de Condom (1760), archevêque de Toulouse (1763), chef du
conseil des finances (1787), puis principal ministre,
archevêque de Sens (1788), cardinal en décembre 1788; il
prêta serment à la constitution civile, et se démit de sa
dignité de cardinal. Arrêté en 1793, il mourut subitement.
[45] Les chanoines réguliers de _Sainte-Croix_ avaient leur
chef-lieu à Liège, ils ne comptaient en France que douze
maisons et quarante-sept religieux; leur dissolution fut
prononcée le 14 octobre 1769.--L'ordre de _Grandmont_, fondé
en 1124 par saint-Étienne à Murat (Limousin), ne comptait
plus au XVIIIe siècle, que cent huit religieux répartis en
sept maisons. La dissolution fut décrétée par un édit du 3
mars 1770, confirmé par une bulle du 6 août 1772.--Les
_Camaldules_ dont l'ordre remontait au Xe siècle,
comprenaient huit couvents d'hommes (dont le plus important
était au mont Valérien) et douze de religieuses. C'était
l'ordre le plus riche de France.--L'ordre des _Servites_
avait été fondé à Florence au XIIIe siècle par sept
marchands. Leur établissement principal était au couvent de
l'Annonciade à Florence; ils s'étaient répandus en France, où
on les appelait les _Blancs-Manteaux_, à cause de leur
costume.--L'ordre de _Saint-Ruf_, qui datait du VIe siècle,
ne comptait plus que cinquante-sept monastères, et deux cents
religieux. Sur leur demande, le pape Clément XIV les
sécularisa, et les incorpora à l'ordre militaire de
Saint-Lazare (juillet 1771).
Je suis bien éloigné de croire que les évêques qui avaient donné le
projet de cette commission permanente, connussent tout le danger dont
son établissement pouvait être pour le clergé. Ils pensaient sûrement
qu'ils seraient maîtres d'en conduire et d'en arrêter la marche. Mais
déjà dans les questions religieuses, on ne s'arrêtait plus. Chaque
jour, il paraissait un ouvrage sur les abus introduits dans tel ordre,
sur l'inutilité de tel autre, et je ne me rappelle pas que dans les
vingt ans qui ont précédé la Révolution française, une seule plume
habile ait défendu les ordres religieux. Les historiens n'osaient même
plus dire que ce genre d'établissement, plus que toute autre cause, a
donné un caractère particulier à la grande civilisation européenne et
la distingue éminemment de toutes les autres. Il m'est souvent venu
dans l'esprit que le célibat des prêtres a essentiellement contribué à
empêcher l'esprit de caste de s'établir en Europe; et il ne faut
qu'ouvrir l'histoire pour observer que cet esprit tend en général à
arrêter les progrès de la civilisation. M. de Bonald pourrait trouver
là le texte d'un mémoire qui serait bien d'accord avec ses idées.
L'époque à laquelle j'arrive avait cela de particulier, que chacun
éprouvait le besoin de se faire remarquer par des talents employés
hors de son état. La formation des assemblées provinciales[46] pouvait
appeler l'attention publique sur les personnes choisies pour les
présider. M. Necker[47], qui craignait toujours qu'on lui reprochât
d'être calviniste, crut se mettre à l'abri de ce reproche en
approchant de son administration les évêques qui avaient quelque
talent, et c'est ainsi que l'on vit en peu d'années toutes les
administrations provinciales avoir à leur tête l'évêque le plus
distingué de la province.
[46] Les assemblées provinciales étaient des administrations
collectives instituées sous Louis XVI dans les vingt-six
généralités d'élections du royaume. Turgot y avait songé le
premier. Necker mit l'idée à exécution. Ces assemblées
comprenaient des membres des trois ordres, le tiers étant
doublé: elles tenaient une session d'un mois tous les deux
ans, elles étaient chargées de la répartition et de la
perception de l'impôt, et en outre avaient à peu près toutes
les attributions de nos conseils généraux. Le roi nommait la
moitié des membres, et ceux-ci se complétaient eux-mêmes.
[47] Jacques Necker appartenait à une famille d'origine
allemande. En 1724, son père vint s'établir à Genève, comme
professeur de droit. Il naquit en 1732, vint à Paris en 1750,
et fonda une maison de banque. Directeur du trésor en 1776,
puis directeur général des finances avec tout le pouvoir d'un
ministre, dont sa qualité de protestant et d'étranger, lui
avait fait refuser le titre. Il se retira en 1780. Exilé en
1787, il revint au pouvoir en 1788; de nouveau exilé le 11
juillet 1789, il fut rappelé par l'Assemblée dix jours plus
tard. Mais sa popularité ne tarda pas à l'abandonner: le 18
septembre 1790, il donna sa démission. Il se retira à Coppet,
où il mourut en 1804.
N'est-il pas remarquable qu'un clergé, composé d'hommes dont
quelques-uns étaient très pieux, d'autres spécialement
administrateurs, d'autres enfin, mondains et mettant, comme M.
l'archevêque de Narbonne, une certaine gloire à quitter les formes de
leur état pour vivre en gentilshommes[48]; n'est-il pas remarquable,
dis-je, qu'un clergé, composé d'éléments aussi différents, conservât
néanmoins un même esprit? Et cependant cela sera assez prouvé par un
fait que j'aurais de la peine à croire, si je n'en avais pas été le
témoin. Peu de jours après l'ouverture des états généraux, je me
trouvais avec les principaux membres du clergé à une conférence tenue
à Versailles chez M. le cardinal de la Rochefoucauld[49]; M.
Dulau[50], archevêque d'Arles, y proposa sérieusement de profiter
d'une occasion _aussi favorable_, ce sont ses expressions, pour faire
payer par la nation les dettes du clergé. Cette proposition, comme
celle de M. de Thémines[51] lorsqu'il avait engagé le clergé à
demander les états généraux, ne rencontra aucune opposition. On
chargea M. l'archevêque d'Arles, dans les lumières de qui on avait
confiance, de choisir le moment le plus opportun pour la faire adopter
par les états généraux. Il fallut plusieurs mois et tous les
événements qui les remplirent, pour que le bon esprit de M. de
Boisgelin, archevêque d'Aix, pût persuader au clergé, non seulement de
renoncer à cette absurde proposition, mais même de faire un sacrifice
considérable pour combler le fameux déficit qui avait été le prétexte
de tout ce qui se faisait depuis un an; il était trop tard, il est
vrai; le prétexte était oublié, et on n'en avait plus besoin depuis
que les états généraux étaient devenus l'Assemblée nationale.
[48] M. de Dillon, archevêque de Narbonne, avait une terre
auprès de Soissons, où il passait six mois de l'année à la
grande chasse. Cette terre se nommait _Haute-Fontaine_.
(_Note du prince de Talleyrand._)
[49] Dominique de La Rochefoucauld, comte de Saint-Elpis, né
en 1713. Archevêque d'Albi (1747), de Rouen (1759), cardinal
(1778). Député du clergé aux états généraux, il émigra en
1792, et mourut en 1800.
[50] Jean-Marie Dulau, né près de Périgueux en 1738.
Archevêque d'Arles en 1775, député du clergé aux états
généraux. Arrêté après le 10 Août, il fut enfermé aux Carmes
et massacré dans les journées de septembre.
[51] Alexandre de Lauzières de Thémines (1742-1829), aumônier
du roi, évêque de Blois (1776). Il émigra en 1791, refusa sa
démission en 1801, ne voulut jamais reconnaître le concordat,
et mourut à Bruxelles en 1829 sans être rentré en France.
Je remarque qu'en parlant du clergé, je ne m'astreins pas à l'ordre
des temps; je suis entraîné dans cette marche. La coupe par année d'un
travail sur une matière quelconque le rend souvent obscur et toujours
sans intérêt. Je trouve préférable pour la clarté de présenter avec
ensemble tout ce qui appartient naturellement à l'objet dont on parle.
C'est d'ailleurs beaucoup plus commode, et quand on n'a pas la
prétention de faire un livre, on peut bien prendre un peu ses aises.
Le cardinal de la Roche-Aymon, en me nommant promoteur de l'assemblée
de 1775[52], me donna l'occasion de m'y faire remarquer, et dès ce
moment on me destina une place d'agent général du clergé[53].
[52] Le promoteur était chargé de requérir au nom de
l'intérêt public. C'était l'équivalent du ministère public
qui fonctionnait auprès des tribunaux. Il avait charge de
dénoncer les ecclésiastiques en faute, et de veiller à la
conservation des droits, des libertés et de la discipline de
l'Église.
[53] Il y avait deux agents généraux du clergé. Ils avaient
mission d'être, auprès du gouvernement les représentants des
intérêts du clergé en ce qui avait trait à la recette et à
l'emploi des deniers de l'Église, et au maintien de ses
privilèges. Ils étaient élus pour cinq ans par les assemblées
du clergé.
L'assemblée de 1775 finie, j'entrai en Sorbonne. J'y passai deux ans
occupé de toute autre chose que de théologie, car les plaisirs
tiennent une grande place dans les journées d'un jeune bachelier.
L'ambition prend aussi quelques moments, et le souvenir du cardinal de
Richelieu, dont le beau mausolée était dans l'église de la Sorbonne,
n'était pas décourageant à cet égard. Je ne connaissais encore
l'ambition que dans sa bonne acception; je voulais arriver à tout ce
que je croyais pouvoir bien faire. Les cinq années d'humeur, de
silence et de lecture qui au séminaire m'avaient paru si longues et si
tristes, ne furent plus tout à fait perdues pour moi. Une jeunesse
pénible a ses avantages; il est bon d'avoir été trempé dans les eaux
du Styx, et je me plais, par une foule de raisons, à conserver de la
reconnaissance pour ce temps d'épreuve.
En sortant de Sorbonne, je me trouvai enfin sous ma propre, libre et
unique direction.
Je me logeai à Bellechasse dans une maison petite et commode. Mon
premier soin fut d'y former une bibliothèque, qui dans la suite devint
précieuse par le choix des livres, la rareté des éditions et
l'élégance des reliures. Je cherchai à me lier avec les hommes les
plus distingués par leur vie passée, ou par leurs ouvrages, ou par
leur ambition, ou par l'avenir que leur promettaient leur naissance,
leurs relations, leurs talents. Placé ainsi par ma propre impulsion
dans le vaste cercle où brillaient si diversement tant d'hommes
supérieurs, je me laissai aller à l'orgueilleux plaisir de tenir de
moi seul toute mon existence. J'eus même un moment fort doux lorsque,
nommé par le roi à l'abbaye de Saint-Denis de Reims, je pus employer
mes premiers revenus à payer au collège d'Harcourt une forte partie de
ma pension qui y était due encore, et à m'acquitter envers M. Langlois
des soins qu'il avait eus de moi dans mon enfance.
Le séminaire, la Sorbonne, m'avaient séparé de M. de
Choiseul-Gouffier. Des jeunes gens avec lesquels j'avais été élevé, il
fut le premier que je tâchai de retrouver. Depuis que je ne l'avais
vu, il s'était marié, il avait eu un ou deux enfants; et il s'était
déjà fait remarquer dans le monde par un voyage difficile et curieux
qui avait commencé sa réputation et qui détermina ensuite sa carrière.
J'aurai si souvent à parler de M. de Choiseul dans le courant de ma
vie, que je dois céder au plaisir de le faire connaître. M. de
Choiseul est né avec de l'imagination, avec du talent; il a de
l'instruction; il parle et raconte bien; sa conversation est naturelle
et abondante. Si dans sa jeunesse il avait moins admiré les belles
phrases de M. de Buffon, il aurait pu être un écrivain distingué. On
trouve qu'il fait trop de gestes; je suis de cet avis; quand il parle,
cela l'aide; et comme tous les gens qui font beaucoup de gestes, il
s'amuse de ce qu'il dit et se répète un peu. Sa vieillesse sera
pénible pour les personnes qui la soigneront, parce que la vieillesse
d'un talent ordinaire ne conserve que des formes. L'esprit seul rend
la vieillesse aimable, parce qu'il donne à l'expérience un air de
nouveauté et presque de découverte. Le caractère de M. de Choiseul est
noble, bon, confiant, sincère Il est aimant, facile et oublieux.
Aussi est-il très bon père et très bon mari, quoiqu'il n'aille guère
chez sa femme, ni chez ses enfants. Il a des amis, il les aime, il
leur souhaite du bonheur, il leur ferait du bien, mais il se passe à
merveille de les voir. Les affaires n'ont rempli qu'une petite partie
de sa vie; il s'est créé des occupations qui lui suffisent. Le goût
exquis et l'érudition qu'il a portés dans les arts, le placent parmi
les amateurs les plus utiles et les plus distingués.
M. de Choiseul est l'homme que j'ai le plus aimé. Quoique dans le
monde on ait souvent réuni les noms de M. de Choiseul, de M. de
Narbonne[54] et de l'abbé de Périgord[55], notre liaison à l'un et à
l'autre avec M. de Narbonne avait moins le caractère de l'amitié. M.
de Narbonne a ce genre d'esprit qui ne vise qu'à l'effet, qui est
brillant ou nul, qui s'épuise dans un billet ou dans un bon mot. Il a
une politesse sans nuances; sa gaîté compromet souvent le goût, et son
caractère n'inspire pas la confiance qu'exigent des rapports intimes.
On s'amusait plus avec lui qu'on ne s'y trouvait bien. Une sorte de
grâce, que mieux que personne il sait donner à la _camaraderie_, lui a
valu beaucoup de succès, surtout parmi les hommes spirituels et un peu
vulgaires. Il plaisait moins aux hommes qui mettaient du prix à ce
que dans notre jeunesse on appelait le bon ton. Si l'on citait les
hommes qui avaient soupé tel jour chez la maréchale de Luxembourg[56],
et qu'il y eût été, les noms de vingt personnes se seraient présentés
avant le sien; chez Julie, il aurait été nommé le premier.
[54] Le comte Louis de Narbonne-Lara, né en 1755 à Colorno
(duché de Parme) d'une très ancienne famille d'Espagne. Venu
en France en 1760, il servit dans l'artillerie, puis dans les
bureaux des affaires étrangères. Maréchal de camp en 1791,
ministre de la guerre du 6 décembre 1791 au 10 mars 1792.
Décrété d'accusation après le 10 Août, il put s'échapper et
demeura à l'étranger. En 1805, il fut réintégré dans son
grade, et nommé gouverneur de Raab, puis de Trieste. Ministre
en Bavière, aide de camp de l'empereur, ambassadeur à Vienne
(1813). Il mourut peu après à Torgau. M. de Narbonne avait
épousé mademoiselle de Montholon, dont il eut deux filles.
[55] C'est sous ce nom qu'était connu M. de Talleyrand dans
sa jeunesse.
[56] Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroi, petite-fille
du maréchal duc de Villeroi, née en 1707, épousa en premières
noces, le duc de Boufflers, mort en 1747. En 1750, elle se
remaria avec le maréchal duc de Luxembourg et mourut en 1787.
Ma chambre, où l'on se réunissait tous les matins et où l'on trouvait
un déjeuner tel quel, offrait un singulier mélange: le duc de
Lauzun[57], Panchaud[58], Barthès[59], l'abbé Delille[60],
Mirabeau[61], Chamfort[62], Lauraguais[63], Dupont de Nemours[64],
Rulhière[65], Choiseul-Gouffier, Louis de Narbonne s'y rencontraient
habituellement et toujours avec plaisir. On y parlait un peu de tout,
et avec la plus grande liberté. C'étaient l'esprit et la mode du
temps. Il y avait pour nous tous plaisir et instruction, en réalité
quelque ambition en perspective. C'étaient des matinées excellentes
pour lesquelles je me sentirais encore du goût.
[57] Armand de Gontaut, comte de Biron, puis duc de Lauzun,
né en 1747, entra au service, combattit en Corse, puis en
Amérique.--Député de la noblesse du Quercy aux états
généraux, il se rangea dans le parti du duc d'Orléans.
Général en chef de l'armée du Rhin en 1792, puis de l'armée
de Vendée, il fut accusé de trahison, arrêté et guillotiné en
1793.
[58] Panchaud était un banquier genevois établi à Paris. Il a
publié sur les finances de son temps un ouvrage intéressant
intitulé: _Réflexions sur l'état actuel du crédit de
l'Angleterre et de la France_ (Paris 1781).
[59] Joseph Barthès (1734-1806), médecin et philosophe d'une
grande réputation.
[60] L'abbé Delille, né à Aigues-Perse (Auvergne)
(1738-1813), un des poètes les plus connus du XVIIIe
siècle.--Il était membre de l'Académie.
[61] Honoré-Gabriel Riquetti de Mirabeau, le grand orateur de
l'Assemblée constituante (1749-1791), fils du marquis de
Mirabeau, l'économiste et l'agronome bien connu.
[62] Sébastien Chamfort (1741-1794), né près de
Clermont-Ferrand. Il fit plusieurs tragédies et des poésies
qui lui valurent quelque faveur. Il était lié avec les
principaux personnages de la Révolution, et travaillait avec
Sieyès et Mirabeau. Décrété d'accusation en 1794, il se tua
comme on venait l'arrêter.
[63] Léon de Lauraguais, duc de Brancas (1733-1824). Il se
renferma toute sa vie dans l'étude des lettres et dans ses
travaux scientifiques. Il fut membre de la Chambre des pairs
en 1814.
[64] Pierre Dupont de Nemours (1739-1817), l'un des plus
fervents adeptes de l'école physiocratique. Il fut conseiller
d'État et commissaire général du commerce sous Calonne.
Député aux états généraux. Emprisonné sous la Terreur, il fut
sauvé par le 9 thermidor. Membre du conseil des Cinq-Cents.
Il vécut dans la retraite sous l'empire, émigra en 1815 et
mourut en Amérique.
[65] Claude Rulhière, né à Bondy, près de Paris, en 1735, fut
aide de camp du maréchal de Richelieu. Plus tard, M. de
Breteuil l'emmena comme secrétaire à Pétersbourg (1760). Il
assista à la révolution de 1762 et entreprit de la raconter.
Cet ouvrage, _les Révolutions de Russie_, eut un tel succès
que son auteur fut désigné pour écrire une histoire de
Pologne destinée à l'instruction du dauphin. Membre de
l'Académie en 1787, il mourut trois ans après.
Les nouvelles du jour, les questions de politique, de commerce,
d'administration, de finances, arrivaient toutes successivement dans
la conversation. Une des choses dont on s'occupait le plus alors,
était le traité de commerce de la France avec l'Angleterre qui venait
d'être conclu[66]. Les détails de cette grande question intéressaient
particulièrement les hommes instruits tels que Panchaud, Dupont de
Nemours, etc.; nous autres ignorants, mais un peu amateurs, comme
Lauzun, Barthès, Choiseul et moi, nous nous en tenions aux
généralités. Je désire consigner ici ce qui me reste de ces
discussions, parce qu'elles appartiennent à un ordre d'idées si
différent de ce que j'ai vu depuis, qu'il me paraît utile d'en
conserver la trace. Et pour cela, je réunis dans un seul aperçu ce qui
se passa à cet égard dans le cours de plusieurs années.
[66] C'est le traité du 26 septembre 1786 signé sous le
ministère de Vergennes, en exécution de l'article 18 du
traité de Versailles de 1783. Il souleva de nombreuses
critiques; on accusa Vergennes d'avoir sacrifié nos
manufactures.
Les cabinets de Versailles et de Londres étaient pénétrés de
l'avantage réciproque qui devait résulter de relations commerciales
franchement établies. Aucune époque de l'histoire ne présentait une
occasion aussi favorable. Depuis la paix de 1763[67] les antipathies
nationales paraissaient éteintes, et aussitôt après la reconnaissance
de l'indépendance de l'Amérique par l'Angleterre, des communications
fréquentes entre la France et la Grande-Bretagne avaient détruit, en
partie, bien des répugnances. Le goût réciproque se montrait; il
n'était plus question que de le fixer et de le rendre respectivement
utile. Les deux gouvernements nommèrent des plénipotentiaires pour
traiter cette grande affaire.
[67] Le traité de Paris qui mit fin à la guerre de Sept ans.
On se rappelait en Angleterre que mylord Bolingbroke[68], après avoir
conclu le traité d'Utrecht, avait eu l'idée de faire un traité de
commerce avec la France. Ce projet, dans lequel il avait échoué, avait
été un des motifs ou un des prétextes de la persécution qu'il avait
éprouvée de la part des whigs. Les raisons alléguées alors contre un
traité de commerce avec la France pouvaient être plausibles. Les moeurs
anglaises étaient encore effrayées par le luxe français; des
relations trop suivies pouvaient faire craindre la concurrence de
notre industrie dans des travaux où l'industrie anglaise n'avait pas
encore atteint sa supériorité. On avait à redouter aussi l'avantage
que pouvaient prendre les productions du sol français sur celles du
Portugal. Le traité de Methuen[69] était encore trop récent pour qu'il
parût prudent d'en compromettre les conséquences, en établissant une
rivalité entre les productions de la France et celles du Portugal. Ces
raisons qui avaient une certaine force, ou n'existaient plus, ou
avaient perdu de leur valeur. L'Angleterre était dans une voie de
prospérité commerciale que rendaient incalculable l'invention de ses
machines et l'immensité de ses capitaux; la mode se chargea de
résoudre les objections tirées de l'augmentation du luxe. L'ascendant
du ministère et l'intérêt des manufactures triomphèrent des autres
objections, et le traité eut en Angleterre l'assentiment à peu près
général de la nation.
[68] Henry Paulet de Saint-Jean, vicomte de Bolingbroke, né
en 1672 à Battersea (Surrey).--Membre de la Chambre des
communes (1700), secrétaire d'État (1704), ministre des
affaires étrangères (1713), il signa la paix d'Utrecht.
Proscrit après la mort de la reine Anne (1714), il se réfugia
en France, revint en Angleterre en 1723 et fut pendant dix
ans le plus redoutable adversaire de Walpole. Il mourut en
1750 sans avoir pu reprendre le pouvoir.--Il avait épousé en
deuxièmes noces la marquise de Villette, nièce de madame de
Maintenon.
[69] Le traité de Methuen entre l'Angleterre et le Portugal,
ainsi nommé du nom de l'ambassadeur anglais, lord Methuen,
qui le négocia, avait été signé en 1703. C'était un traité
d'alliance et de commerce par lequel l'Angleterre s'était
réservé le monopole de l'importation en Portugal.
L'opinion sur cette question prit en France un caractère tout
différent: l'intérêt des villes maritimes se trouvait ici en
opposition avec celui de la population industrieuse. Aussi le traité
fut reçu d'abord avec un peu d'étonnement. Les premiers résultats ne
nous furent pas favorables. Les Anglais, mieux préparés que nous ne
l'étions, obtinrent de grands profits. La ville de Bordeaux, les
provinces de Guyenne, d'Aunis, de Poitou, trouvaient bien quelques
débouchés de plus pour leurs vins, leurs eaux-de-vie et les autres
productions de leur sol; mais on soutint que dans l'évaluation
générale, ces avantages locaux ne pouvaient pas compenser les
inconvénients d'une consommation de vingt-cinq millions d'habitants
curieux et avides de marchandises supérieures par leur qualité, et que
l'Angleterre pouvait donner à un prix fort au-dessous de celui des
marchés de France.
La Normandie, si habile dans la défense de ses intérêts propres, si
imposante par sa richesse et sa population, avait été la première à
manifester son opposition. Elle publia un long mémoire contre le
traité. La cause qu'elle soutenait devint bientôt générale; tous les
préjugés, tous les motifs de haine et d'animosité reparurent. La voix
des consommateurs fut étouffée, et le traité devint un sujet de blâme
contre le gouvernement.
Et cependant l'esprit qui avait inspiré cette grande transaction,
était conforme aux meilleurs principes. M. de Vergennes[70] et M. de
Calonne[71] qui y avaient concouru l'un et l'autre y trouveront un
jour de la gloire. Le traité avait pour objet de détruire la
contrebande et de procurer par les douanes au trésor public, un revenu
fondé sur des droits assez modérés pour ne laisser à la fraude aucun
espoir de profit. Cet avantage était évident et réciproque pour les
deux pays. S'il augmentait pour la France la facilité de satisfaire la
prédilection et le caprice que les gens riches avaient pour les
marchandises anglaises, il procurait aussi à l'Angleterre des
jouissances plus abondantes et payées à la France par la diminution
des droits sur les vins de Champagne et de Bordeaux, diminution qui
devait en faire augmenter la consommation en Angleterre.