d'Alexandre du Jarente,
marquis d'Orgeval, épousa le 1er février 1763 Alexandre
Grimod de la Reynière qui, de simple charcutier, était devenu
fermier général. Il amassa une fortune considérable, et se
bâtit le superbe hôtel qui fait aujourd'hui le coin de la rue
Boissy-d'Anglas et de l'avenue Gabriel. Cet hôtel, après
avoir été affecté à l'ambassade de Russie, puis à celle de
Turquie, appartient aujourd'hui au cercle de l'union
artistique.--On sait que La Reynière s'était acquis la
réputation d'un gourmet de premier ordre. Les festins que sa
femme et lui donnaient dans leur hôtel sont restés célèbres.
[81] Béatrix de Choiseul-Stainville, soeur du duc de Choiseul,
chanoinesse de Remiremont. En 1759 elle épousa Antoine duc de
Gramont, gouverneur de Navarre. Elle monta sur l'échafaud en
1794 avec son amie la duchesse du Châtelet.
La maison de mes parents ne me fournissait point de moyens à cet
égard; ils voyaient peu de monde; et peu surtout de l'espèce qui
brillait sur le grand théâtre ou qui se disputait les places
ministérielles.
Je choisissais pour aller chez ma mère les heures où elle était seule:
c'était pour jouir davantage des grâces de son esprit. Personne ne m'a
jamais paru avoir dans la conversation un charme comparable au sien.
Elle n'avait aucune prétention. Elle ne parlait que par nuances;
jamais elle n'a dit un bon mot: c'était quelque chose de trop
exprimé. Les bons mots se retiennent, et elle ne voulait que plaire
et perdre ce qu'elle disait. Une richesse d'expressions faciles,
nouvelles et toujours délicates, fournissait aux besoins variés de son
esprit. Il m'est resté d'elle un grand éloignement pour les personnes
qui, afin de parler avec plus d'exactitude, n'emploient que des termes
techniques. Je ne crois ni à l'esprit ni à la science des gens qui ne
connaissent pas les équivalents et qui définissent toujours: c'est à
leur mémoire seule qu'ils doivent ce qu'ils savent, et alors ils
savent mal. Je suis fâché que cette réflexion me soit venue pendant
que M. de Humboldt[82] était à Paris, mais c'est écrit.
[82] Les deux frères Guillaume et Alexandre de Humboldt ont
chacun illustré leur nom; le premier à la fois dans la
politique et les lettres, l'autre dans la science. C'est du
second, Alexandre, qu'il est ici question. Né en 1769, il
parcourut longuement l'Amérique et l'Asie, et publia le récit
de ses voyages; on a également de lui une foule d'écrits et
de traités scientifiques, notamment le _Cosmos_. La
géographie physique et la botanique ont fait grâce à lui des
progrès signalés. Il mourut en 1859.
Mon temps se passait d'une manière fort douce et n'était point trop
perdu; mes relations augmentaient. Celles qu'il fallait avoir avec les
beaux esprits d'alors me venaient d'une bonne femme, nommée madame
d'Héricourt[83], dont le mari avait occupé la place d'intendant de la
marine à Marseille. Elle aimait l'esprit, les jeunes gens et la bonne
chère. Nous faisions chez elle toutes les semaines un dîner fort
agréable. Il était composé de M. de Choiseul, de M. de Narbonne, de
l'abbé Delille, de Chamfort, de Rulhière, de Marmontel[84] qui
alternait avec l'abbé Arnaud[85], de l'abbé Bertrand[86] et de moi. La
gaîté contenait les prétentions, et je dois remarquer que d'une
réunion où il y avait autant d'amour-propre en présence, il n'est
sorti, dans l'espace de cinq années, ni un bavardage, ni une
tracasserie.
[83] Louise Duché, fille d'un premier avocat général près la
cour des aides de Montpellier, épousa en 1741 Bénigne du
Trousset d'Héricourt ancien intendant de la marine.
[84] Jean-François Marmontel, né à Bort (Limousin) en 1723.
Sur les conseils de Voltaire, son maître et son ami, il
travailla pour la scène, mais échoua complètement. Au
contraire, ses contes moraux eurent un grand succès et lui
valurent les félicitations de presque tous les souverains de
l'Europe. Il fut nommé historiographe de France et entra à
l'Académie. Il mourut en 1799.
[85] L'abbé François Arnaud, né en 1721, à Aubignon
(Vaucluse). Il se lança avec ardeur dans le mouvement
philosophique du XVIIIe siècle, et s'acquit une certaine
célébrité par ses ouvrages. Il était de l'Académie française.
Il mourut en 1784.
[86] L'abbé Bertrand, né en 1755, à Autun. Il étudia
l'astronomie et fut nommé professeur de physique à Dijon. Il
fut admis à l'académie de cette ville. Il entreprit avec
d'Entrecasteaux un voyage autour du monde, mais il mourut en
route, au cap de Bonne-Espérance (1792). Il a laissé divers
traités scientifiques.
Le comte de Creutz[87], ministre de Suède, qui croyait plaire à son
maître, en se plaçant en France sur le rang de bel esprit, se donna
beaucoup de soins pour que les mêmes personnes qui composaient le
dîner de madame d'Héricourt, se réunissent un jour de la semaine chez
lui. Nous y fûmes trois ou quatre fois, mais Marmontel, à force de
lectures de tragédies, dispersa tout le dîner; je tins bon jusqu'à
_Numitor_.
[87] Le comte Gustave de Creutz naquit en Suède en 1736.
Ministre de Suède à Madrid en 1753, puis à Paris où il resta
vingt ans. Son salon devint l'un des centres de réunion les
plus recherchés des philosophes et des gens de lettres. En
1783, le roi Gustave III le rappela à Stockholm, et le nomma
sénateur et ministre des affaires étrangères. Il mourut deux
ans après.
Les lectures étaient alors à la mode; elles faisaient l'importance de
quelques maisons. On ne dînait guère chez M. de Vaudreuil[88], chez
M. de Liancourt[89], chez madame de Vaines[90], chez M. d'Anzely, sans
être obligé d'entendre ou le _Mariage de Figaro_, ou le poème des
_Jardins_[91], ou le _Connétable de Bourbon_[92], ou quelques contes
de Chamfort, ou ce qu'on appelait alors: la _Révolution de
Russie_[93]. C'était une charge imposée avec assez de rigueur à toutes
les personnes invitées; mais aussi, on était classé parmi les hommes
distingués du temps. Je pourrais dire que beaucoup de gens que je ne
connaissais pas disaient du bien de moi, uniquement parce qu'ils
m'avaient rencontré dans quelques-unes de ces chambres auxquelles on
avait accordé le droit de donner de la réputation. J'étais à cet
égard comme un homme dont parlait le chevalier de Chastellux[94] «_Il
a sûrement beaucoup d'esprit_, disait-il, _je ne le connais pas, mais
il va chez madame Geoffrin_.»
[88] Joseph de Rigaud, comte de Vaudreuil, d'une très vieille
famille du Languedoc, né en 1740. Il vécut longtemps à
Versailles, fréquentant le salon de madame de Polignac et la
société de la reine. Il se lia avec le comte d'Artois qu'il
accompagna en 1782 au siège de Gibraltar. Il tenait maison
ouverte dans sa résidence de Gennevilliers et y recevait
souvent M. de Talleyrand. Il émigra avec le comte d'Artois,
s'établit à Londres en 1799, revint à Paris à la
Restauration, fut nommé pair de France en 1814 et mourut en
1817. On a publié sa correspondance avec le comte d'Artois
(Paris 1889, 2 vol. in-8°. L. Pingaud).
[89] François de la Rochefoucauld, duc de Liancourt, né en
1747, fut brigadier de dragons. Grand maître de la garde-robe
(1783). Député de la noblesse de Clermont aux états généraux,
lieutenant général (1792); il émigra après le 10 Août; il
vécut dans la retraite sous l'empire. A la Restauration il
fut créé pair, mais ses opinions libérales l'écartèrent des
fonctions publiques. Il mourut en 1827. Ses obsèques
donnèrent lieu à des incidents tumultueux.
[90] Il s'agit probablement de la femme de M.J. de Vaines,
receveur général, commissaire du trésor (1733-1803). On le
voyait souvent dans la société du maréchal de Beauvau et chez
madame Geoffrin.
[91] Poème de l'abbé Delille sur les jardins du duc d'Orléans
à Monceau.
[92] Tragédie du comte Jacques de Guibert (1743-1790),
lieutenant général. Son nom restera connu, non par ses
tragédies, mais par un _Essai de tactique_, dont Napoléon a
dit: «Qu'il était propre à former de grands hommes».
[93] Ouvrage de Rulhière.
[94] Le chevalier de Chastellux (1734-1788), lieutenant
général, se distingua dans la campagne d'Amérique. Quelques
comédies assez insignifiantes lui valurent un fauteuil à
l'Académie (1775).
J'avais remarqué aussi qu'il y avait quelque avantage, lorsqu'on ne
voulait pas se faire classer parmi les habitués des maisons ouvertes,
et rester ainsi confondu avec la foule, à montrer de l'éloignement, de
l'opposition même pour quelque personne marquante dans l'opinion.
J'avais choisi pour cela M. Necker. Je m'étais refusé à toutes les
propositions qui m'avaient été faites d'aller chez lui. Je disais
assez hardiment qu'il n'était ni bon ministre des finances, ni homme
d'État; qu'il avait peu d'idées, qu'il n'avait point de principes
d'administration, que ses emprunts étaient mal faits, chers et
nuisibles à la morale publique: mal faits, parce qu'ils ne portaient
point avec eux de principes d'extinction; chers, parce que le taux des
effets publics n'exigeait pas un prix aussi élevé que celui auquel il
empruntait, ni des facilités pareilles à celles qui, pour faire la
fortune de la maison Girardot et de la maison Germani, étaient
accordées à trente têtes genevoises;--nuisibles à la morale publique,
parce que ses emprunts viagers créaient une espèce d'égoïsme qu'on ne
trouve que depuis M. Necker dans la généralité des moeurs françaises.
Je disais qu'il parlait mal et qu'il ne savait pas discuter, que
jamais il n'était simple; je disais que la faiblesse d'organes qui
faisait qu'il était dans un état de crainte continuelle, influait sur
toutes les facultés de son âme. Je disais que son orgueil ne venait
pas de son caractère, mais plutôt d'un travers de son esprit et d'un
défaut de goût;--je disais qu'avec sa coiffure bizarre, sa tête haute,
son corps gros, grand et uniforme, son air inattentif, son maintien
dédaigneux, son emploi de maximes qu'il tirait péniblement de son
laboratoire, il avait l'air d'un charlatan. Je disais; je crois, mille
autres choses encore qu'il serait inutile de répéter, parce que
aujourd'hui elles sont dans la bouche de tout le monde.
La maison de madame de Montesson qui se tenait tout à l'extrémité de
la décence, était singulièrement agréable. Pour amuser M. le duc
d'Orléans, madame de Montesson faisait jouer par sa société quelques
pièces qu'elle savait devoir lui plaire; et pour non pas l'amuser,
mais l'intéresser davantage, elle en avait elle-même composé
plusieurs. Sur son théâtre, il y avait pour le clergé un peu dissipé,
une loge dans laquelle M. l'archevêque de Toulouse[95], M. l'évêque de
Rodez[96], M. l'archevêque de Narbonne[97], M. l'évêque de
Comminges[98] m'avaient fait admettre.
[95] M. de Brienne.
[96] Jérôme Champion de Cicé, né à Rennes en 1735. Agent
général du clergé (1765), évêque de Rodez (1770), archevêque
de Bordeaux (1781), membre de l'assemblée des notables
(1787), député du clergé aux états généraux (1789), garde des
sceaux (1789). Il refusa le serment à la constitution civile
et émigra (1791); archevêque d'Aix en 1802, il mourut en
1810.
[97] M. de Dillon.
[98] Charles d'Osmond de Médavy, né en 1723, évêque de
Comminges (1764-1785).
La curiosité, beaucoup plus qu'un goût décidé pour la musique, me
conduisait aussi à tous les savants et ennuyeux concerts qu'on donnait
alors, soit chez M. le comte de Rochechouart, soit chez M. d'Albaret,
soit chez madame Lebrun[99]. Je me gardais bien d'avoir une opinion
sur la musique française ou sur la musique italienne, ou sur celle de
Gluck. J'étais trop jeune pour raisonner mes jouissances. Si cependant
il avait fallu avoir un avis, j'aurais été porté à dire que la musique
n'étant en général qu'un langage qui exprime d'une manière idéale les
sensations et même les sentiments que nous éprouvons, chaque nation
doit avoir un genre de musique qui lui est propre et qu'elle est
appelée par ses organes à préférer à tous les autres. Mais mon
ignorance me préserva, et je n'ai eu sur cette grande affaire de
querelle avec personne.
[99] Marie-Louise Vigée-Lebrun, née en 1755, fut un des
peintres les plus célèbres du XVIIIe siècle. Elle quitta la
France en 1789 et fut reçue avec distinction dans la plupart
des cours étrangères. Elle mourut en 1842. Elle a laissé des
_Mémoires_ très intéressants.
La position que j'avais prise dans le monde donnait une sorte d'éclat
à mon agence; je la faisais à peu près seul, parce qu'une aventure un
peu trop publique avait ôté à l'abbé de Boisgelin[100], mon collègue,
la confiance du clergé, dès les premiers mois de nos fonctions. Son
indolence naturelle, sa passion pour madame de Cavanac (fameuse
lorsqu'elle portait le nom de mademoiselle de Romans, et parce qu'elle
était la mère de l'abbé de Bourbon[101]) l'avaient déterminé aisément
à se reposer sur moi de tout le travail.
[100] L'abbé de Boisgelin était un cousin du
cardinal-archevêque. Il périt en 1792 dans les massacres de
septembre.
[101] Mademoiselle de Romans eut de Louis XV un fils qui fut
baptisé sous le nom de Bourbon, ce qui ne se fit pour aucun
autre enfant naturel du roi. Toutefois, elle ne parvint pas à
le faire légitimer. Il fut connu plus tard sous le nom d'abbé
de Bourbon, et mourut sous le règne de Louis XVI.
Mademoiselle de Romans épousa plus tard M. de Cavanac. (Voir
les _Mémoires_ de madame Campan, t. III.)
Je m'étais entouré de personnes instruites et d'un bon esprit, de M.
Mannay[102], depuis évêque de Trêves; de M. Bourlier[103], plus tard
évêque d'Évreux; de M. Duvoisin[104], qui devint évêque de Nantes, et
de M. des Renaudes[105] qui n'était pas sur la même ligne. Je me plais
à reconnaître toutes les marques d'amitié que m'ont données MM.
Mannay, Bourlier et Duvoisin avec lesquels j'ai été heureux de me
retrouver à toutes les époques de ma vie. M. des Renaudes m'a quitté
pour entrer chez le secrétaire d'État Maret[106], son genre de talent
trouvant dans cette administration un emploi habituel pouvait le
conduire promptement à la fortune: c'était un homme assez habile à
mettre en oeuvre les idées des autres.
[102] Charles Mannay, né à Champoix (Puy-de-Dôme), en 1745,
évêque de Trêves en 1802.
[103] Jean-Baptiste, comte Bourlier, né à Dijon en 1731. Il
entra dans les ordres et prêta serment à la constitution
civile. Évêque d'Évreux en 1802, député au Corps législatif,
sénateur en 1812, pair de France sous la Restauration, il
mourut en 1821.
[104] Jean-Baptiste, baron Duvoisin, né à Langres en 1744,
fut professeur en Sorbonne, promoteur de l'officialité de
Paris, grand vicaire de Laon. Il fut exilé en 1792 comme
prêtre réfractaire. Nommé évêque de Nantes en 1802, il fut
mêlé aux dissensions de l'empereur avec le Saint-Siège. Il
mourut en 1813.
[105] Martial Borge des Renaudes, né à Tulle en 1755, fut
grand vicaire de M. de Talleyrand à Autun, et l'assista en
qualité de sous-diacre à la messe de la Fédération. Il était
l'homme de confiance de Talleyrand qui, dit-on, se
déchargeait sur lui du soin de composer ses discours. Le
rapport sur l'instruction publique est entièrement son oeuvre.
Sous le consulat, des Renaudes fut nommé tribun. Éliminé en
1802, il fut plus tard nommé censeur, et conserva ces
fonctions sous la Restauration. Il mourut en 1825.
[106] Hugues Maret, né à Dijon en 1763, avocat au parlement
de Bourgogne. Envoyé à Naples en 1792, il fut enlevé par les
Autrichiens et fut remis en liberté en 1795, par suite d'un
échange avec la duchesse d'Angoulême. Ministre secrétaire
d'État en 1804, il fut ministre des affaires étrangères en
1814, et créé duc de Bassano; ministre de la guerre (1813).
Il fut exilé en 1815; pair de France en 1831, il fut un
instant président du conseil (novembre 1834). Il mourut en
1839.
Je cherchais, en conservant cependant des ménagements convenables, à
ne pas être uniquement agent général du clergé; et pour cela je
m'occupai particulièrement de travaux qui, sans être dans mes devoirs,
n'étaient point trop étrangers aux fonctions que je remplissais.
La suppression des loteries était une de mes pensées favorites;
j'avais calculé toutes les chances et toutes les conséquences de cet
établissement désastreux. J'observais en même temps que le clergé,
attaqué et raillé par les philosophes, perdait chaque jour de sa
considération. Je voulais lui en rendre, et, pour cela, le montrer au
peuple comme le protecteur de la grande morale. En engageant le clergé
à lui faire quelques sacrifices pécuniaires, j'aurais donc servi, non
seulement les moeurs publiques, mais l'ordre même dans lequel je
m'étais soumis à entrer.
Je voulais que le clergé proposât d'acheter au gouvernement la loterie
royale pour la supprimer; c'est-à-dire qu'il s'engageât à fournir
annuellement, par un don gratuit régulier, ce que la loterie
produisait de revenu pour le trésor royal. Le mémoire à présenter au
roi pour lui demander de proscrire cette institution funeste aurait pu
être superbe: j'aurais été bien heureux de le faire[107].