IV

On était aux premiers jours d'octobre, les vendanges allaient commencer,

belle semaine de godaille, où les familles désunies se réconciliaient

d'habitude, autour des pots de vin nouveau. Rognes puait le raisin pendant

huit jours; on en mangeait tant, que les femmes se troussaient et les

hommes posaient culotte, au pied de chaque haie; et les amoureux,

barbouillés, se baisaient à pleine bouche, dans les vignes. Ça finissait

par des hommes soûls et des filles grosses.

Dès le lendemain de leur retour de Cloyes, Jésus-Christ se mit à chercher

le magot; car le vieux ne promenait peut-être pas sur lui son argent et ses

titres, il devait les serrer dans quelque trou. Mais la Trouille eut beau

aider son père, ils retournèrent la maison sans rien trouver d'abord,

malgré leur malice et leur nez fin de maraudeurs; et ce fut seulement la

semaine suivante, que le braconnier, par hasard, en descendant d'une

planche une vieille marmite fêlée, dont on ne se servait plus, y découvrit,

sous des lentilles, un paquet de papiers, enveloppé soigneusement dans la

toile gommée d'un fond de chapeau. Du reste, pas un écu. L'argent, sans

doute, dormait ailleurs: un fameux tas, puisque le père, depuis cinq ans,

ne dépensait rien. C'étaient bien les titres, il y avait trois cents francs

de rente, en cinq pour cent. Comme Jésus-Christ les comptait, les flairait,

il découvrit une autre feuille, un papier timbré, couvert d'une grosse

écriture, dont la lecture le stupéfia. Ah! nom de Dieu! voilà donc où

passait l'argent!

Une histoire à crever! Quinze jours après avoir partagé son bien chez le

notaire, Fouan était tombé malade, tellement ça lui brouillait le coeur, de

n'avoir plus rien à lui, pas même grand comme la main de blé. Non! il ne

pouvait vivre ainsi, il y aurait perdu la peau. Et c'était alors qu'il

avait fait la bêtise, une vraie bêtise de vieux passionné donnant ses

derniers sous pour retourner en secret à la gueuse qui le trompe. Lui, un

finaud dans son temps, ne s'était-il pas laissé entortiller par un ami, le

père Saucisse! Ça devait le tenir bien fort, ce furieux désir de posséder,

qu'ils ont dans les os comme une rage, tous les anciens mâles, usés à

engrosser la terre; ça le tenait si fort, qu'il avait signé un papier avec

le père Saucisse, par lequel celui-ci, après sa mort, lui cédait un arpent

de terre, à la condition qu'il toucherai quinze sous chaque matin, sa vie

durant. Un pareil marché, quand on a soixante-seize ans, et que le vendeur

en a dix de moins! La vérité était que ce dernier avait eu la gredinerie de

se mettre au lit, vers cette époque: il toussait, il rendait l'âme, si bien

que l'autre, abêti par son envie, se croyait le malin des deux, pressé de

conclure la bonne affaire. N'importe, ça prouve que, lorsqu'on a le feu au

derrière, pour une fille ou pour un champ, on ferait mieux de se coucher

que de signer des choses; car ça durait depuis cinq ans, les quinze sous

chaque matin; et plus il en lâchait, plus il s'enrageait après la terre,

plus il la voulait. Dire qu'il s'était débarrassé de tous les embêtements

de sa longue vie de travail, qu'il n'avait plus qu'à mourir tranquille, en

regardant les autres donner leur chair à la terre ingrate, et qu'il était

retourné se faire achever par elle! Ah! les hommes ne sont guère sages, les

vieux pas plus que les jeunes!

Un instant, Jésus-Christ eut l'idée de tout prendre, le sous-seing et les

titres. Mais le coeur lui manqua: fallait filer, après un coup pareil. Ce

n'était pas comme des écus, qu'on rafle, en attendant qu'il en repousse.

Et, furieux, il remit les papiers sous les lentilles, au fond de la

marmite. Son exaspération devint telle, qu'il ne put tenir sa langue. Dès

le lendemain, Rognes connut l'affaire du père Saucisse, les quinze sous par

jour pour un arpent de terre médiocre, qui ne valait bien sûr pas trois

mille francs; en cinq ans, ça faisait près de quatorze cents francs déjà,

et si le vieux coquin vivait cinq années encore, il aurait son champ et la

monnaie. On plaisanta le père Fouan, Seulement, lui qu'on ne regardait plus

dans les chemins, depuis qu'il n'avait plus que sa peau à traîner au

soleil, il fut de nouveau salué et considéré, lorsqu'on le sut rentier et

propriétaire.

La famille, surtout, en parut retournée. Fanny, qui vivait très en froid

avec son père, blessée de ce qu'il s'était retiré chez son gredin d'aîné,

au lieu de se réinstaller chez elle, lui apporta du linge, de vieilles

chemises à Delhomme. Mais il fut très dur, il fit allusion au mot dont il

saignait toujours: «Papa, il viendra nous demander à genoux de le

reprendre!» et il l'accueillit d'un: «C'est donc toi qui viens à genoux

pour me ravoir!» qu'elle garda en travers de la gorge. Rentrée, elle en

pleura de honte et de rage, elle dont la susceptibilité de paysanne fière

se blessait d'un regard. Honnête, travailleuse, riche, elle en arrivait à

être fâchée avec tout le pays. Delhomme dut promettre que ce serait lui,

désormais, qui remettrait l'argent de la rente au père; car, pour son

compte, elle jurait bien qu'elle ne lui adresserait jamais plus la parole.

Quant à Buteau, il les étonna tous, un jour qu'il entra au Château,

histoire, disait-il, de faire une petite visite au vieux. Jésus-Christ,

ricanant, apporta la bouteille d'eau-de-vie, et l'on trinqua. Mais sa

goguenardise devint de la stupeur, lorsqu'il vit son frère tirer dix pièces

de cent sous, puis les aligner sur la table, en disant:

--Père, faut pourtant régler nos comptes.... Voilà le dernier trimestre de

votre rente.

Ah! le nom de Dieu de gueusard! lui qui ne donnait plus un sou au père

depuis des années, est-ce qu'il ne venait pas l'empaumer, en lui remontrant

la couleur de son argent! Tout de suite, d'ailleurs, il écarta le bras du

vieux qui s'avançait, et il ramassa les pièces.

--Attention! c'était pour vous dire que je les ai.... Je vous les garde,

vous savez où elles vous attendent.

Jésus-Christ commençait à ouvrir l'oeil et à se fâcher.

--Dis donc! si tu veux emmener papa....

Mais Buteau prit la chose gaiement.

--Quoi, t'es jaloux? Et quand j'aurais le père une semaine, et toi une

semaine, est-ce que ce ne serait pas dans la nature? Hein! si vous vous

coupiez en deux, père?... A votre santé, en attendant!

Comme il partait, il les invita à venir faire, le lendemain, la vendange

dans sa vigne. On se gaverait de raisin, tant que la peau du ventre en

tiendrait. Enfin, il fut si gentil, que les deux autres le trouvèrent une

fameuse canaille tout de même, mais rigolo, à la condition de ne pas se

laisser fiche dedans par lui. Ils l'accompagnèrent un bout de chemin, pour

le plaisir.

Justement, au bas de la côte, ils firent la rencontre de M. et de Mme

Charles, qui rentraient, avec Élodie, à leur propriété de Roseblanche,

après une promenade le long de l'Aigre, Tous les trois étaient en deuil de

Mme Estelle, comme on nommait la mère de la petite, morte au mois de

juillet, et morte à la peine, car chaque fois que la grand'mère revenait de

Chartres, elle le disait bien que sa pauvre fille se tuait, tant elle se

donnait du mal pour soutenir la bonne réputation de l'établissement de la

rue aux Juifs, dont son fainéant de mari s'occupait de moins en moins. Et

quelle émotion pour M. Charles que l'enterrement, où il n'avait point osé

conduire Élodie, à qui l'on ne s'était décidé à, apprendre la nouvelle que

lorsque sa mère dormait depuis trois jours dans la terre! Quel serrement de

coeur pour lui, le matin où, après des années, il avait revu le 19, à

l'angle de la rue de la Planche-aux-Carpes, ce 19 badigeonné de jaune, avec

ses persiennes vertes, toujours closes, l'oeuvre de sa vie enfin,

aujourd'hui tendu de draperies noires, la petite porte ouverte, l'allée

barrée par le cercueil, entre quatre cierges! Ce qui le toucha, ce fut la

façon dont le quartier s'associa à sa douleur. La cérémonie se passa

vraiment très bien. Quand on sortit le cercueil de l'allée et qu'il parut

sur le trottoir, toutes les voisines se signèrent. On se rendit à l'église

au milieu du recueillement. Les cinq femmes de la maison étaient là, en

robe sombre, l'air comme il faut, ainsi que le mot en courut le soir dans

Chartres. Une d'elles pleura même au cimetière. Enfin, de ce côté, M.

Charles n'eut que de la satisfaction. Mais, le lendemain, comme il

souffrit, lorsqu'il questionna son gendre, Hector Vaucogne, et qu'il visita

la maison! Elle avait déjà perdu de son éclat, on sentait que la poigne

d'un homme y manquait, à toutes sortes de licences, que lui n'aurait jamais

tolérées, de son temps. Il constata pourtant avec plaisir que la bonne

attitude des cinq femmes, au convoi, les avait fait si avantageusement

connaître en ville, que l'établissement ne désemplit pas de la semaine. En

quittant le 19, la tête bourrelée d'inquiétudes, il ne le cacha point à

Hector: maintenant que la pauvre Estelle n'était plus là pour mener la

barque, c'était à lui de se corriger, de mettre sérieusement la main à la

pâte, s'il ne voulait pas manger la fortune de sa fille.

Tout de suite, Buteau les pria de venir vendanger, eux aussi. Mais ils

refusèrent, à cause de leur deuil. Ils avaient des figures mélancoliques,

des gestes lents. Tout ce qu'ils acceptèrent, ce fut d'aller goûter au vin

nouveau.

--Et c'est pour distraire cette pauvre petite, déclara Mme Charles. Elle a

si peu d'amusements ici, depuis que nous l'avons retirée du pensionnat! Que

voulez-vous? elle ne peut toujours rester en classe.

Élodie écoutait, les yeux baissés, les joues envahies de rougeur, sans

raison. Elle était devenue très grande, très mince, d'une pâleur de lis qui

végète à l'ombre.

--Alors, qu'est-ce que vous allez en faire, de cette grande jeunesse-là?

demanda Buteau.

Elle rougit davantage, tandis que sa grand'mère répondait:

--Dame! nous ne savons guère.... Elle se consultera, nous la laisserons

bien libre.

Mais Fouan, qui avait pris M. Charles à part, lui demanda d'un air

d'intérêt:

--Ça va-t-il, le commerce?

La mine désolée, il haussa les épaules.

--Ah! ouiche! j'ai vu justement ce matin quelqu'un de Chartres. C'est à

cause de ça que nous sommes si ennuyés.... Une maison finie! On se bat dans

les corridors, on ne paye même plus, tant la surveillance est mal faite!

Il croisa les bras, il respira fortement, pour se soulager de ce qui

l'étouffait surtout, un grief nouveau dont il n'avait pas digéré l'énormité

depuis le matin.

--Et croyez-vous que le misérable va au café, maintenant!... Au café! au

café! quand on en a un chez soi!

--Foutu alors! dit d'un air convaincu Jésus-Christ, qui écoutait.

Ils se turent, car Mme Charles et Élodie se rapprochaient avec Buteau. A

présent, tous trois parlaient de la défunte, la jeune fille disait combien

elle était restée triste, de n'avoir pu embrasser sa pauvre maman. Elle

ajouta, de son air simple:

--Mais il paraît que le malheur a été si brusque, et qu'on travaillait si

fort, à la confiserie....

--Oui, pour des baptêmes, se hâta de dire Mme Charles, en clignant les

yeux, tournée vers les autres.

D'ailleurs, pas un n'avait souri, tous compatissaient, d'un branle du

menton. Et la petite, dont le regard s'était abaissé sur une bague qu'elle

portait, la baisa, pleurante.

--Voilà tout ce qu'on m'a donné d'elle.... Grand'mère la lui a prise au

doigt, pour la mettre au mien.... Elle la portait depuis vingt ans, moi je

la garderai toute ma vie.

C'était une vieille alliance d'or, un de ces bijoux de grosse joaillerie

commune, si usée, que les guillochures en avaient presque disparu. On

sentait que la main où elle s'était élimée ainsi, ne reculait devant aucune

besogne, toujours active, dans les vases à laver, dans les lits à refaire,

frottant, essuyant, torchonnant, se fourrant partout. Et elle racontait

tant de choses, cette bague, elle avait laissé de son or au fond de tant

d'affaires, que les hommes la regardaient fixement, les narines élargies,

sans un mot.

--Quand tu l'auras usée autant que ta mère, dit M. Charles, étranglé d'une

soudaine émotion, tu pourras te reposer.... Si elle parlait, elle

t'apprendrait comment on gagne de l'argent, par le bon ordre et le travail.

Élodie, en larmes, avait collé de nouveau ses lèvres sur le bijou.

--Tu sais, reprit Mme Charles, je veux que tu te serves de cette alliance,

quand nous te marierons.

Mais, à ce dernier mot, à cette idée du mariage, la jeune fille, dans son

attendrissement, éprouva une secousse si forte, un tel excès de confusion,

qu'elle se jeta, éperdue, sur le sein de sa grand'mère, pour y cacher son

visage. Celle-ci la calma, en souriant.

--Voyons, n'aie pas honte, mon petit lapin.... Il faut que tu t'habitues,

il n'y a point là de vilaines choses.... Je ne dirais pas de vilaines

choses en ta présence, bien sûr.... Ton cousin Buteau demandait tout à

l'heure ce que nous allions faire de toi. Nous commencerons par te

marier.... Voyons, voyons, regarde-nous, ne te frotte pas contre mon châle.

Tu vas t'enflammer la peau.

Puis, aux autres, tout bas, d'un air de satisfaction profonde:

--Hein? est-ce élevé? ça ne sait rien de rien!

--Ah! si nous n'avions pas cet ange, conclut M. Charles, nous aurions

vraiment trop de chagrin, à cause de ce que je vous ai dit.... Avec ça, mes

rosiers et mes oeillets ont souffert cette année, et j'ignore ce qui se

passe dans ma volière, tous mes oiseaux sont malades. La pêche seule me

console un peu, j'ai pris une truite de trois livres, hier.... N'est-ce

pas? quand on est à la campagne, c'est pour être heureux.

On se quitta. Les Charles répétèrent leur promesse d'aller goûter le vin

nouveau. Fouan, Buteau et Jésus-Christ firent quelques pas en silence, puis

le vieux résuma leur opinion.

--Un chançard tout de même, le cadet qui l'aura avec la maison, cette

gamine!

Le tambour de Rognes avait battu le ban des vendanges; et, le lundi matin,

tout le pays fut en l'air, car chaque habitant avait sa vigne, pas une

famille n'aurait manqué, ce jour-là, d'aller en besogne sur le coteau de

l'Aigre. Mais ce qui achevait d'émotionner le village, c'était que la

veille, à la nuit tombée, le curé, un curé dont la commune se donnait enfin

le luxe, était débarqué devant l'église. Il faisait déjà si sombre, qu'on

l'avait mal vu. Aussi les langues ne tarissaient-elles pas, d'autant plus

que l'histoire en valait sûrement la peine.

Après sa brouille avec Rognes, pendant des mois, l'abbé Godard s'était

obstiné à ne pas y remettre les pieds. Il baptisait, confessait, mariait

ceux qui venaient le trouver à Bazoches-le-Doyen; quant aux morts, ils

auraient sans doute séché à l'attendre; mais le point resta obscur,

personne ne s'étant avisé de mourir, pendant cette grande querelle. Il

avait déclaré à monseigneur qu'il aimait mieux se faire casser que de

rapporter le bon Dieu dans un pays d'abomination, où on le recevait, si

mal, tous paillards et ivrognes, tous damnés, depuis qu'ils ne croyaient

plus au diable; et monseigneur le soutenait évidemment, laissait aller les

choses, en attendant la contrition de ce troupeau rebelle. Donc, Rognes

était sans prêtre: plus de messe, plus rien, l'état sauvage. D'abord, il y

avait eu un peu de surprise; mais, au fond, ma foi! ça ne marchait pas plus

mal qu'auparavant. On s'accoutumait, il ne pleuvait ni ne ventait

davantage, sans compter que la commune y économisait gros. Alors, puisqu'un

prêtre n'était point indispensable, puisque l'expérience prouvait que les

récoltes n'y perdaient rien et qu'on n'en mourait pas plus vite, autant

valait-il s'en passer toujours. Beaucoup se montraient de cet avis, non

seulement les mauvaises têtes comme Lengaigne, mais encore des hommes de

bon sens, qui savaient calculer, Delhomme par exemple. Seulement, beaucoup

aussi se vexaient de n'avoir pas de curé. Ce n'était point qu'ils fussent

plus religieux que les autres: un Dieu de rigolade qui avait cessé de les

faire trembler, ils s'en fichaient! Mais pas de curé, ça semblait dire

qu'on était trop pauvre ou trop avare pour s'en payer un; enfin, on avait

l'air au-dessous de tout, des riens de rien qui n'auraient pas dépensé dix

sous à de l'inutile. Ceux de Magnolles, où ils n'étaient que deux cent

quatre-vingt-trois, dix de moins qu'à Rognes, nourrissaient un curé, qu'ils

jetaient à la tête de leurs voisins, avec une façon de rire si provocante,

que ça finirait certainement par des claques. Et puis, les femmes avaient

des habitudes, pas une n'aurait consenti bien sûr à être mariée ou enterrée

sans prêtre. Les hommes eux-mêmes allaient des fois à l'église, aux grandes

fêtes, parce que tout le monde y allait. Bref, il y avait toujours eu des

curés, et quitte à s'en foutre, il en fallait un.

Naturellement, le conseil municipal fut saisi de la question. Le maire,

Hourdequin, qui, sans pratiquer, soutenait la religion par principe

autoritaire, commit la faute politique de ne pas prendre parti, dans une

pensée conciliante. La commune était pauvre, à quoi bon la grever des

frais, gros pour elle, que nécessiterait la réparation du presbytère?

d'autant plus qu'il espérait ramener l'abbé Godard. Or, il arriva que ce

fut Macqueron, l'adjoint, jadis l'ennemi de la soutane, qui se mit à la

tête des mécontents, humiliés de n'avoir pas un curé à eux. Ce Macqueron

dut nourrir dès lors l'idée de renverser le maire, pour prendre sa place;

et l'on disait, d'ailleurs, qu'il était devenu l'agent de M. Rochefontaine,

l'usinier de Châteaudun, qui allait se porter de nouveau contre M. de

Chédeville, aux élections prochaines. Justement, Hourdequin, fatigué, ayant

à la ferme de grands soucis, se désintéressait des séances, laissait agir

son adjoint; de telle sorte que le conseil, gagné par celui-ci, vota les

fonds nécessaires à l'érection de la commune en paroisse. Depuis qu'il

s'était fait payer son terrain exproprié, lors du nouveau chemin, après

avoir promis de le céder gratuitement, les conseillers le traitaient de

filou, mais lui témoignaient une grande considération. Lengaigne seul

protesta contre le vote qui livrait le pays aux jésuites. Bécu aussi

grognait, expulsé du presbytère et du jardin, logé maintenant dans une

masure. Pendant un mois, des ouvriers refirent les plâtres, remirent des

vitres, remplacèrent les ardoises pourries; et c'était ainsi qu'un curé,

enfin, avait pu s'installer la veille dans la petite maison, badigeonnée à

neuf.

Dès l'aube, les voitures partirent pour la côte, chargées chacune de quatre

ou cinq grands tonneaux défoncés d'un bout, les gueulebées, comme on les

nomme. Il y avait des femmes et des filles, assises dedans, avec leurs

paniers; tandis que les hommes allaient à pied, fouettant les bêtes. Toute

une file se suivait, et l'on causait, de voiture à voiture, au milieu de

cris et de rires.

Celle des Lengaigne, précisément, venait après celle des Macqueron, de

sorte que Flore et Coelina, qui ne se parlaient plus depuis six mois, se

remirent, grâce à la circonstance. La première avait avec elle la Bécu,

l'autre, sa fille Berthe. Tout de suite, la conversation était tombée sur

le curé. Les phrases, scandées par le pas des chevaux, partaient à la volée

dans l'air frais du matin.

--Moi, je l'ai vu qui aidait à descendre sa malle.

--Ah!... Comment est-il?

--Dame! il faisait noir.... Il m'a paru tout long, tout mince, avec une

figure de carême qui n'en finit plus, et pas fort.... Peut-être trente ans,

l'air bien doux.

--Et, à ce qu'on dit, il sort de chez les Auvergnats, dans des montagnes où

l'on est sous la neige, pendant les deux tiers de l'an.

--Misère! c'est ça qu'il va se trouver à l'aise chez nous, alors!

--Pour sûr!... Et tu sais qu'il s'appelle Madeleine.

--Non, Madeline.

--Madeline, Madeleine, ce n'est toujours pas un nom d'homme.

--Peut-être bien qu'il viendra nous faire visite, dans les vignes,

Macqueron a promis qu'il l'amènerait.

--Ah! bon sang! faut le guetter!

Les voitures s'arrêtaient au bas de la côte, le long du chemin qui suivait

l'Aigre. Et, dans chaque petit vignoble, entre les rangées d'échalas, les

femmes étaient à l'oeuvre, marchant pliées en deux, les fesses hautes,

coupant à la serpe les grappes dont s'emplissaient leurs paniers. Quant aux

hommes, ils avaient assez à faire, de vider les paniers dans les hottes et

de descendre vider les hottes dans les gueulebées. Dès que toutes les

gueulebées d'une voiture étaient pleines, elles partaient se décharger dans

la cuve, puis revenaient à la charge.

La rosée était si forte, ce matin-là, que tout de suite les robes furent

trempées. Heureusement, il faisait un temps superbe, le soleil les sécha.

Depuis trois semaines, il n'avait pas plu; le raisin dont on désespérait, à

cause de l'été humide, venait de mûrir et de se sucrer brusquement; et

c'était pourquoi ce beau soleil, si chaud pour la saison, les égayait tous,

ricanant, gueulant, lâchant des saletés, qui faisaient se tordre les

filles.

--Cette Coelina! dit Flore à la Bécu, en se mettant debout et en regardant

la Macqueron, dans le plant voisin, elle qui était si fière de sa Berthe, à

cause de son teint de demoiselle!... V'là la petite qui jaunit et qui se

dessèche bigrement.

--Dame! déclara la Bécu, quand on ne marie point les filles! Ils ont bien

tort de ne pas la donner au fils du charron.... Et, d'ailleurs, à ce qu'on

raconte, celle-là se tue le tempérament, avec ses mauvaises habitudes.

Elle se remit à couper les grappes, les reins cassés. Puis, dodelinant du

derrière:

--Ça n'empêche pas que le maître d'école continue de tourner autour.

--Pardi! s'écria Flore, ce Lequeu, il ramasserait des sous avec son nez

dans la crotte.... Juste! le voilà qui arrive les aider. Un joli merle!

Mais elles se turent. Victor, revenu du service depuis quinze jours à

peine, prenait leurs paniers et les vidait dans la hotte de Delphin, que

cette grande couleuvre de Lengaigne avait loué pour la vendange, en

prétextant la nécessité de sa présence à la boutique. Et Delphin, qui

n'avait jamais quitté Rognes, attaché à la terre comme un jeune chêne,

bâillait de surprise devant Victor, crâne et blagueur, ravi de l'étonner,

si changé, que personne ne le reconnaissait, avec ses moustaches et sa

barbiche, son air de se ficher du monde, sous le bonnet de police qu'il

affectait de porter encore. Seulement, le gaillard se trompait, s'il

croyait faire envie à l'autre: il avait beau lui conter des exploits de

garnison, des menteries sur la noce, les filles et le vin, le paysan

secouait la tête, stupéfié au fond, nullement tenté en somme. Non, non! ça

coûtait trop cher, s'il fallait quitter son coin! Il avait déjà refusé deux

fois d'aller faire fortune à Chartres, dans un restaurant, avec Nénesse.

--Mais, sacré cul-de-jatte! lorsque tu seras soldat?

--Oh! soldat!... Eh! donc, on tire un bon numéro!

Victor, plein de mépris, ne put le sortir de là. Quel grand lâche, quand on

était bâti comme un Cosaque! Il continuait, en causant, de vider les

paniers dans la hotte, sans que le bougre pliât sous la charge. Et, par

farce, en fanfaron, il désigna Berthe d'un signe, il ajouta:

--Dis donc, est-ce qu'il lui en est venu, depuis mon départ?

Delphin fut secoué d'un gros rire, car le phénomène de la fille aux

Macqueron restait la grande plaisanterie, entre jeunes gens.

--Ah! je n'y ai pas mis le nez.... Possible que ça lui ait poussé, au

printemps.

--Ce n'est pas moi qui l'arroserai, conclut Victor avec une moue répugnée.

Autant se payer une grenouille.... Et puis, ce n'est guère sain, ça doit

s'enrhumer, cet endroit-là, sans perruque.

Du coup, Delphin rigola si fort, que la hotte en chavirait sur son dos; et

il descendit, il la vidait au fond d'une gueulebée, qu'on l'entendait

encore étrangler de rire.

Dans la vigne des Macqueron, Berthe continuait à faire la demoiselle, se

servait de petits ciseaux, au lieu d'une serpe, avait peur des épines et

des guêpes, se désespérait, parce que ses souliers fins, trempés de rosée,

ne séchaient pas. Et elle tolérait les prévenances de Lequeu, qu'elle

exécrait, flattée pourtant de cette cour du seul homme qui eût de

l'instruction. Il finit par prendre son mouchoir pour lui essuyer ses

souliers. Mais une apparition inattendue les occupa.

--Bon Dieu! murmura Berthe, elle en a, une robe!... On m'avait bien dit

qu'elle était arrivée hier soir, en même temps que le curé.

C'était Suzanne, la fille aux Lengaigne, qui risquait brusquement une

réapparition dans son village, après trois ans de folle existence à Paris.

Débarquée de la veille, elle avait fait la grasse matinée, laissant sa mère

et son frère partir en vendange, se promettant de les y rejoindre plus

tard, de tomber parmi les paysans au travail, dans l'éclat de sa toilette,

pour les écraser. La sensation, en effet, était extraordinaire, car elle

avait mis une robe de soie bleue, dont le bleu riche tuait le bleu du ciel.

Sous le grand soleil qui la baignait, se détachant dans le plein air, au

milieu du vert jaune des pampres, elle était vraiment cossue, un vrai

triomphe. Tout de suite, elle avait parlé et ri très fort, mordu aux

grappes, qu'elle élevait en l'air pour se les faire descendre dans la

bouche, plaisanté avec Delphin et son frère Victor, qui semblait très fier

d'elle, émerveillé la Bécu et sa mère, les mains ballantes d'admiration,

les yeux humides. Du reste, cette admiration était partagée par les

vendangeurs des plants voisins: le travail se trouvait arrêté, tous la

contemplaient, hésitaient à la reconnaître, tellement elle avait forci et

embelli. Un laideron autrefois, une fille rudement plaisante à cette heure,

sans doute à cause de la façon dont elle ramenait ses petits poils blonds

sur son museau. Et une grande considération se dégageait de cet examen

curieux, à la voir nippée si chèrement, grasse, avec une gaie figure de

prospérité.

Coelina, un flot de bile au visage, les lèvres pincées, s'oubliait, elle

aussi, entre sa fille Berthe et Lequeu.

--En v'là, un chic!... Flore raconte à qui veut l'entendre que sa fille a

domestiques, et voitures, là-bas. C'est peut-être bien vrai, car faut

gagner gros pour s'en coller ainsi sur le corps.

--Oh! ces riens du tout, dit Lequeu, qui cherchait à être aimable, on sait

comment elles le gagnent, l'argent.

--Qu'est-ce que ça fiche, comment elles le gagnent? reprit amèrement

Coelina, elles l'ont tout de même!

Mais, à ce moment, Suzanne, qui avait aperçu Berthe, et qui venait de

reconnaître en elle une de ses anciennes compagnes des filles de la Vierge,

s'avança, très gentille.

--Bonjour, tu vas bien?

Elle la dévisageait d'un regard, elle remarqua son teint flétri. Et, du

coup, elle se redressa dans sa chair de lait, elle répéta, en riant:

--Ça va bien, n'est-ce pas?

--Très bien, je te remercie, répondit Berthe gênée, vaincue.

Ce jour-là, les Lengaigne l'emportaient, c'était une vraie gifle pour les

Macqueron. Hors d'elle, Coelina comparait la maigreur jaune de sa fille,

déjà ridée, à la bonne mine de la fille des autres, fraîche et rose. Est-ce

que c'était juste, ça? une noceuse sur qui des hommes passaient du matin au

soir, et qui ne se fatiguait point! une jeunesse vertueuse, aussi abîmée à

coucher seule, qu'une femme vieillie par trois grossesses! Non, la sagesse

n'était pas récompensée, ça ne valait pas la peine de rester honnête chez

ses parents!

Enfin, toute la vendange fit fête à Suzanne. Elle embrassa des enfants qui

avaient grandi, elle émotionna des vieillards en leur rappelant des

souvenirs. Qu'on soit ce qu'on soit, on peut se passer du monde, lorsqu'on

a fait fortune. Et celle-là avait bon coeur encore, de ne pas cracher sur

sa famille et de revenir voir les amis, maintenant qu'elle était riche.

A onze heures, tous s'assirent, on mangea du pain et du fromage. Ce n'était

pas qu'on eût appétit, car on se gavait de raisin depuis l'aube, le gosier

poissé de sucre, la panse enflée et ronde comme une tonne; et ça bouillait

là-dedans, ça valait une purge: déjà, à chaque minute, une fille était

obligée de filer derrière une haie. Naturellement, on en riait, les hommes

se levaient et poussaient des oh! oh! pour lui faire la conduite. Bref, de

la bonne gaieté, quelque chose de sain, qui rafraîchissait.

Et l'on achevait le pain et le fromage, lorsque Macqueron parut sur la

route du bas, avec l'abbé Madeline. Du coup, l'on oublia Suzanne, il n'y

eut plus de regards que pour le curé. Franchement, l'impression ne fut

guère favorable: l'air d'une vraie perche, triste comme s'il portait le bon

Dieu en terre. Cependant, il saluait devant chaque vigne, il disait un mot

aimable à chacun, et l'on finit par le trouver bien poli, bien doux, pas

fort enfin. On le ferait marcher, celui-là! ça irait mieux qu'avec ce

mauvais coucheur d'abbé Godard. Derrière son dos, on commençait à s'égayer.

Il était arrivé en haut de la côte, il restait immobile, à regarder

l'immensité plate et grise de la Beauce, pris d'une sorte de peur, d'une

mélancolie désespérée, qui mouillèrent ses grands yeux clairs de

montagnard, habitués aux horizons étroits des gorges de l'Auvergne.

Justement, la vigne des Buteau se trouvait là. Lise et Françoise coupaient

les grappes, et Jésus-Christ qui n'avait pas manqué d'amener le père, était

déjà soûl du raisin dont il se gorgeait, en ayant l'air de s'occuper à

vider les paniers dans les hottes. Ça cuvait si fort dans sa peau, ça le

gonflait d'un tel gaz, qu'il lui sortait du vent par tous les trous. Et, la

présence d'un prêtre l'excitant, il fut incongru.

--Bougre de mal élevé! lui cria Buteau. Attends au moins que M. le curé

soit parti.

Mais Jésus-Christ n'accepta pas la réprimande. Il répondit en homme qui

avait de l'usage, quand il voulait:

--Ce n'est pas à son intention, c'est pour mon plaisir.

Le père Fouan avait pris un siège par terre, comme il disait, las, heureux

du beau temps et de la belle vendange. Il ricana en dessous,

malicieusement, de ce que la Grande, dont la vigne était voisine, venait

lui souhaiter le bonjour: celle-là aussi s'était remise à le considérer,

depuis qu'elle lui savait des rentes. Puis, d'un saut, elle le quitta, en

voyant de loin son petit-fils Hilarion profiter goulûment de son absence,

pour s'empiffrer de raisin; et elle tomba sur lui à coups de canne: cochon

à l'auge qui en gâtait plus qu'il n'en gagnait!

--En v'là une, la tante, qui fera plaisir, quand elle claquera! dit Buteau,

en s'asseyant un instant près de son père, pour le flatter. Si c'est

gentil, d'abuser de cet innocent, parce qu'il est fort et bête comme un

âne!

Ensuite, il attaqua les Delhomme, qui se trouvaient en contre-bas, au bord

de la route. Ils avaient le plus beau vignoble du pays, près de deux

hectares d'un seul tenant, où ils étaient bien une dizaine à s'occuper.

Leurs vignes très soignées donnaient des grappes comme pas un voisin n'en

récoltait; et ils en étaient si orgueilleux, qu'ils avaient l'air de

vendanger à l'écart, sans s'égayer seulement des coliques brusques qui

forçaient les filles à galoper. Sans doute, ça leur aurait cassé les

jambes, de monter saluer leur père, car ils ne semblaient pas savoir qu'il

était là. Cet empoté de Delhomme, un rude serin, avec sa pose au bon

travail et à la justice! et cette pie-grièche de Fanny, toujours à se

fâcher pour une vesse de travers, exigeant qu'on l'adorât comme une image,

sans même s'apercevoir des saletés qu'elle faisait aux autres!

--Le vrai, père, continua Buteau, c'est que je vous aime bien, tandis que

mon frère et ma soeur.... Vous savez, j'en ai encore le coeur gros, qu'on

se soit quitté pour des foutaises.

Et il rejeta la chose sur Françoise, à qui Jean avait tourné la tête. Mais

elle se tenait tranquille, à cette heure. Si elle bougeait, il était décidé

à lui rafraîchir le sang, au fond de la mare.

--Voyons; père, faut se tâter.... Pourquoi ne reviendriez-vous pas?

Fouan resta muet, prudemment. Il s'attendait à cette offre, que son cadet

lâchait enfin; et il désirait ne répondre ni oui, ni non, parce qu'on ne

savait jamais. Alors, Buteau continua, en s'assurant que son frère était à

l'autre bout de la vigne:

--N'est-ce pas? ce n'est guère votre place, chez cette fripouille de

Jésus-Christ. On vous y trouvera peut-être bien assassiné, un de ces quatre

matins.... Et puis, tenez! moi, je vous nourrirai, je vous coucherai, et je

vous payerai quand même la pension.

Le père avait cligné les yeux, stupéfait. Comme il ne parlait toujours pas,

le fils voulut le combler.

--Et des douceurs, votre café, votre goutte, quatre sous de tabac, enfin

tout le plaisir!

C'était trop, Fouan prit peur. Sans doute, ça se gâtait, chez Jésus-Christ.

Mais si les embêtements recommençaient, chez les Buteau?

--Faudra voir, se contenta-t-il de dire, en se levant, afin de rompre

l'entretien.

On vendangea jusqu'à la nuit tombante. Les voitures ne cessaient d'emmener

les gueulebées pleines et de les ramener vides. Dans les vignes, dorées par

le soleil couchant, sous le grand ciel rosé, le va-et-vient des paniers et

des hottes s'activait, au milieu de la griserie de tout ce raisin charrié.

Et il arriva un accident à Berthe, elle fut prise d'une telle colique,

qu'elle ne put même courir: sa mère et Lequeu durent lui faire un rempart

de leurs corps, pendant qu'elle s'aponichait, parmi les échalas. Du plant

voisin, on l'aperçut. Victor et Delphin voulaient lui porter du papier;

mais Flore et la Bécu les en empêchèrent, parce qu'il y avait des bornes

que les mal élevés seuls dépassaient. Enfin, on rentra. Les Delhomme

avaient pris la tête, la Grande forçait Hilarion à tirer avec le cheval,

les Lengaigne et les Macqueron fraternisaient, dans la demi-ivresse qui

attendrissait leur rivalité. Ce qu'on remarqua surtout, ce furent les

politesses de l'abbé Madeline et de Suzanne: il la croyait sans doute une

dame, à la voir la mieux habillée; si bien qu'ils marchaient côte à côte,

lui rempli d'égards, elle faisant la sucrée, demandant l'heure de la messe,

le dimanche. Derrière eux, venait Jésus-Christ, qui, acharné contre la

soutane, recommençait sa plaisanterie dégoûtante, dans une rigolade

obstinée d'ivrogne. Tous les cinq pas, il levait la cuisse et en lâchait

un. La garce se mordait les lèvres pour ne pas rire, le prêtre affectait de

ne pas entendre; et, très graves, accompagnés de cette musique, ils

continuaient d'échanger des idées pieuses, à la queue du train roulant des

vendanges.

Comme on arrivait à Rognes enfin, Buteau et Fouan, honteux, essayèrent

d'imposer silence à Jésus-Christ. Mais il allait toujours, en répétant que

M. le curé aurait eu bien tort de se formaliser.

--Nom de Dieu! quand on vous dit que ce n'est pas pour les autres! C'est

pour moi tout seul!

La semaine suivante, on fut donc invité à goûter le vin, chez les Buteau.

Les Charles, Fouan, Jésus-Christ, quatre ou cinq autres, devaient venir à

sept heures manger du gigot, des noix et du fromage, un vrai repas. Dans la

journée, Buteau avait enfûté son vin, six pièces qui s'étaient emplies à la

chantepleure de la cuve. Mais des voisins se trouvaient moins avancés: un,

en train de vendanger encore, foulait depuis le matin, tout nu; un second,

armé d'une barre, surveillait la fermentation, enfonçait le chapeau, au

milieu des bouillonnements du moût; un troisième, qui avait un pressoir,

serrait le marc, s'en débarrassait dans sa cour, en un tas fumant. Et

c'était ainsi dans chaque maison, et de tout ça, des cuves brûlantes, des

pressoirs ruisselants, des tonneaux qui débordaient, de Rognes entier,

s'épandait l'âme du vin, dont l'odeur forte aurait suffi pour soûler le

monde.

Ce jour-là, au moment de quitter le Château, Fouan eut un pressentiment qui

lui fit prendre ses titres, dans la marmite aux lentilles. Autant les

cacher sur lui, car il avait cru voir Jésus-Christ et la Trouille regarder

en l'air, avec des yeux drôles. Ils partirent tous les trois de bonne

heure, ils arrivèrent chez les Buteau en même temps que les Charles.

La lune, en son plein, était si large, si nette, qu'elle éclairait comme un

vrai soleil; et Fouan, en entrant dans la cour, remarqua que l'âne, Gédéon,

sous le hangar, avait la tête au fond d'un petit baquet. Cela ne l'étonnait

point de le trouver libre, car le bougre, plein de malignité, soulevait

très bien les loquets avec la bouche; mais, ce baquet l'intriguant, il

s'approcha, il reconnut un baquet de la cave, qu'on avait laissé plein de

vin de pressoir, pour achever de remplir les tonneaux. Nom de Dieu de

Gédéon! il le vidait!

--Eh! Buteau, arrive!... Il en fait un commerce, ton âne!

Buteau parut sur le seuil de la cuisine.

--Quoi donc?

--Le v'là qu'a tout bu!

Gédéon, au milieu de ces cris, finissait de pomper le liquide avec

tranquillité. Peut-être bien qu'il sirotait ainsi depuis un quart d'heure,

car le petit baquet contenait aisément une vingtaine de litres. Tout y

avait passé, son ventre s'était arrondi comme une outre, à éclater du coup;

et, quand il releva enfin la tête, on vit son nez ruisseler de vin, son nez

de pochard, où une raie rouge, sous les yeux, indiquait qu'il l'avait

enfoncé jusque-là.

--Ah! le jean-foutre! gueula Buteau en accourant. C'est de ses tours! Y a

pas de gueux pareil pour les vices!

Lorsqu'on lui reprochait ses vices, Gédéon, d'habitude, avait l'air de s'en

ficher, les oreilles élargies et obliques. Cette fois, étourdi, perdant

tout respect, il ricana positivement, il dodelina du râble, pour exprimer

la jouissance sans remords de sa débauche; et, son maître le bousculant, il

trébucha.

Fouan avait dû le caler de l'épaule.

--Mais le sacré cochon est soûl à crever!

--Soûl comme une bourrique, c'est le cas de le dire, fit remarquer

Jésus-Christ, qui le contemplait d'un oeil d'admiration fraternelle. Un

baquet d'un coup, quel goulot!

Buteau, lui, ne riait guère, pas plus que Lise et que Françoise, accourues

au bruit. D'abord, il y avait le vin perdu; puis, ce n'était pas tant la

perte que la confusion où les jetait cette vilaine conduite de leur âne,

devant les Charles. Déjà ceux-ci pinçaient les lèvres, à cause d'Élodie.

Pour comble de malheur, le hasard voulut que Suzanne et Berthe, qui se

promenaient ensemble, rencontrassent l'abbé Madeline, juste devant la

porte; et ils s'étaient arrêtés tous les trois, ils attendaient. Une propre

histoire, maintenant, avec tout ce beau monde, les yeux braqués!

--Père, poussez-le, dit Buteau à voix basse. Faut le rentrer vite à

l'écurie.

Fouan poussa. Mais Gédéon, heureux, se trouvant bien, refusait de quitter

la place, sans méchanceté, en soûlaud bon enfant, l'oeil noyé et farceur,

la bouche baveuse, retroussée par le rire. Il se faisait lourd, branlait

sur ses jambes écartées, se rattrapait à chaque secousse, comme s'il eût

jugé la plaisanterie drôle. Et, lorsque Buteau s'en mêla, poussant lui

aussi, ce ne fut pas long: l'âne culbuta, les quatre fers en l'air, puis se

roula sur le dos et se mit à braire si fort, qu'il semblait se foutre de

tous les personnages qui le regardaient.

--Ah! sale carcasse! propre à rien! je vas t'apprendre à te rendre malade!

hurla Buteau, en tombant sur lui à coups de talon.

Plein d'indulgence, Jésus-Christ s'interposa.

--Voyons, voyons... Puisqu'il est soûl, faut pas lui demander de la raison.

Bien sûr qu'il ne t'entend pas, vaut mieux l'aider à retrouver son

chez-lui.

Les Charles s'étaient écartés, absolument choqués de cette bête

extravagante et sans conduite; tandis qu'Élodie, très rouge, comme si elle

avait eu à subir un spectacle indécent, détournait la tête. A la porte, le

groupe du curé, de Suzanne et de Berthe, silencieux, protestait par son

attitude. Des voisins arrivaient, commençaient à goguenarder tout haut.

Lise et Françoise en auraient pleuré de honte.

Cependant, rentrant sa rage, Buteau, aidé de Fouan et de Jésus-Christ,

travaillait à remettre Gédéon debout. Ce n'était pas une affaire commode,

car le gaillard pesait bien comme les cinq cent mille diables, avec le

baquet qui lui roulait dans le ventre. Dès qu'on l'avait redressé d'un

bout, il croulait de l'autre. Tous les trois s'épuisaient à l'arc-bouter, à

l'étayer de leurs genoux et de leurs coudes. Enfin, ils venaient de le

planter sur les quatre pieds, ils l'avaient même fait avancer de quelques

pas, lorsque, dans une brusque révérence en arrière, il culbuta de nouveau.

Et il y avait toute la cour à traverser, pour gagner l'écurie. Jamais on

n'y arriverait. Comment faire?

--Nom de Dieu de nom de Dieu! juraient les trois hommes, en le regardant

sous toutes les faces, sans savoir dans quel sens le prendre.

Jésus-Christ eut l'idée de l'accoter au mur du hangar; de là, on ferait le

tour, en suivant le mur de la maison, jusqu'à l'écurie. Ça marcha d'abord,

bien que l'âne s'écorchât contre le plâtre. Le malheur fut que ce

frottement lui devint sans doute insupportable. Tout d'un coup, se

débarrassant des mains qui le collaient à la muraille, il rua, il gambada.

Le père avait failli s'étaler, les deux frères criaient:

--Arrêtez-le, arrêtez-le!

Alors, sous la blancheur éclatante de la lune, on vit Gédéon battant la

cour en un zigzag frénétique, avec ses deux grandes oreilles échevelées. On

lui avait trop remué le ventre, il en était malade. Un premier

haut-le-coeur l'arrêta, tout chavirait. Il voulut repartir, il retomba

planté sur ses jambes raidies. Son cou s'allongeait, une boule terrible

agitait ses côtes. Et dans un tangage d'ivrogne qui se soulage, piquant la

tête en avant à chaque effort, il dégueula comme un homme.

Un rire énorme avait éclaté à la porte, parmi les paysans amassés, pendant

que l'abbé Madeline, faible d'estomac, pâlissait entre Suzanne et Berthe,

qui l'emmenèrent avec des mots d'indignation. Mais l'attitude offensée des

Charles disait surtout combien l'exhibition d'un âne dans un état pareil,

était contraire aux bonnes moeurs, même à la simple politesse qu'on doit

aux passants. Élodie, éperdue, pleurante, s'était jetée au cou de sa

grand'mère, en demandant s'il allait mourir. Et M. Charles avait beau

crier: «Assez! assez!» de son ancienne voix impérieuse de patron obéi, le

bougre continuait, la cour en était pleine, des lâchures furieuses

d'écluse, un vrai ruisseau rouge qui coulait dans la mare. Puis, il glissa,

se vautra là-dedans, les cuisses ouvertes, si peu convenable, que jamais

soûlard, étalé en travers d'une rue, n'a dégoûté à ce point les gens. On

aurait dit que ce misérable le faisait exprès, pour jeter le déshonneur sur

ses maîtres. C'en était trop, Lise et Françoise, les mains sur les yeux,

s'enfuirent, se réfugièrent au fond de la maison.

--Assez donc! emportez-le!

En effet, il n'y avait pas d'autre parti à prendre, car Gédéon, devenu plus

mou qu'une chiffe, alourdi de sommeil, s'endormait. Buteau courut chercher

une civière, six hommes l'aidèrent à y charger l'âne. On l'emporta, les

membres abandonnés, la tête ballante, ronflant déjà d'un tel coeur, qu'il

avait l'air de braire et de se foutre encore du monde.

Naturellement, cette aventure gâta d'abord le repas. Bientôt, on se remit,

on finit même par fêter si largement le vin nouveau, que tous, vers onze

heures, étaient comme l'âne. A chaque instant, il y en avait un qui sortait

dans la cour, pour un besoin.

Le père Fouan était très gai. Peut-être, tout de même, qu'il ferait bien de

reprendre pension chez son cadet, car le vin y serait bon cette année. Il

avait dû quitter la salle à son tour, il roulait ça dans sa tête, au milieu

de la nuit noire, lorsqu'il entendit Buteau et Lise, sortis derrière son

dos, accroupis côte à côte le long de la haie, et se querellant, parce que

le mari reprochait à la femme de ne pas se montrer assez tendre avec son

père. Sacrée dinde! fallait l'embobiner, pour le ravoir et lui étourdir son

magot. Le vieux, dégrisé, tout froid, eut un geste, s'assura qu'on ne lui

avait pas volé les papiers dans sa poche; et, quand on se fut tous

embrassés en partant, quand il se retrouva au Château, il était bien résolu

à ne point en déménager. Mais, la nuit même, il eut une vision qui le

glaça: la Trouille en chemise, à travers la chambre, rôdant, fouillant sa

culotte, sa blouse, regardant jusque dans ses souliers. Évidemment,

Jésus-Christ, n'ayant plus trouvé le magot envolé de la marmite aux

lentilles, envoyait sa fille le chercher pour l'étourdir, comme disait

Buteau.

Du coup, Fouan ne put rester au lit, tellement ce qu'il avait vu lui

travaillait le crâne. Il se leva, ouvrit la fenêtre. La nuit était blanche

de lune, l'odeur du vin montait de Rognes, mêlée à celle des choses qu'on

enjambait depuis huit jours le long des murs, tout ce bouquet violent des

vendanges. Que devenir? où aller? Son pauvre argent, il ne le quitterait

plus, il se le coudrait sur la peau. Puis, comme le vent lui soufflait

l'odeur au visage, l'idée de Gédéon lui revint: c'était rudement bâti, un

âne! ça prenait dix fois du plaisir comme un homme, sans en crever.

N'importe! volé chez son cadet, volé chez son aîné, il n'avait pas le

choix. Le mieux était de rester au Château et d'ouvrir l'oeil, en

attendant. Tous ses vieux os en tremblaient.

V

Des mois s'écoulèrent, l'hiver passa, puis le printemps; et le train

accoutumé de Rognes continuait, il fallait des années pour que les choses

eussent l'air de s'être faites, dans cette morne vie de travail, sans cesse

recommençante. En juillet, sous l'accablement des grands soleils, les

élections prochaines remuèrent pourtant le village. Cette fois, il y avait,

cachée au fond, toute une grosse affaire. On en causait, on attendait la

tournée des candidats.

Et, justement, le dimanche où la venue de M. Rochefontaine, l'usinier de

Châteaudun, était annoncée, une scène terrible éclata le matin, chez les

Buteau, entre Lise et Françoise. L'exemple prouva bien que, lorsque les

choses n'ont pas l'air de se faire, elles marchent cependant; car le

dernier lien qui unissait les deux soeurs, toujours près de se rompre,

renoué toujours, s'était tellement aminci à l'usure des querelles

quotidiennes, qu'il cassa net, pour ne plus jamais se rattacher, et à

l'occasion d'une bêtise où il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un

chat.

Ce matin, Françoise, en ramenant les vaches, s'était arrêtée un instant à

causer avec Jean, qu'elle venait de rencontrer devant l'église. Il faut

dire qu'elle y mettait de la provocation, en face de la maison même, dans

l'unique but d'exaspérer les Buteau. Aussi, lorsqu'elle rentra, Lise lui

cria-t-elle:

--Tu sais, quand tu voudras voir tes hommes, tâche que ce ne soit pas sous

la fenêtre!

Buteau était là, qui écoutait, en train de repasser une serpe.

--Mes hommes, répéta Françoise, je les vois de trop ici, mes hommes! et il

y en a un, si j'avais voulu, ce n'est pas sous la fenêtre, c'est dans ton

lit que le cochon m'aurait prise!

Cette allusion à Buteau jeta Lise hors d'elle. Depuis longtemps, elle

n'avait qu'un désir, flanquer sa soeur dehors, pour être tranquille dans

son ménage, quitte à rendre la moitié du bien. C'était même la raison qui

la faisait battre par son homme, d'avis contraire, décidé à ruser jusqu'au

bout, ne désespérant pas d'ailleurs de coucher avec la petite, tant qu'elle

et lui auraient ce qu'il fallait pour ça. Et Lise s'irritait de n'être

point la maîtresse, tourmentée maintenant d'une jalousie particulière,

prête encore à le laisser culbuter sa cadette, histoire d'en finir, tout en

enrageant de le voir s'échauffer après cette garce, dont elle avait pris en

exécration la jeunesse, la petite gorge dure, la peau blanche des bras,

sous les manches retroussées. Si elle avait tenu la chandelle, elle aurait

voulu qu'il abîmât tout ça, elle aurait tapé elle-même dessus, ne souffrant

pas du partage, souffrant, dans leur rivalité grandie, empoisonnée, de ce

que sa soeur était mieux qu'elle et devait donner plus de plaisir.

--Salope! hurla-t-elle, c'est toi qui l'agaces!... Si tu n'étais pas

toujours pendue à lui, il ne courrait pas après ton derrière mal torché de

gamine. Quelque chose de propre!

Françoise devint toute pâle, tant ce mensonge la révoltait. Elle répondit

posément, dans une colère froide:

--C'est bon, en v'là assez.... Attends quinze jours, et je ne te gênerai

plus, si c'est ça que tu demandes. Oui, dans quinze jours, j'aurai vingt et

un ans, je filerai.

--Ah! tu veux être majeure, ah! c'est donc ça que tu as calculé, pour nous

faire des misères!... Eh bien! bougresse, ce n'est pas dans quinze jours,

c'est à l'instant que tu va filer... Allons, fous le camp!

--Tout de même.... On a besoin de quelqu'un chez Macqueron. Il me prendra

bien.... Bonsoir!

Et Françoise partit, ce ne fut pas plus compliqué, il n'y eut rien autre

chose entre elles. Buteau, lâchant la serpe qu'il aiguisait, s'était

précipité pour mettre la paix d'une paire de gifles et les raccommoder une

fois encore. Mais il arriva trop tard, il ne put, dans son exaspération,

qu'allonger un coup de poing à sa femme, dont le nez ruissela. Nom de Dieu

de femelles! ce qu'il redoutait, ce qu'il empêchait depuis si longtemps! la

petite envolée, le commencement d'un tas de sales histoires! Et il voyait

tout fuir, tout galoper devant lui, la fille, la terre.

--J'irai tantôt chez Macqueron, gueula-t-il. Faudra bien qu'elle rentre,

quand je devrais la ramener à coup de pied au cul!

Chez Macqueron, ce dimanche-là, on était en l'air, car on y attendait un

des candidats, M. Rochefontaine, le maître des Ateliers de construction de

Châteaudun. Pendant la dernière législature, M. Chédeville avait déplu, les

uns disaient en affichant des amitiés orléanistes, les autres, en

scandalisant les Tuileries par une histoire gaillarde, la jeune femme d'un

huissier de la Chambre, folle de lui, malgré son âge. Quoi qu'il en fût la

protection du préfet s'était retirée du député sortant, pour se porter sur

M. Rochefontaine, l'ancien candidat de l'opposition, dont un ministre

venait de visiter les Ateliers, et qui avait écrit une brochure sur le

libre échange, très remarquée de l'empereur. Irrité de cet abandon, M. de

Chédeville maintenait sa candidature, ayant besoin de son mandat de député

pour brasser des affaires, ne se suffisant plus avec les fermages de la

Chamade, hypothéquée, à moitié détruite. De sorte que, par une aventure

singulière, la situation s'était retournée, le grand propriétaire devenait

le candidat indépendant, tandis que le grand usinier se trouvait être le

candidat officiel.

Hourdequin, bien que maire de Rognes, demeurait fidèle à M. de Chédeville;

et il avait résolu de ne tenir aucun compte des ordres de l'administration,

prêt à batailler même ouvertement, si on le poussait à bout. D'abord, il

jugeait honnête de ne pas tourner comme une girouette, au moindre souffle

du préfet; ensuite, entre le protectionniste et le libre échangiste, il

finissait par croire ses intérêts avec le premier, dans la débâcle de la

crise agricole. Depuis quelque temps, les chagrins que Jacqueline lui

causait, joints aux soucis de la ferme, l'ayant empêché de s'occuper de la

mairie, il laissait l'adjoint Macqueron expédier les affaires courantes.

Aussi, lorsque l'intérêt qu'il prenait aux élections le ramena présider le

conseil, fût-il étonné de le sentir rebelle, d'une raideur hostile.

C'était un sourd travail de Macqueron, mené avec une prudence de sauvage,

qui aboutissait enfin. Chez ce paysan devenu riche, tombé à l'oisiveté, se

traînant, sale et mal tenu, dans des loisirs de monsieur dont il crevait

d'ennui, peu à peu était poussée l'ambition d'être maire, l'unique

amusement de son existence, désormais. Et il avait miné Hourdequin,

exploitant la haine vivace, innée au coeur de tous les habitants de Rognes,

contre les seigneurs autrefois, contre le fils de bourgeois qui possédait

la terre aujourd'hui. Bien sûr qu'il l'avait eue pour rien, la terre! un

vrai vol, du temps de la Révolution! pas de danger qu'un pauvre bougre

profitât des bonnes chances, ça retournait toujours aux canailles, las de

s'emplir les poches! Sans compter qu'il s'y passait de propres choses, à la

Borderie. Une honte, cette Cognette, que le maître allait reprendre sur les

paillasses des valets, par goût! Tout cela s'éveillait, circulait en mots

crus dans le pays, soulevait des indignations, même chez ceux qui auraient

culbuté ou vendu leur fille, si le dérangement en avait valu la peine. De

sorte que les conseillers municipaux finissaient par dire qu'un bourgeois,

ça devait rester à voler et à paillarder avec les bourgeois; tandis que,

pour bien mener une commune de paysans, il fallait un maire paysan.

Justement, ce fut au sujet des élections qu'une première résistance étonna

Hourdequin. Comme il parlait de M. de Chédeville, toutes les figures

devinrent de bois. Macqueron, quand il l'avait vu rester fidèle au candidat

en disgrâce, s'était dit qu'il tenait le vrai terrain de bataille, une

occasion excellente pour le faire sauter. Aussi appuyait-il le candidat du

préfet, M. Rochefontaine, en criant que tous les hommes d'ordre devaient

soutenir le gouvernement. Cette profession de foi suffisait, sans qu'il eût

besoin d'endoctriner les membres du conseil; car, dans la crainte des coups

de balai, ils étaient toujours du côté du manche, résolus à se donner au

plus fort, au maître, pour que rien ne changeât et que le blé se vendît

cher. Delhomme, l'honnête, le juste, dont c'était l'opinion, entraînait

Clou et les autres. Et, ce qui achevait de compromettre Hourdequin,

Lengaigne seul était avec lui, exaspéré de l'importance prise par

Macqueron. La calomnie s'en mêla, on accusa le fermier d'être «un rouge»,

un de ces gueux qui voulaient la république, pour exterminer le paysan; si

bien que l'abbé Madeline, effaré, croyant devoir sa cure à l'adjoint,

recommandait lui-même M. Rochefontaine, malgré la sourde protection de

monseigneur acquise à M. de Chédeville. Mais un dernier coup ébranla le

maire, le bruit courut que, lors de l'ouverture du fameux chemin direct de

Rognes à Châteaudun, il avait mis dans sa poche la moitié de la subvention

votée. Comment? on ne l'expliquait pas, l'histoire en demeurait mystérieuse

et abominable. Quand on l'interrogeait là-dessus, Macqueron prenait l'air

effrayé, douloureux et discret d'un homme dont certaines convenances

fermaient la bouche: c'était lui, simplement, qui avait inventé la chose.

Enfin, la commune était bouleversée, le conseil municipal se trouvait coupé

en deux, d'un côté l'adjoint et tous les conseillers, sauf Lengaigne, de

l'autre le maire, qui comprit seulement alors la gravité de la situation.

Depuis quinze jours déjà, dans un voyage à Châteaudun, fait exprès,

Macqueron était allé s'aplatir devant M. Rochefontaine. Il l'avait supplié

de ne pas descendre ailleurs que chez lui, s'il daignait venir à Rognes. Et

c'était pourquoi le cabaretier, ce dimanche-là, après le déjeuner, ne

cessait de sortir sur la route, aux aguets de son candidat. Il avait

prévenu Delhomme, Clou, d'autres conseillers municipaux, qui vidaient un

litre, pour patienter. Le père Fouan et Bécu se trouvaient également là, à

faire une partie, ainsi que Lequeu, le maître d'école, s'acharnant à la

lecture d'un journal qu'il apportait, affectant de ne jamais rien boire.

Mais deux consommateurs inquiétaient l'adjoint, Jésus-Christ et son ami

Canon, l'ouvrier rouleur de routes, installés nez à nez, goguenards, devant

une bouteille d'eau-de-vie. Il leur jetait des coups d'oeil obliques, il

cherchait vainement à les flanquer dehors, car les bandits ne criaient pas,

contre leur habitude: ils n'avaient que l'air de se foutre du monde. Trois

heures sonnèrent, M. Rochefontaine, qui avait promis d'être à Rognes vers

deux heures, n'était pas arrivé encore.

--Coelina! demanda anxieusement Macqueron à sa femme, as-tu monté le

bordeaux pour offrir un verre, tout à l'heure?

Coelina, qui servait, eut un geste désolé d'oubli; et il se précipita

lui-même vers la cave. Dans la pièce voisine, où était la mercerie et dont

la porte restait toujours ouverte, Berthe montrait des rubans roses à trois

paysannes, d'un air élégant de demoiselle de magasin, tandis que Françoise,

déjà en fonction, époussetait des casiers, malgré le dimanche. L'adjoint,

que gonflait un besoin d'autorité, avait accueilli tout de suite cette

dernière, flatté qu'elle se mît sous sa protection. Sa femme, justement,

cherchait une aide. Il nourrirait, il logerait la petite, tant qu'il ne

l'aurait pas réconciliée avec les Buteau, chez qui elle jurait de se tuer,

si on l'y ramenait de force.

Brusquement, un landau, attelé de deux percherons superbes, s'arrêta devant

la porte. Et M. Rochefontaine, qui s'y trouvait seul, en descendit, étonné

et blessé que personne ne fût là. Il hésitait à entrer dans le cabaret,

lorsque Macqueron remonta de la cave, avec une bouteille dans chaque main.

Ce fut pour lui une confusion, un vrai désespoir, à ne savoir comment se

débarrasser de ses bouteilles, à bégayer:

--Oh! monsieur, quelle malchance!... Depuis deux heures, j'ai attendu, sans

bouger; et pour une minute que je descends.... Oui, à votre intention....

Voulez-vous boire un verre, monsieur le député?

M. Rochefontaine, qui n'était encore que candidat et que le trouble du

pauvre homme aurait dû toucher, parut s'en fâcher davantage. C'était un

grand garçon de trente-huit ans à peine, les cheveux ras, la barbe taillée

carrément, avec une mise correcte, sans recherche. Il avait une froideur

brusque, une voix brève, autoritaire, et tout en lui disait l'habitude du

commandement, l'obéissance dans laquelle il tenait les douze cents ouvriers

de son usine. Aussi paraissait-il résolu à mener ces paysans à coups de

fouet.

Coelina et Berthe s'étaient précipitées, cette dernière avec son clair

regard de hardiesse, sous ses paupières meurtries.

--Veuillez entrer, monsieur, faites-nous cet honneur.

Mais le monsieur, d'un coup d'oeil, l'avait retournée, pesée, jugée à fond.

Il entra pourtant, il se tint debout, refusant de s'asseoir.

--Voici nos amis du conseil, reprit Macqueron, qui se remettait. Ils sont

bien contents de faire votre connaissance, n'est-ce pas? messieurs, bien

contents!

Delhomme, Clou, les autres, s'étaient levés, saisis de la raide attitude de

M. Rochefontaine. Et ce fut dans un silence profond qu'ils écoutèrent les

choses qu'il avait arrêté de leur dire, ses théories communes avec

l'empereur, ses idées de progrès surtout, auxquelles il devait de

remplacer, dans la faveur de l'administration, l'ancien candidat,

d'opinions condamnées; puis, il se mit à promettre des routes, des chemins

de fer, des canaux, oui! un canal au travers de la Beauce, pour étancher

enfin la soif qui la brûlait depuis des siècles. Les paysans ouvraient la

bouche, stupéfiés. Qu'est-ce qu'il disait donc? de l'eau dans les champs, à

cette heure! Il continuait, il finit en menaçant des rigueurs de l'autorité

et de la rancune des saisons ceux qui voteraient mal. Tous se regardèrent.

En voilà un qui les secouait et dont il était bon d'être l'ami!

--Sans doute, sans doute, répétait Macqueron, à chaque phrase du candidat,

un peu inquiet cependant de sa rudesse.

Mais Bécu approuvait, à grands coups de menton, cette parole militaire; et

le vieux Fouan, les yeux écarquillés, avait l'air de dire que c'était là un

homme; et Lequeu lui-même, si impassible d'ordinaire, était devenu très

rouge, sans qu'on sût, à la vérité, s'il prenait du plaisir ou s'il

enrageait. Il n'y avait que les deux canailles, Jésus-Christ et son ami

Canon, pleins d'un évident mépris, si supérieurs, du reste, qu'ils se

contentaient de ricaner et de hausser les épaules.

Dès qu'il eut parlé, M. Rochefontaine se dirigea vers la porte. L'adjoint

eut un cri de désolation.

--Comment! monsieur, vous ne nous ferez pas l'honneur de boire un verre?

--Non, merci, je suis en retard déjà.... On m'attend à Magnolles, à

Bazoches, à vingt endroits. Bonsoir!

Du coup, Berthe ne l'accompagna même pas; et, de retour dans la mercerie,

elle dit à Françoise:

--En voilà un mal poli! C'est moi qui renommerais l'autre, le vieux!

M. Rochefontaine venait de remonter dans son landau, lorsque des

claquements de fouet lui firent tourner la tête. C'était Hourdequin, qui

arrivait dans son cabriolet modeste, que conduisait Jean. Le fermier

n'avait appris la visite de l'usinier à Rognes que par hasard, un de ses

charretiers ayant rencontré le landau sur la route, et il accourait pour

voir le péril en face, d'autant plus inquiet que, depuis huit jours, il

pressait M. de Chédeville de faire acte de présence, sans pouvoir

l'arracher à quelque jupon sans doute, peut-être la jolie huissière.

--Tiens! c'est vous! cria-t-il gaillardement à M. Rochefontaine. Je ne vous

savais pas déjà en campagne.

Les deux voitures s'étaient rangées roue à roue. Ni l'un ni l'autre ne

descendirent, et ils causèrent quelques minutes, après s'être penchés pour

se donner une poignée de main. Ils se connaissaient, ayant parfois déjeuné

ensemble chez le maire de Châteaudun.

--Vous êtes donc contre moi? demanda brusquement M. Rochefontaine, avec sa

rudesse.

Hourdequin, qui, à cause de sa situation de maire, comptait ne pas agir

trop ouvertement, resta un instant décontenancé de voir que ce diable

d'homme avait une police si bien faite. Mais il ne manquait pas de carrure,

lui non plus, et il répondit d'un ton gai, afin de laisser à l'explication

un tour amical:

--Je ne suis contre personne, je suis pour moi.... Mon homme, c'est celui

qui me protégera. Quand on pense que le blé est tombé à seize francs, juste

ce qu'il me coûte à produire! Autant ne plus toucher un outil et crever!

Tout de suite, l'autre se passionna.

--Ah! oui, la protection, n'est-ce pas? la surtaxe, un droit de prohibition

sur les blés étrangers, pour que les blés français doublent de prix! Enfin,

la France affamée, le pain de quatre livres à vingt sous, la mort des

pauvres!... Comment, vous, un homme de progrès, osez-vous en revenir à ces

monstruosités?

--Un homme de progrès, un homme de progrès, répéta Hourdequin de son air

gaillard, sans doute j'en suis un; mais ça me coûte si cher, que je vais

bientôt ne plus pouvoir me payer ce luxe.... Les machines, les engrais

chimiques, toutes les méthodes nouvelles, voyez-vous, c'est très beau,

c'est très bien raisonné et ça n'a qu'un inconvénient, celui de vous ruiner

d'après la saine logique.

--Parce que vous êtes un impatient, parce que vous exigez de la science des

résultats immédiats, complets, parce que vous vous découragez des

tâtonnements nécessaires, jusqu'à douter des vérités acquises et à tomber

dans la négation de tout!

--Peut-être bien. Je n'aurais donc fait que des expériences. Hein? dites

qu'on me décore pour ça, et que d'autres bons bougres continuent!

Hourdequin éclata d'un gros rire à sa plaisanterie, qu'il jugeait

concluante. Vivement, M. Rochefontaine avait repris:

--Alors, vous voulez que l'ouvrier meure de faim?

--Pardon! je veux que le paysan vive.

--Mais moi qui occupe douze cents ouvriers, je ne puis pourtant élever les

salaires sans faire faillite.... Si le blé était à trente francs, je les

verrais tomber comme des mouches.

--Eh bien! et moi, est-ce que je n'ai point de serviteurs? Quand le blé est

à seize francs, nous nous serrons le ventre, il y a de pauvres diables qui

claquent au fond de tous les fossés, dans nos campagnes.

Puis, il ajouta, en continuant à rire:

--Dame! chacun prêche pour son saint.... Si je ne vous vends pas le pain

cher, c'est la terre en France qui fait faillite, et si je vous le vends

cher, c'est l'industrie qui met la clef sous la porte. Votre main-d'oeuvre

augmente, les produits manufacturés renchérissent, mes outils, mes

vêtements, les cent choses dont j'ai besoin.... Ah! un beau gâchis, où nous

finirons par culbuter!

Tous deux, le cultivateur et l'usinier, le protectionniste et le libre

échangiste, se dévisagèrent, l'un avec le ricanement de sa bonhomie

sournoise, l'autre avec la hardiesse franche de son hostilité. C'était

l'état de guerre moderne, la bataille économique actuelle, sur le terrain

de la lutte pour la vie.

--On forcera bien le paysan à nourrir l'ouvrier, dit M. Rochefontaine.

--Tâchez donc, répéta Hourdequin, que le paysan mange d'abord.

Et il sauta enfin de son cabriolet, et l'autre jetait un nom de village à

son cocher, lorsque Macqueron, ennuyé de voir que ses amis du conseil,

venus sur le seuil, avaient entendu, cria qu'on allait boire un verre tous

ensemble; mais, de nouveau, le candidat refusa, ne serra pas une seule

main, se renversa au fond de son landau, qui partit, au trot sonore des

deux grands percherons.

A l'autre angle de la route, Lengaigne, debout sur sa porte, en train de

repasser un rasoir, avait vu toute la scène. Il eut un rire insultant, il

lâcha très haut, à l'adresse du voisin:

--Baise mon cul et dis merci!

Hourdequin, lui, était entré et avait accepté un verre. Dès que Jean eut

attaché le cheval à un des volets, il suivit son maître. Françoise, qui

l'appelait d'un petit signe, dans la mercerie, lui conta son départ, toute

l'affaire; et il en fut si remué, il craignit tellement de la compromettre,

devant le monde, qu'il revint s'asseoir sur un banc du cabaret, après avoir

simplement murmuré qu'il faudrait se revoir, afin de s'entendre.

--Ah! nom de Dieu! vous n'êtes pas dégoûtés tout de même, si vous votez

pour ce cadet-là! cria Hourdequin en reposant son verre.

Son explication avec M. Rochefontaine l'avait décidé à la lutte ouverte,

quitte à rester sur le carreau. Et il ne le ménagea plus, il le compara à

M. de Chédeville, un si brave homme, pas fier, toujours heureux de rendre

service, un vrai noble de la vieille France enfin! tandis que ce grand

pète-sec, ce millionnaire à la mode d'aujourd'hui, hein? regardait-il les

gens du haut de sa grandeur, jusqu'à refuser de goûter le vin du pays, de

peur sans doute d'être empoisonné! Voyons, voyons, ce n'était pas possible!

on ne changeait pas un bon cheval contre un cheval borgne!

--Dites, qu'est-ce que vous reprochez à M. de Chédeville? voilà des années

qu'il est votre député, il a toujours fait votre affaire.... Et vous le

lâchez pour un bougre que vous traitiez comme un gueux aux dernières

élections, lorsque le gouvernement le combattait! Rappelez-vous, que

diable!

Macqueron, ne voulant pas s'engager directement, affectait d'aider sa femme

à servir. Tous les paysans avaient écouté, le visage immobile, sans qu'un

pli indiquât leur pensée secrète. Ce fut Delhomme qui répondit:

--Quand on ne connaît pas le monde!

--Mais vous le connaissez maintenant, cet oiseau! Vous l'avez entendu dire

qu'il veut le blé à bon marché, qu'il votera pour que les blés étrangers

viennent écraser les nôtres. Je vous ai déjà expliqué ça, c'est la vraie

ruine.... Et, si vous êtes assez bêtes pour le croire ensuite, quand il

vous fait de belles promesses! Oui, oui, votez! ce qu'il se fichera de vous

plus tard!

Un sourire vague avait paru sur le cuir tanné de Delhomme. Toute la finesse

endormie au fond de cette intelligence droite et bornée, apparut en

quelques phrases lentes.

--Il dit ce qu'il dit, on en croit ce qu'on en croit.... Lui ou un autre!

mon Dieu!... On n'a qu'une idée, voyez-vous, celle que le gouvernement soit

solide pour faire aller les affaires; et alors, n'est-ce pas? histoire de

ne point se tromper, le mieux est d'envoyer au gouvernement le député qu'il

demande... Ça nous suffit que ce monsieur de Châteaudun soit l'ami de

l'empereur.

A ce dernier coup, Hourdequin demeura étourdi. Mais c'était M. de

Chédeville, qui, autrefois, était l'ami de l'empereur! Ah! race de serfs,

toujours au maître qui la fouaille et la nourrit, aujourd'hui encore dans

l'aplatissement et l'égoïsme héréditaires, ne voyant rien, ne sachant rien,

au delà du pain de la journée!

--Eh bien! tonnerre de Dieu! je vous jure que, le jour où ce Rochefontaine

sera nommé, je foutrai ma démission, moi! Est-ce qu'on me prend pour un

polichinelle, à dire blanc et à dire noir!... Si ces brigands de

républicains étaient aux Tuileries, vous seriez avec eux, ma parole!

Les yeux de Macqueron avaient flambé. Enfin, ça y était, le maire venait de

signer sa chute; car l'engagement qu'il prenait aurait suffi, dans son

impopularité, à faire voter le pays contre M. de Chédeville.

Mais, à ce moment, Jésus-Christ, oublié dans son coin avec son ami Canon,

rigola si fort, que tous les yeux se portèrent sur lui. Les coudes au bord

de la table, le menton dans les mains, il répétait très haut, avec des

ricanements de mépris, en regardant les paysans qui étaient là:

--Tas de couillons! tas de couillons!

Et ce fut justement sur ce mot que Buteau entra. Son oeil vif, qui, dès la

porte, avait découvert Françoise dans la mercerie, reconnut tout de suite

Jean, assis contre le mur, écoutant, attendant son maître. Bon! la fille et

le galant étaient là, on allait voir!

--Tiens, v'là mon frère, le plus couillon de tous! gueula Jésus-Christ.

Des grognements de menace s'élevèrent, on parlait de flanquer le mal

embouché dehors, lorsque Leroi, dit Canon, s'en mêla, de sa voix éraillée

de faubourien, qui avait disputé dans toutes les réunions socialistes de

Paris.

--Tais ta gueule, mon petit! Ils ne sont pas si bêtes qu'ils en ont

l'air.... Ecoutez donc, vous autres, les paysans, qu'est-ce que vous

diriez, si l'on collait, en face, à la porte de la mairie, une affiche où

il y aurait, imprimé en grosses lettres: Commune révolutionnaire de Paris:

primo, tous les impôts sont abolis; secundo, le service militaire est

aboli.... Hein? qu'est-ce que vous en diriez, les culs-terreux?

L'effet fut si extraordinaire, que Delhomme, Fouan, Clou, Bécu, demeurèrent

béants, les yeux arrondis. Lequeu en lâcha son journal; Hourdequin qui s'en

allait, rentra; Buteau, oubliant Françoise, s'assit sur un coin de table.

Et ils regardaient tous ce déguenillé, ce rouleur de routes, l'effroi des

campagnes, vivant de maraudes et d'aumônes forcées. L'autre semaine, on

l'avait chassé de la Borderie, où il était apparu comme un spectre, dans le

jour tombant. C'était pourquoi il couchait à cette heure chez cette

fripouille de Jésus-Christ, d'où il disparaîtrait le lendemain peut-être.

--Je vois que ça vous gratterait tout de même au bon endroit, reprit-il

d'un air gai.

--Nom de Dieu, oui! confessa Buteau. Quand on pense que j'ai encore porté

hier de l'argent au percepteur! Ça n'en finit jamais, ça nous mange la peau

du corps!

--Et ne plus voir ses garçons partir, ah! bon sang! s'écria Delhomme. Moi

qui paie pour exempter Nénesse, je sais ce que ça me coûte.

--Sans compter, ajouta Fouan, que si vous ne pouvez pas payer, on vous les

prend et on vous les tue.

Canon hochait la tête, triomphait en riant.

--Tu vois bien, dit-il à Jésus-Christ, qu'ils ne sont pas si bêtes que ça,

les culs-terreux!

Puis, se retournant:

--On nous crie que vous êtes conservateurs, que vous ne laisserez pas

faire.... Conservateurs de vos intérêts, oui, n'est-ce pas? Vous laisserez

faire et vous aiderez à faire tout ce qui vous rapportera. Hein? pour

garder vos sous et vos enfants, vous en commettriez des choses!...

Autrement, vous seriez de rudes imbéciles!

Personne ne buvait plus, un malaise commençait à paraître sur ces visages

épais. Il continua, goguenard, s'amusant à l'avance de l'effet qu'il allait

produire.

--Et c'est pourquoi je suis bien tranquille, moi qui vous connais, depuis

que vous me chassez de vos portes à coups de pierres.... Comme le disait ce

gros monsieur-là, vous serez avec nous, les rouges, les partageux, quand

nous serons aux Tuileries.

--Ah! ça, non! crièrent à la fois Buteau, Delhomme et les autres.

Hourdequin, qui avait écouté attentivement, haussa les épaules.

--Vous perdez votre salive, mon brave!

Mais Canon souriait toujours, avec la belle confiance d'un croyant.

Renversé, le dos contre la muraille, il s'y frottait une épaule après

l'autre, dans un léger dandinement de caresse inconsciente. Et il

expliquait l'affaire, cette révolution dont l'annonce de ferme en ferme,

mystérieuse, mal comprise, épouvantait les maîtres et les serviteurs.

D'abord, les camarades de Paris s'empareraient du pouvoir: ça se passerait

peut-être naturellement, on aurait à fusiller moins de monde qu'on ne

croyait, tout le grand bazar s'effondrerait de lui-même tant il était

pourri. Puis, lorsqu'on serait les maîtres absolus, dès le soir, on

supprimerait la rente, on s'emparerait des grandes fortunes, de façon que

la totalité de l'argent, ainsi que les instruments de travail, feraient

retour à la nation; et l'on organiserait une société nouvelle, une vaste

maison financière, industrielle et commerciale, une répartition logique du

labeur et du bien-être. Dans les campagnes, ce serait plus simple encore.

On commencerait par exproprier les possesseurs du sol, on prendrait la

terre....

--Essayez donc! interrompit de nouveau Hourdequin. On vous recevrait à

coups de fourche, pas un petit propriétaire ne vous en laisserait prendre

une poignée.

--Est-ce que j'ai dit qu'on tourmenterait les pauvres? répondit Canon,

gouailleur. Faudrait que nous soyons rudement serins, pour nous fâcher avec

les petits.... Non, non, on respectera d'abord la terre des malheureux

bougres qui se crèvent à cultiver quelques arpents.... Et ce qu'on prendra

seulement, ce sont les deux cents hectares des gros messieurs de votre

espèce, qui font suer des serviteurs à leur gagner des écus.... Ah! nom de

Dieu! je ne crois pas que vos voisins viennent vous défendre avec leurs

fourches. Ils seront trop contents!

Macqueron ayant éclaté d'un gros rire, comme voyant la chose en farce, tous

l'imitèrent; et le fermier, pâlissant, sentit l'antique haine: ce gueux

avait raison, pas un de ces paysans, même le plus honnête, qui n'aurait

aidé à le dépouiller de la Borderie!

--Alors, demanda sérieusement Buteau, moi qui possède environ dix setiers,

je les garderai, on me les laissera?

--Mais bien sûr, camarade.... Seulement, on est certain que, plus tard,

lorsque vous verrez les résultats obtenus, à côté, dans les fermes de la

nation, vous viendrez, sans qu'on vous en prie, y joindre votre morceau....

Une culture en grand, avec beaucoup d'argent, des mécaniques, d'autres

affaires encore, tout ce qu'il y a de mieux comme science. Moi, je ne m'y

connais pas; mais faut entendre parler là-dessus des gens, à Paris, qui

expliquent très bien que la culture est foutue, si l'on ne se décide pas à

la pratiquer ainsi!... Oui, de vous-même, vous donnerez votre terre.

Buteau eut un geste de profonde incrédulité, ne comprenant plus, rassuré

pourtant, puisqu'on ne lui demandait rien; tandis que, repris de curiosité

depuis que l'homme s'embrouillait sur cette grande culture nationale,

Hourdequin prêtait de nouveau une oreille patiente. Les autres attendaient

la fin, comme au spectacle. Deux fois, Lequeu, dont, la face blême

s'empourprait, avait ouvert la bouche, pour s'en mêler; et, chaque fois, en

homme prudent, il s'était mordu la langue.

--Et ma part, à moi! cria brusquement Jésus-Christ. Chacun doit avoir sa

part. Liberté, égalité, fraternité!

Canon, du coup, s'emporta, levant la main comme s'il giflait le camarade.

--Vas-tu me foutre la paix avec ta liberté, ton égalité et ta

fraternité!... Est-ce qu'on a besoin d'être libre? une jolie farce! Tu veux

donc que les bourgeois nous collent encore dans leur poche? Non, non, on

forcera le peuple au bonheur, malgré lui!... Alors, tu consens à être

l'égal, le frère d'un huissier? Mais, bougre de bête! c'est en gobant ces

âneries-là que tes républicains de 48 ont foiré leur sale besogne!

Jésus-Christ, interloqué, déclara qu'il était pour la grande Révolution.

--Tu me fais suer, tais-toi!... Hein? 89, 93! oui, de la musique! une belle

menterie dont on nous casse les oreilles! Est-ce que ça existe, cette

blague, à côté de ce qu'il reste à faire? On va voir ça, quand le peuple

sera le maître, et ça ne traînera guère, tout craque, je te promets que

notre siècle, comme on dit, finira d'une façon autrement chouette que

l'autre. Un fameux nettoyage, un coup de torchon comme il n'y en a jamais

eu!

Tous frémirent, et ce soûlard de Jésus-Christ lui-même se recula, effrayé,

dégoûté, du moment qu'on n'était plus frères. Jean, intéressé jusque-là,

eut aussi un geste de révolte. Mais Canon s'était levé, les yeux flambants,

la face noyée d'une extase prophétique.

--Et il faut que ça arrive, c'est fatal, comme qui dirait un caillou qu'on

a lancé en l'air et qui retombe forcément.... Et il n'y a plus là-dedans

des histoires de curé, des choses de l'autre monde, le droit, la justice,

qu'on n'a jamais vues, pas plus qu'on n'a vu le bon Dieu! Non, il n'y a que

le besoin que nous avons tous d'être heureux.... Hein? mes bougres,

dites-vous qu'on va s'entendre pour que chacun s'en donne par-dessus la

tête, avec le moins de travail possible! Les machines travailleront pour

nous, la journée de simple surveillance ne sera plus que de quatre heures;

peut-être même qu'on arrivera à se croiser complètement les bras. Et

partout des plaisirs, tous les besoins cultivés et contentés, oui! de la

viande, du vin, des femmes, trois fois davantage qu'on n'en peut prendre

aujourd'hui, parce qu'on se portera mieux. Plus de pauvres, plus de

malades, plus de vieux, à cause de l'organisation meilleure, de la vie

moins dure, des bons hôpitaux, des bonnes maisons de retraite. Un paradis!

toute la science mise à se la couler douce! la vrai jouissance enfin d'être

vivant!

Buteau, emballé, donna un coup de poing sur une table, en gueulant:

--L'impôt, foutu! le tirage au sort, foutu! tous les embêtements, foutus!

rien que le plaisir!... Je signe.

--Bien sûr, déclara Delhomme sagement. Faudrait être l'ennemi de son corps

pour ne pas signer.

Fouan approuva, ainsi que Macqueron, Clou et les autres. Bécu, stupéfié,

bouleversé dans ses idées autoritaires, vint demander tout bas à Hourdequin

s'il ne fallait pas coffrer ce brigand, qui attaquait l'empereur. Mais le

fermier le calma d'un haussement d'épaules. Ah! oui, le bonheur! on le

rêvait par la science après l'avoir rêvé par le droit: c'était peut-être

plus logique, ça n'était toujours pas pour le lendemain. Et il partait de

nouveau, il appelait Jean, tout à la discussion, lorsque Lequeu céda

brusquement à son besoin de s'en mêler, dont il étouffait, comme d'une rage

contenue.

--A moins, lâcha-t-il de sa voix aigre, que vous ne soyez tous crevés avant

ces belles affaires.... Crevés de faim ou crevés à coups de fusil par les

gendarmes, si la faim vous rend méchants....

On le regardait, on ne comprenait pas.

--Certainement que, si le blé continue à venir d'Amérique, il n'existera

plus dans cinquante ans un seul paysan en France.... Est-ce que notre terre

pourra lutter avec celle de là-bas? A peine commencerons-nous à y essayer

la vraie culture, que nous serons inondés de grains.... J'ai lu un livre

qui en dit long, c'est vous autres qui êtes foutus....

Mais, dans son emportement, il eut la soudaine conscience de tous ces

visages effarés, tournés vers lui. Et il n'acheva même pas sa phrase, il

termina par un furieux geste, puis affecta de se replonger dans la lecture

de son journal.

--C'est bien à cause du blé d'Amérique, déclara Canon, que vous serez

foutus en effet, tant que le peuple ne s'emparera pas des grandes terres.

--Et moi, conclut Hourdequin, je vous répète qu'il ne faut point que ce blé

entre.... Après ça, votez pour M. Rochefontaine, si vous assez de moi à la

mairie et si vous voulez le blé à quinze francs.

Il remonta dans son cabriolet, suivi de Jean. Puis, comme ce dernier

fouettait le cheval, après avoir échangé un regard d'entente avec

Françoise, il dit à son maître, qui l'approuva d'un hochement de tête:

--Faudrait pas trop songer à ces machines-là, on en deviendrait fou.

Dans le cabaret, Macqueron parlait vivement à Delhomme, tout bas, tandis

que Canon, qui avait repris son air de se ficher du monde, achevait le

cognac en blaguant Jésus-Christ démonté, qu'il appelait «mademoiselle

Quatre-vingt-treize». Mais Buteau, sortant d'une songerie, s'aperçut

brusquement que Jean s'en était allé, et il resta surpris de retrouver là

Françoise, à la porte de la salle, où elle était venue se planter en

compagnie de Berthe, pour entendre. Cela le fâcha d'avoir perdu son temps à

la politique, lorsqu'il avait des affaires sérieuses. Cette saleté de

politique, elle vous prenait tout de même au ventre. Il eut, dans un coin,

une longue explication avec Coelina, qui finit par l'empêcher de faire un

esclandre immédiat; valait mieux que Françoise retournât chez lui

d'elle-même, quand on l'aurait calmée; et il partit à son tour, en menaçant

de la venir chercher avec une corde et un bâton, si on ne la décidait pas.

Le dimanche suivant, M. Rochefontaine fut élu député, et Hourdequin ayant

envoyé sa démission au préfet, Macqueron enfin devint maire, crevant dans

sa peau d'insolent triomphe.

Ce soir-là, on surprit Lengaigne, enragé, qui posait culotte à la porte de

son rival victorieux. Et il gueula:

--Je fais où ça me dit, maintenant que les cochons gouvernent!

La Terre · 第 25 / 33 题