[44] Étienne de Loménie, comte de Brienne, né en 1727. Évêque

de Condom (1760), archevêque de Toulouse (1763), chef du

conseil des finances (1787), puis principal ministre,

archevêque de Sens (1788), cardinal en décembre 1788; il

prêta serment à la constitution civile, et se démit de sa

dignité de cardinal. Arrêté en 1793, il mourut subitement.

[45] Les chanoines réguliers de _Sainte-Croix_ avaient leur

chef-lieu à Liège, ils ne comptaient en France que douze

maisons et quarante-sept religieux; leur dissolution fut

prononcée le 14 octobre 1769.--L'ordre de _Grandmont_, fondé

en 1124 par saint-Étienne à Murat (Limousin), ne comptait

plus au XVIIIe siècle, que cent huit religieux répartis en

sept maisons. La dissolution fut décrétée par un édit du 3

mars 1770, confirmé par une bulle du 6 août 1772.--Les

_Camaldules_ dont l'ordre remontait au Xe siècle,

comprenaient huit couvents d'hommes (dont le plus important

était au mont Valérien) et douze de religieuses. C'était

l'ordre le plus riche de France.--L'ordre des _Servites_

avait été fondé à Florence au XIIIe siècle par sept

marchands. Leur établissement principal était au couvent de

l'Annonciade à Florence; ils s'étaient répandus en France, où

on les appelait les _Blancs-Manteaux_, à cause de leur

costume.--L'ordre de _Saint-Ruf_, qui datait du VIe siècle,

ne comptait plus que cinquante-sept monastères, et deux cents

religieux. Sur leur demande, le pape Clément XIV les

sécularisa, et les incorpora à l'ordre militaire de

Saint-Lazare (juillet 1771).

Je suis bien éloigné de croire que les évêques qui avaient donné le

projet de cette commission permanente, connussent tout le danger dont

son établissement pouvait être pour le clergé. Ils pensaient sûrement

qu'ils seraient maîtres d'en conduire et d'en arrêter la marche. Mais

déjà dans les questions religieuses, on ne s'arrêtait plus. Chaque

jour, il paraissait un ouvrage sur les abus introduits dans tel ordre,

sur l'inutilité de tel autre, et je ne me rappelle pas que dans les

vingt ans qui ont précédé la Révolution française, une seule plume

habile ait défendu les ordres religieux. Les historiens n'osaient même

plus dire que ce genre d'établissement, plus que toute autre cause, a

donné un caractère particulier à la grande civilisation européenne et

la distingue éminemment de toutes les autres. Il m'est souvent venu

dans l'esprit que le célibat des prêtres a essentiellement contribué à

empêcher l'esprit de caste de s'établir en Europe; et il ne faut

qu'ouvrir l'histoire pour observer que cet esprit tend en général à

arrêter les progrès de la civilisation. M. de Bonald pourrait trouver

là le texte d'un mémoire qui serait bien d'accord avec ses idées.

L'époque à laquelle j'arrive avait cela de particulier, que chacun

éprouvait le besoin de se faire remarquer par des talents employés

hors de son état. La formation des assemblées provinciales[46] pouvait

appeler l'attention publique sur les personnes choisies pour les

présider. M. Necker[47], qui craignait toujours qu'on lui reprochât

d'être calviniste, crut se mettre à l'abri de ce reproche en

approchant de son administration les évêques qui avaient quelque

talent, et c'est ainsi que l'on vit en peu d'années toutes les

administrations provinciales avoir à leur tête l'évêque le plus

distingué de la province.

[46] Les assemblées provinciales étaient des administrations

collectives instituées sous Louis XVI dans les vingt-six

généralités d'élections du royaume. Turgot y avait songé le

premier. Necker mit l'idée à exécution. Ces assemblées

comprenaient des membres des trois ordres, le tiers étant

doublé: elles tenaient une session d'un mois tous les deux

ans, elles étaient chargées de la répartition et de la

perception de l'impôt, et en outre avaient à peu près toutes

les attributions de nos conseils généraux. Le roi nommait la

moitié des membres, et ceux-ci se complétaient eux-mêmes.

[47] Jacques Necker appartenait à une famille d'origine

allemande. En 1724, son père vint s'établir à Genève, comme

professeur de droit. Il naquit en 1732, vint à Paris en 1750,

et fonda une maison de banque. Directeur du trésor en 1776,

puis directeur général des finances avec tout le pouvoir d'un

ministre, dont sa qualité de protestant et d'étranger, lui

avait fait refuser le titre. Il se retira en 1780. Exilé en

1787, il revint au pouvoir en 1788; de nouveau exilé le 11

juillet 1789, il fut rappelé par l'Assemblée dix jours plus

tard. Mais sa popularité ne tarda pas à l'abandonner: le 18

septembre 1790, il donna sa démission. Il se retira à Coppet,

où il mourut en 1804.

N'est-il pas remarquable qu'un clergé, composé d'hommes dont

quelques-uns étaient très pieux, d'autres spécialement

administrateurs, d'autres enfin, mondains et mettant, comme M.

l'archevêque de Narbonne, une certaine gloire à quitter les formes de

leur état pour vivre en gentilshommes[48]; n'est-il pas remarquable,

dis-je, qu'un clergé, composé d'éléments aussi différents, conservât

néanmoins un même esprit? Et cependant cela sera assez prouvé par un

fait que j'aurais de la peine à croire, si je n'en avais pas été le

témoin. Peu de jours après l'ouverture des états généraux, je me

trouvais avec les principaux membres du clergé à une conférence tenue

à Versailles chez M. le cardinal de la Rochefoucauld[49]; M.

Dulau[50], archevêque d'Arles, y proposa sérieusement de profiter

d'une occasion _aussi favorable_, ce sont ses expressions, pour faire

payer par la nation les dettes du clergé. Cette proposition, comme

celle de M. de Thémines[51] lorsqu'il avait engagé le clergé à

demander les états généraux, ne rencontra aucune opposition. On

chargea M. l'archevêque d'Arles, dans les lumières de qui on avait

confiance, de choisir le moment le plus opportun pour la faire adopter

par les états généraux. Il fallut plusieurs mois et tous les

événements qui les remplirent, pour que le bon esprit de M. de

Boisgelin, archevêque d'Aix, pût persuader au clergé, non seulement de

renoncer à cette absurde proposition, mais même de faire un sacrifice

considérable pour combler le fameux déficit qui avait été le prétexte

de tout ce qui se faisait depuis un an; il était trop tard, il est

vrai; le prétexte était oublié, et on n'en avait plus besoin depuis

que les états généraux étaient devenus l'Assemblée nationale.

[48] M. de Dillon, archevêque de Narbonne, avait une terre

auprès de Soissons, où il passait six mois de l'année à la

grande chasse. Cette terre se nommait _Haute-Fontaine_.

(_Note du prince de Talleyrand._)

[49] Dominique de La Rochefoucauld, comte de Saint-Elpis, né

en 1713. Archevêque d'Albi (1747), de Rouen (1759), cardinal

(1778). Député du clergé aux états généraux, il émigra en

1792, et mourut en 1800.

[50] Jean-Marie Dulau, né près de Périgueux en 1738.

Archevêque d'Arles en 1775, député du clergé aux états

généraux. Arrêté après le 10 Août, il fut enfermé aux Carmes

et massacré dans les journées de septembre.

[51] Alexandre de Lauzières de Thémines (1742-1829), aumônier

du roi, évêque de Blois (1776). Il émigra en 1791, refusa sa

démission en 1801, ne voulut jamais reconnaître le concordat,

et mourut à Bruxelles en 1829 sans être rentré en France.

Je remarque qu'en parlant du clergé, je ne m'astreins pas à l'ordre

des temps; je suis entraîné dans cette marche. La coupe par année d'un

travail sur une matière quelconque le rend souvent obscur et toujours

sans intérêt. Je trouve préférable pour la clarté de présenter avec

ensemble tout ce qui appartient naturellement à l'objet dont on parle.

C'est d'ailleurs beaucoup plus commode, et quand on n'a pas la

prétention de faire un livre, on peut bien prendre un peu ses aises.

Le cardinal de la Roche-Aymon, en me nommant promoteur de l'assemblée

de 1775[52], me donna l'occasion de m'y faire remarquer, et dès ce

moment on me destina une place d'agent général du clergé[53].

[52] Le promoteur était chargé de requérir au nom de

l'intérêt public. C'était l'équivalent du ministère public

qui fonctionnait auprès des tribunaux. Il avait charge de

dénoncer les ecclésiastiques en faute, et de veiller à la

conservation des droits, des libertés et de la discipline de

l'Église.

[53] Il y avait deux agents généraux du clergé. Ils avaient

mission d'être, auprès du gouvernement les représentants des

intérêts du clergé en ce qui avait trait à la recette et à

l'emploi des deniers de l'Église, et au maintien de ses

privilèges. Ils étaient élus pour cinq ans par les assemblées

du clergé.

L'assemblée de 1775 finie, j'entrai en Sorbonne. J'y passai deux ans

occupé de toute autre chose que de théologie, car les plaisirs

tiennent une grande place dans les journées d'un jeune bachelier.

L'ambition prend aussi quelques moments, et le souvenir du cardinal de

Richelieu, dont le beau mausolée était dans l'église de la Sorbonne,

n'était pas décourageant à cet égard. Je ne connaissais encore

l'ambition que dans sa bonne acception; je voulais arriver à tout ce

que je croyais pouvoir bien faire. Les cinq années d'humeur, de

silence et de lecture qui au séminaire m'avaient paru si longues et si

tristes, ne furent plus tout à fait perdues pour moi. Une jeunesse

pénible a ses avantages; il est bon d'avoir été trempé dans les eaux

du Styx, et je me plais, par une foule de raisons, à conserver de la

reconnaissance pour ce temps d'épreuve.

En sortant de Sorbonne, je me trouvai enfin sous ma propre, libre et

unique direction.

Je me logeai à Bellechasse dans une maison petite et commode. Mon

premier soin fut d'y former une bibliothèque, qui dans la suite devint

précieuse par le choix des livres, la rareté des éditions et

l'élégance des reliures. Je cherchai à me lier avec les hommes les

plus distingués par leur vie passée, ou par leurs ouvrages, ou par

leur ambition, ou par l'avenir que leur promettaient leur naissance,

leurs relations, leurs talents. Placé ainsi par ma propre impulsion

dans le vaste cercle où brillaient si diversement tant d'hommes

supérieurs, je me laissai aller à l'orgueilleux plaisir de tenir de

moi seul toute mon existence. J'eus même un moment fort doux lorsque,

nommé par le roi à l'abbaye de Saint-Denis de Reims, je pus employer

mes premiers revenus à payer au collège d'Harcourt une forte partie de

ma pension qui y était due encore, et à m'acquitter envers M. Langlois

des soins qu'il avait eus de moi dans mon enfance.

Le séminaire, la Sorbonne, m'avaient séparé de M. de

Choiseul-Gouffier. Des jeunes gens avec lesquels j'avais été élevé, il

fut le premier que je tâchai de retrouver. Depuis que je ne l'avais

vu, il s'était marié, il avait eu un ou deux enfants; et il s'était

déjà fait remarquer dans le monde par un voyage difficile et curieux

qui avait commencé sa réputation et qui détermina ensuite sa carrière.

J'aurai si souvent à parler de M. de Choiseul dans le courant de ma

vie, que je dois céder au plaisir de le faire connaître. M. de

Choiseul est né avec de l'imagination, avec du talent; il a de

l'instruction; il parle et raconte bien; sa conversation est naturelle

et abondante. Si dans sa jeunesse il avait moins admiré les belles

phrases de M. de Buffon, il aurait pu être un écrivain distingué. On

trouve qu'il fait trop de gestes; je suis de cet avis; quand il parle,

cela l'aide; et comme tous les gens qui font beaucoup de gestes, il

s'amuse de ce qu'il dit et se répète un peu. Sa vieillesse sera

pénible pour les personnes qui la soigneront, parce que la vieillesse

d'un talent ordinaire ne conserve que des formes. L'esprit seul rend

la vieillesse aimable, parce qu'il donne à l'expérience un air de

nouveauté et presque de découverte. Le caractère de M. de Choiseul est

noble, bon, confiant, sincère Il est aimant, facile et oublieux.

Aussi est-il très bon père et très bon mari, quoiqu'il n'aille guère

chez sa femme, ni chez ses enfants. Il a des amis, il les aime, il

leur souhaite du bonheur, il leur ferait du bien, mais il se passe à

merveille de les voir. Les affaires n'ont rempli qu'une petite partie

de sa vie; il s'est créé des occupations qui lui suffisent. Le goût

exquis et l'érudition qu'il a portés dans les arts, le placent parmi

les amateurs les plus utiles et les plus distingués.

M. de Choiseul est l'homme que j'ai le plus aimé. Quoique dans le

monde on ait souvent réuni les noms de M. de Choiseul, de M. de

Narbonne[54] et de l'abbé de Périgord[55], notre liaison à l'un et à

l'autre avec M. de Narbonne avait moins le caractère de l'amitié. M.

de Narbonne a ce genre d'esprit qui ne vise qu'à l'effet, qui est

brillant ou nul, qui s'épuise dans un billet ou dans un bon mot. Il a

une politesse sans nuances; sa gaîté compromet souvent le goût, et son

caractère n'inspire pas la confiance qu'exigent des rapports intimes.

On s'amusait plus avec lui qu'on ne s'y trouvait bien. Une sorte de

grâce, que mieux que personne il sait donner à la _camaraderie_, lui a

valu beaucoup de succès, surtout parmi les hommes spirituels et un peu

vulgaires. Il plaisait moins aux hommes qui mettaient du prix à ce

que dans notre jeunesse on appelait le bon ton. Si l'on citait les

hommes qui avaient soupé tel jour chez la maréchale de Luxembourg[56],

et qu'il y eût été, les noms de vingt personnes se seraient présentés

avant le sien; chez Julie, il aurait été nommé le premier.

[54] Le comte Louis de Narbonne-Lara, né en 1755 à Colorno

(duché de Parme) d'une très ancienne famille d'Espagne. Venu

en France en 1760, il servit dans l'artillerie, puis dans les

bureaux des affaires étrangères. Maréchal de camp en 1791,

ministre de la guerre du 6 décembre 1791 au 10 mars 1792.

Décrété d'accusation après le 10 Août, il put s'échapper et

demeura à l'étranger. En 1805, il fut réintégré dans son

grade, et nommé gouverneur de Raab, puis de Trieste. Ministre

en Bavière, aide de camp de l'empereur, ambassadeur à Vienne

(1813). Il mourut peu après à Torgau. M. de Narbonne avait

épousé mademoiselle de Montholon, dont il eut deux filles.

[55] C'est sous ce nom qu'était connu M. de Talleyrand dans

sa jeunesse.

[56] Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroi, petite-fille

du maréchal duc de Villeroi, née en 1707, épousa en premières

noces, le duc de Boufflers, mort en 1747. En 1750, elle se

remaria avec le maréchal duc de Luxembourg et mourut en 1787.

Ma chambre, où l'on se réunissait tous les matins et où l'on trouvait

un déjeuner tel quel, offrait un singulier mélange: le duc de

Lauzun[57], Panchaud[58], Barthès[59], l'abbé Delille[60],

Mirabeau[61], Chamfort[62], Lauraguais[63], Dupont de Nemours[64],

Rulhière[65], Choiseul-Gouffier, Louis de Narbonne s'y rencontraient

habituellement et toujours avec plaisir. On y parlait un peu de tout,

et avec la plus grande liberté. C'étaient l'esprit et la mode du

temps. Il y avait pour nous tous plaisir et instruction, en réalité

quelque ambition en perspective. C'étaient des matinées excellentes

pour lesquelles je me sentirais encore du goût.

[57] Armand de Gontaut, comte de Biron, puis duc de Lauzun,

né en 1747, entra au service, combattit en Corse, puis en

Amérique.--Député de la noblesse du Quercy aux états

généraux, il se rangea dans le parti du duc d'Orléans.

Général en chef de l'armée du Rhin en 1792, puis de l'armée

de Vendée, il fut accusé de trahison, arrêté et guillotiné en

1793.

[58] Panchaud était un banquier genevois établi à Paris. Il a

publié sur les finances de son temps un ouvrage intéressant

intitulé: _Réflexions sur l'état actuel du crédit de

l'Angleterre et de la France_ (Paris 1781).

[59] Joseph Barthès (1734-1806), médecin et philosophe d'une

grande réputation.

[60] L'abbé Delille, né à Aigues-Perse (Auvergne)

(1738-1813), un des poètes les plus connus du XVIIIe

siècle.--Il était membre de l'Académie.

[61] Honoré-Gabriel Riquetti de Mirabeau, le grand orateur de

l'Assemblée constituante (1749-1791), fils du marquis de

Mirabeau, l'économiste et l'agronome bien connu.

[62] Sébastien Chamfort (1741-1794), né près de

Clermont-Ferrand. Il fit plusieurs tragédies et des poésies

qui lui valurent quelque faveur. Il était lié avec les

principaux personnages de la Révolution, et travaillait avec

Sieyès et Mirabeau. Décrété d'accusation en 1794, il se tua

comme on venait l'arrêter.

[63] Léon de Lauraguais, duc de Brancas (1733-1824). Il se

renferma toute sa vie dans l'étude des lettres et dans ses

travaux scientifiques. Il fut membre de la Chambre des pairs

en 1814.

[64] Pierre Dupont de Nemours (1739-1817), l'un des plus

fervents adeptes de l'école physiocratique. Il fut conseiller

d'État et commissaire général du commerce sous Calonne.

Député aux états généraux. Emprisonné sous la Terreur, il fut

sauvé par le 9 thermidor. Membre du conseil des Cinq-Cents.

Il vécut dans la retraite sous l'empire, émigra en 1815 et

mourut en Amérique.

[65] Claude Rulhière, né à Bondy, près de Paris, en 1735, fut

aide de camp du maréchal de Richelieu. Plus tard, M. de

Breteuil l'emmena comme secrétaire à Pétersbourg (1760). Il

assista à la révolution de 1762 et entreprit de la raconter.

Cet ouvrage, _les Révolutions de Russie_, eut un tel succès

que son auteur fut désigné pour écrire une histoire de

Pologne destinée à l'instruction du dauphin. Membre de

l'Académie en 1787, il mourut trois ans après.

Les nouvelles du jour, les questions de politique, de commerce,

d'administration, de finances, arrivaient toutes successivement dans

la conversation. Une des choses dont on s'occupait le plus alors,

était le traité de commerce de la France avec l'Angleterre qui venait

d'être conclu[66]. Les détails de cette grande question intéressaient

particulièrement les hommes instruits tels que Panchaud, Dupont de

Nemours, etc.; nous autres ignorants, mais un peu amateurs, comme

Lauzun, Barthès, Choiseul et moi, nous nous en tenions aux

généralités. Je désire consigner ici ce qui me reste de ces

discussions, parce qu'elles appartiennent à un ordre d'idées si

différent de ce que j'ai vu depuis, qu'il me paraît utile d'en

conserver la trace. Et pour cela, je réunis dans un seul aperçu ce qui

se passa à cet égard dans le cours de plusieurs années.

[66] C'est le traité du 26 septembre 1786 signé sous le

ministère de Vergennes, en exécution de l'article 18 du

traité de Versailles de 1783. Il souleva de nombreuses

critiques; on accusa Vergennes d'avoir sacrifié nos

manufactures.

Les cabinets de Versailles et de Londres étaient pénétrés de

l'avantage réciproque qui devait résulter de relations commerciales

franchement établies. Aucune époque de l'histoire ne présentait une

occasion aussi favorable. Depuis la paix de 1763[67] les antipathies

nationales paraissaient éteintes, et aussitôt après la reconnaissance

de l'indépendance de l'Amérique par l'Angleterre, des communications

fréquentes entre la France et la Grande-Bretagne avaient détruit, en

partie, bien des répugnances. Le goût réciproque se montrait; il

n'était plus question que de le fixer et de le rendre respectivement

utile. Les deux gouvernements nommèrent des plénipotentiaires pour

traiter cette grande affaire.

[67] Le traité de Paris qui mit fin à la guerre de Sept ans.

On se rappelait en Angleterre que mylord Bolingbroke[68], après avoir

conclu le traité d'Utrecht, avait eu l'idée de faire un traité de

commerce avec la France. Ce projet, dans lequel il avait échoué, avait

été un des motifs ou un des prétextes de la persécution qu'il avait

éprouvée de la part des whigs. Les raisons alléguées alors contre un

traité de commerce avec la France pouvaient être plausibles. Les moeurs

anglaises étaient encore effrayées par le luxe français; des

relations trop suivies pouvaient faire craindre la concurrence de

notre industrie dans des travaux où l'industrie anglaise n'avait pas

encore atteint sa supériorité. On avait à redouter aussi l'avantage

que pouvaient prendre les productions du sol français sur celles du

Portugal. Le traité de Methuen[69] était encore trop récent pour qu'il

parût prudent d'en compromettre les conséquences, en établissant une

rivalité entre les productions de la France et celles du Portugal. Ces

raisons qui avaient une certaine force, ou n'existaient plus, ou

avaient perdu de leur valeur. L'Angleterre était dans une voie de

prospérité commerciale que rendaient incalculable l'invention de ses

machines et l'immensité de ses capitaux; la mode se chargea de

résoudre les objections tirées de l'augmentation du luxe. L'ascendant

du ministère et l'intérêt des manufactures triomphèrent des autres

objections, et le traité eut en Angleterre l'assentiment à peu près

général de la nation.

[68] Henry Paulet de Saint-Jean, vicomte de Bolingbroke, né

en 1672 à Battersea (Surrey).--Membre de la Chambre des

communes (1700), secrétaire d'État (1704), ministre des

affaires étrangères (1713), il signa la paix d'Utrecht.

Proscrit après la mort de la reine Anne (1714), il se réfugia

en France, revint en Angleterre en 1723 et fut pendant dix

ans le plus redoutable adversaire de Walpole. Il mourut en

1750 sans avoir pu reprendre le pouvoir.--Il avait épousé en

deuxièmes noces la marquise de Villette, nièce de madame de

Maintenon.

[69] Le traité de Methuen entre l'Angleterre et le Portugal,

ainsi nommé du nom de l'ambassadeur anglais, lord Methuen,

qui le négocia, avait été signé en 1703. C'était un traité

d'alliance et de commerce par lequel l'Angleterre s'était

réservé le monopole de l'importation en Portugal.

L'opinion sur cette question prit en France un caractère tout

différent: l'intérêt des villes maritimes se trouvait ici en

opposition avec celui de la population industrieuse. Aussi le traité

fut reçu d'abord avec un peu d'étonnement. Les premiers résultats ne

nous furent pas favorables. Les Anglais, mieux préparés que nous ne

l'étions, obtinrent de grands profits. La ville de Bordeaux, les

provinces de Guyenne, d'Aunis, de Poitou, trouvaient bien quelques

débouchés de plus pour leurs vins, leurs eaux-de-vie et les autres

productions de leur sol; mais on soutint que dans l'évaluation

générale, ces avantages locaux ne pouvaient pas compenser les

inconvénients d'une consommation de vingt-cinq millions d'habitants

curieux et avides de marchandises supérieures par leur qualité, et que

l'Angleterre pouvait donner à un prix fort au-dessous de celui des

marchés de France.

La Normandie, si habile dans la défense de ses intérêts propres, si

imposante par sa richesse et sa population, avait été la première à

manifester son opposition. Elle publia un long mémoire contre le

traité. La cause qu'elle soutenait devint bientôt générale; tous les

préjugés, tous les motifs de haine et d'animosité reparurent. La voix

des consommateurs fut étouffée, et le traité devint un sujet de blâme

contre le gouvernement.

Et cependant l'esprit qui avait inspiré cette grande transaction,

était conforme aux meilleurs principes. M. de Vergennes[70] et M. de

Calonne[71] qui y avaient concouru l'un et l'autre y trouveront un

jour de la gloire. Le traité avait pour objet de détruire la

contrebande et de procurer par les douanes au trésor public, un revenu

fondé sur des droits assez modérés pour ne laisser à la fraude aucun

espoir de profit. Cet avantage était évident et réciproque pour les

deux pays. S'il augmentait pour la France la facilité de satisfaire la

prédilection et le caprice que les gens riches avaient pour les

marchandises anglaises, il procurait aussi à l'Angleterre des

jouissances plus abondantes et payées à la France par la diminution

des droits sur les vins de Champagne et de Bordeaux, diminution qui

devait en faire augmenter la consommation en Angleterre.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 4 / 36 段