d'Iéna et que vraisemblablement ils veulent le faire sauter
cette nuit même. Le Duc d'Otrante dit au général Maison de
l'empêcher par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Mais
vous savez bien qu'il n'en a aucun; faites tout ce qui est
en votre pouvoir, soit par vous-même, soit par le duc
(Wellington,) soit par lord Castlereagh, etc... Quant à moi,
s'il le faut, je me porterai sur le pont, on me fera sauter,
si l'on veut.
J'ai été fort content des deux lords pour la contribution.
Samedi à 10 heures.
LOUIS.
La pièce autographe dont nous donnons ci-contre le fac-similé
se trouve dans les papiers de M. de Talleyrand qui avait mis
d'autant plus de soin à la conserver que ce trait généreux de
Louis XVIII déjà rapporté dans les écrits du temps, a été
souvent contesté.
* * * * *
[Illustration: Pièce autographe]
MÉMOIRES
DU
PRINCE DE TALLEYRAND
[Illustration: Lettre manuscrite du Prince de Talleyrand]
Je ne sais quel titre donner à cet écrit. Ce n'est point un ouvrage:
il est plein de redites. Je ne puis pas l'appeler _Mes Mémoires_, car
ma vie et mes relations s'y aperçoivent le moins que je le peux.
Donner à ces volumes le titre de: _Mon opinion sur les affaires de mon
temps_, ce serait une désignation qui aurait peut-être quelque vérité,
mais qui aurait aussi quelque chose de trop décidé pour être à la tête
de l'ouvrage d'un homme qui a autant que moi douté dans sa vie. Un
titre philosophique serait incomplet ou exagéré. Je commence donc sans
titre et aussi sans dédicace, car je ne veux reconnaître qu'à madame
la duchesse de Dino l'obligation de me défendre.
PREMIÈRE PARTIE
1754-1791
1754-1791
Je suis né en 1754[2]; mon père et ma mère avaient peu de fortune; ils
avaient une position de cour, qui, bien conduite, pouvait mener à
tout, eux et leurs enfants.
[2] L'auteur des _Mémoires_, Charles-Maurice de Talleyrand
est le fils de Charles-Daniel de Talleyrand-Périgord
(1734-1788), lieutenant général, menin du Dauphin; et le
petit-fils de Daniel-Marie de Talleyrand, comte de Grignols,
brigadier des armées du roi. Sa mère était Alexandrine de
Damas, fille de Joseph de Damas, marquis d'Antigny. Sa
grand'mère était Marie-Élisabeth Chamillard, fille de Michel
Chamillard, marquis de Cany.
Pendant longtemps, les grandes maisons de France avaient, sinon
formellement dédaigné, du moins peu recherché le genre de services qui
attachait à la personne du souverain. Il leur avait suffi d'être ou de
se croire au premier rang de la nation. Aussi les descendants des
anciens grands vassaux de la couronne ont-ils eu moins d'occasion de
se faire connaître que les descendants de quelques barons
particuliers du duché de France, portés naturellement à des places
plus élevées auprès du monarque.
L'orgueil qui engageait la plupart des maisons d'une haute origine à
se tenir à l'écart, les rendait par cela même moins agréables au roi.
Le cardinal de Richelieu, pour accroître le pouvoir royal, appela près
du souverain les chefs des grandes maisons. Ils vinrent s'établir à la
cour, abdiquèrent leur indépendance, et cherchèrent à compenser par un
dévouement plus profond le désavantage d'être arrivés plus tard.
La gloire de Louis XIV avait contribué à resserrer toutes les idées
dans les limites du château de Versailles.
La Régence avait été une espèce d'interrègne dont la tranquillité
avait résisté au bouleversement des finances, et à la dépravation des
moeurs qui, à la fin du règne précédent, avait été sévèrement réprimée.
Le respect pour Louis XV était alors dans toute sa force; les premiers
sujets de l'État mettaient encore leur gloire dans l'obéissance; ils
ne concevaient pas d'autre pouvoir, d'autre lustre, que celui qui
émanait du roi.
La reine était vénérée[3], mais ses vertus avaient quelque chose de
triste qui ne portait à aucun entraînement vers elle. Elle manquait
des agréments extérieurs qui rendaient la nation si fière de la beauté
de Louis XV. De là cette justice indulgente qui s'acquittait envers la
reine, en la plaignant, mais qui excusait le goût du roi pour madame
de Pompadour. M. de Penthièvre[4], la maréchale de Duras[5], madame
de Luynes[6], madame de Marsan[7], madame de Périgord[8], la duchesse
de Fleury[9], M. de Sourches[10], madame de Villars[11], M. de
Tavannes[12], madame d'Estissac[13], gémissaient sans doute, mais on
craignait alors de constater par le blâme, ce qu'on regardait comme un
de ces secrets de famille que chacun sait, que personne n'ose nier,
mais qu'on espère atténuer en les taisant, et en se conduisant comme
si on les ignorait. Aux yeux de toutes les personnes que je viens de
citer, c'eût été manquer à l'honneur que de trop voir les faiblesses
du roi.
[3] Marie Leczinska, reine de France, fille de Stanislas roi
de Pologne, et de Catherine Opalinska. Née en 1703, elle
épousa Louis XV en 1725. Elle lui donna deux fils et huit
filles; elle mourut en 1768.
[4] Louis de Bourbon, duc de Penthièvre, né en 1725, fils du
comte de Toulouse et petit-fils de Louis XIV et de madame de
Montespan. Il épousa mademoiselle d'Este. Un de ses fils fut
le prince de Lamballe; une de ses filles épousa le duc
d'Orléans. Le duc de Penthièvre fut créé grand amiral en
1734, lieutenant général en 1744. En 1787 il présida un des
bureaux de l'assemblée des notables. Il vécut dans ses terres
jusqu'à sa mort en 1793.
[5] Angélique de Bournonville, fille du prince de
Bournonville, comte d'Hénin, épousa en 1706 Jean-Baptiste de
Durfort, duc de Duras, maréchal de France. Elle fut dame
d'honneur de Mesdames, filles de Louis XV, et mourut en 1764.
[6] Marie Brûlart de la Borde, fille d'un premier président
au parlement de Dijon, épousa en deuxièmes noces, en 1732,
Philippe d'Albert, duc de Luynes. Elle fut dame d'honneur de
la reine, et mourut en 1763.
[7] Marie-Louise de Rohan-Soubise, parente du maréchal de ce
nom, née en 1720, épousa en 1736, Gaston de Lorraine, comte
de Marsan. Elle fut gouvernante des enfants de France.
[8] Marguerite de Talleyrand, fille de Louis de Talleyrand
prince de Chalais, grand'tante de l'auteur. Née en 1727, elle
épousa en 1743 Gabriel de Talleyrand, comte de Périgord.
[9] Anne d'Auxy de Monceaux, née en 1721 épousa en 1736 André
de Rosset, duc de Fleury, descendant du cardinal. Elle fut
nommée dame du palais de la reine en 1739.
[10] Louis-François du Bouchet, comte de Sourches, marquis de
Tourzel, né en 1744, chevalier de Malte, grand prévôt de
France, marié en 1764 à Louise de Croy d'Havre.
[11] Gabrielle de Noailles, fille du maréchal duc de
Noailles, née en 1706, épousa en 1721, Armand, duc de
Villars, fils du maréchal de Villars. Nommée dame du palais
de la reine, puis dame d'atours, elle mourut en 1771.
[12] Charles, comte de Saulx-Tavannes, né en 1713, était
lieutenant général et chevalier d'honneur de la reine (1758).
[13] Marie de La Rochefoucauld (dite mademoiselle de La
Roche-Guyon), née en 1718, épousa en 1737 Louis de La
Rochefoucauld de Roye, duc d'Estissac, grand maître de la
garde-robe.
Mes parents tenaient par différentes places à la famille royale. Ma
grand'mère était dame du palais de la reine: le roi avait pour elle
une considération toute particulière; elle demeurait toujours à
Versailles et n'avait point de maison à Paris.
Ses enfants étaient au nombre de cinq. Leur première éducation, comme
celle de tout ce qui tenait immédiatement à la cour, avait été assez
négligée, ou du moins peu remplie de notions importantes. La seconde
ne devait consister qu'à leur donner ce qu'on appelait l'usage du
monde. Des avantages extérieurs prévenaient en leur faveur.
Ma grand'mère avait des manières nobles, polies et réservées. Sa
dévotion la faisait respecter, et une famille nombreuse rendait
simples les démarches fréquentes qu'elle faisait pour l'avancement de
ses enfants.
Mon père avait les mêmes principes que sa mère sur l'éducation des
enfants d'une famille fixée à la cour. Aussi la mienne fut-elle un peu
abandonnée au hasard: ce n'était point par indifférence, mais par
cette disposition d'esprit qui porte à trouver que ce qu'il faut avant
tout: _c'est de faire, c'est d'être comme tout le monde_.
Des soins trop multipliés auraient paru de la pédanterie; une
tendresse trop exprimée aurait paru quelque chose de nouveau et par
conséquent de ridicule. Les enfants, à cette époque, étaient les
héritiers _du nom et des armes_. On croyait avoir assez fait pour eux
en leur préparant de l'avancement, des places, quelques substitutions;
en s'occupant de les marier, en améliorant leur fortune.
La mode des soins paternels n'était pas encore arrivée; la mode même
était tout autre dans mon enfance; aussi ai-je été laissé plusieurs
années dans un faubourg de Paris. A quatre ans, j'y étais encore.
C'est à cet âge que la femme chez laquelle on m'avait mis en pension,
me laissa tomber de dessus une commode. Je me démis un pied; elle fut
plusieurs mois sans le dire; on s'en aperçut lorsqu'on vint me prendre
pour m'envoyer en Périgord chez madame de Chalais[14], ma grand'mère,
qui m'avait demandé. Quoique madame de Chalais fût ma bisaïeule, il a
toujours été dans mes habitudes de l'appeler ma grand'mère; je crois
que c'est parce que ce nom me rapproche davantage d'elle. L'accident
que j'avais éprouvé était déjà trop ancien pour qu'on pût me guérir;
l'autre pied même qui, pendant le temps de mes premières douleurs,
avait eu seul à supporter le poids de mon corps, s'était affaibli; je
suis resté boiteux.
[14] Marie-Françoise de Rochechouart, fille de Louis de
Rochechouart, duc de Mortemart, mariée en premières noces à
Michel Chamillart, marquis de Cany dont elle eut une fille
qui fut la grand'mère de l'auteur.--Elle épousa en secondes
noces Louis-Charles de Talleyrand, prince de Chalais, grand
d'Espagne, mort en 1757.
Cet accident a influé sur tout le reste de ma vie; c'est lui qui,
ayant persuadé à mes parents que je ne pouvais être militaire, ou du
moins l'être sans désavantage, les a portés à me diriger vers une
autre profession. Cela leur parut plus favorable à l'avancement de la
_famille_. Car dans les grandes maisons, c'était la _famille_ que l'on
aimait, bien plus que les individus, et surtout que les jeunes
individus que l'on ne connaissait pas encore. Je n'aime point à
m'arrêter sur cette idée... je la quitte.
On me mit, sous la garde d'une excellente femme nommée mademoiselle
Charlemagne, dans le coche de Bordeaux, qui employa dix-sept jours à
me conduire à Chalais[15].
[15] Chalais, chef-lieu de canton de la Charente, près
Barbezieux.
Madame de Chalais était une personne fort distinguée; son esprit, son
langage, la noblesse de ses manières, le son de sa voix, avaient un
grand charme. Elle avait conservé ce qu'on appelait encore l'esprit
des Mortemart; c'était son nom.
Je lui plus; elle me fit connaître un genre de douceurs que je n'avais
pas encore éprouvé. C'est la première personne de ma famille qui m'ait
témoigné de l'affection, et c'est la première aussi qui m'ait fait
goûter le bonheur d'aimer. Grâces lui en soient rendues!... Oui, je
l'aimais beaucoup! Sa mémoire m'est encore très chère. Que de fois
dans ma vie je l'ai regrettée! Que de fois j'ai senti avec amertume le
prix dont devait être une affection sincère trouvée dans sa propre
famille. Quand cette affection est près de vous, c'est dans les peines
de la vie une grande consolation. Si elle est éloignée, c'est un repos
pour l'esprit et pour le coeur, et un asile pour la pensée.
Le temps que j'ai passé à Chalais a fait sur moi une profonde
impression. Les premiers objets qui frappent les yeux et le coeur de
l'enfance déterminent souvent ses dispositions, et donnent au
caractère les penchants que nous suivons dans le cours de notre vie.
Dans les provinces éloignées de la capitale, une sorte de soin que
l'on donnait à la dignité, réglait les rapports des anciens grands
seigneurs qui habitaient encore leurs châteaux avec la noblesse d'un
ordre inférieur et avec les autres habitants de leurs terres. La
première personne d'une province aurait cru s'avilir, si elle n'avait
pas été polie et bienfaisante. Ses voisins distingués auraient cru se
manquer à eux-mêmes, s'ils n'avaient pas eu pour les anciens noms une
considération, un respect, qui, exprimés avec une liberté décente,
paraissaient n'être qu'un hommage du coeur. Les paysans ne voyaient
leur seigneur que pour en recevoir des secours et quelques paroles
encourageantes et consolatrices, dont l'influence se faisait sentir
dans les environs, parce que les gentilshommes cherchaient à se
modeler sur les grands de leur province.
Les moeurs de la noblesse en Périgord ressemblaient à ses vieux
châteaux; elles avaient quelque chose de grand et de stable; la
lumière pénétrait peu, mais elle arrivait douce. On s'avançait avec
une utile lenteur vers une civilisation plus éclairée.
La tyrannie des petites souverainetés n'existait plus; elle avait été
détruite par l'esprit chevaleresque, par le sentiment de galanterie
qui, chez les peuples du Midi, en fut la suite, et surtout par
l'accroissement du pouvoir royal qui s'était fondé sur l'émancipation
des peuples.
Quelques vieillards dont la carrière de cour était finie, aimaient à
se retirer dans les provinces qui avaient vu la grandeur de leur
famille. Rentrés dans leurs domaines, ils y jouissaient d'une autorité
d'affection que décoraient, qu'augmentaient les traditions de la
province et le souvenir de ce qu'avaient été leurs ancêtres. De cette
espèce de considération, il rejaillissait une sorte de crédit sur ceux
qui se tenaient près de la faveur. La Révolution même n'est pas
parvenue à désenchanter les anciennes demeures où avait résidé la
souveraineté. Elles sont restées comme ces vieux temples déserts dont
les fidèles s'étaient retirés, mais dont la tradition soutenait encore
la vénération.
Chalais était un des châteaux de ce temps révéré et chéri.
Plusieurs gentilshommes d'ancienne extraction y formaient à ma
grand'mère une espèce de cour qui n'avait rien de la vassalité du
XIIIe siècle, mais où les habitudes de déférence se mêlaient aux
sentiments les plus élevés. M. de Benac, M. de Verteuil, M. d'Absac,
M. de Gourville, M. de Chauveron, M. de Chamillard, se plaisaient à
l'accompagner tous les dimanches à la messe paroissiale, remplissant
chacun auprès d'elle des fonctions que la haute politesse
ennoblissait. Auprès du prie-Dieu de ma grand'mère, il y avait une
petite chaise qui m'était destinée.
Au retour de la messe, on se rendait dans une vaste pièce du château
qu'on nommait l'apothicairerie. Là, sur des tablettes, étaient rangés
et très proprement tenus de grands pots renfermant divers onguents
dont, de tout temps, on avait la recette au château; ils étaient
chaque année préparés avec soin par le chirurgien et le curé du
village. Il y avait aussi quelques bouteilles d'élixirs, de sirops, et
des boîtes contenant d'autres médicaments. Les armoires renfermaient
une provision considérable de charpie, et un grand nombre de rouleaux
de vieux linge très fin et de différentes dimensions.
Dans la pièce qui précédait l'apothicairerie, étaient réunis tous les
malades qui venaient demander des secours. Nous passions au milieu
d'eux en les saluant. Mademoiselle Saunier, la plus ancienne des
femmes de chambre de ma grand'mère, les faisait entrer l'un après
l'autre: ma grand'mère était dans un fauteuil de velours; elle avait
devant elle une table noire de vieux laque; sa robe était de soie,
garnie de dentelles; elle portait une échelle de rubans et des noeuds
de manches analogues à la saison. Ses manchettes à grands dessins
avaient trois rangs: une palatine, un bonnet avec un papillon, une
coiffe noire se nouant sous le menton, formaient sa toilette du
dimanche, qui avait plus de recherche que celle des autres jours de la
semaine.
Le sac de velours rouge galonné d'or, qui renfermait les livres avec
lesquels elle avait été à la messe, était porté par M. de Benac, qui,
par sa bisaïeule, était un peu de nos parents.
Mon droit me plaçait auprès de son fauteuil. Deux soeurs de la charité
interrogeaient chaque malade sur son infirmité ou sur sa blessure.
Elles indiquaient l'espèce d'onguent qui pouvait les guérir ou les
soulager. Ma grand'mère désignait la place où était le remède; un des
gentilshommes qui l'avaient suivie à la messe allait le chercher; un
autre apportait le tiroir renfermant le linge: j'en prenais un
morceau, et ma grand'mère coupait elle-même les bandes et les
compresses dont on avait besoin. Le malade emportait quelques herbes
pour sa tisane, du vin, des drogues pour une médecine, toujours
quelques autres adoucissements, dont celui qui le touchait le plus
était quelque bon et obligeant propos de la dame secourable qui
s'était occupée de ses souffrances.
Des pharmacies plus complètes et plus savantes employées même aussi
gratuitement par des docteurs de grande réputation, auraient été loin
de rassembler autant de pauvres gens, et surtout de leur faire autant
de bien. Il leur aurait manqué les grands moyens de guérison pour le
peuple: la prévention, le respect, la foi et la reconnaissance.
L'homme est composé d'une âme et d'un corps, et c'est la première qui
gouverne l'autre. Les blessés sur la plaie desquels on a versé des
consolations, les malades à qui on a montré de l'espérance sont tout
disposés à la guérison; leur sang circule mieux, leurs humeurs se
purifient, leurs nerfs se raniment, le sommeil revient et le corps
reprend de la force. Rien n'est aussi efficace que la confiance; et
elle est dans toute sa plénitude, quand elle émane des soins d'une
grande dame autour de laquelle se rallient toutes les idées de
puissance et de protection.
Je m'arrête probablement trop sur ces détails, mais je ne fais point
un livre; je recueille seulement mes impressions; les souvenirs de ce
que je voyais, de ce que j'entendais dans ces premiers temps de ma vie
sont pour moi d'une douceur extrême. «Votre nom, me répétait-on chaque
jour, a toujours été en vénération dans notre pays. Notre famille, me
disait-on affectueusement, a été de tout temps attachée à quelqu'un de
la maison... C'est de votre grand-père que nous tenons ce terrain...
c'est lui qui a fait bâtir notre église... la croix de ma mère lui a
été donnée par Madame... les bons arbres ne dégénèrent pas! Vous serez
bon aussi, n'est-ce pas?...» Je dois vraisemblablement à ces premières
années l'esprit général de ma conduite. Si j'ai montré des sentiments
affectueux, même tendres, sans trop de familiarité; si j'ai gardé en
différentes circonstances quelque élévation sans aucune hauteur, si
j'aime, si je respecte les vieilles gens, c'est à Chalais, c'est près
de ma grand'mère que j'ai puisé tous les bons sentiments dont je
voyais mes parents entourés dans cette province, et dont ils
jouissaient avec délices. Car il y a un héritage de sentiments qui
s'accroît de génération en génération. Les nouvelles fortunes, les
nouvelles illustrations ne pourront de longtemps en connaître les
douceurs[16]. Les meilleurs d'entre eux protègent trop. Faites dire
par la maréchale Lefebvre[17] à une noble famille d'Alsace, pauvre et
revenue de l'émigration: «Que ferons-nous de notre fils aîné?... Dans
quel régiment placerons-nous son frère?... Avons-nous un bénéfice en
vue pour l'abbé?... Quand marierons-nous Henriette?... Je sais un
chapitre où nous devrions faire entrer la petite....» Elle voudra
être bonne, elle sera ridicule. Un sentiment intérieur repoussera sa
bienveillance, et l'orgueil de la pauvreté jouira même de ses refus.
Mais j'oublie trop que je n'ai que huit ans; je ne dois pas voir
encore que les moeurs actuelles annoncent que cet héritage de
sentiments doit diminuer chaque jour.
[16] L'article de la charte qui dit que la noblesse ancienne
et la noblesse nouvelle sont conservées n'a pas plus de sens
que la proposition de M. Mathieu de Montmorency, faite à
l'Assemblée constituante, d'abolir la noblesse. Dans notre
gouvernement, la noblesse politique est tout entière dans la
Chambre des pairs; elle y est individuelle. Hors de là, il y
a des souvenirs qui n'emportent aucun droit, et auxquels on
ne peut ni ôter ni ajouter. (_Note du prince de Talleyrand_.)
[17] Le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig, avait épousé,
étant simple soldat, la blanchisseuse de son régiment.
J'appris à Chalais tout ce qu'on savait dans le pays quand on était
bien élevé; cela se bornait à lire, à écrire et à parler un peu le
périgourdin. J'en étais là de mes études quand je dus repartir pour
Paris. Je quittai ma grand'mère avec des larmes que sa tendresse me
rendit. Le coche de Bordeaux me ramena en dix-sept jours comme il
m'avait amené.
Le dix-septième jour j'arrivai à Paris à onze heures du matin. Un
vieux valet de chambre de mes parents m'attendait rue d'Enfer, au
bureau des coches. Il me conduisit directement au collège
d'Harcourt[18]. A midi, j'y étais à table, au réfectoire, à côté d'un
aimable enfant de mon âge qui a partagé et qui partage encore tous les
soucis, tous les plaisirs, tous les projets, qui ont agité mon âme
dans le courant de ma vie. C'était M. de Choiseul connu depuis son
mariage sous le nom de Choiseul-Gouffier[19]. J'avais été frappé de ma
subite entrée au collège sans préalablement avoir été conduit chez mon
père et ma mère. J'avais huit ans, et l'oeil paternel ne s'était pas
encore arrêté sur moi. On me dit, et je crus que c'était quelque
circonstance impérieuse qui avait causé cet arrangement précipité: je
suivis ma route.
[18] Ce collège fondé en 1280 par Raoul d'Harcourt, chanoine
de l'Église de Paris, pour vingt-quatre étudiants pauvres de
Normandie, se trouvait, à la Révolution, le plus vieil
établissement scolaire de Paris. Converti alors en prison, il
servit plus tard à l'École normale. Il ne reprit son ancienne
destination qu'en 1820, sous le nom de lycée Saint-Louis.
[19] Le comte Auguste de Choiseul-Beaupré, né en 1752, épousa
Marie de Gouffier, dont il joignit alors le nom au sien. Il
fut d'abord capitaine de cuirassiers, mais céda à son goût
pour les voyages et visita tout l'Orient. Ambassadeur à
Constantinople (1784). En 1789 il se retira en Russie, revint
en France en 1802, fut nommé à la Restauration pair de
France, ministre d'État et membre du conseil privé. Il mourut
en 1817.
On me mena dans l'appartement d'un de mes cousins (M. de la Suze[20])
et je fus confié au précepteur qui, depuis plusieurs années, était
chargé de son éducation.
[20] Le fils de Louis-Michel Chamillard, comte de la Suze, né
en 1709, grand maréchal des logis de la maison du roi et
lieutenant général (1748). La soeur du grand maréchal,
Marie-Élisabeth Chamillard, épousa en 1732, Daniel-Marie de
Talleyrand, et devint la grand'mère de l'auteur des
_Mémoires_.
Si j'ai fait quelques progrès, on ne peut les attribuer ni à l'exemple
de mon cousin, ni aux talents de mon précepteur.
Une fois par semaine, l'abbé Hardi me conduisait chez mes parents où
je dînais. En sortant de table, nous retournions au collège, après
avoir entendu régulièrement les mêmes mots: «_Soyez sage, mon fils, et
contentez M. l'abbé_.» Je travaillais passablement bien; mes camarades
m'aimaient et je m'accoutumais assez gaîment à ma situation. Ce genre
de vie durait depuis trois ans, quand j'eus la petite vérole; cette
maladie contagieuse obligeait les enfants à quitter le collège. Mon
précepteur avertit ma famille qui m'envoya une chaise à porteurs pour
me transporter rue Saint-Jacques chez madame Lerond, garde-malade
employée par M. Lehoc, médecin du collège. A cette époque, on
enfermait encore les personnes attaquées de la petite vérole sous de
doubles rideaux; on calfeutrait les fenêtres, on faisait grand feu, et
l'on excitait la fièvre par des potions très actives. Malgré ce régime
incendiaire qui a tué beaucoup de monde, je guéris, et ne fus pas même
marqué.