La semaine se passa, Françoise s'entêtait à ne pas rentrer chez sa soeur,
et il y eut scène abominable, sur la route: Buteau, qui la traînait par les
cheveux, dut la lâcher, cruellement mordu au pouce; si bien que Macqueron
prit peur et qu'il mit lui-même la jeune fille à la porte, en lui déclarant
que, comme représentant de l'autorité, il ne pouvait l'encourager davantage
dans sa révolte.
Mais justement la Grande passait, et elle emmena Françoise. Agée de
quatre-vingt-huit ans, elle ne se préoccupait de sa mort que pour laisser à
ses héritiers, avec sa fortune, le tracas de procès sans fin: une
complication de testament extraordinaire, embrouillée par plaisir, où sous
le prétexte de ne faire du tort à personne, elle les forçait de se dévorer
tous; une idée à elle, puisqu'elle ne pouvait emporter ses biens, de s'en
aller au moins avec la consolation qu'ils empoisonneraient les autres. Et
elle n'avait de la sorte pas de plus gros amusement que de voir la famille
se manger. Aussi s'empressa-t-elle d'installer sa nièce dans sa maison,
combattue un instant par sa ladrerie, décidée tout de suite à la pensée
d'en tirer beaucoup de travail contre peu de pain. En effet, dès le soir,
elle lui fit laver l'escalier et la cuisine. Puis, lorsque Buteau se
présenta, elle le reçut debout, de son bec mauvais de vieil oiseau de
proie; et lui, qui parlait de tout casser chez Macqueron, il trembla, il
bégaya, paralysé par l'espoir de l'héritage, n'osant entrer en lutte avec
la terrible Grande.
--J'ai besoin de Françoise, je la garde, puisqu'elle ne se plaît pas chez
vous.... Du reste, la voici majeure, vous avez des comptes à lui rendre.
Faudra en causer.
Buteau partit, furieux, épouvanté des embêtements qu'il sentait venir.
Huit jours après, en effet, vers le milieu d'août, Françoise eut vingt et
un ans. Elle était sa maîtresse, à cette heure. Mais elle n'avait guère
fait que changer de misère, car elle aussi tremblait devant sa tante, et
elle se tuait de travail, dans cette maison froide d'avare, où tout devait
reluire naturellement, sans qu'on dépensât ni savon ni brosse: de l'eau
pure et des bras, ça suffisait. Un jour, pour s'être oubliée jusqu'à donner
du grain aux poules, elle faillit avoir la tête fendue d'un coup de canne.
On racontait que, soucieuse d'épargner les chevaux, la Grande attelait son
petit-fils Hilarion à la charrue; et, si l'on inventait ça, la vérité était
qu'elle le traitait en vraie bête, tapant sur lui, le massacrant d'ouvrage,
abusant de sa force de brute, à le laisser sur le flanc, mort de fatigue,
si mal nourri d'ailleurs, de croûtes et d'égouttures comme le cochon, qu'il
crevait continuellement de faim, dans son aplatissement de terreur. Lorsque
Françoise comprit qu'elle complétait la paire, à l'attelage, elle n'eut
plus qu'une envie, quitter la maison. Et ce fut alors que, brusquement, la
volonté lui vint de se marier.
Elle, simplement, désirait en finir. Plutôt que de se remettre avec Lise,
elle se serait fait tuer, raidie dans une de ces idées de justice, qui,
enfant, la ravageaient déjà. Sa cause était la seule juste, elle se
méprisait d'avoir patienté si longtemps; et elle restait muette sur Buteau,
elle ne parlait durement que de sa soeur, sans laquelle on aurait pu
continuer à loger ensemble. Aujourd'hui que c'était cassé, bien cassé, elle
vivait dans l'unique pensée de se faire rendre son bien, sa part
d'héritage. Ça la tracassait du matin au soir, elle s'emportait parce qu'il
fallait des formalités, à n'en point sortir. Comment? ceci est à moi, ceci
est à toi, et l'on n'en finissait pas en trois minutes! C'était donc qu'on
s'entendait pour la voler? Elle soupçonnait toute la famille, elle en
arrivait à se dire que, seul, un homme, un mari, la tirerait de là. Sans
doute, Jean n'avait pas grand comme la main de terre, et il était son aîné
de quinze ans. Mais aucun autre garçon ne la demandait, pas un peut-être ne
se serait risqué, à cause des histoires chez Buteau, que personne ne
voulait avoir contre soi, tant on le craignait à Rognes. Puis, quoi? elle
était allée une fois avec Jean; ça ne faisait trop rien, puisqu'il n'y
avait pas eu de suite; seulement, il était bien doux, bien honnête. Autant
celui-là, du moment qu'elle n'en aimait pas d'autre et qu'elle en prenait
un, n'importe lequel, pour qu'il la défendît et pour que Buteau enrageât.
Elle aussi aurait un homme à elle.
Jean, lui, avait gardé une grande amitié au coeur. Son envie de l'avoir
s'était calmée, et beaucoup, à la désirer si longtemps. Il ne revenait pas
moins à elle très gentiment, se regardant comme son homme, puisque des
promesses étaient échangées. Il avait patienté jusqu'à sa majorité, sans la
contrarier dans son idée d'attendre, l'empêchant au contraire de mettre les
choses contre elle, chez sa soeur. Maintenant, elle pouvait donner plus de
raisons qu'il n'en fallait pour avoir les braves gens de son côté. Aussi,
tout en blâmant la façon brutale dont elle était partie, lui répétait-il
qu'elle tenait le bon bout. Enfin, quand elle voudrait causer du reste, il
était prêt.
Le mariage fut arrêté ainsi, un soir qu'il était venu la retrouver,
derrière l'étable de la Grande. Une vieille barrière pourrie s'ouvrait là,
sur une impasse, et tous deux restèrent accotés, lui dehors, elle dedans,
avec le ruisseau de purin qui leur coulait entre les jambes.
--Tu sais, Caporal, dit-elle la première, en le regardant dans les yeux, si
ça te va encore, ça me va, à cette heure.
Il la regardait fixement, lui aussi, il répondit d'une voix lente:
--Je ne t'en reparlais plus, parce que j'aurais eu l'air d'en vouloir à ton
bien.... Mais tu as tout de même raison, c'est le moment.
Un silence régna. Il avait posé la main sur celle de la jeune fille,
qu'elle appuyait à la barrière. Ensuite, il reprit:
--Et il ne faut pas que l'idée de la Cognette te tourmente, à cause des
histoires qui ont couru.... Voici bien trois ans que je ne lui ai plus
seulement touché la peau.
--Alors, c'est comme moi, déclara-t-elle, je ne veux point que l'idée de
Buteau te taquine.... Le cochon gueule partout qu'il m'a eue. Peut-être
bien que tu le crois?
--Tout le monde le croit dans le pays, murmura-t-il, pour éluder la
question.
Puis, comme elle le regardait toujours:
--Oui, je l'ai cru.... Et, vrai! je comprenais ça; car je connais le
bougre, tu ne pouvais pas faire autrement que d'y passer.
--Oh! il a essayé, il m'a assez pétri le corps! Mais, si je te jure que
jamais il n'est allé au bout, me croiras-tu?
--Je te crois.
Pour lui marquer son plaisir, il acheva de lui prendre la main, la garda
serrée dans la sienne, le bras accoudé sur la barrière. S'étant aperçu que
l'écoulement de l'étable mouillait ses souliers, il avait écarté les
jambes.
--Tu semblais rester chez lui de si bon coeur, ça aurait pu t'amuser qu'il
t'empoignât....
Elle eut un malaise, son regard si droit et si franc s'était baissé.
--D'autant plus que tu ne voulais pas davantage avec moi, tu te rappelles?
N'importe, cet enfant que j'enrageais de ne pas t'avoir fait, vaut mieux
aujourd'hui qu'il reste à faire. C'est tout de même plus propre.
Il s'interrompit, il lui fit remarquer qu'elle était dans le ruisseau.
--Prends garde, tu te trempes.
Elle écarta ses pieds à son tour, elle conclut:
--Alors, nous sommes d'accord.
--Nous sommes d'accord, fixe la date qu'il te plaira.
Et ils ne s'embrassèrent même point, ils se secouèrent la main, en bons
amis, par-dessus la barrière. Puis, chacun d'eux s'en alla de son côté.
Le soir, lorsque Françoise dit sa volonté d'épouser Jean, en expliquant
qu'il lui fallait un homme pour la faire rentrer dans son bien, la Grande
ne répondit rien d'abord. Elle était restée droite, avec ses yeux ronds;
elle calculait la perte, le gain, le plaisir qu'elle y aurait; et, le
lendemain seulement, elle approuva le mariage. Toute la nuit, sur sa
paillasse, elle avait roulé l'affaire, car elle ne dormait presque plus,
elle demeurait les paupières ouvertes jusqu'au jour, à imaginer des choses
désagréables contre la famille. Ce mariage lui était apparu gros de telles
conséquences pour tout le monde, qu'elle en avait brûlé d'une vraie fièvre
de jeunesse. Déjà, elle prévoyait les moindres ennuis, elle les
compliquait, les rendait mortels. Si bien qu'elle déclara à sa nièce
vouloir se charger de tout, par amitié. Elle lui dit ce mot, accentué d'un
terrible brandissement de canne: puisqu'on l'abandonnait, elle lui
servirait de mère; et on allait voir ça!
En premier lieu, la Grande fit comparaître devant elle son frère Fouan,
pour causer de ses comptes de tutelle. Mais le vieux ne put donner une
seule explication. Si on l'avait nommé tuteur, ce n'était pas de sa faute;
et, au demeurant, puisque M. Baillehache avait tout fait, fallait
s'adresser à M. Baillehache. Du reste, dès qu'il s'aperçut qu'on
travaillait contre les Buteau, il exagéra son ahurissement. L'âge et la
conscience de sa faiblesse le laissaient éperdu, lâche, à la merci de tous.
Pourquoi donc se serait-il fâché avec les Buteau? Deux fois déjà, il avait
failli retourner chez eux, après des nuits de frissons, tremblant d'avoir
vu Jésus-Christ et la Trouille rôder dans sa chambre, enfoncer leurs bras
nus jusque sous le traversin, pour lui voler les papiers. Bien sûr qu'on
finirait par l'assassiner au Château, s'il ne filait pas, un soir. La
Grande, ne pouvant rien tirer de lui, le renvoya épouvanté, en criant qu'il
irait en justice, si l'on avait touché à la part de la petite. Delhomme,
qu'elle effraya ensuite, comme membre du conseil de famille, rentra chez
lui malade, au point que Fanny accourut derrière son dos dire qu'ils
préféraient y être de leur poche, plutôt que d'avoir des procès. Ça
marchait, ça commençait à être amusant.
La question était de savoir s'il fallait d'abord entamer l'affaire du
partage des biens ou procéder tout de suite au mariage. La Grande y songea
deux nuits, puis se prononça pour le mariage immédiat: Françoise marié à
Jean, réclamant sa part, assistée de son mari, ça augmenterait l'embêtement
des Buteau. Alors, elle bouscula les choses, retrouva des jambes de jeune
garce, s'occupa des papiers de sa nièce, se fit remettre ceux de Jean,
régla tout à la mairie et à l'église, poussa la passion jusqu'à prêter
l'argent nécessaire, contre un papier signé des deux, et où la somme fut
doublée, pour les intérêts. Ce qui lui arrachait le coeur, c'étaient les
verres de vin forcément offerts, au milieu des apprêts; mais elle avait son
vinaigre tourné, son chasse-cousin, si imbuvable, qu'on se montrait d'une
grande discrétion. Elle décida qu'il n'y aurait point de repas, à cause des
ennuis de famille: la messe et un coup de chasse-cousin, simplement, pour
trinquer au bonheur du ménage. Les Charles, invités, s'excusèrent,
prétextant les soucis que leur causait leur gendre Vaucogne. Fouan,
inquiet, se coucha, fit dire qu'il était malade. Et, des parents, il ne
vint que Delhomme, qui voulut bien être l'un des témoins de Françoise, afin
de marquer l'estime où il tenait Jean, un bon sujet. De son côté, celui-ci
n'amena que ses témoins, son maître Hourdequin et un des serviteurs de la
ferme. Rognes était en l'air, ce mariage si rondement mené, gros de tant de
batailles, fut guetté de chaque porte. A la mairie, Macqueron, devant
l'ancien maire, exagéra les formalités, tout gonflé de son importance. A
l'église, il y eut un incident pénible, l'abbé Madeline s'évanouit, en
disant sa messe. Il n'allait pas bien, il regrettait ses montagnes, depuis
qu'il vivait dans la plate Beauce, navré de l'indifférence religieuse de
ses nouveaux paroissiens, si bouleversé des commérages et des disputes
continuelles des femmes, qu'il n'osait même plus les menacer de l'enfer.
Elles l'avaient senti faible, elles en abusaient jusqu'à le tyranniser dans
les choses du culte. Pourtant Coelina, Flore, toutes, montrèrent un grand
apitoiement de ce qu'il était tombé le nez sur l'autel, et elles
déclarèrent que c'était un signe de mort prochaine pour les mariés.
On avait décidé que Françoise continuerait à loger chez la Grande, tant que
le partage ne serait pas fait, car elle avait arrêté, dans sa volonté de
fille têtue, qu'elle aurait la maison. A quoi bon louer ailleurs, pour
quinze jours? Jean, qui devait rester charretier à la ferme, en attendant,
viendrait simplement la retrouver, chaque soir. Leur nuit de noce fut toute
bête et triste, bien qu'ils ne fussent pas fâchés d'être enfin ensemble.
Comme il la prenait, elle se mit à pleurer si fort qu'elle en suffoquait;
et pourtant il ne lui avait pas fait de mal, il y était allé, au contraire,
très gentiment. Le pire était qu'au milieu de ses sanglots elle lui
répondait qu'elle n'avait rien contre lui, qu'elle pleurait sans pouvoir
s'arrêter, en ne sachant même pas pourquoi. Naturellement, une pareille
histoire n'était guère de nature à échauffer un homme. Il eut beau ensuite
la reprendre, la garder dans ses bras, ils n'y éprouvèrent point de
plaisir, moins encore que dans la meule, la première fois. Ces choses-là,
comme il l'expliqua, quand ça ne se faisait pas tout de suite, ça perdait
de son goût. D'ailleurs, malgré ce malaise, cette sorte de gêne qui leur
avait barbouillé le coeur à l'un et à l'autre, ils étaient très d'accord,
ils achevèrent la nuit ne pouvant dormir, à décider de quelle façon
marcheraient les choses, lorsqu'ils auraient la maison et la terre.
Dès le lendemain, Françoise exigea le partage. Mais la Grande n'était plus
si pressée: d'abord, elle voulait faire traîner le plaisir, en tirant le
sang de la famille à coups d'épingle; ensuite, elle avait su trop bien
profiter de la petite et de son mari, qui, chaque soir, payait de deux
heures de travail son loyer de la chambre, pour être impatiente de les voir
la quitter et s'installer chez eux. Cependant, il lui fallut aller demander
aux Buteau comment ils entendaient le partage. Elle-même, au nom de
Françoise, exigeait la maison, la moitié de la pièce de labour, la moitié
du pré, et abandonnait la moitié de la vigne, un arpent, qu'elle estimait
valoir la maison, à peu près. C'était juste et raisonnable, en somme, car
ce règlement à l'amiable aurait évité de mettre dans l'affaire la justice,
qui en garde toujours trop gras aux mains. Buteau, que l'entrée de la
Grande avait révolutionné, forcé qu'il était de la respecter, celle-là, à
cause de ses sous, ne put en entendre davantage. Il sortit violemment, de
crainte d'oublier son intérêt jusqu'à taper dessus. Et Lise, restée seule,
le sang aux oreilles, bégaya de colère.
--La maison, elle veut la maison, cette dévergondée, cette rien du tout,
qui s'est mariée sans même me venir voir!... Eh bien! ma tante, dites-lui
que le jour où elle aura la maison, faudra sûrement que je sois crevée.
La Grande demeura calme.
--Bon! bon! ma fille, pas besoin de se tourner le sang.... Tu veux aussi la
maison, c'est ton droit. On va voir.
Et, pendant trois jours, elle voyagea ainsi, entre les deux soeurs, portant
de l'une à l'autre les sottises qu'elles s'adressaient, les exaspérant à ce
point que toutes les deux faillirent se mettre au lit. Elle, sans se
lasser, faisait valoir combien elle les aimait et quelle reconnaissance ses
nièces lui devraient, pour s'être résignée à ce métier de chien. Enfin, il
fut convenu qu'on partagerait la terre, mais que la maison et le mobilier,
ainsi que les bêtes, seraient vendus judiciairement, puisqu'on ne pouvait
s'entendre. Chacune des deux soeurs jurait qu'elle rachèterait la maison
n'importe à quel prix, quitte à y laisser sa dernière chemise.
Grosbois vint donc arpenter les biens et les diviser en deux lots. Il y
avait un hectare de prairie, un autre de vignes, deux de labour, et c'était
ces derniers surtout, au lieu dit des Cornailles, que Buteau, depuis son
mariage, s'entêtait à ne pas lâcher, car ils touchaient au champ qu'il
tenait lui-même de son père, ce qui constituait une pièce de près de trois
hectares, telle que pas un paysan de Rognes n'en possédait. Aussi, quel
enragement, lorsqu'il vit Grosbois installer son équerre et planter les
jalons! La Grande était là, à surveiller, Jean ayant préféré ne pas y être,
de peur d'une bataille. Et une discussion s'engagea, car Buteau voulait que
la ligne fût tirée parallèlement au vallon de l'Aigre, de façon que son
champ restât soudé à son lot, quel qu'il fût; tandis que la tante exigeait
que la division fût faite perpendiculairement, dans l'unique but de le
contrarier. Elle l'emporta, il serra les poings, étranglé de fureur
contenue.
--Alors, nom de Dieu! si je tombe sur le premier lot, je serai coupé en
deux, j'aurai ça d'un côté et mon champ de l'autre?
--Dame! mon petit, c'est à toi de tirer le lot qui t'arrange.
Il y avait un mois que Buteau ne décolérait pas. D'abord, la fille lui
échappait; il était malade de désir rentré, depuis qu'il ne lui prenait
plus la chair à poignées sous la jupe, avec l'espoir obstiné de l'avoir
toute un jour; et, après le mariage, l'idée que l'autre la tenait dans son
lit, s'en donnait sur elle tant qu'il voulait, avait achevé de lui allumer
le sang du corps. Puis, maintenant, c'était la terre que l'autre lui
retirait des bras pour la posséder, elle aussi. Autant lui couper un
membre. La fille encore, ça se retrouvait; mais la terre, une terre qu'il
regardait comme sienne, qu'il s'était juré de ne jamais rendre! Il voyait
rouge, cherchait des moyens, rêvait confusément des violences, des
assassinats, que la terreur des gendarmes l'empêchait seule de commettre.
Enfin un rendez-vous fut pris chez M. Baillehache, où Buteau et Lise se
retrouvèrent pour la première fois en face de Françoise et de Jean, que la
Grande avait accompagnés par plaisir, sous le prétexte d'empêcher les
choses de tourner au vilain. Ils entrèrent tous les cinq, raides,
silencieux, dans le cabinet. Les Buteau s'assirent à droite. Jean, à
gauche, resta debout derrière Françoise, comme pour dire qu'il n'en était
pas, qu'il venait simplement autoriser sa femme. Et la tante prit place au
milieu, maigre et haute, tournant ses yeux ronds et son nez de proie sur
les uns, puis sur les autres, satisfaite. Les deux soeurs n'avaient même
pas semblé se connaître, sans un mot, sans un regard, le visage dur. Il n'y
eut qu'un coup d'oeil échangé entre les hommes, rapide, luisant et à fond,
pareil à un coup de couteau.
--Mes amis, dit M. Baillehache, que ces attitudes dévorantes laissaient
calme, nous allons terminer avant tout le partage des terres, sur lequel
vous êtes d'accord.
Cette fois, il exigea d'abord les signatures. L'acte se trouvait prêt, la
désignation des lots seule demeurait en blanc, à la suite des noms; et tous
durent signer avant le tirage au sort, auquel il fit procéder séance
tenante, afin d'éviter tout ennui.
Françoise ayant amené le numéro deux, Lise dut prendre le numéro un, et la
face de Buteau devint noire, sous le flot qui en gonfla les veines. Jamais
de chance! sa parcelle tranchée en deux! cette garce de cadette et son mâle
plantés là, avec leur part, entre son morceau de gauche et son morceau de
droite!
--Nom de Dieu de nom de Dieu! jura-t-il entre ses dents. Sacré cochon de
bon Dieu!
Le notaire le pria d'attendre d'être dans la rue.
--Il y a que ça nous coupe là-haut, en plaine, fit remarquer Lise, sans se
tourner vers sa soeur. Peut-être qu'on consentira à faire un échange. Ça
nous arrangerait et ça ne ferait du tort à personne.
--Non! dit Françoise sèchement.
La Grande approuva d'un signe de tête: ça portait malheur, de défaire ce
que le sort avait fait. Et ce coup malicieux du destin l'égayait, tandis
que Jean n'avait pas bougé, derrière sa femme, si résolu à se tenir à
l'écart, que son visage n'exprimait rien.
--Voyons, reprit le notaire, tâchons d'en finir, ne nous amusons pas.
Les deux soeurs, d'une commune entente, l'avaient choisi pour procéder à la
licitation de la maison, des meubles et des bêtes. La vente par voie
d'affiches fut fixée au deuxième dimanche du mois: elle se ferait dans son
étude, et le cahier des charges portait que l'adjudicataire aurait le droit
d'entrer en jouissance le jour même de l'adjudication. Enfin, après la
vente, le notaire procéderait aux divers règlements de compte, entre les
cohéritières. Tout cela fut accepté, sans discussion.
Mais, à ce moment, Fouan, qu'on attendait comme tuteur, fut introduit par
un clerc, qui empêcha Jésus-Christ d'entrer, tellement le bougre était
soûl. Bien que Françoise fût majeure depuis un mois, les comptes de tutelle
n'étaient pas rendus encore, ce qui compliquait les choses; et il devenait
nécessaire de s'en débarrasser, pour dégager la responsabilité du vieux. Il
les regardait, les uns et les autres, de ses petits yeux écarquillés; il
tremblait, dans sa peur croissante d'être compromis et de se voir traîner
en justice.
Le notaire donna lecture du relevé des comptes. Tous l'écoutaient, les
paupières battantes, anxieux de ne pas toujours comprendre, redoutant,
s'ils laissaient passer un mot, que leur malheur ne fût dans ce mot.
--Avez-vous des réclamations à faire? demanda M. Baillehache, quand il eut
fini.
Ils restèrent effarés. Quelles réclamations? Peut-être bien qu'ils
oubliaient des choses, qu'ils y perdaient.
--Pardon, déclara brusquement la Grande, mais ça ne fait pas du tout le
compte de Françoise, ça! et faut vraiment que mon frère se bouche l'oeil
exprès, pour ne pas voir qu'elle est volée!
Fouan bégaya.
--Hein? quoi?... Je ne lui ai pas pris un sou, devant Dieu, je le jure!
--Je dis que Françoise, depuis le mariage de sa soeur, ce qui fait depuis
cinq ans bientôt, est restée dans le ménage comme servante, et qu'on lui
doit des gages.
Buteau, à ce coup imprévu, sauta sur sa chaise. Lise, elle-même, étouffa.
--Des gages!... Comment? à une soeur!... Ah bien! ce serait trop cochon!
M. Baillehache dut les faire taire, en affirmant que la mineure avait
parfaitement le droit de réclamer des gages, si elle le voulait.
--Oui, je veux, dit Françoise. Je veux tout ce qui est à moi.
--Et ce qu'elle a mangé, alors? cria Buteau hors de lui. Ça ne traînait pas
avec elle, le pain et la viande. On peut la tâter, elle n'est pas grasse de
lécher les murs, la feignante!
--Et le linge, et les robes? continua furieusement Lise. Et le
blanchissage? qu'en deux jours elle vous salissait une chemise, tellement
elle suait!
Françoise, vexée, répondit:
--Si je suais tant que ça, c'est donc que je travaillais.
--La sueur, ça sèche, ça ne salit pas, ajouta la Grande.
De nouveau, M. Baillehache intervint. Et il leur expliqua que c'était un
compte à faire, les gages d'un côté, la nourriture et l'entretien de
l'autre. Il avait pris une plume, il essaya d'établir ce compte sur leurs
indications. Mais ce fut terrible. Françoise, soutenue par la Grande, avait
des exigences, estimait son travail très cher, énumérait tout ce qu'elle
faisait dans la maison, et les vaches, et le ménage, et la vaisselle, et
les champs, où son beau-frère l'employait comme un homme. De leur côté, les
Buteau, exaspérés, grossissaient la note des frais, comptaient les repas,
mentaient sur les vêtements, réclamaient jusqu'à l'argent des cadeaux faits
aux jours de fête. Pourtant, malgré leur âpreté, il arriva qu'ils
redevaient cent quatre-vingt-six francs. Ils en restèrent les mains
tremblantes, les yeux enflammés, cherchant encore ce qu'ils pourraient
déduire.
On allait accepter le chiffre, lorsque Buteau cria:
--Minute! et le médecin, quand elle a eu son sang arrêté.... Il est venu
deux fois. Ça fait six francs.
La Grande ne voulut pas qu'on tombât d'accord sur cette victoire des
autres, et elle bouscula Fouan, exigeant qu'il se souvînt des journées que
la petite avait faites pour la ferme, autrefois, lorsqu'il demeurait dans
la maison. Était-ce cinq ou six journées à trente sous? Françoise criait
six, Lise cinq, violemment, comme si elles se fussent jeté des pierres. Et
le vieux, éperdu, donnait raison à l'une, donnait raison à l'autre, en se
tapant le front de ses deux poings. Françoise l'emporta, le chiffre total
fut de cent quatre-vingt-neuf francs.
--Alors, cette fois, c'est bien tout? demanda le notaire.
Buteau, sur sa chaise, semblait anéanti, écrasé par ce compte qui
grossissait toujours, ne luttant plus, se croyant au bout du malheur. Il
murmura d'une voix dolente:
--Si l'on veut ma chemise, je vas l'ôter.
Mais la Grande réservait un dernier coup, terrible, quelque chose de gros
et de bien simple, que tout le monde oubliait.
--Écoutez-donc, et les cinq cents francs de l'indemnité, pour le chemin,
là-haut?
D'un saut, Buteau se trouva debout, les yeux hors de la tête, la bouche
ouverte. Rien à dire, pas de discussion possible: il avait touché l'argent,
il devait en rendre la moitié. Un instant, il chercha; puis, ne trouvant
pas de retraite, dans la folie qui montait et lui battait le crâne, il se
rua brusquement sur Jean.
--Bougre de salop, qui a tué notre bonne amitié! Sans toi, on serait encore
en famille, tous collés, tous gentils!
Jean, très raisonnable dans son silence, dut se mettre sur la défensive.
--Touche pas ou je cogne!
Vivement, Françoise et Lise s'étaient levées, se plantant chacune devant
son homme, le visage gonflé de leur haine lentement accrue, les ongles
enfin dehors, prêtes à s'arracher la peau. Et une bataille générale, que ni
la Grande ni Fouan ne semblaient disposés à empêcher, aurait sûrement fait
voler les bonnets et les cheveux, si le notaire n'était sorti de son flegme
professionnel.
--Mais, nom d'un chien! attendez d'être dans la rue! C'est agaçant, qu'on
ne puisse tomber d'accord sans se battre!
Lorsque tous, frémissants, se tinrent tranquilles, il ajouta:
--Vous l'êtes, d'accord, n'est-ce pas?... Eh bien! je vais arrêter les
comptes de tutelle, on les signera, puis nous procéderons à la vente de la
maison, pour en finir.... Allez-vous-en, et soyez sages, les bêtises
coûtent cher, des fois!
Cette parole acheva de les calmer. Mais, comme ils sortaient, Jésus-Christ,
qui avait attendu le père, insulta toute la famille, en gueulant que
c'était une vraie honte, de fourrer un pauvre vieux dans ces sales
histoires, pour le voler bien sûr; et, attendri par l'ivresse, il l'emmena
comme il l'avait amené, sur la paille d'une charrette, empruntée à un
voisin. Les Buteau filèrent d'un côté, la Grande poussa Jean et Françoise
au Bon Laboureur, où elle se fit payer du café noir. Elle rayonnait.
--J'ai tout de même bien ri! conclut-elle, en mettant le reste du sucre
dans sa poche.
Ce jour-là encore, la Grande eut une idée. En rentrant à Rognes, elle
courut s'entendre avec le père Saucisse, un de ses anciens amoureux,
disait-on. Comme les Buteau avaient juré qu'ils pousseraient la maison,
contre Françoise, jusqu'à y laisser la peau, elle s'était dit que, si le
vieux paysan la poussait de son côté, les autres peut-être ne se
méfieraient pas et la lui lâcheraient; car il se trouvait leur voisin, il
pouvait avoir l'envie de s'agrandir. Tout de suite, il accepta, moyennant
un cadeau. Si bien que, le deuxième dimanche du mois, aux enchères, les
choses se passèrent comme elle l'avait prévu. De nouveau, dans l'étude de
maître Baillehache, les Buteau étaient d'un côté, Françoise et Jean de
l'autre, avec la Grande; et il y avait du monde; quelques paysans, venus
avec l'idée vague d'acheter, si c'était pour rien. Mais, en quatre ou cinq
enchères, jetées d'une voix brève par Lise et Françoise, la maison monta à
trois mille cinq cents francs, ce qu'elle valait. Françoise, à trois mille
huit, s'arrêta. Alors, le père Saucisse entra en scène, décrocha les quatre
mille, mit encore cinq cents francs. Effarés, les Buteau se regardèrent: ce
n'était plus possible, l'idée de tout cet argent les glaçait. Lise,
pourtant, se laissa emporter jusqu'à cinq mille. Et elle fut écrasée,
lorsque le vieux paysan, d'un seul coup, sauta à cinq mille deux. C'était
fini, la maison lui fut adjugée à cinq mille deux cents francs. Les Buteau
ricanèrent, cette grosse somme serait bonne à toucher, du moment que
Françoise et son vilain bougre, eux aussi, étaient battus.
Cependant, lorsque Lise, de retour à Rognes, rentra dans cette antique
demeure, où elle était née, où elle avait vécu, elle se mit à sangloter.
Buteau, de même, étranglait, serré à la gorge, au point qu'il finit par se
soulager sur elle, en jurant que, lui, aurait donné jusqu'au dernier poil
de son corps; mais ces sans-coeurs de femmes, ça ne vous avait la bourse
ouverte, comme les cuisses, que pour la godaille. Il mentait, c'était lui
qui l'avait arrêtée; et ils se battirent. Ah! la pauvre vieille maison
patrimoniale des Fouan, bâtie il y avait trois siècles par un ancêtre,
aujourd'hui branlante, lézardée, tassée, raccommodée de toutes parts, le
nez tombé en avant sous le souffle des grands vents de la Beauce! Dire que
la famille l'habitait depuis trois cents ans, qu'on avait fini par l'aimer
et par l'honorer comme une vraie relique, si bien qu'elle comptait lourd
dans les héritages! D'une gifle, Buteau renversa Lise, qui se releva et
faillit lui casser la jambe d'une ruade.
Le lendemain soir, ce fut autre chose, le coup de tonnerre éclata. Le père
Saucisse étant allé, le matin, faire la déclaration de command, Rognes sut,
dès midi, qu'il avait acheté la maison pour le compte de Françoise,
autorisée par Jean; et non seulement la maison, mais encore les meubles,
Gédéon et la Coliche. Chez les Buteau, il y eut un hurlement de douleur et
de détresse, comme si la foudre était entrée. L'homme, la femme, tombés à
terre, pleuraient, gueulaient, dans le désespoir sauvage de n'être pas les
plus forts, d'avoir été joués par cette garce de gamine. Ce qui les
affolait, c'était surtout d'entendre qu'on riait d'eux dans tout le
village, tant ils avaient peu montré de malignité. Nom de Dieu! s'être fait
rouler ainsi, se laisser foutre à la porte de chez soi, en un tour de main!
Ah! non, par exemple, on allait voir!
Quand la Grande se présenta, le soir même, au nom de Françoise, pour
s'entendre poliment avec Buteau sur le jour où il comptait déménager, il la
flanqua dehors, perdant toute prudence, répondant d'un seul mot.
--Merde!
Elle s'en alla très contente, elle lui cria simplement qu'on enverrait
l'huissier. Dès le lendemain, en effet, Vimeux, pâle et inquiet, plus
minable qu'à l'ordinaire, monta la rue, frappa avec précaution, guetté par
les commères des maisons voisines. On ne répondit pas, il dut frapper plus
fort, il osa appeler, en expliquant que c'était pour la sommation d'avoir à
déguerpir. Alors, la fenêtre du grenier s'ouvrit, une voix gueula le mot,
le même, l'unique:
--Merde!
Et un pot plein de la chose fut vidé. Trempé du haut en bas, Vimeux dut
remporter la sommation. Rognes s'en tient encore les côtes.
Mais, tout de suite, la Grande avait emmené Jean à Châteaudun, chez
l'avoué. Celui-ci leur expliqua qu'il fallait au moins cinq jours, avant
d'en arriver à l'expulsion: le référé introduit, l'ordonnance rendue par le
président, la levée au greffe de cette ordonnance, enfin l'expulsion, pour
laquelle l'huissier se ferait aider des gendarmes, s'il le fallait. La
Grande discuta afin de gagner un jour, et lorsqu'elle fut de retour à
Rognes, comme on était au mardi, elle annonça partout que, le samedi soir,
les Buteau seraient jetés dans la rue à coups de sabre, ainsi que des
voleurs, s'ils n'avaient pas d'ici là quitté la maison de bonne grâce.
Quand on répéta la nouvelle à Buteau, il eut un geste de terrible menace.
Il criait à qui voulait l'entendre qu'il ne sortirait pas vivant, que les
soldats seraient obligés de démolir les murs, avant de l'en arracher. Et,
dans le pays, on ne savait s'il faisait le fou, ou s'il l'était réellement
devenu, tant sa colère touchait à l'extravagance. Il passait sur les
routes, debout à l'avant de sa voiture, au galop de son cheval, sans
répondre, sans crier gare; même on l'avait rencontré la nuit, tantôt d'un
côté, tantôt d'un autre, revenant on ne savait d'où, du diable bien sûr. Un
homme, qui s'était approché, avait reçu un grand coup de fouet. Il semait
la terreur, le village fut bientôt en continuelle alerte. On s'aperçut, un
matin, qu'il s'était barricadé chez lui; et des cris effroyables
s'élevaient derrière les portes closes, des hurlements où l'on croyait
reconnaître les voix de Lise et de ses deux enfants. Le voisinage en fut
révolutionné, on tint conseil, un vieux paysan finit par se dévouer en
appliquant une échelle à une fenêtre, pour monter voir. Mais la fenêtre
s'ouvrit, Buteau renversa l'échelle et le vieux, qui faillit avoir les
jambes rompues. Est-ce qu'on n'était pas libre chez soi? Il brandissait les
poings, il gueulait qu'il aurait leur peau à tous, s'ils le dérangeaient
encore. Le pis fut que Lise se montra, elle aussi, avec les deux mioches,
lâchant des injures, accusant le monde de mettre le nez où il n'y avait que
faire. On n'osa plus s'en mêler. Seulement, les transes grandirent à chaque
nouveau vacarme, on venait écouter en frémissant les abominations qu'on
entendait de la rue. Les malins croyaient qu'il avait son idée. D'autres
juraient qu'il perdait la boule et que ça finirait par un malheur. Jamais
on ne sut au juste.
Le vendredi, la veille du jour où l'on attendait l'expulsion, une scène
surtout émotionna. Buteau, ayant rencontré son père près de l'église, se
mit à pleurer comme un veau et s'agenouilla par terre, devant lui, en
demandant pardon, d'avoir fait la mauvaise tête, anciennement. C'était
peut-être bien ça qui lui portait malheur. Il le suppliait de revenir loger
chez eux, il semblait croire que ce retour seul pouvait y ramener la
chance. Fouan, ennuyé de ce qu'il braillait, étonné de son apparent
repentir, lui promit d'accepter un jour, quand tous les embêtements de la
famille seraient terminés.
Enfin, le samedi arriva. L'agitation de Buteau était allée en croissant, il
attelait et dételait du matin au soir, sans raison; et les gens se
sauvaient, devant cet enragement de courses en voiture, qui ahurissait par
son inutilité. Le samedi, dès huit heures, il attela une fois encore, mais
il ne sortit point, il se planta sur sa porte, appelant les voisins qui
passaient, ricanant, sanglotant, hurlant son affaire en termes crus. Hein?
c'était rigolo tout de même d'être emmerdé par une petite garce qu'on avait
eue pour traînée pendant cinq ans! Oui, une putain! et sa femme aussi! deux
fières putains, les deux soeurs, qui se battaient à qui y passerait la
première! Il revenait à ce mensonge, avec des détails ignobles, pour se
venger. Lise étant sortie, une querelle atroce s'engagea, il la rossa
devant le monde, la renvoya détendue et soulagée, contenté, lui aussi,
d'avoir tapé fort. Et il restait sur la porte à guetter la justice, il
goguenardait, l'insultait: est-ce qu'elle se faisait foutre en chemin, la
justice? Il ne l'attendait plus, il triomphait.
Ce fut seulement à quatre heures que Vimeux parut avec deux gendarmes.
Buteau pâlit, ferma précipitamment la porte de la cour. Peut-être
n'avait-il jamais cru qu'on irait jusqu'au bout. La maison tomba à un
silence de mort. Insolent cette fois, sous la protection de la force année,
Vimeux frappa des deux poings. Rien ne répondait. Les gendarmes durent s'en
mêler, ébranlèrent la vieille porte à coup de crosse. Toute une queue
d'hommes, de femmes et d'enfants les avaient suivis, Rognes entier était
là, dans l'attente du siège annoncé. Et, brusquement, la porte se rouvrit,
on aperçut Buteau debout à l'avant de sa voiture, fouettant son cheval,
sortant au galop et poussant droit à la foule. Il clamait, au milieu des
cris d'effroi:
--Je vas me neyer! je vas me neyer!
C'était foutu, il parlait d'en finir, de se jeter dans l'Aigre, avec sa
voiture, son cheval, tout!
--Gare donc! je vas me neyer!
Une épouvante avait dispersé les curieux, devant les coups de fouet et le
train emporté de la carriole. Mais, comme il la lançait sur la pente, à
fracasser les roues, des hommes coururent pour l'arrêter. Cette sacrée tête
de pioche était bien capable de faire le plongeon, histoire d'embêter les
autres. On le rattrapa, il fallut batailler, sauter à la tête du cheval,
monter dans la voiture. Quand on le ramena, il ne soufflait plus un mot,
les dents serrées, tout le corps raidi, laissant s'accomplir le destin,
dans la muette protestation de sa rage impuissante.
A ce moment, la Grande amenait Françoise et Jean, pour qu'ils prissent
possession de la maison. Et Buteau se contenta de les regarder en face, du
regard noir dont il suivait maintenant la fin de son malheur. Mais c'était
le tour de Lise à crier, à se débattre, ainsi qu'une folle. Les gendarmes
étaient là, qui lui répétaient de faire ses paquets et de filer. Fallait
bien obéir, puisque son homme était assez lâche pour ne pas la défendre, en
tapant dessus. Les poings aux hanches, elle tombait sur lui.
--Jean-foutre qui nous laisse flanquer à la rue! T'as pas de coeur, dis?
que tu ne cognes pas sur ces cochons-la.... Va donc, lâche, lâche! t'es
plus un homme!
Comme elle lui criait ça dans la face, exaspérée de son immobilité, il
finit par la repousser si rudement, qu'elle en hurla. Mais il ne sortit
point de son silence, il n'eut sur elle que son regard noir.
--Allons, la mère, dépêchons, dit Vimeux triomphant. Nous ne partirons que
lorsque vous aurez remis les clefs aux nouveaux propriétaires.
Dès lors, Lise commença à déménager, dans un coup de fureur. Depuis trois
jours, elle et Buteau avaient déjà porté beaucoup de choses, les outils,
les gros ustensiles, chez leur voisine, la Frimat; et l'on comprit qu'ils
s'attendaient tout de même à l'expulsion, car ils s'étaient mis d'accord
avec la vieille femme, qui, pour leur donner le temps de se retourner, leur
louait son chez elle, trop grand, en s'y réservant seulement la chambre de
son homme paralytique. Puisque les meubles étaient vendus avec la maison,
et les bêtes aussi, il ne restait à Lise qu'à emporter son linge, ses
matelas, d'autres menues affaires. Tout dansa par la porte et les fenêtres,
jusqu'au milieu de la cour, tandis que ses deux petits pleuraient en
croyant leur dernier jour venu, Laure cramponnée à ses jupes, Jules étalé,
vautré en plein déballage. Comme Buteau ne l'aidait même pas, les
gendarmes, braves gens, se mirent à charger les paquets dans la voiture.
Mais tout se gâta encore, lorsque Lise aperçut Françoise et Jean, qui
attendaient, derrière la Grande. Elle se rua, elle lâcha le flot amassé de
sa rancune.
--Ah! salope, tu es venue voir avec ton salop.... Eh bien! tu vois notre
peine, c'est comme si tu nous buvais le sang.... Voleuse, voleuse, voleuse!
Elle s'étranglait avec ce mot, elle revenait le jeter à sa soeur, chaque
fois qu'elle apportait dans la cour un nouvel objet. Celle-ci ne répondait
pas, très pâle, les lèvres amincies, les yeux brûlants; et elle affectait
d'être toute à une surveillance blessante, suivant des yeux les choses,
pour voir si on ne lui emportait rien. Justement, elle reconnut un escabeau
de la cuisine, compris dans la vente.
--C'est à moi, ça, dit-elle d'une voix rude.
--A toi? alors, va le chercher! répondit l'autre, qui envoya l'escabeau
nager dans la mare.
La maison était libre, Buteau prit le cheval par la bride, Lise ramassa ses
deux enfants, ses deux derniers paquets, Jules sur le bras droit, Laure sur
le bras gauche; puis, comme elle quittait enfin la vieille demeure, elle
s'approcha de Françoise, elle lui cracha au visage.
--Tiens! v'là pour toi!
Sa soeur, tout de suite, cracha aussi.
--V'là pour toi!
Et Lise et Françoise, dans cet adieu de haine empoisonnée, s'essuyèrent
lentement sans se quitter du regard, détachées à jamais, n'ayant plus
d'autre lien que la révolte ennemie de leur même sang.
Enfin, rouvrant la bouche, Buteau gueula le mot du départ, avec un geste de
menace vers la maison.
--A bientôt, nous reviendrons!
La Grande les suivit, pour voir jusqu'au bout, décidée d'ailleurs,
maintenant que ceux-là étaient par terre, à se tourner contre les autres,
qui la lâchaient si vite et qu'elle trouvait déjà trop heureux. Longtemps,
des groupes stationnèrent, causant à demi voix. Françoise et Jean étaient
entrés dans la maison vide.
Au moment où les Buteau, de leur côté, déballaient leurs nippes chez la
Frimat, ils furent étonnés de voir paraître le père Fouan, qui demanda,
suffoqué, effaré, avec un regard en arrière, comme si quelque malfaiteur le
poursuivait:
--Y a-t-il un coin pour moi, ici? Je viens coucher.
C'était toute une épouvante qui le faisait galoper, en fuite du Château. Il
ne pouvait plus se réveiller la nuit, sans que la Trouille en chemise
promenât dans la chambre sa maigre nudité de garçon, à la recherche des
papiers, qu'il avait fini par cacher dehors, au fond d'un trou de roche,
muré de terre. Jésus-Christ l'envoyait, cette garce, à cause de sa
légèreté, de sa souplesse, pieds nus, se coulant partout, entre les
chaises, sous le lit, ainsi qu'une couleuvre; et elle se passionnait à
cette chasse, persuadée que le vieux reprenait les papiers sur lui en
s'habillant, furieuse de ne pas découvrir où il les déposait, avant de se
coucher; car il n'y avait certainement rien dans le lit, elle y enfonçait
son bras mince, le sondait d'une main adroite, dont le grand-père devinait
à peine le frôlement. Mais voilà qu'après le déjeuner, ce jour-là, il avait
été pris d'une faiblesse, étourdi, culbuté près de la table. Et, en
revenant à lui, si assommé encore qu'il ne rouvrait pas les yeux, il
s'était retrouvé par terre, à la même place, il avait eu l'émotion de
sentir que Jésus-Christ et la Trouille le déshabillaient. Au lieu de lui
porter secours, les bougres n'avaient qu'une idée, profiter vite de
l'occasion, le visiter. Elle surtout y mettait une brutalité colère, n'y
allant plus doucement, tirant sur la veste, sur la culotte, et aïe donc!
regardant jusqu'à la peau, dans tous les trous, afin d'être sûre qu'il n'y
avait pas fourré son magot. Des deux poings elle le retournait, lui
écartait les membres, le fouillait comme une vieille poche vide. Rien! Où
donc avait-il sa cachette? C'était à l'ouvrir pour voir dedans! Une telle
terreur d'être assassiné, s'il bougeait, l'avait saisi, qu'il continuait de
feindre l'évanouissement, les paupières closes, les jambes et les bras
morts. Seulement, lâché enfin, libre, il s'était enfui, bien résolu à ne
pas coucher au Château.
--Alors, vous avez un coin pour moi? demanda-t-il encore.
Buteau semblait ragaillardi par ce retour imprévu de son père. C'était de
l'argent qui revenait.
--Mais bien sûr, vieux! On se serrera donc! Ça nous portera chance.... Ah!
nom de Dieu! je serais riche, s'il ne s'agissait que d'avoir du coeur!
Françoise et Jean étaient entrés lentement dans la maison vide. La nuit
tombait, une dernière lueur triste éclairait les pièces silencieuses. Tout
cela était très ancien, ce toit patrimonial qui avait abrité le travail et
la misère de trois siècles; si bien que quelque chose de grave traînait là,
comme dans l'ombre des vieilles églises de village. Les portes étaient
restées ouvertes, un coup d'orage semblait avoir soufflé sous les poutres,
des chaises gisaient par terre, en déroute, au milieu de la débâcle du
déménagement. On aurait dit une maison morte.
Et Françoise, à petits pas, faisait le tour, regardait partout. Des
sensations confuses, des souvenirs vagues s'éveillaient en elle. A cette
place, elle avait joué enfant. C'était dans la cuisine, près de la table,
que son père était mort. Dans la chambre, devant le lit sans paillasse,
elle se rappela Lise et Buteau, les soirs où ils se prenaient si rudement,
qu'elle les entendait souffler à travers le plafond. Est-ce que, maintenant
encore, ils allaient la tourmenter? Elle sentait bien que Buteau était
toujours présent. Ici, il l'avait empoignée un soir, et elle l'avait mordu.
Là aussi, là aussi. Dans tous les coins, elle retrouvait des idées qui
l'emplissaient de trouble.
Puis, comme Françoise se retournait, elle resta surprise d'apercevoir Jean.
Que faisait-il donc chez eux, cet étranger? Il avait un air de gêne, il
paraissait en visite, n'osant toucher à rien. Une sensation de solitude la
désola, elle fut désespérée de ne pas être plus joyeuse de sa victoire.
Elle aurait cru entrer là en criant de contentement, en triomphant derrière
le dos de sa soeur. Et la maison ne lui faisait pas plaisir, elle avait le
coeur barbouillé de malaise. C'était peut-être ce jour si mélancolique qui
tombait. Elle et son homme finirent par se trouver dans la nuit noire,
rôdant toujours d'une pièce à une autre, sans avoir eu même le courage
d'allumer une chandelle.
Mais un bruit les ramena dans la cuisine, et ils s'égayèrent en
reconnaissant Gédéon, qui, entré comme à son habitude, fouillait le buffet
resté ouvert. La vieille Coliche meuglait, à côté, au fond de l'étable.
Alors, Jean, prenant Françoise entre ses bras, la baisa doucement, comme
pour dire qu'on allait tout de même être heureux.