[70] Charles Gravier, comte de Vergennes, était le deuxième

fils d'un président à mortier au parlement de Dijon. Né à

Dijon en 1717, il entra dans la diplomatie.--Ministre près

l'électeur de Trêves (1750), il fut vers cette époque initié

au _secret du roi_, dont il devint un des agents les plus

dévoués. Ambassadeur à Constantinople (1754). Rappelé par

Choiseul en 1768, il vécut dans la retraite jusqu'à sa chute;

fut alors (1771) envoyé comme ambassadeur en Suède. Louis XVI

l'appela au ministère des affaires étrangères (1774). Il

signa le traité de Versailles, les traités de commerce avec

l'Angleterre et la Russie. Chef du conseil des finances

(1783). Il mourut en 1787.

[71] Charles-Alexandre de Calonne, d'une bonne famille

d'Artois, naquit le 20 janvier 1743 à Douai, où son père

était premier président du parlement. Il fut procureur

général près le parlement de Douai, intendant de Metz (1768),

de Lille, d'où sa réputation d'habile administrateur le fit

appeler au contrôle général par Louis XVI. A la suite de

l'assemblée des notables, qu'il avait cependant conseillée,

il fut destitué et exilé en Lorraine (1787). Il passa de là

en Angleterre; revenu en France en 1789, dans l'espérance de

se faire élire député aux états généraux, il retourna en

Angleterre après avoir échoué, joua un rôle actif dans

l'émigration et mourut en 1802.

De cette diminution de droits sur les objets de nécessité ou de

fantaisie, il devait résulter pour les consommateurs plus de

proportion dans les impôts qu'ils avaient à supporter, plus de

facilité pour les acquitter, et pour le trésor public un plus grand

revenu, produit par une plus grande consommation.

Il y a encore à dire que le principe du traité conduisait à faire un

partage de tous les genres d'industrie, et à distribuer à chacune des

deux nations la part que la nature lui a assignée et qui doit lui

procurer le plus d'avantages.

Ce dernier résultat aurait en peu d'années fait triompher le principe

de la liberté de commerce; mais les préjugés en ont décidé autrement.

Ils tiennent aux hommes par des racines trop profondes, pour qu'il ne

soit pas au moins imprudent de vouloir trop subitement les détruire.

Je me suis longtemps défendu de me rendre à cette triste vérité, mais

puisque les philosophes du XVIIIe siècle, avec tous les moyens bons

et mauvais qu'ils ont employés, ont échoué dans cette entreprise, je

me soumets avec ceux du XIXe, qui sont d'un tout autre genre, à ne

plus m'en occuper.

La carrière des affairés m'étant ouverte, je me servis assez

habilement de la place d'agent général du clergé, à laquelle j'étais

destiné, pour étendre mes relations. J'eus de bonne heure des rapports

avec M. de Maurepas[72], avec M. Turgot[73], M. de Malesherbes[74], M.

de Castries[75], M. de Calonne, quelques conseillers d'État,

plusieurs chefs d'administration. Mes premières relations me

conduisirent vers le même temps chez M. le duc de Choiseul[76], chez

madame de Brionne[77], chez madame de Montesson[78], chez madame de

Boufflers[79], chez madame de la Reynière[80]; à des jours déterminés,

la grande compagnie de Paris s'y réunissait. Une manière d'être

froide, une réserve apparente, avaient fait dire à quelques personnes

que j'avais de l'esprit. Madame de Gramont[81] qui n'aimait pas les

réputations qu'elle n'avait pas faites, me fut à mon début de quelque

utilité en cherchant à m'embarrasser. Je soupais pour la première fois

à Auteuil chez madame de Boufflers, placé à une extrémité de la table,

parlant à peine avec mon voisin: madame de Gramont, d'une voix forte

et rauque, me demande, en m'interpellant par mon nom, ce qui m'avait

assez frappé en entrant dans le salon, où je la suivais, pour dire:

_Ah_! _ah_!... «Madame la duchesse, lui répondis-je, ne m'a pas bien

entendu, ce n'est pas _Ah_! _ah_! que j'ai dit; c'est _Oh_! _oh_!...»

Cette misérable réponse fit rire, je continuai à souper, et ne dis

plus un mot. En sortant de table, quelques personnes s'approchèrent de

moi, et je reçus pour les jours suivants plusieurs invitations qui me

mirent à même de faire connaissance avec les personnes que je désirais

le plus rencontrer.

[72]: Jean Phelypeaux, comte de Maurepas et de Pontchartrain,

naquit en 1709. Son père, son grand-père, son bisaïeul et son

trisaïeul avaient été comme lui secrétaires d'État, de sorte

que de 1610 à 1749, la famille Phelypeaux fut représentée

dans les conseils du roi. Maurepas eut dès 1715 la survivance

de la charge de secrétaire d'État abandonnée par son père. Le

marquis de la Vrillière fut chargé d'exercer la charge à la

place de son parent qui devint bientôt son gendre. En 1725,

Maurepas la prit en main et fut secrétaire d'État de Paris et

de la marine. Disgracié en 1749, il fut exilé à Bourges, puis

dans sa terre de Pontchartrain près de Versailles. Louis XVI

le rappela aux affaires et le nomma ministre d'État et chef

du conseil des finances (1774). Jusqu'à sa mort (1781) il eut

en réalité tout le pouvoir d'un premier ministre.

[73] Jacques Turgot, baron de l'Aulne, appartenait à une

vieille famille originaire de Bretagne, et établie en

Normandie. Il naquit en 1727. Il fut conseiller au parlement,

puis en 1762 intendant de Limoges où son administration

bienfaisante le rendit célèbre. Secrétaire d'État à la marine

(1774), contrôleur général en 1774, destitué en 1776, il

mourut cinq ans après.

[74] Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, d'une

illustre famille du Nivernais, qui durant deux siècles occupa

les plus hautes charges de la magistrature. Il naquit en

1721, fut conseiller au parlement (1744), premier président

de la cour des aides (1750), destitué et exilé en 1771.

Réintégré dans sa charge par Louis XVI (1774), il s'en démit

l'année suivante. Secrétaire d'État de la maison du roi

(1775-1776), ministre d'État (1787-1788). Il vécut à

l'étranger jusqu'en 1792, revint alors s'offrir au roi comme

défenseur. Arrêté en décembre 1793, il monta sur l'échafaud

avec sa fille et son gendre (M. de Chateaubriand, le frère de

l'illustre écrivain).

[75] Charles de la Croix, marquis de Castries, issu d'une

vieille famille du Languedoc. Né en 1727, il devint

lieutenant général, gouverneur de Montpellier et de Cette

(1758), gouverneur de la Flandre et du Hainaut, secrétaire

d'État à la marine (1780), maréchal de France (1783). Il

émigra à la Révolution, commanda une division de l'armée de

Condé et mourut en 1801.

[76] Étienne-François, duc de Choiseul-Stainville

(1719-1785), ambassadeur puis ministre secrétaire d'État de

1758 à 1770.

[77] Louise de Rohan, chanoinesse de Remiremont, fille du

prince Charles de Rohan-Montauban, lieutenant général; épousa

Charles de Lorraine, comte de Brionne, grand écuyer de

France.

[78] Charlotte Béraud de la Haie de Riou, marquise de

Montesson, née en 1737. Elle épousa en 1754 le marquis de

Montesson, lieutenant général. Devenue veuve en 1769, elle se

remaria secrètement avec le duc d'Orléans (1773). Après la

mort du duc (1785), elle vécut dans la retraite. Arrêtée sous

la Terreur, elle fut sauvée par le 9 Thermidor. Elle était

très liée avec madame de Beauharnais, plus tard l'impératrice

Joséphine. Elle mourut en février 1806. Madame de Montesson

avait beaucoup écrit; elle a laissé de nombreuses comédies et

des romans.

[79] La comtesse Marie de Boufflers-Rouvrel, née de

Campar-Saujon était dame d'honneur de la duchesse d'Orléans.

Elle devint veuve en 1764. Emprisonnée sous la Terreur, mais

plus heureuse que sa belle-fille la duchesse de Lauzun, elle

échappa à l'échafaud et mourut en 1800.

[80] Suzanne de Jarente, fille d'Alexandre du Jarente,

marquis d'Orgeval, épousa le 1er février 1763 Alexandre

Grimod de la Reynière qui, de simple charcutier, était devenu

fermier général. Il amassa une fortune considérable, et se

bâtit le superbe hôtel qui fait aujourd'hui le coin de la rue

Boissy-d'Anglas et de l'avenue Gabriel. Cet hôtel, après

avoir été affecté à l'ambassade de Russie, puis à celle de

Turquie, appartient aujourd'hui au cercle de l'union

artistique.--On sait que La Reynière s'était acquis la

réputation d'un gourmet de premier ordre. Les festins que sa

femme et lui donnaient dans leur hôtel sont restés célèbres.

[81] Béatrix de Choiseul-Stainville, soeur du duc de Choiseul,

chanoinesse de Remiremont. En 1759 elle épousa Antoine duc de

Gramont, gouverneur de Navarre. Elle monta sur l'échafaud en

1794 avec son amie la duchesse du Châtelet.

La maison de mes parents ne me fournissait point de moyens à cet

égard; ils voyaient peu de monde; et peu surtout de l'espèce qui

brillait sur le grand théâtre ou qui se disputait les places

ministérielles.

Je choisissais pour aller chez ma mère les heures où elle était seule:

c'était pour jouir davantage des grâces de son esprit. Personne ne m'a

jamais paru avoir dans la conversation un charme comparable au sien.

Elle n'avait aucune prétention. Elle ne parlait que par nuances;

jamais elle n'a dit un bon mot: c'était quelque chose de trop

exprimé. Les bons mots se retiennent, et elle ne voulait que plaire

et perdre ce qu'elle disait. Une richesse d'expressions faciles,

nouvelles et toujours délicates, fournissait aux besoins variés de son

esprit. Il m'est resté d'elle un grand éloignement pour les personnes

qui, afin de parler avec plus d'exactitude, n'emploient que des termes

techniques. Je ne crois ni à l'esprit ni à la science des gens qui ne

connaissent pas les équivalents et qui définissent toujours: c'est à

leur mémoire seule qu'ils doivent ce qu'ils savent, et alors ils

savent mal. Je suis fâché que cette réflexion me soit venue pendant

que M. de Humboldt[82] était à Paris, mais c'est écrit.

[82] Les deux frères Guillaume et Alexandre de Humboldt ont

chacun illustré leur nom; le premier à la fois dans la

politique et les lettres, l'autre dans la science. C'est du

second, Alexandre, qu'il est ici question. Né en 1769, il

parcourut longuement l'Amérique et l'Asie, et publia le récit

de ses voyages; on a également de lui une foule d'écrits et

de traités scientifiques, notamment le _Cosmos_. La

géographie physique et la botanique ont fait grâce à lui des

progrès signalés. Il mourut en 1859.

Mon temps se passait d'une manière fort douce et n'était point trop

perdu; mes relations augmentaient. Celles qu'il fallait avoir avec les

beaux esprits d'alors me venaient d'une bonne femme, nommée madame

d'Héricourt[83], dont le mari avait occupé la place d'intendant de la

marine à Marseille. Elle aimait l'esprit, les jeunes gens et la bonne

chère. Nous faisions chez elle toutes les semaines un dîner fort

agréable. Il était composé de M. de Choiseul, de M. de Narbonne, de

l'abbé Delille, de Chamfort, de Rulhière, de Marmontel[84] qui

alternait avec l'abbé Arnaud[85], de l'abbé Bertrand[86] et de moi. La

gaîté contenait les prétentions, et je dois remarquer que d'une

réunion où il y avait autant d'amour-propre en présence, il n'est

sorti, dans l'espace de cinq années, ni un bavardage, ni une

tracasserie.

[83] Louise Duché, fille d'un premier avocat général près la

cour des aides de Montpellier, épousa en 1741 Bénigne du

Trousset d'Héricourt ancien intendant de la marine.

[84] Jean-François Marmontel, né à Bort (Limousin) en 1723.

Sur les conseils de Voltaire, son maître et son ami, il

travailla pour la scène, mais échoua complètement. Au

contraire, ses contes moraux eurent un grand succès et lui

valurent les félicitations de presque tous les souverains de

l'Europe. Il fut nommé historiographe de France et entra à

l'Académie. Il mourut en 1799.

[85] L'abbé François Arnaud, né en 1721, à Aubignon

(Vaucluse). Il se lança avec ardeur dans le mouvement

philosophique du XVIIIe siècle, et s'acquit une certaine

célébrité par ses ouvrages. Il était de l'Académie française.

Il mourut en 1784.

[86] L'abbé Bertrand, né en 1755, à Autun. Il étudia

l'astronomie et fut nommé professeur de physique à Dijon. Il

fut admis à l'académie de cette ville. Il entreprit avec

d'Entrecasteaux un voyage autour du monde, mais il mourut en

route, au cap de Bonne-Espérance (1792). Il a laissé divers

traités scientifiques.

Le comte de Creutz[87], ministre de Suède, qui croyait plaire à son

maître, en se plaçant en France sur le rang de bel esprit, se donna

beaucoup de soins pour que les mêmes personnes qui composaient le

dîner de madame d'Héricourt, se réunissent un jour de la semaine chez

lui. Nous y fûmes trois ou quatre fois, mais Marmontel, à force de

lectures de tragédies, dispersa tout le dîner; je tins bon jusqu'à

_Numitor_.

[87] Le comte Gustave de Creutz naquit en Suède en 1736.

Ministre de Suède à Madrid en 1753, puis à Paris où il resta

vingt ans. Son salon devint l'un des centres de réunion les

plus recherchés des philosophes et des gens de lettres. En

1783, le roi Gustave III le rappela à Stockholm, et le nomma

sénateur et ministre des affaires étrangères. Il mourut deux

ans après.

Les lectures étaient alors à la mode; elles faisaient l'importance de

quelques maisons. On ne dînait guère chez M. de Vaudreuil[88], chez

M. de Liancourt[89], chez madame de Vaines[90], chez M. d'Anzely, sans

être obligé d'entendre ou le _Mariage de Figaro_, ou le poème des

_Jardins_[91], ou le _Connétable de Bourbon_[92], ou quelques contes

de Chamfort, ou ce qu'on appelait alors: la _Révolution de

Russie_[93]. C'était une charge imposée avec assez de rigueur à toutes

les personnes invitées; mais aussi, on était classé parmi les hommes

distingués du temps. Je pourrais dire que beaucoup de gens que je ne

connaissais pas disaient du bien de moi, uniquement parce qu'ils

m'avaient rencontré dans quelques-unes de ces chambres auxquelles on

avait accordé le droit de donner de la réputation. J'étais à cet

égard comme un homme dont parlait le chevalier de Chastellux[94] «_Il

a sûrement beaucoup d'esprit_, disait-il, _je ne le connais pas, mais

il va chez madame Geoffrin_.»

[88] Joseph de Rigaud, comte de Vaudreuil, d'une très vieille

famille du Languedoc, né en 1740. Il vécut longtemps à

Versailles, fréquentant le salon de madame de Polignac et la

société de la reine. Il se lia avec le comte d'Artois qu'il

accompagna en 1782 au siège de Gibraltar. Il tenait maison

ouverte dans sa résidence de Gennevilliers et y recevait

souvent M. de Talleyrand. Il émigra avec le comte d'Artois,

s'établit à Londres en 1799, revint à Paris à la

Restauration, fut nommé pair de France en 1814 et mourut en

1817. On a publié sa correspondance avec le comte d'Artois

(Paris 1889, 2 vol. in-8°. L. Pingaud).

[89] François de la Rochefoucauld, duc de Liancourt, né en

1747, fut brigadier de dragons. Grand maître de la garde-robe

(1783). Député de la noblesse de Clermont aux états généraux,

lieutenant général (1792); il émigra après le 10 Août; il

vécut dans la retraite sous l'empire. A la Restauration il

fut créé pair, mais ses opinions libérales l'écartèrent des

fonctions publiques. Il mourut en 1827. Ses obsèques

donnèrent lieu à des incidents tumultueux.

[90] Il s'agit probablement de la femme de M.J. de Vaines,

receveur général, commissaire du trésor (1733-1803). On le

voyait souvent dans la société du maréchal de Beauvau et chez

madame Geoffrin.

[91] Poème de l'abbé Delille sur les jardins du duc d'Orléans

à Monceau.

[92] Tragédie du comte Jacques de Guibert (1743-1790),

lieutenant général. Son nom restera connu, non par ses

tragédies, mais par un _Essai de tactique_, dont Napoléon a

dit: «Qu'il était propre à former de grands hommes».

[93] Ouvrage de Rulhière.

[94] Le chevalier de Chastellux (1734-1788), lieutenant

général, se distingua dans la campagne d'Amérique. Quelques

comédies assez insignifiantes lui valurent un fauteuil à

l'Académie (1775).

J'avais remarqué aussi qu'il y avait quelque avantage, lorsqu'on ne

voulait pas se faire classer parmi les habitués des maisons ouvertes,

et rester ainsi confondu avec la foule, à montrer de l'éloignement, de

l'opposition même pour quelque personne marquante dans l'opinion.

J'avais choisi pour cela M. Necker. Je m'étais refusé à toutes les

propositions qui m'avaient été faites d'aller chez lui. Je disais

assez hardiment qu'il n'était ni bon ministre des finances, ni homme

d'État; qu'il avait peu d'idées, qu'il n'avait point de principes

d'administration, que ses emprunts étaient mal faits, chers et

nuisibles à la morale publique: mal faits, parce qu'ils ne portaient

point avec eux de principes d'extinction; chers, parce que le taux des

effets publics n'exigeait pas un prix aussi élevé que celui auquel il

empruntait, ni des facilités pareilles à celles qui, pour faire la

fortune de la maison Girardot et de la maison Germani, étaient

accordées à trente têtes genevoises;--nuisibles à la morale publique,

parce que ses emprunts viagers créaient une espèce d'égoïsme qu'on ne

trouve que depuis M. Necker dans la généralité des moeurs françaises.

Je disais qu'il parlait mal et qu'il ne savait pas discuter, que

jamais il n'était simple; je disais que la faiblesse d'organes qui

faisait qu'il était dans un état de crainte continuelle, influait sur

toutes les facultés de son âme. Je disais que son orgueil ne venait

pas de son caractère, mais plutôt d'un travers de son esprit et d'un

défaut de goût;--je disais qu'avec sa coiffure bizarre, sa tête haute,

son corps gros, grand et uniforme, son air inattentif, son maintien

dédaigneux, son emploi de maximes qu'il tirait péniblement de son

laboratoire, il avait l'air d'un charlatan. Je disais; je crois, mille

autres choses encore qu'il serait inutile de répéter, parce que

aujourd'hui elles sont dans la bouche de tout le monde.

La maison de madame de Montesson qui se tenait tout à l'extrémité de

la décence, était singulièrement agréable. Pour amuser M. le duc

d'Orléans, madame de Montesson faisait jouer par sa société quelques

pièces qu'elle savait devoir lui plaire; et pour non pas l'amuser,

mais l'intéresser davantage, elle en avait elle-même composé

plusieurs. Sur son théâtre, il y avait pour le clergé un peu dissipé,

une loge dans laquelle M. l'archevêque de Toulouse[95], M. l'évêque de

Rodez[96], M. l'archevêque de Narbonne[97], M. l'évêque de

Comminges[98] m'avaient fait admettre.

[95] M. de Brienne.

[96] Jérôme Champion de Cicé, né à Rennes en 1735. Agent

général du clergé (1765), évêque de Rodez (1770), archevêque

de Bordeaux (1781), membre de l'assemblée des notables

(1787), député du clergé aux états généraux (1789), garde des

sceaux (1789). Il refusa le serment à la constitution civile

et émigra (1791); archevêque d'Aix en 1802, il mourut en

1810.

[97] M. de Dillon.

[98] Charles d'Osmond de Médavy, né en 1723, évêque de

Comminges (1764-1785).

La curiosité, beaucoup plus qu'un goût décidé pour la musique, me

conduisait aussi à tous les savants et ennuyeux concerts qu'on donnait

alors, soit chez M. le comte de Rochechouart, soit chez M. d'Albaret,

soit chez madame Lebrun[99]. Je me gardais bien d'avoir une opinion

sur la musique française ou sur la musique italienne, ou sur celle de

Gluck. J'étais trop jeune pour raisonner mes jouissances. Si cependant

il avait fallu avoir un avis, j'aurais été porté à dire que la musique

n'étant en général qu'un langage qui exprime d'une manière idéale les

sensations et même les sentiments que nous éprouvons, chaque nation

doit avoir un genre de musique qui lui est propre et qu'elle est

appelée par ses organes à préférer à tous les autres. Mais mon

ignorance me préserva, et je n'ai eu sur cette grande affaire de

querelle avec personne.

[99] Marie-Louise Vigée-Lebrun, née en 1755, fut un des

peintres les plus célèbres du XVIIIe siècle. Elle quitta la

France en 1789 et fut reçue avec distinction dans la plupart

des cours étrangères. Elle mourut en 1842. Elle a laissé des

_Mémoires_ très intéressants.

La position que j'avais prise dans le monde donnait une sorte d'éclat

à mon agence; je la faisais à peu près seul, parce qu'une aventure un

peu trop publique avait ôté à l'abbé de Boisgelin[100], mon collègue,

la confiance du clergé, dès les premiers mois de nos fonctions. Son

indolence naturelle, sa passion pour madame de Cavanac (fameuse

lorsqu'elle portait le nom de mademoiselle de Romans, et parce qu'elle

était la mère de l'abbé de Bourbon[101]) l'avaient déterminé aisément

à se reposer sur moi de tout le travail.

[100] L'abbé de Boisgelin était un cousin du

cardinal-archevêque. Il périt en 1792 dans les massacres de

septembre.

[101] Mademoiselle de Romans eut de Louis XV un fils qui fut

baptisé sous le nom de Bourbon, ce qui ne se fit pour aucun

autre enfant naturel du roi. Toutefois, elle ne parvint pas à

le faire légitimer. Il fut connu plus tard sous le nom d'abbé

de Bourbon, et mourut sous le règne de Louis XVI.

Mademoiselle de Romans épousa plus tard M. de Cavanac. (Voir

les _Mémoires_ de madame Campan, t. III.)

Je m'étais entouré de personnes instruites et d'un bon esprit, de M.

Mannay[102], depuis évêque de Trêves; de M. Bourlier[103], plus tard

évêque d'Évreux; de M. Duvoisin[104], qui devint évêque de Nantes, et

de M. des Renaudes[105] qui n'était pas sur la même ligne. Je me plais

à reconnaître toutes les marques d'amitié que m'ont données MM.

Mannay, Bourlier et Duvoisin avec lesquels j'ai été heureux de me

retrouver à toutes les époques de ma vie. M. des Renaudes m'a quitté

pour entrer chez le secrétaire d'État Maret[106], son genre de talent

trouvant dans cette administration un emploi habituel pouvait le

conduire promptement à la fortune: c'était un homme assez habile à

mettre en oeuvre les idées des autres.

[102] Charles Mannay, né à Champoix (Puy-de-Dôme), en 1745,

évêque de Trêves en 1802.

[103] Jean-Baptiste, comte Bourlier, né à Dijon en 1731. Il

entra dans les ordres et prêta serment à la constitution

civile. Évêque d'Évreux en 1802, député au Corps législatif,

sénateur en 1812, pair de France sous la Restauration, il

mourut en 1821.

[104] Jean-Baptiste, baron Duvoisin, né à Langres en 1744,

fut professeur en Sorbonne, promoteur de l'officialité de

Paris, grand vicaire de Laon. Il fut exilé en 1792 comme

prêtre réfractaire. Nommé évêque de Nantes en 1802, il fut

mêlé aux dissensions de l'empereur avec le Saint-Siège. Il

mourut en 1813.

[105] Martial Borge des Renaudes, né à Tulle en 1755, fut

grand vicaire de M. de Talleyrand à Autun, et l'assista en

qualité de sous-diacre à la messe de la Fédération. Il était

l'homme de confiance de Talleyrand qui, dit-on, se

déchargeait sur lui du soin de composer ses discours. Le

rapport sur l'instruction publique est entièrement son oeuvre.

Sous le consulat, des Renaudes fut nommé tribun. Éliminé en

1802, il fut plus tard nommé censeur, et conserva ces

fonctions sous la Restauration. Il mourut en 1825.

[106] Hugues Maret, né à Dijon en 1763, avocat au parlement

de Bourgogne. Envoyé à Naples en 1792, il fut enlevé par les

Autrichiens et fut remis en liberté en 1795, par suite d'un

échange avec la duchesse d'Angoulême. Ministre secrétaire

d'État en 1804, il fut ministre des affaires étrangères en

1814, et créé duc de Bassano; ministre de la guerre (1813).

Il fut exilé en 1815; pair de France en 1831, il fut un

instant président du conseil (novembre 1834). Il mourut en

1839.

Je cherchais, en conservant cependant des ménagements convenables, à

ne pas être uniquement agent général du clergé; et pour cela je

m'occupai particulièrement de travaux qui, sans être dans mes devoirs,

n'étaient point trop étrangers aux fonctions que je remplissais.

La suppression des loteries était une de mes pensées favorites;

j'avais calculé toutes les chances et toutes les conséquences de cet

établissement désastreux. J'observais en même temps que le clergé,

attaqué et raillé par les philosophes, perdait chaque jour de sa

considération. Je voulais lui en rendre, et, pour cela, le montrer au

peuple comme le protecteur de la grande morale. En engageant le clergé

à lui faire quelques sacrifices pécuniaires, j'aurais donc servi, non

seulement les moeurs publiques, mais l'ordre même dans lequel je

m'étais soumis à entrer.

Je voulais que le clergé proposât d'acheter au gouvernement la loterie

royale pour la supprimer; c'est-à-dire qu'il s'engageât à fournir

annuellement, par un don gratuit régulier, ce que la loterie

produisait de revenu pour le trésor royal. Le mémoire à présenter au

roi pour lui demander de proscrire cette institution funeste aurait pu

être superbe: j'aurais été bien heureux de le faire[107].

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 5 / 36 段