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MÉMOIRES
DU PRINCE
DE TALLEYRAND
PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
PAR
LE DUC DE BROGLIE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
I
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.
1891
MÉMOIRES
DU
PRINCE DE TALLEYRAND
[Illustration: CH. MAURICE TALLEYRAND MINISTRE DES RELATIONS
EXTÉRIEURES (D'après Isabey).]
PRÉFACE
M. le prince de Talleyrand est mort le 17 mai 1838.
Quatre ans avant sa mort, le 10 janvier 1834, il avait fait un
testament dont toutes les dispositions étaient relatives au partage de
sa fortune entre ses héritiers et à la distribution de souvenirs
destinés à ses parents, amis ou domestiques.
Deux années après le 1er octobre 1836, il ajoutait à cet acte
testamentaire la déclaration suivante, d'un caractère différent:
Ceci doit être lu à mes parents, à mes héritiers et à mes
amis particuliers à la suite de mon testament.--Je déclare
d'abord que je meurs dans la religion catholique,
apostolique et romaine.
Je ne veux pas parler ici de la part que j'ai eue dans les
différents actes et travaux de l'Assemblée constituante, ni
de mes premiers voyages soit en Angleterre, soit en
Amérique.
Cette partie de ma vie se trouve dans les _Mémoires_, qui
seront un jour publiés. Mais je dois donner à ma famille et
aux personnes qui ont eu de l'amitié ou même de la
bienveillance pour moi, quelques explications sur la
participation que j'ai eue aux événements qui se sont passés
en France depuis mon retour d'Amérique.
J'avais donné ma démission de l'évêché d'Autun, qui avait
été acceptée par le pape, par qui j'ai depuis été
sécularisé. L'acte de ma sécularisation est joint à mon
testament. Je me croyais libre, et ma position me
prescrivait de chercher ma route. Je la cherchai seul, car
je ne voulais faire dépendre mon avenir d'aucun parti. Il
n'y en avait aucun qui répondît à ma manière de voir. Je
réfléchis longtemps et je m'arrêtai à l'idée de servir la
France, comme France, dans quelque situation qu'elle fût:
dans toutes, il y avait quelque bien à faire. Aussi ne me
fais-je aucun reproche d'avoir servi tous les régimes depuis
le directoire jusqu'à l'époque où j'écris. En sortant des
horreurs de la Révolution, tout ce qui conduisait d'une
manière quelconque à de l'ordre et de la sûreté était utile
à faire; et les hommes raisonnables à cette époque ne
pouvaient pas désirer davantage.
Passer de l'état dans lequel était la France au régime
royal, était impossible. Il fallait des régimes
intermédiaires, il en fallait plusieurs. Il ne fallait pas
s'attendre à trouver même une ombre de royauté dans le
directoire; l'esprit conventionnel devait y dominer et y
dominait en effet, quoique adouci: mais en raison de cet
esprit, il devait durer peu. Il préparait au consulat où
déjà la royauté se trouvait, quoique encore voilée. Il y
avait là du bien à faire, il y avait là un rapprochement,
lointain, à la vérité, mais réel vers la monarchie.
Le régime impérial qui vint ensuite, sans être une
autocratie, y ressemblait plus qu'à une monarchie véritable.
Cela est vrai, mais à l'époque où Bonaparte ceignait le
diadème, la guerre avec l'Angleterre était rallumée;
d'autres guerres étaient imminentes; l'esprit de faction
dominait et le salut du pays pouvait être gravement
compromis, si son chef se renfermait dans l'unique fonction
qu'admet la vraie royauté. Je servis donc Bonaparte,
empereur, comme je l'avais servi consul: je le servis avec
dévouement, tant que je pus croire qu'il était lui-même
dévoué uniquement à la France. Mais dès que je le vis
commencer les entreprises révolutionnaires qui l'ont perdu,
je quittai le ministère, ce qu'il ne m'a jamais pardonné.
En 1814, les Bourbons, avec lesquels je n'avais eu aucune
relation depuis 1791, furent rappelés. Ils le furent par
l'unique motif que leur règne fut jugé plus favorable que ne
l'eût été celui de tout autre, au repos dont la France et
l'Europe avaient un si grand besoin. J'ai consigné dans mes
_Mémoires_ la part principale que je pris à ce grand
événement et l'action assez hardie à laquelle je fus appelé
dans ces journées mémorables. Le rappel des princes de la
maison de Bourbon ne fut point une reconnaissance d'un droit
préexistant. S'ils l'interprétèrent ainsi, ce ne fut ni par
mon conseil ni avec mon assentiment; car voici la doctrine
que je me suis faite sur cette matière.
Les monarques ne sont monarques qu'en vertu d'actes qui les
constituent chefs des sociétés civiles. Ces actes, il est
vrai, sont irrévocables pour chaque monarque et sa postérité
tant que le monarque qui règne reste dans les limites de sa
compétence véritable; mais si le monarque qui règne se fait
ou tente de se faire plus que monarque, il perd tout droit à
un titre que ses propres actes ont rendu ou rendraient
mensonger. Telle étant ma doctrine, je n'ai jamais eu besoin
de la renier pour accepter, sous les divers gouvernements,
les fonctions que j'ai remplies.
Parvenu à ma quatre-vingt-deuxième année, rappelant à ma
pensée les actes si nombreux de ma vie politique, qui a été
longue, et les pesant au poids du sanctuaire, je trouve en
résultat:
Que de tous les gouvernements que j'ai servis, il n'y en a
aucun de qui j'aie reçu plus que je ne lui ai donné;
Que je n'en ai abandonné aucun avant qu'il se fût abandonné
lui-même;
Que je n'ai mis les intérêts d'aucun parti, ni les miens
propres, ni ceux des miens en balance avec les _vrais_
intérêts de la France, qui d'ailleurs ne sont, dans mon
opinion, jamais en opposition avec les _vrais_ intérêts de
l'Europe.
Ce jugement que je porte de moi-même sera confirmé, je
l'espère, par les hommes impartiaux; et dût cette justice
m'être refusée, quand je ne serai plus, sentir qu'elle m'est
due suffira pour assurer le calme de mes derniers jours.
Ma volonté est, je la consigne ici, donnant à cette
consignation la même force que si elle était dans mon
testament ma volonté est, dis-je, que les écrits que je
laisse pour paraître après moi ne soient publiés que lorsque
les trente années qui suivront le jour de mon décès seront
entièrement révolues, afin que toutes les personnes dont
j'ai dû parler, ayant cessé de vivre, aucune d'elles ne
puisse avoir à souffrir de ce que la vérité a dû me forcer
de dire à son désavantage, car je n'ai rien écrit avec
l'intention de nuire d'une manière quelconque à qui que ce
puisse être. Ainsi, même trente ans après moi, mes
_Mémoires_ ne devront-ils paraître que dans le cas où ceux
de mes héritiers à qui je les laisse, jugeront qu'ils
peuvent être publiés sans aucun inconvénient.
Je recommande aussi au dépositaire de mes papiers de ne
négliger aucune des précautions nécessaires, ou du moins
propres à prévenir, ou à rendre vaines, toutes entreprises
furtives dont ils pourraient être l'objet.
De plus, comme le temps où nous vivons est inondé de faux
Mémoires, fabriqués les uns par des hommes faméliques ou
cupides, les autres par des hommes pervers et lâches qui,
pour exercer, sans risques, des vengeances de partis, osent
flétrir, autant qu'il dépend d'eux, la mémoire de quelques
morts célèbres sous le nom desquels ils répandent les
mensonges les plus grossiers et les calomnies les plus
absurdes, je charge expressément les dépositaires de mes
manuscrits de désavouer publiquement, péremptoirement et
sans retard, comme d'avance je désavoue, tout écrit
quelconque qui viendrait à être publié sous mon nom avant
l'expiration des trente années spécifiées ci-dessus.
Quant aux débris d'une immense collection de papiers fort
peu curieux que j'ai eu la duperie d'acheter en Allemagne et
en Italie et dont j'ai inutilement tenté de me défaire en
les offrant à des amateurs ou à des archivistes qui
recueillent ce genre de vieilleries, je les donne en toute
propriété aux personnes à qui j'en ai prêté une partie,
comme à celles qui croyant prendre quelque chose m'en ont
beaucoup dérobé; elles peuvent en disposer comme elles le
voudront.
Valençay, 1er octobre 1836.
_Signé_: Le prince DE TALLEYRAND.
Cette pièce importante contient, comme on le voit, deux ordres de
considérations très distinctes:
C'est d'abord une profession de principe que M. de Talleyrand ne
soumet qu'au jugement de sa conscience et de la postérité, qui
n'appelle par conséquent aucun commentaire.
Viennent ensuite des prescriptions relatives à la garde et à la
publication de ses papiers.
C'est de celles-là seulement et de la suite qui a dû y être donnée,
que les éditeurs de ces _Mémoires_ doivent rendre compte au public.
Ces prescriptions ont été renouvelées et complétées dans un codicille
joint au testament et à l'acte de 1836, le 17 mars 1838, et ainsi
conçu:
Je soussigné déclare que madame la duchesse de Dino, en sa
qualité de ma légataire universelle, doit seule recueillir
tous mes papiers et écrits _sans exception_, pour en faire
l'usage que je lui ai prescrit et qu'elle connaît et ne
donner aucune publicité aux écrits que je laisserai que
lorsqu'au moins les trente années qui suivront mon décès
seront entièrement révolues; néanmoins M. de Bacourt,
ministre du roi à Bade, auquel je donne et lègue un diamant
de cinquante mille francs, que je le prie d'accepter comme
un gage de mon estime et de mon amitié pour lui, voudra bien
au défaut de madame la duchesse de Dino, et dans ce cas
seulement où elle viendrait à me prédécéder, se charger de
tous les papiers inédits que j'ai laissés, en Angleterre.
Madame la duchesse de Dino, appelée bientôt après à prendre le titre
et le nom de duchesse de Talleyrand et de Sagan, est décédée le 29
septembre 1862, six ans avant la date fixée par M. de Talleyrand pour
que la publication de ses papiers pût être permise à ses héritiers.
Madame la duchesse de Talleyrand n'en avait pas moins pris possession
complète de tous les papiers de son oncle, ainsi que le fait voir son
testament fait à Sagan le 19 septembre 1862 et qui porte dans son
paragraphe 17 la disposition suivante:
Les papiers de feu mon oncle, le prince de Talleyrand, qui
m'ont été remis conformément à son testament, se trouvent en
grande partie à la garde de M. Adolphe de Bacourt; une
partie d'entre eux pourvus des indications nécessaires, se
trouvent dans ma succession. J'ordonne par ces présentes que
cette dernière partie soit remise également bientôt après
mon décès à M. de Bacourt qui les recevra sous les mêmes
conditions fixées par feu mon oncle, sous lesquelles je les
ai reçus moi-même à cette époque.
M. de Bacourt, mort le 28 avril 1865, n'a pas survécu longtemps à
madame la duchesse de Talleyrand; mais du vivant même de la duchesse,
il avait été, comme on le vient de voir, associé par elle à la garde
et au travail de classement dont l'illustre homme d'État l'avait
chargée. Il avait reçu d'elle la commission de rassembler tous les
papiers qui lui étaient légués, tant ceux qui étaient restés en
Angleterre, que ceux qui pouvaient se trouver encore en France.
Resté seul en possession pendant trois ans de cet ensemble de
documents, M. de Bacourt s'est appliqué avec un soin infatigable à en
achever la revision, et à préparer la publication des _Mémoires_ qui
en formaient la partie principale. Dans cette vue, il avait rédigé de
nombreuses notes complémentaires ou explicatives, portant sur les
points les plus importants de la vie du prince et sur ceux de ses
actes qui avaient donné le plus fréquemment lieu à la controverse.
Enfin il n'avait rien négligé pour grossir le précieux dépôt qui lui
était confié, par l'acquisition de beaucoup de pièces inédites, soit
émanées de M. de Talleyrand lui-même, soit adressées à lui par divers
personnages, soit de nature à intéresser sa mémoire.
C'est assurément dans le dessein que cette tâche à laquelle il s'était
voué avec un dévouement religieux fût continuée après lui avec
l'esprit qu'il y avait porté lui-même, qu'il a cru devoir prendre dans
son testament un ensemble de dispositions dont le texte doit être
littéralement rapporté:
Par suite des dispositions prises dans les deux testaments
que je viens de citer (_ceux du prince et de la duchesse de
Talleyrand_), je me trouve dans la nécessité de pourvoir aux
conséquences qui pourraient résulter, si je mourais avant
d'avoir accompli le devoir qui m'est imposé à l'égard des
papiers laissés par M. le prince de Talleyrand, lesquels
sont tous en ma possession.
J'ai pensé que le meilleur moyen était de choisir, selon la
coutume adoptée en Angleterre, ce qu'on y nomme des
_Trustees_, ou personnes de confiance, qui, dans le cas de
ma mort, seront chargées: 1° de me remplacer comme gardiens
desdits papiers, et 2° de pourvoir au temps fixé par moi à
la publication de ceux de ces papiers qui sont destinés à
être publiés. Je désigne donc à cet effet M. Châtelain,
ancien notaire, demeurant à Paris, n° 17, rue
d'Anjou-Saint-Honoré, et M. Paul Andral, avocat à la cour
impériale de Paris, y demeurant, n° 101, rue Saint-Lazare,
qui tous les deux ont bien voulu accepter la mission que je
leur confie. J'entends et j'ordonne, qu'aussitôt après ma
mort, ces deux messieurs soient prévenus du lieu où ces
papiers sont déposés, et qu'ils y sont à leur disposition,
en leur facilitant les moyens d'en prendre possession avec
toutes les mesures de sûreté nécessaires...
J'impose comme condition expresse à MM. Châtelain et Andral
qu'aucune publication tirée de ces papiers ne pourra être
faite, en aucun cas, avant l'année mil huit cent
quatre-vingt-huit, ajoutant ainsi un terme de vingt années à
celui de trente ans fixé par M. le prince de Talleyrand.
M. de Bacourt, en ajoutant comme on vient de le voir, un nouveau délai
de vingt ans à celui de trente fixé par M. de Talleyrand, usait d'une
faculté réservée par le prince lui-même à ses héritiers. Ceux qui
recevaient à leur tour le legs de M. de Bacourt n'avaient aucun droit
de s'y soustraire.
Avant que ce délai fût expiré, l'un d'entre eux, M. Châtelain, avait
cessé de vivre, et dut être remplacé par son fils; et quand le terme
fixé est échu, son associé, M. Andral, était déjà atteint du mal qui
l'a enlevé l'année suivante à l'affection de ses amis.
Ce n'est donc qu'au commencement de l'année courante que j'ai été
informé de la marque de confiance que cet ami à jamais regrettable
m'avait donné, en me substituant à lui dans l'accomplissement de la
tâche que lui avaient imposée les dernières volontés de M. de Bacourt,
et que sa maladie l'avait empêché de remplir. Rien ne m'y avait
préparé, et aucune communication de sa part ne me l'avait laissé
pressentir. J'avais compris, et je partageais l'impatience
qu'éprouvait depuis longtemps le public de prendre connaissance d'une
oeuvre d'une haute valeur, objet d'une légitime curiosité. Mais quel
que fût notre désir, à M. Châtelain et à moi, de satisfaire ce voeu,
encore fallait-il prendre le temps nécessaire pour ne négliger aucun
des soins réclamés par une publication de cette importance.
On a pu remarquer avec quelle insistance tant madame la duchesse de
Talleyrand que M. de Bacourt se sont attachés, dans leur testament, à
constater qu'ils étaient en pleine possession de tous les papiers du
prince _sans exception_, et que rien n'avait pu ni leur être
soustrait, ni leur échapper. La crainte de voir pendant les longues
années de silence qui leur étaient imposées, le nom de M. de
Talleyrand placé en tête de Mémoires supposés et de documents
apocryphes ou dénaturés (procédé très souvent usité à l'égard des
hommes célèbres), s'était évidemment présentée à leur esprit. C'est
contre tout abus et toute falsification de ce genre qu'ils tenaient à
protester d'avance, fidèles en cela à la pensée qui avait dicté à M.
de Talleyrand lui-même la recommandation faite à ses héritiers dans
l'acte de 1836 de préserver sa mémoire de toute publication _furtive_.
Cette précaution, en soi très naturelle, était d'ailleurs
particulièrement justifiée par la connaissance d'un fait très grave,
dont les conséquences avaient, avant la mort même de M. de Talleyrand,
causé tant à lui qu'à sa famille une juste préoccupation.
Un secrétaire admis dans sa confidence pendant les années où, soit
comme ministre, soit comme ambassadeur, il avait été chargé des plus
graves intérêts de l'État, avait dû être éloigné après vingt ans de ce
service intime, pour des motifs assurément graves; et, bien qu'on
n'eût pas négligé la précaution d'exiger de lui la remise de toutes
les pièces qui pouvaient être entre ses mains, on ne tarda pas à
apprendre que non seulement cette restitution avait été loin d'être
complète, mais que le secrétaire éconduit se vantait lui-même d'avoir
conservé plus d'une pièce importante dont il menaçait de faire usage
sans la permission de son ancien protecteur et dans l'intention de lui
nuire.
Ce qui rendait la conduite de cet agent infidèle aussi dangereuse que
répréhensible, c'est que pendant ces années de commerce familier avec
M. de Talleyrand, il avait acquis l'art de contrefaire son écriture,
de manière à tromper ceux qui devaient le mieux la connaître, et on
sut bientôt qu'il mettait à profit ce triste talent pour faire
circuler, comme émanés de M. de Talleyrand, des écrits supposés ou
falsifiés, de nature à porter le trouble dans ses relations de famille
ou d'amitié, et à accréditer contre lui les plus fâcheuses
imputations.
Un hasard a permis à M. de Bacourt de se procurer les preuves
matérielles et irrécusables de cette fraude, et de les laisser dans un
dossier spécial de ses papiers, où elles se trouvent encore. En regard
de lettres originales de M. de Talleyrand, il a pu placer des
fac-similés, trouvés dans la succession du copiste, si semblables à
leurs modèles qu'on ne pourrait les en distinguer si des phrases
interpolées dans une intention évidemment malfaisante ne trahissaient
l'imposture.
On peut donc concevoir l'inquiétude que durent éprouver les exécuteurs
des dernières volontés de M. de Talleyrand, lorsque trois jours après
sa mort, le 20 mai 1838, le journal anglais le _Times_ publiait la
nouvelle suivante:
Quant aux Mémoires politiques de M. de Talleyrand, on sait
qu'ils ne doivent voir le jour que trente ans après sa mort,
mais son secrétaire, M. Perrey, s'étant emparé d'une grande
partie du manuscrit, on croit qu'à moins de grands
sacrifices pécuniaires, les intentions du défunt ne pourront
en grande partie se réaliser. Parmi les papiers dont on sait
que M. Perrey s'est emparé, il y a des portraits satiriques
de plus de cent de nos contemporains.
Ajoutons qu'au nombre de ces contemporains, le _Times_ faisait figurer
tous les amis personnels de M. de Talleyrand et de sa famille.
Il est vrai que huit jours plus tard, le 28 mai, M. Perrey lui-même
(c'était le _Times_ qui l'avait nommé), dans une lettre adressée à ce
journal, démentait cette allégation et se disait prêt à poursuivre
devant les tribunaux «quiconque s'autoriserait de son nom pour donner
quelque apparence d'authenticité à des écrits de M. de Talleyrand».
Mais quelle valeur avait ce démenti, qu'on ne pouvait se dispenser de
donner à moins de se déclarer coupable d'une improbité criminelle, et
quel fondement avait l'allégation du _Times_? M. Perrey avait-il
essayé sur quelques fragments détournés des _Mémoires_ ou sur quelques
notes préparées pour leur rédaction, ce procédé de reproduction
amplifiée et dénaturée dont on le savait coutumier? Si quelque essai
de ce genre avait été fait par lui, en avait-il fait disparaître la
trace, et ne risquait-on pas de le voir livré au public par quelque
intermédiaire à qui il en aurait fait cession à titre gratuit ou
onéreux?
Nulle précaution ne parut superflue à madame la duchesse de
Talleyrand et à M. de Bacourt contre une éventualité qui leur
paraissait à craindre; et pour aller au-devant de toute contestation
ou confusion possible, M. de Bacourt prit le parti de transcrire
lui-même de sa propre main le texte des _Mémoires_ tel qu'il le tenait
de M. de Talleyrand avec les notes et pièces qui devaient y être
jointes.
Cette copie se trouve mentionnée dans l'inventaire des papiers de M.
de Bacourt joint à son testament en ces termes:
Quatre volumes, reliés en peau, qui sont la seule copie
authentique et complète des _Mémoires_ du prince de
Talleyrand, faite par M. de Bacourt d'après les manuscrits,
les dictées et les copies dont M. de Talleyrand lui avait
indiqué l'emploi.
De plus, le premier de ces quatre volumes porte à la suite du dernier
feuillet l'attestation suivante:
Je soussignée, exécutrice testamentaire de feu mon oncle
Charles-Maurice prince de Talleyrand-Périgord, déclare et
certifie que le présent volume _in-folio_ contenant cinq
cent une pages manuscrites renferme la seule copie
originale, complète et fidèle des cinq premières parties de
ses _Mémoires_ et d'un morceau sur le duc de Choiseul
laissés par le prince de Talleyrand-Périgord.
Sagan, 20 mai 1858.
DOROTHÉE DE COURLANDE,
Duchesse de Talleyrand et de Sagan.
Une attestation, exactement pareille et portant la même signature,
termine le dernier feuillet du second volume.
A la fin du troisième, c'est M. de Bacourt survivant seul qui
s'exprime ainsi:
Je soussigné, exécuteur testamentaire de feu M. le prince
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord et de madame la
duchesse de Talleyrand et de Sagan, princesse de Courlande,
déclare et certifie que le présent volume _in-folio_ de cinq
cent six pages manuscrites renferme la seule copie originale
authentique et complète de la huitième, neuvième et dixième
partie des _Mémoires_ laissés par le prince Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord.
Bade, 20 janvier 1863.
AD. DE BACOURT.
Aucune attestation ne se trouve à la fin du quatrième volume, par la
raison que la dernière partie de ce volume devait être composée de
pièces jointes dont la transcription complète n'était pas achevée
quand M. de Bacourt a été surpris par la mort.
C'est sur ce texte préparé pour l'impression par les personnes mêmes
que M. de Talleyrand en avait chargées et d'après les instructions
qu'elles tenaient de lui, qu'est faite la publication présente. On ne
s'y est permis ni retranchement ni modification d'aucun genre.
Quelques-unes des notes seulement que M. de Bacourt avait préparées
ont été supprimées comme ayant perdu de leur intérêt. En revanche,
d'autres en grand nombre ont été ajoutées contenant soit des
renseignements biographiques sur les personnes dont le nom figure dans
les _Mémoires_, soit des éclaircissements sur des faits qui y sont
mentionnés, et dont le lecteur d'aujourd'hui pourrait n'avoir pas
gardé un souvenir assez précis.
Quant à l'écrit relatif au ministère du duc de Choiseul dont il est
fait mention dans l'attestation de madame la duchesse de Talleyrand,
M. de Bacourt avait cru devoir le faire figurer en tête de la première
partie des _Mémoires_, bien qu'il n'y soit pas naturellement compris,
et qu'il n'ait pas été composé à la même date. Il a paru plus
convenable de placer cet écrit détaché à la fin du dernier volume, où
pourront être mis également quelques autres écrits de M. de
Talleyrand, soit inédits, soit oubliés, et pouvant encore être lus
avec intérêt.
II
Les douze parties dont les _Mémoires_ se composent sont loin, comme on
le verra, de former un tout complet et suivi. On peut les diviser en
deux fractions très distinctes: La première s'étend depuis l'entrée de
M. de Talleyrand dans le monde jusqu'en 1815, à la fin du ministère
qu'il a occupé sous le règne de Louis XVIII. Des indices très clairs
ne laissent pas douter que cette portion des _Mémoires_ a été rédigée
pendant le cours de la Restauration. La seconde commence après la
révolution de 1830 avec l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, et
contient le récit de cette mission. Elle a dû être composée pendant la
retraite qui a suivi sa démission donnée en 1834.
Une interruption de quatorze années, ainsi que la brièveté avec
laquelle le récit passe sur certaines parties de l'existence politique
de M. de Talleyrand (entre autres son rôle à l'Assemblée
constituante), atteste assez qu'il n'avait nullement l'intention de
présenter dans ses _Mémoires_ un tableau complet de sa vie entière.
Lui-même nous avertit, dans une note mise en tête de la première
partie, que c'est par une expression impropre et faute d'en pouvoir
trouver une plus exacte, qu'il donne à ses souvenirs le nom de
_Mémoires_. Ce qu'on y trouve le moins en effet c'est ce qu'on cherche
le plus habituellement dans des mémoires: des révélations sur les
incidents peu connus de la vie de l'écrivain ou ses impressions
personnelles au sujet des événements dont il a été le témoin. A part
quelques pages consacrées à sa première enfance et à sa jeunesse, le
récit de M. de Talleyrand est plus que sobre sur sa vie privée, et
celle des personnes qu'il a connues y tient encore moins de place. Ses
jugements sur la société au milieu de laquelle il a vécu sont pleins
de finesse et de goût; mais le lecteur qui viendrait y chercher des
anecdotes, des indiscrétions, des confidences, et ne serait pas même
fâché d'y rencontrer au besoin un peu de scandale, serait complètement
déçu. Le ton habituellement grave de la narration ne se prêtait à rien
qui pût satisfaire une curiosité de cette nature.
M. de Talleyrand ne paraît pas non plus avoir eu le dessein de
répondre par voie d'explication ou d'apologie aux diverses
accusations dont il a été l'objet. Sauf la part que quelques écrivains
lui ont prêtée dans l'attentat qui a mis fin aux jours du duc
d'Enghien, et dont il se défend avec indignation dans une note
spéciale, sur tous les autres griefs il garde un silence qui ne paraît
pas seulement du dédain: c'est plutôt une sorte de parti pris de ne
pas occuper ses lecteurs à venir de ce qui ne touche que lui seul, et
de réserver toute leur attention pour les grands intérêts politiques
et nationaux dont il a tenu plusieurs fois le sort entre ses mains, et
dont la France et la postérité ont le droit de lui demander compte.
Si telle a été sa pensée (comme tout porte à le croire), s'il n'a
réellement songé à faire ni satire, ni plaidoyer, ni confession
d'aucune espèce, mais seulement à se rendre le témoignage que la
fortune de la France n'avait pas souffert d'avoir placé en lui sa
confiance, il ne pouvait trouver de meilleure manière pour écarter de
sa mémoire les accusations qui, ne l'ayant pas épargné pendant sa vie,
ne devaient assurément pas faire silence sur sa tombe. Il y a dans la
vie privée de M. de Talleyrand, des erreurs et des torts qu'on n'a pas
le droit de justifier, puisqu'il en est qui ont été de sa part, à sa
dernière heure, le sujet d'une rétractation solennelle. Son rôle dans
la politique intérieure pendant les diverses phases des révolutions
auxquelles il a été mêlé, donnera toujours lieu à des appréciations
différentes; et comme il n'a appartenu à aucun des partis qui
divisent encore la France, il n'en est aucun qui ne se croie le droit
de juger certains de ses actes avec sévérité. Mais quand il a eu, soit
comme ministre, soit comme ambassadeur, à défendre en face de
l'étranger (ennemi, rival ou allié) la cause de la grandeur et de
l'indépendance nationales, il serait difficile de contester et on ne
trouvera pas qu'il exagère l'importance des services qu'il a rendus.
Pour lui faire à cet égard justice tout entière, il ne faut pas
s'arrêter au récit qu'il fait de l'action qu'il a pu exercer comme
ministre, soit du directoire, soit du premier empire. Lui-même passe
assez rapidement sur ces premières phases de son existence
ministérielle, et quelle que soit la grandeur des événements qui se
succèdent dans cette période, s'il en trace souvent le tableau avec
l'art d'un historien consommé, c'est en témoin qu'il parle plutôt
qu'en acteur. Il tient à laisser entendre que, de quelque fonction
éminente qu'il fût alors revêtu, son pouvoir était nominal. Il n'était
que l'exécuteur de décisions qu'il avait le plus souvent combattues.
Ne pouvant ni se faire comprendre de l'incapacité des parvenus de la
Révolution, ni se faire écouter d'un maître impérieux qui ne prenait
conseil que de son génie ou de ses passions, toute son habileté
s'employait, après avoir donné des conseils qui n'étaient pas suivis,
à réparer des fautes qu'il n'aurait pas commises. C'est au congrès de
Vienne, après la Restauration, à l'ambassade de Londres, après 1830,
que pleinement investi de la confiance des souverains qu'il
représente, il se montre en pleine liberté d'agir.
Dans ces deux circonstances, les plus éclatantes de sa longue
carrière, et qui tiennent naturellement la plus grande place dans les
volumes qu'on va lire, Talleyrand fait jouer à la diplomatie un rôle
qui ne lui était peut-être jamais échu dans l'histoire, et fait
prendre à l'action personnelle d'un ambassadeur une importance à peu
près sans exemple. D'ordinaire, les diplomates les plus renommés ne
sont que les heureux interprètes d'une pensée qui n'est pas la leur,
et les habiles exécuteurs de desseins qui leur viennent de plus haut.
Qu'eût été le Père Joseph sans Richelieu? Leur crédit, d'ailleurs,
tient moins à leur mérite propre qu'à l'usage qu'ils savent faire de
la crainte ou de la confiance qu'inspirent les gouvernements qu'ils
représentent. Qu'auraient pu faire les grands négociateurs de la paix
de Westphalie ou des Pyrénées, sans les victoires de Condé et de
Turenne? Aucun appui de ce genre n'est venu en aide à Talleyrand dans
les deux occasions où tous les intérêts de notre patrie lui ont été
remis. Dans l'une comme dans l'autre, il a dû puiser toute sa force en
lui-même.
A Vienne, il paraît devant quatre puissances victorieuses, unies et
encore en armes; il parle au nom d'une royauté rétablie après
vingt-cinq ans de troubles, sur un sol tremblant, et encore couvert de
troupes étrangères, ne disposant elle-même que d'une armée décimée
qui n'est même pas fidèle. Avant que le congrès ait fait toute son
oeuvre, la triste aventure des Cent-jours le réduit au rôle presque
dérisoire d'ambassadeur d'un prince exilé. A Londres, il est l'organe
d'un pouvoir naissant, sorti d'une révolution, tenu par là même en
méfiance par toutes les monarchies d'Europe, et menacé à tout moment
(on le croit du moins) d'être répudié et renversé par la force
populaire qui l'a créé. Il y a des jours où la voix de l'ambassadeur
apportant des assurances pacifiques dans les conférences est couverte
par les échos venus de Paris, qui retentissent des clameurs
belliqueuses de la multitude et des grondements de l'émeute.
On ne peut contester cependant (et s'il existait quelque doute à cet
égard, la lecture des _Mémoires_ suffirait à le dissiper) que M. de
Talleyrand n'a pas cessé un seul jour, pas plus à Vienne qu'à Londres,
d'être l'âme des congrès et des conférences et le véritable
inspirateur des résolutions de l'Europe assemblée, dont en fin de
compte, et étant données les difficultés des circonstances, la France
n'a pas eu à souffrir. Il est plus facile de constater que de définir
l'art souverain qui lui permit de suppléer par les ressources propres
de son habileté et de son intelligence, au soutien qui, à tout moment,
lui faisait défaut du dehors. Dans la vie publique comme dans les
rapports privés, l'ascendant qu'un homme sait prendre sur ceux qui
l'approchent et traitent avec lui, tient à un don naturel dont aucun
genre de supériorité ne rendra jamais suffisamment compte. Les succès
inattendus qu'il obtint s'expliquent pourtant en grande partie (_les
Mémoires_ nous le font connaître) par la rare justesse de coup d'oeil
qui lui faisait apercevoir du premier coup, et avant toute épreuve,
les ressources qu'on pouvait encore tirer d'une situation que tout
autre aurait trouvé désespérée.
Ainsi en 1814, entré dans le sénat européen, dénué de tout moyen de se
faire craindre, il sait discerner tout de suite que, même au lendemain
d'une victoire, la force matérielle n'est pas tout, et que le cours
des événements qui paraissent lui être le plus défavorables a pourtant
mis à son service une force morale dont le ressort, habilement ménagé,
peut lui tenir lieu des armes d'une autre nature qui lui manquent.
Cette puissance morale, supérieure même à celle que les cours alliées
contre nous doivent au nombre de leurs soldats, il va tout droit la
chercher, et il la trouve dans le principe hautement proclamé de la
légitimité monarchique. On lira le texte des instructions qu'il
apporte au congrès, et qu'il s'est données à lui-même, puisqu'il est à
la fois ministre et ambassadeur; c'est un plan général de restauration
du principe de la légitimité sur toute la surface de l'Europe; et par
suite, la restitution à tous les souverains dépossédés de tous les
domaines de leurs aïeux. Le projet est développé systématiquement,
article par article, et État par État, sans réserve, sans restriction,
sans embarras; je dirais volontiers, sans respect humain, sans que
Talleyrand paraisse se douter un moment que cette foi monarchique,
érigée à la hauteur d'un dogme, pourra causer quelque surprise dans la
bouche d'un ancien ministre de la république et de l'empire.
A ceux qui lui auraient exprimé cet étonnement, je gage qu'il était
prêt à répondre avec son sang-froid habituel que cette contradiction
de sa part était un hommage de plus rendu par l'expérience à la
nécessité. Mais la vérité est qu'après vingt ans de luttes qui, en
baignant de sang le sol de l'Europe, avaient mutilé, lacéré, remanié
tous les territoires en mille sens différents, une extrême lassitude,
un profond dégoût de l'effet des conquêtes et des révolutions
s'étaient emparés de l'esprit public. La succession rapide des
républiques improvisées par le directoire, et des royautés créées par
une fantaisie impériale, le passage de ces fantômes éclos un jour et
évanouis le lendemain, avaient fatigué autant qu'ébloui les regards
des populations. Peuples et princes demandaient grâce, aussi las,
ceux-ci, de passer de mains en mains et d'un maître à un autre, que
ceux-là d'être tour à tour couronnés et détrônés, suivant la fortune
du jour. On réclamait de toutes parts un principe quelconque de droit
public qui, en réglant la transmission régulière du pouvoir, raffermît
les bases de tous les États ébranlés par tant de secousses. Ce fut le
mérite de Talleyrand de comprendre le caractère impérieux de ce
sentiment général et le moyen d'influence que le représentant de
Louis XVIII en pouvait tirer. La royauté française rétablie dans ses
anciennes limites, dépouillée seulement des annexes qui n'étaient dues
qu'à des succès passagers, semblait la première et la plus noble
application d'un principe réparateur. En faisant de Louis XVIII
l'interprète du voeu commun et une protestation vivante contre la
brutalité d'un régime d'usurpation et de violence, il lui assignait
parmi ses confrères en royauté une place à la fois originale et
dominante. Restauré par des faits de guerre auquel il n'avait pas
concouru, le roi de France n'était que l'obligé et le protégé de ceux
qui lui avaient ouvert les portes de sa patrie. Rétabli en vertu d'un
droit qui ne dépendait pas de la force, il redevenait leur égal, et vu
l'antiquité de sa race, en certaine mesure même, leur supérieur. Ce
que la crainte de ses armes ne pouvait imposer, le respect d'un
principe pouvait l'obtenir, et en contenant l'ambition des vainqueurs
de Napoléon les empêcher d'imiter son exemple et de s'approprier,
comme lui, au gré de leurs convenances et de leurs convoitises, les
territoires occupés par leurs armées.
On a dit, je le sais, que c'était là un ordre de considérations
empreint d'une loyauté chevaleresque dont l'expression un peu exaltée
ne pouvait pas de la part de Talleyrand être bien sincère ni même tout
à fait sérieuse. On a fait entendre, qu'au lieu de poursuivre ainsi de
Dresde à Naples et par toute l'Europe la restauration des pouvoirs
légitimes, il aurait obtenu avec moins de peine, de plus solides et de
plus substantiels avantages. En laissant, par exemple, la Prusse et la
Russie s'étendre à leur aise dans le nord, aux dépens de leur
voisinage, on aurait pu, pense-t-on, éloigner la frontière allemande
de la nôtre, prévenir ainsi les conflits de l'avenir, et nous faire
une meilleure, part dans le nouvel équilibre de l'Europe. Ce jugement,
qui prétend être essentiellement utilitaire et pratique, m'a toujours
paru reposer sur une appréciation des faits étroite et superficielle.
Je doute qu'on puisse le maintenir en face du spectacle que nous
présente le récit de l'entrée de M. de Talleyrand dans le congrès de
Vienne. Rien de plus dramatique que ce premier entretien, où les
puissances encore coalisées lui déclarent avec une froideur arrogante
leur dessein de se maintenir, même après la paix conclue, dans une
intimité étroite et impénétrable, entendant former une petite
assemblée dans la grande, où le sort de l'Europe eût été décidé dans
des délibérations à huis clos, que la France n'aurait eu qu'à
enregistrer. C'était la prétention avouée de tenir la France en
quarantaine, comme n'étant pas suffisamment purgée du venin
révolutionnaire. Quand Talleyrand n'aurait fait autre chose que rompre
ce cordon sanitaire, en se montrant animé d'un sentiment monarchique
plus puritain que ceux qui le tenaient en suspicion; quand cette
manoeuvre inattendue n'aurait eu d'autre résultat que de faire dire à
l'un des interlocuteurs, avec une surprise qui cachait mal sa
déception: «En vérité, Talleyrand nous parle comme un ministre de
Louis XIV!» ceux qui ont le souci, même dans le passé, de la dignité
nationale devraient encore lui en savoir gré. Mais il s'agissait au
fond de toute autre chose que de dignité et même d'honneur. C'était
(l'événement allait trop tôt le prouver) l'existence même de la France
et le maintien de son unité qui étaient toujours en jeu. Car à quel
autre titre, après tout, que celui de son droit héréditaire, Louis
XVIII avait-il obtenu la restitution complète du territoire possédé
par ses pères? Laisser violer ailleurs, sans protestation, aux dépens
du faible, le principe d'hérédité, après en avoir bénéficié soi-même,
c'eût été une inconséquence, et même une sorte d'ingratitude morale
qu'on n'aurait pas portée loin, et dont on n'aurait pas tardé à se
repentir. Dix mois seulement n'étaient pas écoulés, et la France ayant
couru au-devant de nouveaux désastres, son sort était remis en
question, devant ses vainqueurs, dans des jours d'une inexprimable
angoisse. Une carte était déjà dressée, qui lui enlevait quelques-unes
de ses plus chères provinces. Louis XVIII dut encore une fois réclamer
l'inviolabilité de son héritage. Mais comment aurait-il pu élever la
voix et se faire écouter, s'il eût connivé lui-même par la
complaisance de son ambassadeur à Vienne à d'autres spoliations tout
aussi peu justifiables que celles dont il était menacé? Supposez, par
exemple, que dans une pensée intéressée, Talleyrand, au lieu de
défendre le patrimoine de notre vieux et fidèle ami, le roi de Saxe,
l'eût livré en pâture à l'ambition de la Prusse qui le convoitait, qui
aurait pu empêcher, après Waterloo, ces mêmes appétits dont l'âpreté
insatiable n'était déjà que trop connue, de s'étendre au delà du Rhin
jusqu'à la Meuse et aux Vosges? En réalité, la situation de défenseur
de la légitimité prise par Talleyrand ne fut jamais mieux justifiée
que le jour où l'ombre de puissance matérielle du souverain qu'il
représentait s'étant évanouie, il ne resta plus que cette puissance du
droit, en apparence idéale, mais dont l'esprit le moins chimérique qui
fût jamais, avait bien apprécié ce jour-là la valeur réelle.
Quinze ans se passent, quinze ans d'interruption dans la vie active de
Talleyrand, quinze ans de silence dans les _Mémoires_. Puis, on le
voit reparaître, venant à Londres demander accès dans les conseils de
l'Europe pour un pouvoir nouveau créé à la suite d'une révolution dont
le premier acte a été d'interrompre le cours régulier de la succession
royale. La transition est soudaine et surprend, il faut en convenir. A
la réflexion, cependant, on s'aperçoit que malgré la différence et
même souvent la contradiction des paroles, l'homme n'a pas changé, que
le but qu'il poursuit est le même, et qu'il y déploie le même art et
des procédés d'esprit, dont l'application seule diffère. A Vienne, il
s'agissait de dissoudre une coalition qui, en se maintenant en pleine
paix, nous condamnait à jamais par l'isolement à l'impuissance. A
Londres, il faut empêcher la même coalition de se reformer pour une
guerre nouvelle: le danger n'est pas moins pressant, et tout porte à
croire qu'il sera plus difficile encore à conjurer: car rien n'est
changé depuis 1815 dans l'état extérieur de l'Europe; les mêmes
sentiments semblent inspirer les mêmes cabinets, présidés par les
mêmes hommes; les mêmes généraux sont prêts à prendre le commandement
des mêmes armées, et l'éclat d'une révolution en France a dû réveiller
les hostilités à peine assoupies. C'est par le plus singulier des
hasards, le vainqueur de Waterloo même qui préside le conseil des
ministres d'Angleterre. Il semble qu'il n'ait qu'un mot à dire, et un
ordre à donner, pour remettre en mouvement toutes les masses qu'il a
conduites à la victoire.
Mais non, pendant ces quinze ans, «_ce grand espace de toute vie
mortelle,_» comme dit Tacite, le temps a fait son oeuvre, et sous
l'immobilité de la surface, un sourd changement s'est opéré dans le
fond de l'esprit public, nulle part plus profondément que sur cette
terre britannique où M. de Talleyrand, réfugié et proscrit, a déjà
passé une partie de sa jeunesse. La vieille Angleterre qu'il a connue
alors, l'Angleterre des Pitt et des Castlereagh, l'Angleterre qui a
été l'âme de la coalition européenne, qui l'a animée pendant un quart
de siècle du souffle de sa haine et payée de ses deniers; celle dont
les anathèmes de Burke avaient soulevé l'orgueil aristocratique et les
instincts moraux contre les excès révolutionnaires, cette
Angleterre-là n'est déjà plus reconnaissable. Un vent de réforme
démocratique a traversé la Manche et pénétré même sous les voûtes
gothiques du parlement de Westminster, et quand le mouvement de
juillet 1830 éclate à Paris, aucune voix ne s'élève pour maudire la
révolution nouvelle. Au contraire, l'Angleterre se souvient avec
complaisance qu'elle a fait elle-même sa révolution, et fait passer la
couronne d'une branche à une autre de la dynastie régnante. La
nouvelle monarchie française est créée d'après l'exemple de la
monarchie anglaise de 1688, et promet d'y rester fidèle: cette
ressemblance plaît à l'orgueil britannique, flatté qu'on vienne lui
emprunter des modèles.
M. de Talleyrand n'a pas mis le pied sur le sol anglais, qu'il est
déjà averti de ce revirement par tous les courants de l'atmosphère qui
l'environne, et il devine à l'instant les nouveaux moyens d'action
qu'une nouvelle situation lui réserve. Son plan est fait: à la
coalition des monarchies du continent que toute révolution effraye, il
opposera l'alliance de deux monarchies libérales, fondées l'une et
l'autre sur un choix national, et dans le discours qu'il adresse au
roi d'Angleterre, la première fois qu'il est reçu en audience
solennelle, il ne craint pas d'offrir à l'héritier de la maison de
Brunswick l'amitié du roi des Français au nom d'une communauté de
principes et d'une fraternité d'origine.
A partir de ce moment, sa marche est assurée; l'avènement d'un
ministère anglais pris dans le parti libéral, dont il a pressenti la
venue, ne fera qu'aplanir devant lui les obstacles. Il a pris en main
le levier qu'il peut faire mouvoir. La coalition menaçante est tuée
dans son germe, dès que l'Angleterre s'en retire. L'alliance anglaise
devient même le pivot de la longue négociation qui aboutira à
substituer sur notre frontière une neutralité amicale à un voisinage
d'une hostilité incommode, en consacrant à Bruxelles une royauté de
plus, issue comme celle de France d'un choix populaire.
Nous voilà loin de Vienne, il faut le reconnaître, et du principe
absolu de la légitimité. Il va de soi qu'il ne peut plus être invoqué
au moins avec la même autorité. C'est le respect du voeu national qui
l'a remplacé. A coup sûr, il y aurait plus d'une objection à faire à
cette liberté d'esprit qui permettait de considérer les principes
politiques, non comme des vérités absolues, mais comme des instruments
d'une utilité pratique dont la valeur dépend de la convenance de leur
application. N'est-ce pas là, pourtant, l'effet à peu près inévitable
de la fréquence des révolutions? Talleyrand, assurément, n'est pas le
seul de cette génération de 1789 entrée dans la vie avec de nobles
illusions, chez qui une série d'essais impuissants, suivis d'autant de
déceptions, ait engendré le dédain de la théorie et un fond de
scepticisme politique. Cette réserve faite, dont je suis loin
d'atténuer la gravité, il est difficile de n'être pas sensible à la
souplesse, à la riche fécondité de cet esprit qui, des épreuves les
plus dissemblables et des points de départ même les plus opposés, sait
tirer au service d'une même cause une variété inépuisable de
ressources et d'arguments; et il n'est que juste de reconnaître, sous
la flexibilité de la forme, la persévérance d'une vue patriotique
toujours attachée à la France, et n'oubliant jamais que, quel que soit
son état intérieur, qu'elle soit en travail de restauration ou en
cours de révolution, c'est toujours la France, et elle doit être
servie avec un souci égal de sa sécurité présente et de sa grandeur à
venir.
Quelque chose enfin manquerait à la justice complète, si à côté de la
part personnelle dont l'honneur revient à Talleyrand dans l'heureux
succès des négociations qu'il a conduites, on n'en attribuait une
grande aussi, et presque égale, au concours ferme et intelligent des
deux souverains qu'il a servis. Les _Mémoires_ ont le mérite de
reconnaître ce partage et de faire à l'un comme à l'autre de ces deux
héritiers de la maison de France la place élevée qui leur est due. On
ne relira pas sans émotion les lettres de Louis XVIII déjà publiées,
et qui ont fait admirer une noblesse de langage égale à l'élévation
des sentiments, et le véritable accent de la fierté royale. Quelques
pièces inédites ne feront que confirmer et accroître cette
impression[1]. Dans la négociation relative à la création du royaume
de Belgique, la correspondance de Louis-Philippe présente un caractère
différent, mais qui ne lui fait pas moins d'honneur. Ce sont les
conseils d'une expérience consommée, une vigilance inquiète qui
s'attache aux moindres détails, la préférence toujours donnée à tout
intérêt public sur les considérations de dynastie et de famille,
enfin, aux heures critiques, une résolution virile et sensée. Tous
deux, en un mot, ont été les gardiens fidèles de la puissante unité
française, créée par leurs aïeux, et qu'ils ont eu le bonheur de
léguer intacte aux successeurs dont les fautes et les folies l'ont
compromise. Si la mutilation douloureuse que cette unité a subie était
irréparable, l'histoire dirait qu'elle a péri le jour où est descendue
du trône la race qui l'avait fondée.
DUC DE BROGLIE.
* * * * *
[1] On trouvera en particulier dans le troisième volume des
_Mémoires_ une lettre du roi Louis XVIII qui présente un si
haut intérêt que je crois devoir la faire connaître ici par
avance. Elle est adressée à M. de Talleyrand en 1815, au
moment de la seconde occupation de Paris par les alliés, sur
la nouvelle que les Prussiens se proposaient de détruire le
pont d'Iéna dont le nom leur rappelait un souvenir pénible.
En voici les termes exacts: