CINQUIÈME PARTIE

I

Avant les labours d'hiver, la Beauce, à perte de vue, se couvrait de

fumier, sous les ciels pâlis de septembre. Du matin au soir, un charriage

lent s'en allait par les chemins de campagne, des charrettes débordantes de

vieille paille consommée, qui fumaient, d'une grosse vapeur, comme si elles

eussent porté de la chaleur à la terre. Partout, les pièces se bossuaient

de petits tas, la mer houleuse et montante des litières d'étable et

d'écurie; tandis que, dans certains champs, on venait d'étendre les tas,

dont le flot répandu ombrait au loin le sol d'une salissure noirâtre.

C'était la poussée du printemps futur qui coulait avec cette fermentation

des purins; la matière décomposée retournait à la matrice commune, la mort

allait refaire de la vie; et, d'un bout à l'autre de la plaine immense, une

odeur montait, l'odeur puissante de ces fientes, nourrices du pain des

hommes.

Une après-midi, Jean conduisit à sa pièce des Cornailles une forte voiture

de fumier. Depuis un mois, lui et Françoise étaient installés, et leur

existence avait pris le train actif et monotone des campagnes. Comme il

arrivait, il aperçut Buteau, dans la pièce voisine, une fourche aux mains,

occupé à étaler les tas, déposés là l'autre semaine. Les deux hommes

échangèrent un regard oblique. Souvent, ils se rencontraient, ils se

trouvaient ainsi forcés de travailler côte à côte, puisqu'ils étaient

voisins; et Buteau souffrait surtout, car la part de Françoise, arrachée de

ses trois hectares, laissait un tronçon à gauche et un tronçon à droite, ce

qui l'obligeait à de continuels détours. Jamais ils ne s'adressaient la

parole. Peut-être bien que, le jour où éclaterait une querelle, ils se

massacreraient.

Jean, cependant, s'était mis à décharger le fumier de sa voiture. Monté

dedans, il la vidait à la fourche, enfoncé jusqu'aux hanches, lorsque, sur

la route, Hourdequin passa, en tournée depuis midi. Le fermier avait gardé

un bon souvenir de son serviteur. Il s'arrêta, il causa, l'air vieilli, la

face ravagée de chagrins, ceux de la ferme et d'autres encore.

--Jean, pourquoi donc n'avez-vous pas essayé des phosphates?

Et, sans attendre la réponse, il continua de parler comme pour s'étourdir,

longtemps. Ces fumiers, ces engrais, la vraie question de la bonne culture

était là. Lui avait essayé de tout, il venait de traverser cette crise,

cette folie des fumiers qui enfièvre parfois les agriculteurs. Ses

expériences se succédaient, les herbes, les feuilles, le marc de raisin,

les tourteaux de navette et de colza; puis encore, les os concassés, la

chair cuite et broyée, le sang desséché, réduit en poussière; et son

chagrin était de ne pouvoir tenter du sang liquide, n'ayant point

d'abattoir aux environs. Il employait maintenant les raclures de routes,

les curures de fossés, les cendres et les escarbilles de fourneaux, surtout

les déchets de laine, dont il avait acheté le balayage dans une draperie de

Châteaudun. Son principe était que tout ce qui vient de la terre est bon à

renvoyer à la terre. Il avait installé de vastes trous à compost derrière

sa ferme, il y entassait les ordures du pays entier, ce que la pelle

ramassait au petit bonheur, les charognes, les putréfactions des coins de

borne et des eaux croupies. C'était de l'or.

--Avec les phosphates, reprit-il, j'ai eu parfois de bons résultats.

--On est si volé! répondit Jean.

--Ah! certainement, si vous achetez aux voyageurs de hasard qui font les

petits marchés de campagne.... Sur chaque marché, il faudrait un chimiste

expert, chargé d'analyser ces engrais chimiques, qu'il est si difficile

d'avoir purs de toute fraude.... L'avenir est là sûrement, mais avant que

vienne l'avenir, nous serons tous crevés. On doit avoir le courage de pâtir

pour d'autres.

La puanteur du fumier que Jean remuait l'avait un peu ragaillardi. Il

l'aimait, la respirait avec une jouissance de bon mâle, comme l'odeur même

du coït de la terre.

--Sans doute, continua-t-il après un silence, il n'y a encore rien qui

vaille le fumier de ferme. Seulement, on n'en a jamais assez. Et puis, on

l'abîme on ne sait ni le préparer, ni l'employer.... Tenez! ça se voit,

celui-ci a été brûlé par le soleil. Vous ne le couvrez pas.

Et il s'emporta contre la routine, lorsque Jean lui confessa qu'il avait

gardé l'ancien trou des Buteau, devant l'étable. Lui, depuis quelques

années, chargeait les diverses couches, dans sa fosse, de lits de terre et

de gazon. Il avait, en outre, établi un système de tuyaux pour amener à la

purinière les eaux de vaisselle, les urines des bêtes et des gens, tous les

égouts de la ferme; et, deux fois par semaine, on arrosait la fumière avec

la pompe à purin. Enfin, il en était à utiliser précieusement la vidange

des latrines.

--Ma foi, oui! c'est trop bête de perdre le bien du bon Dieu! J'ai

longtemps été comme nos paysans, j'avais des idées de délicatesse

là-dessus. Mais la mère Caca m'a converti... Vous la connaissez, la mère

Caca, votre voisine? Eh bien! elle seule est dans le vrai, le chou au pied

duquel elle a vidé son pot, est le roi des choux, et comme grosseur, et

comme saveur. Il n'y a pas à dire, tout sort de là.

Jean se mit à rire, en sautant de sa voiture qui était vide et en

commençant à diviser son fumier par petits tas. Hourdequin le suivait, au

milieu de la buée chaude qui les noyait tous les deux.

--Quand on pense que la vidange seule de Paris pourrait fertiliser trente

mille hectares! Le calcul a été fait. Et on la perd, à peine en

emploie-t-on une faible partie sous forme de poudrette.... Hein? trente

mille hectares! Voyez-vous ça ici, voyez-vous la Beauce couverte et le blé

grandir!

D'un geste large, il avait embrassé l'étendue, l'immense Beauce plate. Et

lui, dans sa passion, voyait Paris, Paris entier, lâcher la bonde de ses

fosses, le fleuve fertilisateur de l'engrais humain. Des rigoles partout

s'emplissaient, des nappes s'étalaient dans chaque labour, la mer des

excréments montait en plein soleil, sous de larges souffles qui en

vivifiaient l'odeur. C'était la grande ville qui rendait aux champs la vie

qu'elle en avait reçue. Lentement, le sol buvait cette fécondité, et de la

terre gorgée, engraissée, le pain blanc poussait, débordait en moissons

géantes.

--Faudrait peut-être bien un bateau, alors! dit Jean, que cette idée

nouvelle de la submersion des plaines par les eaux de vidange amusait et

dégoûtait.

Mais, à ce moment, une voix lui fit tourner la tète. Il s'étonna de

reconnaître Lise debout dans sa carriole, arrêtée au bord de la route,

criant à Buteau, de toute sa force:

--Dis donc, je vas à Cloyes chercher monsieur Finet.... Le père est tombé

raide dans sa chambre. Je crois qu'il claque.... Rentre un peu voir, toi.

Et, sans même attendre la réponse, elle fouetta le cheval, elle repartit,

diminuée et dansante au loin, sur la route toute droite.

Buteau, sans hâte, acheva d'étaler ses derniers las. Il grognait. Le père

malade, en voilà un embêtement! Peut-être bien que ce n'était qu'une frime,

histoire de se faire dorloter. Puis, l'idée que ça devait être sérieux tout

de même, pour que la femme eût pris sur elle la dépense du médecin, le

décida à remettre sa veste.

--Celui-là le pèse, son fumier! murmura Hourdequin, intéressé par la fumure

de la pièce voisine. A paysan avare, terre avare... Et un vilain bougre,

dont vous ferez bien de vous méfier, après vos histoires avec lui....

Comment voulez-vous que ça marche, quand il y a tant de salopes et tant de

coquins sur la terre? Elle a assez de nous, parbleu!

Il s'en alla vers la Borderie, repris de tristesse, au moment même où

Buteau rentrait à Rognes, de son pas lourd. Et Jean, resté seul, termina sa

besogne déposant tous les dix mètres des fourchées de fumier, qui

dégageaient un redoublement de vapeurs ammoniacales. D'autres tas fumaient

au loin, noyaient l'horizon d'un fin brouillard bleuâtre. Toute la Beauce

en restait tiède et odorante, jusqu'aux gelées.

Les Buteau étaient toujours chez la Frimat, où ils occupaient la maison,

sauf la pièce du rez-de-chaussée, sur le derrière, qu'elle s'était réservée

pour elle et pour son homme paralytique. Ils s'y trouvaient trop à

l'étroit, leur regret était surtout de ne plus avoir de potager; car,

naturellement, elle gardait le sien, ce coin qui lui suffisait à nourrir et

à dorloter l'infirme. Cela les aurait fait déménager, en quête d'une

installation plus large, s'ils ne s'étaient aperçus que leur voisinage

exaspérait Françoise. Seul, un mur mitoyen séparait les deux héritages. Et

ils affectaient de dire très haut, afin d'être entendus, qu'ils campaient

là, qu'ils allaient pour sûr rentrer chez eux, à côté, au premier jour.

Alors inutile, n'est-ce pas, de se donner le souci d'un nouveau

dérangement? Pourquoi, comment rentreraient-ils? ils ne s'expliquaient

point; et c'était cet aplomb, cette certitude folle basée sur des choses

inconnues, qui jetait Françoise hors d'elle, gâtant sa joie d'être restée

maîtresse de la maison; sans compter que sa soeur Lise plantait des fois

une échelle contre le mur, pour lui crier de vilaines paroles. Depuis le

règlement définitif des comptes, chez M. Baillehache, elle se prétendait

volée, elle ne tarissait pas en accusations abominables, lancées d'une cour

à l'autre.

Lorsque Buteau arriva enfin, il trouva le père Fouan étalé sur son lit,

dans le recoin qu'il occupait derrière la cuisine, sous l'escalier du

fenil. Les deux enfants le gardaient, Jules âgé de huit ans déjà, Laure de

trois, jouant par terre à faire des ruisseaux, avec la cruche du vieux,

qu'ils vidaient.

--Eh bien! quoi donc? demanda Buteau, debout devant le lit.

Fouan avait repris connaissance. Ses yeux grands ouverts se tournèrent avec

lenteur, regardèrent fixement; mais il ne remua pas la tête, il semblait

pétrifié.

--Dites donc, père, y a trop de besogne, pas de bêtises!... Faut pas vous

raidir aujourd'hui.

Et, comme Laure et Jules venaient de casser la cruche, il leur allongea une

paire de gifles qui les fit hurler. Le vieux n'avait pas refermé les

paupières, regardait toujours, de ses prunelles élargies et fixes. Rien à

faire, alors, puisqu'il ne gigotait pas plus que ça. On verrait bien ce que

le médecin dirait. Il regretta d'avoir quitté son champ, il se mit à fendre

du bois devant la porte, histoire de s'occuper.

Du reste, Lise, presque tout de suite, ramena M. Finet, qui examina

longuement le malade, pendant qu'elle et son homme attendaient, d'un air

d'inquiétude. La mort du vieux les eût débarrassés, si le mal l'avait tué

d'un coup; mais, à cette heure, ça pouvait durer longtemps, ça coûterait

gros peut-être; et, s'il claquait avant qu'ils eussent son magot, Fanny et

Jésus-Christ viendraient les embêter bien sûr. Le silence du médecin acheva

de les troubler. Quand il se fut assis dans la cuisine, pour rédiger une

ordonnance, ils se décidèrent à lui poser des questions.

--Alors, c'est donc du sérieux?... Possible que ça dure huit jours,

hein?... Mon Dieu! qu'il y en a long! qu'est-ce que vous lui écrivez

là-dessus?

M. Finet ne répondait pas, habitué à ces interrogations des paysans que la

maladie bouleverse, ayant pris le parti sage de les traiter comme les

chevaux, sans entrer en conversation avec eux. Il avait une grande pratique

des cas fréquents, il les tirait généralement d'affaire, mieux que ne

l'aurait fait un homme de plus de science. Mais la médiocrité où il les

accusait de l'avoir réduit, le rendait dur pour eux, ce qui augmentait leur

déférence, malgré le continuel doute qu'ils gardaient sur l'efficacité de

ses potions. Ça ferait-il autant de bien que ça coûterait d'argent?

--Alors, reprit Buteau, effrayé devant la page d'écriture, vous croyez

qu'avec tout ça il ira mieux?

Le médecin se contenta de hausser les épaules. Il était retourné devant le

malade, intéressé, surpris de constater un peu de fièvre, après ce cas

léger de congestion cérébrale. Les yeux sur sa montre, il recompta les

battements du pouls, sans même essayer d'obtenir une indication du vieux,

qui le regardait de son air hébété. Et, lorsqu'il s'en alla, il dit

simplement:

--C'est une affaire de trois semaines.... Je reviendrai demain. Ne vous

étonnez pas s'il bat la campagne cette nuit.

Trois semaines! Les Buteau n'avaient entendu que cela, et ils demeurèrent

consternés. Que d'argent, s'il y avait tous les soirs une queue pareille de

remèdes! Le pis était que Buteau dut, à son tour, monter dans la carriole,

pour courir chez le pharmacien de Cloyes. C'était un samedi; la Frimat, qui

revenait de vendre ses légumes, trouva Lise seule, si désolée, qu'elle

piétinait, sans rien faire; et la vieille aussi se désespéra, en apprenant

l'histoire: elle n'avait jamais eu de chance, elle aurait au moins profité

du médecin pour son vieux, par-dessus le marché, si cela était arrivé un

autre jour. Déjà, la nouvelle s'était répandue dans Rognes, car l'on vit

accourir la Trouille, effrontée; et elle refusa de partir, avant d'avoir

touché la main de son grand-père, elle retourna dire à Jésus-Christ qu'il

n'était pas mort, sûrement. Tout de suite, derrière cette gourgandine, la

Grande parut, envoyée évidemment par Fanny; celle-là se planta devant le

lit de son frère, le jugea à la fraîcheur de l'oeil, comme les anguilles de

l'Aigre; puis, elle s'en alla, avec un froncement du nez, en ayant l'air de

regretter que ce ne fût pas pour ce coup-ci. Dès lors, la famille ne se

dérangea plus. Pourquoi faire, puisqu'il y avait gros à parier qu'il en

réchapperait?

Jusqu'à minuit, la maison fut en l'air. Buteau était rentré d'une humeur

exécrable. Il y avait des sinapismes pour les jambes, une potion à prendre

d'heure en heure, une purge, en cas de mieux, le lendemain matin. La Frimat

aida volontiers; mais, à dix heures, tombant de sommeil, médiocrement

intéressée, elle se coucha. Buteau, qui désirait en faire autant,

bousculait Lise. Qu'est-ce qu'ils fichaient là? Bien sûr que de regarder le

vieux, ça ne le soulageait point. Il divaguait maintenant, causait tout

haut de choses qui n'avaient guère de suite, devait se croire dans les

champs, où il travaillait dur, ainsi qu'aux jours lointains de son bel âge.

Et Lise, mal à l'aise de ces vieilles histoires bégayées à voix basse,

comme si le père fût enterré déjà et qu'il revînt, allait suivre son mari,

qui se déshabillait, lorsqu'elle songea à ranger les vêtements du malade,

restés sur une chaise. Elle les secoua avec soin, après avoir longuement

fouillé les poches, dans lesquelles elle ne découvrit qu'un mauvais couteau

et de la ficelle. Ensuite, comme elle les accrochait au fond du placard,

elle aperçut en plein milieu d'une planche, lui crevant les yeux, un petit

paquet de papiers. Elle en eut une crampe au coeur: le magot! le magot tant

guetté depuis un mois, cherché dans des endroits extraordinaires, et qui se

présentait là, ouvertement, sous sa main! C'était donc que le vieux voulait

le changer de cachette, quand le mal l'avait culbuté?

--Buteau! Buteau! appela-t-elle, si serrée à la gorge, qu'il accourut en

chemise, croyant que son père passait.

Lui aussi resta suffoqué d'abord. Puis, une joie folle les emporta tous les

deux, ils se prirent par les mains, ils sautèrent l'un devant l'autre comme

des chèvres, oubliant le malade qui, les yeux fermés maintenant, la tête

clouée dans l'oreiller, dévidait sans fin les bouts de fil rompus de son

délire. Il labourait.

--Eh! là, rosse, veux-tu!... Ça n'a pas trempé, c'est du caillou, nom de

Dieu!... Les bras s'y cassent, faudra en acheter d'autres.... Dia hue!

bougre!

--Chut! murmura Lise, qui se tourna en tressaillant.

--Ah! ouiche! répondit Buteau, est-ce qu'il sait? Tu ne l'entends donc pas

dire des bêtises?

Ils s'assirent près du lit, les jambes brisées, tant la secousse de leur

joie venait d'être forte.

--D'ailleurs, reprit-elle, on ne pourra pas nous accuser d'avoir fouillé,

car Dieu m'est témoin que je n'y songeais guère, à son argent! Il m'a sauté

dans la main.... Voyons voir.

Lui, déjà, dépliait les papiers, additionnait à voix, haute.

--Deux cent trente, et soixante-dix, trois cents tout ronds.... C'est bien

ça, j'avais calculé juste, à cause du trimestre, des quinze pièces de cent

sous, l'autre fois, chez le percepteur.... C'est du cinq pour cent. Hein?

est-ce drôle que des petits papiers si vilains, ça soit de l'argent tout de

même, aussi solide que le vrai!

Mais Lise, de nouveau, le fit taire, effrayée d'un brusque ricanement du

vieux, qui peut-être bien en était à la grande moisson, celle, sous Charles

X, qu'on n'avait pu serrer, faute de place.

--Y en a! y en a!... C'en est farce, tant y en a!... Ah! bon sang! quand y

en a, y en a!

Et son rire étranglé avait l'air d'un râle, sa joie devait être tout au

fond, car rien n'en paraissait sur sa face immobile.

--C'est des idées d'innocent qui lui passent, dit Buteau en haussant les

épaules.

Il y eut un silence, tous les deux regardaient les papiers, réfléchissant.

--Alors, quoi? finit par murmurer Lise, faut les remettre, hein? Mais, d'un

geste énergique, il refusa.

--Oh! si, si, faut les remettre.... Il les cherchera, il criera, ça nous

ferait une belle histoire, avec les autres cochons de la famille.

Elle s'interrompit une troisième fois, saisie d'entendre le père pleurer.

C'était une misère, un désespoir immense, des sanglots qui semblaient venir

de toute sa vie et sans qu'on sût pourquoi, car il répétait seulement d'une

voix de plus en plus creuse:

--C'est foutu... c'est foutu... c'est foutu....

--Et tu crois, reprit violemment Buteau, que je vas laisser ses papiers à

ce vieux-là qui perd la boule!... Pour qu'il les déchire ou qu'il les

brûle, ah! non, par exemple!

--Ça, c'est bien vrai, murmura-t-elle.

--Alors, en v'là assez, couchons-nous.... S'il les demande, je lui

répondrai, j'en fais mon affaire. Et que les autres ne m'embêtent pas!

Ils se couchèrent, après avoir, à leur tour, caché les papiers sous le

marbre d'une vieille commode, ce qui leur semblait plus sûr qu'au fond d'un

tiroir fermé à clef. Le père, laissé seul, sans chandelle, de crainte du

feu, continua a causer et à sangloter toute la nuit, dans son délire.

Le lendemain, M. Finet le trouva plus calme, mieux qu'il ne l'espérait. Ah!

ces vieux chevaux de labour, ils ont l'âme chevillée au corps! La fièvre

qu'il avait crainte semblait écartée. Il ordonna du fer, du quinquina, des

drogues de riche, dont la cherté consterna de nouveau le ménage; et, comme

il partait, il eut à se débattre contre la Frimat, qui l'avait guetté.

--Mais, ma brave femme, je vous ai déjà dit que votre homme et cette borne,

c'est la même chose.... Je ne peux pas faire grouiller les pierres, que

diable!... Vous savez comment ça finira, n'est-ce pas? et le plus vite sera

le meilleur, pour lui et pour vous.

Il fouetta son cheval, elle tomba assise sur la borne, en larmes. Sans

doute, c'était long déjà, d'avoir soigné son homme depuis douze ans; et ses

forces s'en allaient avec l'âge, elle tremblait de ne pouvoir bientôt plus

cultiver son coin de terre; mais, n'importe! ça lui retournait le coeur,

l'idée de perdre le vieil infirme qui était devenu comme son enfant,

qu'elle portait, changeait, gâtait de friandises. Le bon bras dont il se

servait encore, s'engourdissait lui aussi, si bien que, maintenant, c'était

elle qui devait lui planter la pipe dans la bouche.

Au bout de huit jours, M. Finet fut étonné de voir Fouan debout, mal

solide, mais s'obstinant à marcher, parce que, disait-il, ce qui empêche de

mourir, c'est de ne pas vouloir. Et Buteau, derrière le médecin, ricanait,

car il avait supprimé les ordonnances, dès la seconde, déclarant que le

plus sûr était délaisser le mal se manger lui-même. Pourtant, le jour du

marché, Lise eut la faiblesse de rapporter une potion ordonnée la veille;

et, comme le docteur venait le lundi, pour la dernière fois, Buteau lui

conta que le vieux avait failli rechuter.

--Je ne sais pas ce qu'ils ont fichu dans votre bouteille, ça l'a rendu

bougrement malade.

Ce fut ce soir-là que Fouan se décida à parler. Depuis qu'il se levait, il

piétinait d'un air anxieux dans la maison, la tête vide, ne se rappelant

plus où il avait bien pu cacher ses papiers. Il furetait, fouillait

partout, faisait des efforts désespérés de mémoire. Puis, un vague souvenir

lui revint: peut-être qu'il ne les avait pas cachés, qu'ils étaient restés

là, sur la planche. Mais, quoi? s'il se trompait, si personne ne les avait

pris, allait-il donc lui-même donner l'éveil, avouer l'existence de cet

argent péniblement amassé autrefois, dissimulé ensuite avec tant de soin?

Pendant deux jours encore, il lutta, combattu entre la rage de cette

brusque disparition et la nécessité où il s'était mis de ne pas en ouvrir

la bouche. Les faits pourtant se précisaient, il se souvenait que, le matin

de son attaque, il avait posé le paquet à cette place, en attendant de le

glisser, au plafond, dans la fente d'une poutre, qu'il venait de découvrir

de son lit, les yeux en l'air. Et, dépouillé, torturé, il lâcha tout.

On avait mangé la soupe du soir. Lise rangeait les assiettes, et Buteau,

goguenard, qui suivait son père des yeux depuis le jour où il s'était

relevé, s'attendait à l'affaire, se balançait sur sa chaise, en se disant

que ça y était cette fois, tant il le voyait excité et malheureux. En

effet, le vieux, dont les jambes molles chancelaient à battre obstinément

la pièce, se planta tout d'un coup devant lui.

--Les papiers? demanda-t-il d'une voix rauque qui s'étranglait.

Buteau cligna les paupières, l'air profondément surpris, comme s'il ne

comprenait pas.

--Hein? qu'est-ce que vous dites?... Les papiers, quels papiers?

--Mon argent! gronda le vieux, terrible, la taille redressée, très haute.

--Votre argent, vous avez donc de l'argent, à cette heure?... Vous juriez

si fort que nous avions trop coûté, qu'il ne vous restait pas un sou....

Ah! sacré malin, vous avez de l'argent!

Il se balançait toujours, il ricanait, très amusé, triomphant de son flair

jadis, car il était le premier qui eût senti le magot.

Fouan tremblait de tous ses membres.

--Rends-le-moi.

--Que je vous le rende? est-ce que je l'ai, est-ce que je sais seulement où

il est, votre argent?

--Tu me l'as volé, rends-le-moi, nom de Dieu! ou je vas te le faire cracher

de force!

Et, malgré son âge, il le prit aux épaules, le secoua. Mais le fils, alors,

se leva, l'empoigna à son tour, sans le bousculer, uniquement pour lui

gueuler violemment dans la figure:

--Oui, je l'ai et je le garde.... Je vous le garde, entendez-vous, vieille

bête, dont la boule déménage!... Et, vrai! il était temps de vous les

prendre, ces papiers que vous alliez déchirer.... N'est-ce pas, Lise, qu'il

les déchirait?

--Oh! aussi sûr que j'existe. Quand on ne sait pas ce qu'on fait!

Saisi, Fouan s'effrayait de cette histoire. Est-ce qu'il était fou, pour ne

se souvenir de rien? S'il avait voulu détruire les papiers, comme un gamin

qui joue avec des images, c'était donc qu'il faisait sous lui et qu'il

devenait bon à tuer? La poitrine cassée, il n'avait plus ni courage ni

force. Il bégaya, en pleurant:

--Rends-les-moi, dis?

--Non!

--Rends-les-moi, puisque je vas mieux.

--Non! non! Pour que vous vous torchiez avec ou que vous en allumiez votre

pipe, merci!

Et, dès lors, les Buteau refusèrent obstinément de se dessaisir des titres.

Ils en parlaient ouvertement, d'ailleurs, ils racontaient tout un drame,

comment ils étaient arrivés juste pour les retirer des mains du malade, au

moment où il les entamait. Un soir, même, ils montrèrent à la Frimat la

coche de la déchirure. Qui aurait pu leur en vouloir, d'empêcher un tel

malheur, de l'argent mis en miettes, perdu pour tout le monde? On les

approuvait à voix haute, bien qu'au fond on les soupçonnât de mentir.

Jésus-Christ, surtout, ne dérageait pas: dire que ce magot, introuvable

chez lui, avait, du premier coup, été déniché par les autres! et il l'avait

tenu un jour dans sa main, il avait eu la bêtise de le respecter! Vrai! ce

n'était pas la peine de passer pour une fripouille. Aussi jurait-il

d'exiger des comptes de son frère, lorsque le père claquerait. Fanny,

également, disait qu'il faudrait compter. Mais les Buteau n'allaient pas à

rencontre, à moins, bien entendu, que le vieux ne reprît son argent et n'en

disposât.

Fouan, de son côté, en se traînant de porte en porte, conta partout

l'affaire. Dès qu'il pouvait arrêter un passant, il se lamentait sur son

misérable sort. Et ce fut ainsi qu'un matin il entra dans la cour voisine,

chez sa nièce.

Françoise y aidait Jean à charger une voiture de fumier. Tandis que lui, au

fond de la fosse, la vidait à la fourche, elle, en haut, recevait les

paquets, les tassait des talons, pour qu'il en tînt davantage.

Debout devant eux, le vieux, appuyé sur sa canne, avait commencé sa

plainte.

--Hein? est-ce vexant tout de même, de l'argent à moi, qu'ils m'ont pris et

qu'ils ne veulent pas me rendre!... Qu'est-ce que vous feriez, vous autres?

Trois fois, Françoise lui laissa répéter la question. Elle était très

ennuyée qu'il vînt causer ainsi, elle le recevait froidement, désireuse

d'éviter tout sujet de querelle avec les Buteau.

--Vous savez, mon oncle, finit-elle par répondre, ça ne nous regarde pas,

nous sommes trop heureux d'en être sortis, de cet enfer!

Et, lui tournant le dos, elle continua de fouler dans la voiture, ayant du

fumier jusqu'aux cuisses, submergée presque, quand son homme lui en

envoyait des fourchées coup sur coup. Elle disparaissait alors au milieu de

la vapeur chaude, à l'aise et le coeur d'aplomb, dans l'asphyxie de cette

fosse remuée.

--Car je ne suis pas fou, ça se voit, n'est-ce pas? poursuivit Fouan, sans

paraître l'avoir entendue. Ils devraient me le rendre, mon argent.... Vous

autres, est-ce que vous me croyez capable de le détruire?

Ni Françoise ni Jean ne soufflèrent mot.

--Faudrait être fou, hein? et je ne suis pas fou.... Vous pourriez en

témoigner, vous autres.

Brusquement, elle se redressa, en haut de la voiture chargée; et elle avait

l'air très grand, saine et forte, comme si elle eût poussé là, et que cette

odeur de fécondité fût sortie d'elle. Les mains sur les hanches, la gorge

ronde, elle était maintenant une vraie femme.

--Ah! non, ah! non, mon oncle, en v'là assez! Je vous ai dit de ne pas nous

mêler à toutes ces gueuseries.... Et, tenez! puisque nous en sommes

là-dessus, vous feriez peut-être bien de ne plus venir nous voir.

--C'est donc que tu me renvoies? demanda le vieux tremblant.

Jean crut devoir intervenir.

--Non, c'est que nous ne voulons pas de dispute. On en aurait pour trois

jours à s'empoigner, si l'on vous apercevait ici.... Chacun sa

tranquillité, n'est-ce pas?

Fouan restait immobile, à les regarder l'un après l'autre de ses pauvres

yeux pâles. Puis, il s'en alla.

--Bon! si j'ai besoin d'un secours, faudra que j'aille autre part que chez

vous.

Et ils le laissèrent partir, le coeur mal à l'aise, car ils n'étaient point

méchants encore; mais quoi faire? ça ne l'aurait aidé en rien, et eux

sûrement y auraient perdu l'appétit et le sommeil. Pendant que son homme

allait chercher son fouet, elle, soigneusement, avec une pelle, ramassa les

fientes tombées et les rejeta sur la voiture.

Le lendemain, une scène violente éclata entre Fouan et Buteau. Chaque jour,

du reste, l'explication recommençait sur les titres, l'un répétant son

éternel: Rends-les-moi! avec l'obstination de l'idée fixe, l'autre refusant

d'un: Foutez-moi la paix! toujours le même. Mais peu à peu les choses se

gâtaient, depuis surtout que le vieux cherchait où son fils avait bien pu

cacher le magot. C'était son tour de visiter la maison entière, de sonder

les boiseries des armoires, de taper contre les murs, pour entendre s'ils

sonnaient le creux. Continuellement, ses regards erraient d'un coin à un

autre, dans sa préoccupation unique; et, dès qu'il se trouvait seul, il

écartait les enfants, il se remettait à ses fouilles, avec le coup de

passion d'un galopin qui saute sur la servante, aussitôt que les parents

n'y sont plus. Or, ce jour-là comme Buteau rentrait à l'improviste, il

aperçut Fouan par terre, étendu tout de son long sur le ventre, et le nez

sous la commode, en train d'étudier s'il n'y avait pas là une cachette.

Cela le jeta hors de lui, car le père brûlait: ce qu'il cherchait dessous

était dessus, caché et comme scellé par le gros poids du marbre.

--Nom de Dieu de vieux toqué! V'là que vous faites le serpent!...

Voulez-vous bien vous relever!

Il le tira par les jambes, le remit debout d'une bourrade.

--Ah ça! est-ce fini de coller votre oeil à tous les trous? J'en ai assez,

de sentir la maison épluchée jusque dans les fentes!

Fouan, vexé d'avoir été surpris, le regarda, répéta en s'enrageant tout

d'un coup de colère:

--Rends-les moi!

--Foutez-moi la paix! lui gueula Buteau dans le nez.

--Alors, je souffre trop ici, je m'en vais.

--C'est ça, fichez le camp, bon voyage! et si vous revenez, nom de Dieu!

c'est que vous n'avez pas de coeur!

Il l'avait empoigné par le bras, il le flanqua dehors.

La Terre · 第 27 / 33 题