J'avais douze ans; pendant ma convalescence, je fus étonné de ma

position. Le peu d'intérêt qu'on avait pris à ma maladie, mon entrée

au collège sans avoir vu mes parents, quelques autres souvenirs

attristants blessaient mon coeur. Je me sentis isolé, sans soutien,

toujours repoussé vers moi; je ne m'en plains pas, car je crois que

ces retours sur moi-même ont hâté ma force de réflexion. Je dois aux

peines de mon premier âge de l'avoir exercée de bonne heure, et

d'avoir pris l'habitude de penser plus profondément que, peut-être, je

ne l'eusse fait, si je n'avais eu que des sujets de contentement. Il

se peut aussi que, par là, j'aie appris à supporter les temps de

malheur avec assez d'indifférence, et en ne m'occupant que des

ressources que j'avais la confiance de trouver en moi.

Une sorte d'orgueil me fait trouver du plaisir à reporter mes pensées

vers ces premiers temps de ma vie.

J'ai compris depuis que mes parents s'étant déterminés, selon ce

qu'ils regardaient comme un intérêt de famille, à me conduire à un

état pour lequel je ne montrais aucune disposition, se défiaient de

leur courage pour l'exécution de ce projet, s'ils me voyaient trop

souvent. Cette crainte est une preuve de tendresse dont je me plais à

leur savoir gré.

L'abbé Hardi, après avoir fini l'éducation de M. de la Suze,

c'est-à-dire après avoir été son précepteur jusqu'à l'âge de seize

ans, se retira. J'eus pendant quelques mois un gouverneur nommé M.

Hullot; il devint fou. On me mit alors entre les mains de M. Langlois

qui est resté avec moi jusqu'au moment où je sortis du collège, et qui

depuis a élevé mes frères. C'était un fort galant homme qui ne savait

très bien que l'histoire de France, et qui s'était attaché un peu plus

qu'il ne fallait à la lecture de l'Almanach de la cour. C'est dans

des livres de cette espèce qu'il avait appris que les places de

_porte-manteau chez les princes_ anoblissaient, et qu'elles étaient

données sur la présentation du grand maréchal. Le grand maréchal était

mon oncle[21] nous obtînmes la place que désirait vivement M.

Langlois. En 1790, il fit faire son uniforme de porte-manteau et

émigra, pour avoir une bonne date de noblesse. S'étant un peu trop

hâté de rentrer pour en jouir, il fut, dans les troubles

révolutionnaires, mis en prison: ce qui fait que maintenant, avec la

double illustration de la prison et de l'émigration, il passe

doucement sa vie dans la très bonne compagnie du faubourg

Saint-Germain. On peut juger que si j'ai cédé depuis à la tentation de

prendre part à de grandes affaires publiques, ce n'est pas M. Langlois

qui m'en a inspiré le désir.

21: Le comte de la Suze.

J'aurais pu avoir quelques succès dans mes études: les dispositions

que j'avais me portent à le croire, et je vois qu'il est resté à peu

près la même opinion à la plupart des personnes qui ont été élevées

avec moi. Le peu d'encouragement que je reçus, par la crainte que l'on

avait de donner trop d'éclat à ma jeunesse, me fit passer d'une

manière assez terne les premières années de ma vie. La fin de ce que

l'on appelle les classes une fois arrivée, le silence absolu de mon

père sur mon avenir, joint à quelques propos tenus autour de moi, fut

le premier avertissement que je reçus.

Pour me donner une idée avantageuse et même tentante de l'état auquel

on me destinait, on crut devoir m'envoyer à Reims, premier archevêché

de France dont un de mes oncles était coadjuteur[22]. Comme il

n'était pas décent pour ma famille que, du coche je descendisse à

l'archevêché, on me rendit ce voyage plus commode que n'avait été

celui de Chalais. Une chaise de poste vint me prendre au collège

d'Harcourt et me conduisit en deux jours à Reims.

[22] Alexandre de Talleyrand, né en 1736, coadjuteur de

l'archevêque de Reims (1766), archevêque _in partibus_ de

Trajanapole, archevêque-duc de Reims (1777), député du clergé

aux états généraux (1789). En 1801, il refusa sa démission,

fut appelé par Louis XVIII à Mittau en 1803, devint grand

aumônier en 1808. Pair de France (1814), cardinal (1817),

archevêque de Paris. Il mourut en 1821. Il était l'oncle

paternel de l'auteur.

Je ne fus point chez mes parents avant mon départ, et je dis ici pour

l'avoir dit une fois, et j'espère, pour n'y penser jamais, que je suis

peut-être le seul homme d'une naissance distinguée et appartenant à

une famille nombreuse et estimée, qui n'ait pas eu, une semaine de sa

vie, la douceur de se trouver sous le toit paternel. La disposition de

mon esprit ne me fit voir qu'un exil dans ce qu'on arrangeait pour me

séduire.

Le grand luxe, les égards, les jouissances mêmes qui environnaient

l'archevêque de Reims et son coadjuteur ne me touchèrent point. Une

vie, toute de formes, m'était insupportable. A quinze ans, lorsque

tous les mouvements sont encore vrais, on a bien de la peine à

comprendre que la circonspection, c'est-à-dire l'art de ne montrer

qu'une partie de sa vie, de sa pensée, de ses sentiments, de ses

impressions, soit la première de toutes les qualités. Je trouvais que

tout l'éclat du cardinal de la Roche-Aymon[23] ne valait pas le

sacrifice complet de ma sincérité que l'on me demandait.

[23] Charles-Antoine, comte de La Roche-Aymon, né en 1697.

Vicaire général de Limoges, évêque _in partibus_ de Sarepte

(1725). Évêque de Tarbes, archevêque de Toulouse (1740), de

Narbonne (1752). Grand aumônier de France (1760).

Archevêque-duc de Reims (1762). Cardinal (1771). Il mourut en

1777.

Tous les soins dont on m'environnait tendaient à m'inculquer

profondément dans l'esprit que le mal que j'avais au pied m'empêchant

de servir dans l'armée, je devais nécessairement entrer dans l'état

ecclésiastique, un homme de mon nom n'ayant point d'autre carrière.

Mais que faire d'une certaine vivacité d'imagination et d'esprit que

l'on reconnaissait en moi? Il fallut chercher à me séduire par l'appât

des affaires et par le tableau de l'influence qu'elles donnent. On

cherchait à s'emparer des dispositions que je pouvais avoir. Pour

cela, on me faisait lire, soit les _Mémoires_ du cardinal de Retz,

soit la vie du cardinal de Richelieu, soit celle du cardinal Ximénès,

soit celle de Hincmard, ancien archevêque de Reims. Quelque route que

je prisse, mes parents étaient disposés à la trouver bonne; le seul

point était que je passasse le seuil.

Cette action continuelle que je voyais exercer sur moi ne me décidait

point, mais me troublait. La jeunesse est l'époque de la vie où l'on a

le plus de probité. Je ne comprenais pas encore ce que c'était que

d'entrer dans un état avec l'intention d'en suivre un autre, de

prendre un rôle d'abnégation continuelle pour suivre plus sûrement une

carrière d'ambition; d'aller au séminaire pour être ministre des

finances. Il fallait trop connaître le monde où j'entrais et le temps

où je vivais pour trouver tout cela simple.

Mais je n'avais aucun moyen de défense, j'étais seul; tout ce qui

m'entourait avait un langage fait, et ne me laissait apercevoir aucun

moyen d'échapper au plan que mes parents avaient adopté pour moi.

Après un an de séjour à Reims, voyant que je ne pouvais éviter ma

destinée, mon esprit fatigué se résigna: je me laissai conduire au

séminaire de Saint-Sulpice. Plus réfléchi qu'on ne l'est ordinairement

à l'âge que j'avais alors, révolté sans puissance, indigné sans oser

ni devoir le dire, je fus au séminaire d'une tristesse qui, à seize

ans, a bien peu d'exemples. Je ne formai aucune liaison. Je ne faisais

rien qu'avec humeur. J'en avais contre mes supérieurs, contre mes

parents, contre les institutions et surtout contre la puissance qu'on

donnait aux convenances sociales auxquelles je me voyais obligé de me

soumettre.

J'ai passé trois ans au séminaire de Saint-Sulpice à peu près sans

parler; on me croyait hautain, souvent on me le reprochait. Il me

semblait que c'était si peu me connaître, que je ne daignais pas

répondre; et alors on me trouvait d'une fierté insupportable. Hélas!

mon Dieu, je n'étais ni hautain ni dédaigneux: je n'étais qu'un bon

jeune homme, extrêmement malheureux et intérieurement courroucé. _On

prétend_, me disais-je souvent, _que je ne suis bon à rien_!... à

rien... Après quelques moments d'abattement, un sentiment puissant me

ranimait, et je trouvais en moi _que j'étais propre à quelque chose,

et même à de bonnes, à de nobles choses_. Que de pressentiments mille

fois repoussés se présentaient alors à ma pensée et toujours avec un

charme que je ne savais expliquer!

La bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice, enrichie, par M. le

cardinal de Fleury, était nombreuse et bien composée. J'y passais mes

journées à lire les grands historiens, la vie particulière des hommes

d'État, des moralistes, quelques poètes. Je dévorais les voyages. Une

terre nouvelle, les dangers d'une tempête, la peinture d'un désastre,

la description de pays où l'on voyait les traces de grands

changements, quelquefois de bouleversements, tout cela avait un vif

attrait pour moi. Parfois il me semblait qu'il y avait dans ma

situation quelque chose de moins irrévocable, à l'aspect de ces grands

déplacements, de ces grands chocs, dont les descriptions remplissent

les écrits des navigateurs modernes.--Une bonne bibliothèque offre des

secours à toutes les dispositions de l'âme.

Ma troisième et véritablement utile éducation date de ce temps. Et

comme elle a été fort solitaire, fort silencieuse; comme j'étais

toujours tête à tête avec l'auteur que j'avais entre les mains, et

comme je ne pouvais le juger qu'avec mon propre jugement, il

m'arrivait presque toujours de penser que lorsque nous étions d'avis

différents, c'était moi qui avais raison. De là, mes idées sont

demeurées miennes: les livres m'ont éclairé, mais jamais asservi. Je

n'examine point si c'est bien ou si c'est mal; mais voilà comme

j'étais. Cette éducation prise à soi tout seul doit avoir quelque

valeur. Quand l'injustice en développant nos facultés ne les a pas

trop aigries, on se trouve plus à son aise avec les fortes pensées,

avec les sentiments élevés, avec les embarras de la vie. Une espérance

inquiète et vague, comme toutes les passions du jeune âge, exaltait

mon esprit: je le tourmentais sans cesse.

Le hasard me fit faire une rencontre qui eut de l'influence sur la

disposition dans laquelle j'étais alors. J'y pense avec plaisir, parce

que je lui dois vraisemblablement de n'avoir pas éprouvé tous les

effets de la mélancolie poussée au dernier degré. J'étais arrivé à

l'âge des mystérieuses révélations de l'âme et des passions, au

moment de la vie où toutes les facultés sont actives et surabondantes.

Plusieurs fois j'avais remarqué dans une des chapelles de l'église de

Saint-Sulpice une jeune et belle personne dont l'air simple et modeste

me plaisait extrêmement. A dix-huit ans, quand on n'est pas dépravé,

c'est là ce qui attire: je devins plus exact aux grands offices. Un

jour qu'elle sortait de l'église, une forte pluie me donna la

hardiesse de lui proposer de la ramener jusque chez elle, si elle ne

demeurait pas trop loin. Elle accepta la moitié de mon parapluie. Je

la conduisis rue Férou où elle logeait; elle me permit de monter chez

elle, et sans embarras, comme une jeune personne très pure, elle me

proposa d'y revenir. J'y fus d'abord tous les trois ou quatre jours;

ensuite plus souvent. Ses parents l'avaient fait entrer malgré elle à

la comédie; j'étais malgré moi au séminaire. Cet empire, exercé par

l'intérêt sur elle et par l'ambition sur moi, établit entre nous une

confiance sans réserve. Tous les chagrins de ma vie, toute mon humeur,

ses embarras à elle, remplissaient nos conversations. On m'a dit

depuis qu'elle avait peu d'esprit: quoique j'aie passé deux ans à la

voir presque tous les jours, je ne m'en suis jamais aperçu.

Grâce à elle, je devins, même pour le séminaire, plus aimable, ou du

moins plus supportable. Les supérieurs avaient bien dû avoir quelque

soupçon de ce qui m'avait rapproché de la vie ordinaire et donné même

quelque gaîté. Mais l'abbé Couturier[24] leur avait enseigné l'art de

fermer les yeux; il leur avait appris à ne jamais faire de reproches

à un jeune séminariste qu'ils croyaient destiné à occuper de grandes

places, à devenir coadjuteur de Reims, peut-être cardinal, peut-être

ministre, peut-être ministre de la feuille[25]. Que sait-on?

[24] L'abbé Couturier, né en 1688. Ami du cardinal de Fleury,

il reçut l'abbaye de Chaumes, et fut nommé supérieur du

séminaire Saint-Sulpice. Il mourut en 1770.

[25] La feuille des bénéfices était un registre sur lequel on

inscrivait tous les bénéfices à la nomination du roi, qui

venaient à vaquer. Cette feuille était tenue par un prélat, à

qui, en fait, le roi remettait tout son pouvoir de

nomination. C'était lui qui nommait ou faisait nommer à tous

les évêchés et abbayes dont le roi était le collateur direct.

Le temps amena ma sortie du séminaire[26]. C'était vers l'époque du

sacre de Louis XVI[27]. Mes parents m'envoyèrent à Reims pour y

assister. La puissance religieuse allait être dans toute sa gloire; le

coadjuteur de Reims devait remplir le rôle principal si l'âge du

cardinal de la Roche-Aymon l'avait, comme on le supposait, empêché de

faire cette auguste cérémonie... Quelle époque brillante!...

[26] Il est à remarquer que M. de Talleyrand ne fait ici

aucune mention du moment précis où il reçut l'ordre de la

prêtrise, ni des circonstances qui accompagnèrent cette

cérémonie. Le comte de Choiseul-Gouffier, son ami, racontait

à ce sujet qu'ayant été chez M. de Talleyrand la veille au

soir de son ordination, il l'avait trouvé dans un état

violent de lutte intérieure, de larmes et de désespoir. M. de

Choiseul fit alors tous ses efforts pour le détourner

d'accomplir le sacrifice; mais la crainte de sa mère, d'un

éclat tardif, une certaine fausse honte, lui en ôtant la

hardiesse, il s'écria: «Il est trop tard, il n'y a plus à

reculer.» (_Note de M. de Bacourt_.)

[27] 11 juin 1775.

Un jeune roi, d'une morale scrupuleuse, d'une modestie rare; des

ministres connus par leurs lumières et leur probité; une reine dont

l'affabilité, les grâces, la bonté tempéraient l'austérité des vertus

de son époux; tout était respect! tout était amour! tout était

fêtes!... Jamais printemps si brillant n'a précédé un automne si

orageux, un hiver si funeste.

C'est du sacre de Louis XVI que datent mes liaisons avec plusieurs

femmes que leurs avantages dans des genres différents rendaient

remarquables, et dont l'amitié n'a pas cessé un moment de jeter du

charme sur ma vie. C'est de madame la duchesse de Luynes[28], de

madame la duchesse de Fitz-James[29], et de madame la vicomtesse de

Laval[30] que je veux parler.

[28] Élisabeth de Montmorency-Laval, fille du maréchal duc de

Montmorency-Laval, mariée en 1768 à Louis d'Albert duc de

Luynes, qui fut maréchal de camp, député aux états généraux,

et sénateur sous l'empire.

[29] Probablement Marie de Thiard, fille de Henry de Thiard

comte de Bissy, mariée en 1768 au duc de Fitz-James, maréchal

de camp.

[30] Catherine Tavernier de Boullongne, mariée en 1765 à

Mathieu de Montmorency-Laval, connu sous le nom de vicomte de

Laval.

L'assemblée du clergé[31] était au moment de se tenir; je fus nommé

par la province de Reims pour en être membre. J'observai avec soin la

manière dont les affaires se conduisaient dans ce grand corps.

L'ambition y revêtait toutes les formes. Religion, humanité,

patriotisme, philosophie, chacun prenait là une couleur! Quand

l'intérêt pécuniaire du clergé était attaqué, la défense était

générale; mais les moyens étaient différents. Les évêques les plus

religieux craignaient qu'on ne touchât au patrimoine des pauvres; ceux

qui appartenaient à la grande noblesse, étaient effrayés de toute

espèce d'innovations; ceux dont l'ambition était à découvert disaient

que le clergé étant le corps le plus éclairé du royaume, devait être

à la tête de toutes les administrations, et pour ne point être à

charge à l'État, devait trouver dans les biens dont la piété de nos

pères l'avait enrichi, de quoi satisfaire aux dépenses de

représentation indispensables dans les grandes places. Ainsi, dans son

administration temporelle, le clergé du XVIIIe siècle ne faisait

aucune concession à l'esprit du temps. Lorsque M. de Machault[32],

ministre des finances avait voulu imposer les biens du clergé comme

ceux de tous les autres sujets de l'État, le clergé tout entier s'y

était refusé. Les biens donnés à l'Église, disaient-ils, sont

consacrés à Dieu. Cette consécration leur donne une destination

particulière dont les ministres de la religion sont les seuls

dispensateurs, les seuls économes: l'immunité des biens de l'Église

fait partie du droit public français. L'intervention de la conscience

dans tous ces démêlés pécuniaires, avait donné aux pièces de cette

grande affaire un caractère d'éloquence que le clergé seul sait avoir.

M. de Montauset[33], M. de Breteuil[34], M. de Nicolaï[35], s'étant

fait remarquer, avaient obtenu des places éminentes et jouissaient de

toute l'importance que la démission de M. de Machault leur avait

donnée.

[31] L'origine des assemblées du clergé remonte au XVIe

siècle. Depuis 1567, elles se tenaient tous les cinq ans.

Elles avaient pour objet la détermination et la répartition

des subsides (don gratuit) à fournir au roi. Elles

s'occupaient aussi d'affaires religieuses. On distinguait les

grandes et les petites assemblées, qui se tenaient

alternativement. Les grandes duraient six mois, et comptaient

deux députés du premier ordre et deux députés du second ordre

par province ecclésiastique; les petites duraient trois mois

et ne comptaient par province qu'un député de chaque ordre.

[32] Jean-Baptiste de Machault, comte d'Arnouville, né en

1701 d'une ancienne famille de robe. Conseiller au parlement

(1721), contrôleur-général (1745-1754), garde des sceaux

(1750), secrétaire d'État à la marine (1754). Destitué de

toutes ses charges en 1757, il vécut dans la retraite jusqu'à

la Révolution. Arrêté en 1794, il mourut en prison au bout de

quelques semaines.

[33] Il n'y avait à cette époque aucun personnage du nom de

Montauset. Il est probable qu'il s'agit ici de M. de

Montazet, né en 1713, aumônier du roi en 1742, évêque d'Autun

(1748), archevêque de Lyon (1759), mort en 1788.

[34] François-Victor le Tonnelier de Breteuil, né en 1724,

évêque de Montauban en 1762.

[35] Il y avait alors deux prélats de la famille Nicolaï:

Louis-Marie, né en 1729, évêque de Cahors en 1777;

Aimar-Claude, né en 1738, évêque de Béziers en 1771, qui

émigra en 1792 et mourut à Florence en 1814.

A cette question, abandonnée par le gouvernement, en succéda une

autre, qui, en touchant à la manière dont le clergé possédait ses

biens, pouvait conduire à ébranler la possession elle-même. Il

s'agissait de savoir si le clergé était soumis à la foi et hommage, à

l'aveu et dénombrement, en un mot aux devoirs féodaux envers le roi. A

plusieurs époques de cette discussion élevée dès le commencement du

XVIIe siècle, le clergé avait obtenu des décisions favorables; mais

sa jouissance ne reposant pas sur des titres authentiques, les

attaques s'étaient renouvelées. En 1725, sur son refus de se soumettre

à l'imposition du cinquantième, le gouvernement pressa l'exécution

d'une déclaration antérieure, par laquelle la prétention du clergé à

un affranchissement complet de tout service féodal était déclarée

nulle et abusive. Depuis cette époque, sous différents prétextes, le

clergé obtint à chaque assemblée des arrêts de surséance, qui, sans

toucher au fond de la question, suspendaient l'exécution de la loi de

1674.

Quelques difficultés et quelques retards à l'expédition de l'arrêt de

surséance de 1775, engagèrent le clergé à faire de nouveaux efforts.

Les travaux de Dom Bouquet[36] furent tirés des archives; et le clergé

établit dans une foule de mémoires dont je crois qu'un est de moi,

que tenant ses exemptions de la munificence des rois de France, sa

cause se rattachait à la législation générale du royaume, qui met sous

la même sauvegarde les droits de tous les ordres et la propriété des

citoyens. Puis, entrant dans les détails de l'affaire, il prétendait

ne posséder aucun bien avant 1700, qui ne fût ou des dîmes ou des

alleus, ou qui ne lui eût été donné en franches aumônes. Or le service

féodal n'étant dû, ni pour les dîmes, ni pour les alleus, ni pour les

donations en franches aumônes, on en concluait que les biens du clergé

devaient être exempts de tous les devoirs féodaux. Je ne sais plus

comment on se tirait de la difficulté qui provenait des pairies

ecclésiastiques[37]. M. l'archevêque de Narbonne[38], M. l'archevêque

d'Aix[39], M. l'archevêque de Bordeaux[40], M. l'évêque de Nevers[41]

montrèrent beaucoup de talent dans cette grande discussion. Mais les

éclaircissements demandés par un arrêt du conseil à la chambre des

comptes et fournis par M. de Saint-Genis[42], étaient près d'amener

une décision diamétralement opposée aux prétentions du clergé, lorsque

les états généraux vinrent enlever toutes les parties.

[36] Dom Martin Bouquet, savant bénédictin, né à Amiens

(1685-1754). Bibliothécaire de l'abbaye de

Saint-Germain-des-Prés. Il publia un _Recueil des historiens

de la Gaule_. Un autre Bouquet, jurisconsulte distingué,

neveu du précédent, mort en 1781, publia des ouvrages de

droit ecclésiastique. Il est probable qu'on l'a confondu avec

son oncle, et que ce sont ses traités dont il est parlé plus

haut.

[37] Les pairs du royaume, ecclésiastiques ou laïques,

devaient foi et hommage au roi, et étaient tenus vis-à-vis de

lui de tous les devoirs féodaux.

[38] Arthur de Dillon, né en 1721, évêque d'Évreux (1753),

archevêque de Toulouse (1758), de Narbonne (1762), président

des états du Languedoc, président de l'assemblée du clergé de

1780.

[39] Jean-de-Dieu Raymond de Boisgelin, né à Rennes (1732),

évêque de Lavaur (1765), archevêque d'Aix (1770), président

des états de Provence, député du clergé aux états généraux.

Président de l'Assemblée constituante (1790). Il émigra,

revint en France en 1802, fut nommé archevêque de Tours,

cardinal, et mourut en 1804.

[40] Ferdinand Mériadec, prince de Rohan-Guéménée, né en

1738, archevêque de Bordeaux (1769), de Cambrai (1781). Il

émigra en 1792, revint en France en 1802, et devint aumônier

de l'impératrice Joséphine.

[41] Jean-Antoine Tinseau, né à Besançon (1697), évêque de

Nevers (1751).

[42] Nicolas de Saint-Genis, né en 1741, mort en 1808,

commissaire des guerres (1762), auditeur à la cour des

comptes (1769). Il a laissé un ouvrage de droit

ecclésiastique important.

Quelques idées philosophiques qui, comme je viens de le dire,

avaient pénétré dans la partie ambitieuse du clergé, avaient

porté plusieurs évêques fort accrédités à solliciter l'arrêt

du conseil de 1766, par lequel le roi créait une commission

qui devait s'occuper de la réforme de quelques corps

réguliers[43]. Une réforme particulière, aussi d'accord avec

les idées du temps, devait nécessairement conduire à une

attaque générale contre ces corps illustres. Toute cette

milice savante une fois dispersée, on approchait plus

aisément de l'édifice religieux, qui, dépouillé de tout ce

qui en faisait l'âme et la force, ne pouvait pas se défendre

longtemps lorsqu'il ne lui restait plus que les seules

cérémonies extérieures de la religion.

[43] La réforme des ordres religieux était demandée en 1765

par l'assemblée du clergé elle-même. En conséquence le

conseil du roi, par arrêt du 26 mai 1766, nomma une

commission «pour la réforme de l'état religieux» composée de

cinq prélats et de cinq conseillers d'État. Cette commission

prépara la rédaction d'une ordonnance du 24 mars 1768 qui

décida: 1° que l'âge des voeux serait reculé à vingt ans pour

les hommes, à dix-huit, pour les filles; 2° que tous les

religieux devaient être Français; 3° qu'il ne devait pas y

avoir dans une ville plus de deux couvents du même ordre; 4°

que chaque monastère devait avoir au moins quinze religieux.

M. de Brienne[44], archevêque de Toulouse, qui cherchait son

appui dans les idées nouvelles, était en 1775, chef de la

commission. Déjà les religieux de Sainte-Croix, les

religieux de Grandmont, les Camaldules, les Servites, les

Célestins, avaient été frappés de destruction. L'ordre de

Saint-Ruf venait d'éprouver le même sort[45]. Les

commissaires dans les rapports par lesquels ils provoquaient

ces suppressions, les arrêts qui les prononçaient, ne

parlaient qu'avec regret de cette mesure extrême; mais on

voulait alors la regarder comme indispensable pour rendre la

discipline de l'Église plus régulière, et pour prévenir la

décadence des moeurs, dans les ordres dont on pouvait espérer

la conservation.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 1 · 第 3 / 36 段