Jésus-Christ était très venteux, de continuels vents soufflaient dans la
maison et la tenaient en joie. Non, fichtre! on ne s'embêtait pas chez le
bougre, car il n'en lâchait pas un sans l'accompagner d'une farce. Il
répudiait ces bruits timides, étouffés entre deux cuirs, fusant avec une
inquiétude gauche; il n'avait jamais que des détonations franches, d'une
solidité et d'une ampleur de coup de canon; et, chaque fois, la cuisse
levée, dans un mouvement d'aisance et de crânerie, il appelait sa fille,
d'une voix pressante de commandement, l'air sévère:
--La Trouille, vite ici, nom de Dieu!
Elle accourait, le coup partait, faisait balle dans le vide, si vibrant,
qu'elle en sautait.
--Cours après! et passe-le entre tes dents, voir s'il y a des noeuds!
D'autres fois, quand elle arrivait, il lui donnait sa main.
--Tire donc, chiffon! faut que ça craque!
Et, dès que l'explosion s'était produite, avec le tumulte et le
bouillonnement d'une mine trop bourrée:
--Ah! c'est dur, merci tout de même!
Ou encore il mettait en joue un fusil imaginaire, visait longuement; puis,
l'arme déchargée:
--Va chercher, apporte, feignante!
La Trouille suffoquait, tombait sur son derrière, tant elle riait. C'était
une gaieté toujours renouvelée et grandissante: elle avait beau connaître
le jeu, s'attendre au tonnerre final, il l'emportait quand même dans le
comique vivace de sa turbulence. Oh! ce père, était-il assez rigolo!
Tantôt, il parlait d'un locataire qui ne payait pas son terme et qu'il
flanquait dehors; tantôt, il se retournait avec surprise, saluait
gravement, comme si la table avait dit bonjour; tantôt, il en avait tout un
bouquet, pour M. le curé, pour M. le maire, et pour les dames. On aurait
cru que le gaillard tirait de son ventre ce qu'il voulait, une vraie boîte
à musique; si bien qu'au Bon Laboureur, à Cloyes, on pariait: «Je te paye
un verre, si tu en fais six», et il en faisait six, il gagnait à tous
coups. Ça tournait à de la gloire, la Trouille en était fière, amusée, se
tordant d'avance, dès qu'il levait la cuisse, en admiration continuelle
devant lui, dans la terreur et la tendresse qu'il lui inspirait.
Et, le soir de l'installation du père Fouan au Château, ainsi qu'on nommait
l'ancienne cave où se terrait le braconnier, dès le premier repas que la
fille servit à son père et à son grand-père, debout derrière eux en
servante respectueuse, la gaieté sonna ainsi, très haut. Le vieux avait
donné cent sous, une bonne odeur se répandait, des haricots rouges et du
veau aux oignons, que la petite cuisinait à s'en lécher les doigts. Comme
elle apportait les haricots, elle faillit casser le plat, en se pâmant.
Jésus-Christ, avant de s'asseoir, en lâchait trois, réguliers et claquant
sec.
--Le canon de la fête!... C'est pour dire que ça commence!
Puis, se recueillant, il en fit un quatrième, solitaire, énorme et
injurieux.
--Pour ces rosses de Buteau! qu'ils se bouchent la gueule avec!
Du coup, Fouan, sombre depuis son arrivée, ricana. Il approuva d'un branle
de la tête. Ça le mettait à l'aise, on le citait comme un farceur, lui
aussi, en son temps; et, dans sa maison, les enfants avaient grandi,
tranquilles au milieu du bombardement paternel. Il posa les coudes sur la
table, il se laissa envahir d'un bien-être, en face de ce grand diable de
Jésus-Christ, qui le contemplait, les yeux humides, de son air de canaille
bon enfant.
--Ah! nom de Dieu! papa, ce que nous allons nous la couler douce! Vous
verrez mon truc, je me charge de vous désemmerder, moi!... Quand vous serez
à manger la terre avec les taupes, est-ce que ça vous avancera, de vous
être refusé un fin morceau?
Ébranlé dans la sobriété de toute sa vie, ayant le besoin de s'étourdir,
Fouan finit par dire de même.
--Bien sûr qu'il vaudrait mieux tout bouffer que de rien laisser aux
autres.... A ta santé, mon gars!
La Trouille servait le veau aux oignons. Il y eut un silence, et
Jésus-Christ, pour ne pas laisser tomber la conversation, en lança un
prolongé, qui traversa la paille de sa chaise avec la modulation chantante
d'un cri humain. Tout de suite, il s'était tourné vers sa fille, sérieux et
interrogateur:
--Qu'est-ce que tu dis?
Elle ne disait rien, elle dut s'asseoir, en se tenant le ventre. Mais ce
qui l'acheva, ce fut, après le veau et le fromage, l'expansion dernière du
père et du fils, qui s'étaient mis à fumer et à vider le litre
d'eau-de-vie, posé sur la table. Ils ne parlaient plus, la bouche empâtée,
très soûls.
Lentement, Jésus-Christ leva une fesse, tonna, puis regarda la porte, en
criant:
--Entrez!
Alors, Fouan, provoqué, fâché à la longue de ne pas en être, retrouva sa
jeunesse, la fesse haute, tonnant à son tour, répondant:
--Me v'là!
Tous les deux se tapèrent dans les mains, nez à nez, bavant et rigolant.
Elle était bonne. Et c'en fut de trop pour la Trouille, qui avait glissé
par terre, agitée d'un rire frénétique, au point que, dans les secousses,
elle aussi en laissa échapper un, mais léger, fin et musical, comme un son
de fifre, à côté des notes d'orgue des deux hommes.
Indigné, répugné, Jésus-Christ s'était levé, le bras tendu dans un geste
d'autorité tragique.
--Hors d'ici, cochonne!... Hors d'ici, puanteur!... Nom de Dieu! je vas
t'apprendre à respecter ton père et ton grand-père!
Jamais il ne lui avait toléré cette familiarité. Fallait avoir l'âge. Et il
chassait l'air de la main, en affectant d'être asphyxié par ce petit
souffle de flûte: les siens, disait-il, ne sentaient que la poudre. Puis,
comme la coupable, très rouge, bouleversée de son oubli, niait et se
débattait pour ne pas sortir, il la jeta dehors d'une poussée.
--Bougre de grande sale, secoue tes jupes!... Tu ne rentreras que dans une
heure, lorsque tu auras pris l'air.
De ce jour, commença une vraie vie d'insouciance et de rigolade. On donna
au vieux la chambre de la fille, l'un des compartiments de l'ancienne cave,
coupée en deux par une cloison de planches; et elle, complaisante, dut se
retirer au fond, dans une excavation de la roche, qui formait comme une
arrière-pièce, et où s'ouvraient, disait la légende, d'immenses
souterrains, que des éboulements avaient bouchés. Le pis était que le
Château, ce trou à renard, s'enterrait davantage chaque hiver, lors des
grandes pluies, dont le ruissellement sur la pente raide de la côte,
roulait les cailloux; même la masure aurait filé, les fondations antiques,
les raccommodages en pierres sèches, si les tilleuls séculaires, plantés
au-dessus, n'avaient tout maintenu de leurs grosses racines. Mais, dès que
venait le printemps, c'était un recoin d'une fraîcheur charmante, une
grotte disparue sous un buisson de ronces et d'aubépines. L'églantier qui
cachait la fenêtre s'étoilait de fleurs roses, la porte elle-même avait une
draperie de chèvrefeuille sauvage, qu'il fallait, pour entrer, écarter de
la main, ainsi qu'un rideau.
Sans doute, la Trouille n'avait pas tous les soirs à cuisiner des haricots
rouges et du veau aux oignons. Cela n'arrivait que lorsqu'on avait tiré du
père une pièce blanche, et Jésus-Christ, sans y mettre de la discrétion, ne
le violentait pas, le prenait par la gourmandise et les sentiments pour le
dépouiller. On noçait les premiers jours du mois, dès qu'il avait touché
les seize francs de sa pension, chez les Delhomme; puis, c'étaient des
fêtes à tout casser, chaque trimestre, quand le notaire lui versait sa
rente de trente-sept francs cinquante. D'abord, il ne sortait que des
pièces de dix sous, voulant que ça durât, entêté dans son avarice ancienne;
et, peu à peu, il s'abandonnait aux mains de son grand vaurien de fils,
chatouillé, bercé d'histoires extraordinaires, parfois secoué de larmes, si
bien qu'il lâchait des deux et trois francs, tombant lui-même à la
goinfrerie, se disant qu'il valait mieux tout manger de bon coeur, puisque,
tôt ou tard, ce serait mangé. D'ailleurs, on devait rendre cette justice à
Jésus-Christ: il partageait avec le vieux, il l'amusait au moins s'il le
volait. Au début, l'estomac attendri, il ferma les yeux sur le magot, ne
tenta point de savoir: son père était libre de jouir à sa guise, on ne
pouvait rien lui demander de plus, du moment qu'il payait des noces. Et des
rêveries ne lui venaient sur l'argent entrevu, caché quelque part, que dans
la seconde quinzaine du mois, quand les poches du vieux étaient vides. Pas
un liard à en faire sortir. Il grognait contre la Trouille, qui servait des
pâtées de pommes de terre sans beurre, il se serrait le ventre, en songeant
que c'était bête en somme de se priver pour enfouir des sous, et qu'un
jour, à la fin, faudrait le déterrer et le claquer, ce magot!
Tout de même, les soirs de misère, lorsqu'il étirait ses membres de grande
rosse, il réagissait contre l'embêtement, il demeurait expansif et
tempétueux, comme s'il avait bien dîné, ramenant la gaieté d'une bordée de
grosse artillerie.
--Aux navets, ceux-là! la Trouille, et du beurre, nom de Dieu!
Fouan ne s'ennuyait point, même dans ces pénibles fins de mois; car la
fille et le père se mettaient alors en campagne pour emplir la marmite; et
le vieux, entraîné, finissait par en être. Le premier jour où il avait vu
la Trouille rapporter une poule, pêchée à la ligne, de l'autre côté d'un
mur, il s'était fâché. Ensuite, elle l'avait fait trop rire, la seconde
fois, un matin qu'elle était cachée dans les feuilles d'un arbre, laissant
pendre, au milieu d'une bande de canards en promenade, un hameçon appâté de
viande: un canard, brusquement, s'était jeté, avalant tout, la viande, le
hameçon, la ficelle; et il avait disparu en l'air, tiré d'un coup sec,
étouffé, sans un cri. Ce n'était guère délicat, bien sûr; mais les bêtes
qui vivent dehors, n'est-ce pas? ça devrait appartenir à qui les attrape,
et tant qu'on ne vole pas de l'argent, mon Dieu! on est honnête. Dès lors,
il s'intéressa aux coups de maraude de cette bougresse, des histoires à ne
pas croire, un sac de pommes que le propriétaire l'avait aidée à porter,
des vaches en pâture traites dans une bouteille, jusqu'au linge des
blanchisseuses qu'elle chargeait de pierres et qu'elle coulait au fond de
l'Aigre, où elle revenait plonger la nuit, pour le reprendre. On ne voyait
qu'elle par les chemins, ses oies lui étaient un continuel prétexte à
battre le pays, guettant une occasion du bord d'un fossé, pendant des
heures, de l'air endormi d'une gardeuse qui fait manger son troupeau; même
elle se servait de ses oies, ainsi que de vrais chiens, le jars sifflait et
la prévenait, dès qu'un importun menaçait de la surprendre. Elle avait
dix-huit ans à cette heure, et elle n'était guère plus grande qu'à douze,
toujours souple et mince comme un scion de peuplier, avec sa tête de
chèvre, aux yeux verts, fendus de biais, à la bouche large, tordue à
gauche. Sous les vieilles blouses de son père, sa petite gorge d'enfant
s'était durcie sans grossir. Un vrai garçon, qui n'aimait que ses bêtes,
qui se moquait bien des hommes, ce qui ne l'empêchait pas, quand elle
jouait à se taper avec quelque galopin, de finir le jeu sur le dos,
naturellement, parce que c'était fait pour ça et que ça ne tirait point à
conséquence. Elle avait la chance d'en rester aux vauriens de son âge, ce
serait devenu tout à fait sale, si les hommes posés, les vieux, la trouvant
mal en chair, ne l'avaient laissée tranquille. Enfin, comme disait le
grand-père, amusé et séduit, à part qu'elle volait trop et qu'elle manquait
un peu de décence, elle était tout de même une drôle de fille, moins rosse
qu'on ne l'aurait cru.
Mais Fouan, surtout, s'égayait à suivre Jésus-Christ, dans ses flâneries de
rôdeur à travers les cultures. Au fond de tout paysan, même du plus
honnête, il y a un braconnier; et ça l'intéressait, les collets tendus, les
lignes de fond posées, des inventions de sauvage, une guerre de ruses, une
lutte continuelle avec le garde champêtre et les gendarmes. Dès que les
chapeaux galonnés et les baudriers jaunes débouchaient d'une route, filant
au-dessus des blés, le père et le fils, couchés sur un talus, semblaient
dormir; puis, tout d'un coup, à quatre pattes le long du fossé, le fils
allait relever les engins, tandis que le père, de son air innocent de bon
vieux, continuait de surveiller les baudriers et les chapeaux décroissants.
Dans l'Aigre, il y avait des truites superbes, qu'on vendait des quarante
et cinquante sous à un marchand de Châteaudun; le pis était qu'il fallait
les guetter pendant des heures, à plat ventre sur l'herbe, tant elles
avaient de malice. Souvent aussi on poussait jusqu'au Loir, dont les fonds
de vase nourrissent de belles anguilles. Jésus-Christ, lorsque ses lignes
n'amenaient rien, avait imaginé une pêche commode, qui était de dévaliser,
la nuit, les boutiques à poisson des bourgeois riverains. Ce n'était
d'ailleurs là qu'un amusement, toute sa fièvre de passion était à la
chasse. Les ravages qu'il y faisait, s'étendaient à plusieurs lieues; et il
ne dédaignait rien, les cailles après les perdreaux, même les sansonnets
après les alouettes. Rarement il employait le fusil, dont la détonation
porte loin en pays plat. Pas une couvée de perdreaux ne s'élevait dans les
luzernes et les trèfles, sans qu'il la connût, si bien qu'il savait
l'endroit et l'heure où les petits, lourds de sommeil, trempés de rosée, se
laissaient prendre à la main. Il avait des gluaux perfectionnés pour les
alouettes et les cailles, il tapait à coups de pierres dans les épaisses
nuées de sansonnets, que semblent apporter les grands vents d'automne.
Depuis vingt ans qu'il exterminait ainsi le gibier de la contrée, on ne
voyait plus un lapin, parmi les broussailles des coteaux de l'Aigre, ce qui
enrageait les chasseurs. Et les lièvres seuls lui échappaient, assez rares
du reste, filant librement en plaine, où il était dangereux de les
poursuivre. Oh! les quelques lièvres de la Borderie, il en rêvait, il
risquait la prison, pour en bouler un de temps à autre, d'un coup de feu.
Fouan, lorsqu'il le voyait prendre son fusil, ne l'accompagnait pas:
c'était trop bête, il finirait sûrement par être pincé.
La chose arriva donc, naturellement. Il faut dire que le fermier
Hourdequin, exaspéré de la destruction du gibier, sur son domaine, donnait
à Bécu les ordres les plus sévères; et celui-ci, se vexant de n'empoigner
jamais personne, dormait dans une meule, pour voir. Or, un matin au petit
jour, un coup de fusil, dont la flamme lui passa sur le visage, l'éveilla
en sursaut. C'était Jésus-Christ, à l'affût derrière le tas de paille, qui
venait de tuer un lièvre, presque à bout portant.
--Ah! nom de Dieu, c'est toi! cria le garde champêtre, en s'emparant du
fusil que l'autre avait posé, contre la meule, pour ramasser le lièvre. Ah!
canaille, j'aurais dû m'en douter!
Au cabaret, ils couchaient ensemble; mais, dans les champs, ils ne
pouvaient se rencontrer sans péril, l'un toujours sur le point de pincer
l'autre, et celui-ci décidé à casser la gueule à celui-là.
--Eh bien! oui, c'est moi, et je t'emmerde!... Rends-moi mon fusil.
Déjà, Bécu était ennuyé de sa prise. D'habitude, il tirait volontiers à
droite, quand il apercevait Jésus-Christ à gauche. A quoi bon se mettre
dans une vilaine histoire avec un ami? Mais, cette fois, le devoir était
là, impossible de fermer les yeux. Et, d'ailleurs, on est poli au moins,
lorsqu'on est en faute.
--Ton fusil, salop! je le garde, je vas le déposer à la mairie... Et ne
bouge pas, ne fais pas le malin, ou je te lâche l'autre coup dans les
tripes!
Jésus-Christ, désarmé, enragé, hésita à lui sauter à la gorge. Puis, quand
il le vit se diriger vers le village, il se mit à le suivre, tenant
toujours son lièvre, qui se balançait au bout de son bras. L'un et l'autre
firent un kilomètre sans se parler, en se jetant des regards féroces. Un
massacre, à chaque minute, semblait inévitable; et, pourtant, leur ennui à
tous deux grandissait. Quelle fichue rencontre!
Comme ils arrivaient derrière l'église, à deux pas du Château, le
braconnier tenta un dernier effort.
--Voyons, fais pas la bête, vieux... Entre boire un verre à la maison.
--Non, faut que je verbalise, répondit le garde champêtre d'un ton raide.
Et il s'entêta, en ancien militaire qui ne connaissait que sa consigne.
Cependant, il s'était arrêté, il finit par dire, comme l'autre lui
empoignait le bras, pour l'emmener:
--Si t'as de l'encre et une plume, tout de même... Chez toi ou ailleurs, je
m'en fous, pourvu que le papier soit fait.
Lorsque Bécu arriva chez Jésus-Christ, le soleil se levait, le père Fouan
qui fumait déjà sa pipe sur la porte, comprit et s'inquiéta; d'autant plus
que les choses restaient très graves: on déterra l'encre et une vieille
plume rouillée, le garde champêtre commença à chercher ses phrases, d'un
air de contention terrible, les coudes écartés. Mais, en même temps, sur un
mot de son père, la Trouille avait servi trois verres et un litre; et, dès
la cinquième ligne, Bécu, épuisé, ne se retrouvant plus dans le récit
compliqué des faits, accepta une rasade. Alors, peu à peu, la situation se
détendit. Un second litre parut, puis un troisième. Deux heures plus tard,
les trois hommes se parlaient violemment et amicalement dans le nez: ils
étaient très soûls, ils avaient totalement oublié l'affaire du matin.
--Sacré cocu, criait Jésus-Christ, tu sais que je couche avec ta femme.
C'était vrai. Depuis la fête, il culbutait la Bécu dans les coins, tout en
la traitant de vieille peau, sans délicatesse. Mais Bécu, qui avait le vin
mauvais, se fâcha. S'il tolérait la chose, à jeun, elle le blessait, quand
il était ivre. Il brandit un litre vide, il gueula:
--Nom de Dieu de cochon!
Le litre s'écrasa contre le mur, il manqua Jésus-Christ, qui bavait, d'un
sourire doux et noyé. Pour apaiser le cocu, on décida qu'on allait rester
ensemble, à manger le lièvre tout de suite. Quand la Trouille faisait un
civet, la bonne odeur s'en répandait jusqu'à l'autre bout de Rognes. Ce fut
une rude fête, et qui dura la journée. Ils étaient encore à table, resuçant
les os, lorsque la nuit tomba. On alluma deux chandelles, et ils
continuèrent. Fouan retrouva trois pièces de vingt sous, pour envoyer la
petite acheter un litre de cognac. Les gens dormaient dans le pays, qu'ils
sirotaient toujours. Et Jésus-Christ, dont la main tâtonnante cherchait
continuellement du feu, rencontra le procès-verbal commencé, qui était
resté sur un coin de la table, taché de vin et de sauce.
--Ah! c'est vrai, faut le finir! bégaya-t-il, le ventre secoué d'un rire
d'ivrogne.
Il regardait le papier, méditait une farce, quelque chose où il mettrait
tout son mépris de l'écriture et de la loi. Brusquement, il leva la cuisse,
glissa le papier, bien en face, en lâcha un dessus, épais et lourd, un de
ceux dont il disait que le mortier était au bout.
--Le v'là signé!
Tous, Bécu lui-même, rigolèrent. Ah! on ne s'embêta pas, cette nuit-là, au
Château!
Ce fut vers cette époque que Jésus-Christ fit un ami. Comme il se terrait
un soir dans un fossé, pour laisser passer les gendarmes, il trouva au fond
un gaillard, qui occupait déjà la place, peu désireux d'être vu; et l'on
causa. C'était un bon bougre, Leroi, dit Canon, un ouvrier charpentier, qui
avait lâché Paris depuis deux ans, à la suite d'histoires ennuyeuses, et
qui préférait vivre à la campagne, roulant de village en village, faisant
huit jours ici, huit jours plus loin, allant d'une ferme à une autre
s'offrir, quand les patrons ne voulaient pas de lui. Maintenant, le travail
ne marchait plus, il mendiait le long des routes, il vivait de légumes et
de fruits volés, heureux lorsqu'on lui permettait de dormir dans une meule.
A la vérité, il n'était guère fait pour inspirer la confiance, en loques,
très sale, très laid, ravagé de misère et de vices, le visage si maigre et
si blême, hérissé d'une barbe rare, que les femmes, rien qu'à le voir,
fermaient les portes. Ce qui était pis, il tenait des discours abominables,
il parlait de couper le cou aux riches, de nocer un beau matin à s'en
crever la peau, avec les femmes et le vin des autres: menaces lâchées d'une
voix sombre, les poings tendus, théories révolutionnaires apprises dans les
faubourgs parisiens, revendications sociales coulant en phrases enflammées,
dont le flot stupéfiait et épouvantait les paysans. Depuis deux années, les
gens des fermes le voyaient arriver ainsi, à la tombée du jour, demandant
un coin de paille pour coucher; il s'asseyait près du feu, il leur glaçait
à tous le sang, par les paroles effrayantes qu'il disait; puis, le
lendemain, il disparaissait, pour reparaître huit jours plus tard, à la
même heure triste du crépuscule, avec les mêmes prophéties de ruine et de
mort. Et c'était pourquoi on le repoussait de partout, désormais, tant la
vision de cet homme louche traversant la campagne, laissait de terreur et
de colère derrière elle.
Tout de suite, Jésus-Christ et Canon s'étaient entendus.
--Ah! nom de Dieu! cria le premier, ce que j'ai eu tort, en 48, de ne pas
les saigner tous, à Cloyes!... Allons, vieux, faut boire un litre!
Il l'emmena au Château, il le fît coucher le soir avec lui, pris de
déférence, à mesure que l'autre parlait, tellement il le sentait supérieur,
sachant des choses, ayant des idées pour refaire d'un coup la société. Le
surlendemain, Canon s'en alla. Deux semaines plus tard, il revint, repartit
au petit jour. Et, dès lors, de temps à autre, il tomba au Château, mangea,
ronfla, comme chez lui, jurant à chaque apparition que les bourgeois
seraient nettoyés avant trois mois. Une nuit que le père était à l'affût,
il voulut culbuter la fille; mais la Trouille, indignée, rouge de honte, le
griffa et le mordit si profondément, qu'il dut la lâcher. Pour qui donc la
prenait-il, ce vieux-là? Il la traita de grande serine.
Fouan, non plus, n'aimait guère Canon, qu'il accusait d'être un fainéant et
de vouloir des choses à finir sur l'échafaud. Quand ce brigand était là, le
vieux en devenait tout triste, à ce point qu'il préférait fumer sa pipe
dehors. D'ailleurs, la vie de nouveau se gâtait pour lui, il ne godaillait
plus si volontiers chez son fils, depuis que toute une fâcheuse histoire
les divisait. Jusque-là, Jésus-Christ n'avait vendu les terres de son lot,
lopins à lopins, qu'à son frère Buteau et à son beau-frère Delhomme; et,
chaque fois, Fouan, dont la signature était nécessaire, l'avait donnée sans
rien dire, du moment que le bien restait dans la famille. Mais voilà qu'il
s'agissait d'un dernier champ, sur lequel le braconnier avait emprunté, un
champ que le prêteur parlait de faire mettre aux enchères, parce qu'il ne
touchait pas un sou des intérêts convenus. M. Baillehache, consulté, avait
dit qu'il fallait vendre soi-même, et tout de suite, si l'on ne voulait pas
être dévoré par les frais. Le malheur était que Buteau et Delhomme
refusaient d'acheter, furieux de ce que le père se laissât manger la peau
chez sa grande fripouille d'aîné, résolus à ne s'occuper de rien, tant
qu'il vivrait là. Et le champ allait être vendu par autorité justice, le
papier timbré marchait bon train, c'était la première pièce de terre qui
sortait de la famille. Le vieux n'en dormait plus. Cette terre que son
père, son grand-père, avaient convoitée si fort et si durement gagnée!
cette terre possédée, gardée jalousement comme une femme à soi! la voir
s'émietter ainsi dans les procès, se déprécier, passer aux bras d'un autre,
d'un voisin, pour la moitié de son prix! Il en frémissait de rage, il en
avait le coeur si crevé, qu'il en sanglotait comme un enfant. Ah! ce cochon
de Jésus-Christ!
Il y eut des scènes terribles entre le père et le fils. Ce dernier ne
répondait pas, laissait l'autre s'épuiser en reproches et en gémissements,
debout, tragique, hurlant sa peine.
--Oui, t'es un assassin, c'est comme si tu prenais un couteau, vois-tu, et
que tu m'enlèves un morceau de viande.... Un champ si bon, qu'il n'y en a
pas de meilleur! un champ où tout pousse, rien qu'à souffler dessus!...
Faut-il que tu sois feignant et lâche, pour ne pas te casser la gueule,
plutôt que de l'abandonner à un autre.... Nom de Dieu de nom de Dieu! à un
autre! c'est cette idée-là, moi, qui me retourne le sang! Tu n'en as donc
pas, de sang, bougre d'ivrogne!... Et tout ça, parce que tu l'as bue, la
terre, sacré jean-foutre de noceur, salop, cochon!
Puis, lorsque le père s'étranglait et tombait de fatigue, le fils répondait
tranquillement:
--Que c'est donc bête, vieux, de vous tourmenter comme ça! Tapez sur moi,
si ça vous soulage; mais vous n'êtes guère philosophe, ah! non!... Eh bien,
quoi? on ne la mange pas, la terre! Si l'on vous en servait un plat, vous
feriez une drôle de gueule. J'ai emprunté dessus, parce que c'est ma façon,
à moi, d'y faire pousser des pièces de cent sous. Et puis, on la vendra, on
a bien vendu mon patron Jésus-Christ; et, s'il nous revient quelques écus,
on les boira donc, v'là la vraie sagesse!... Ah! mon Dieu, on a le temps
d'être mort et de l'avoir à soi, la terre!
Mais où le père et le fils s'entendaient, c'était dans leur haine de
l'huissier, le sieur Vimeux, un petit huissier minable, qu'on chargeait des
corvées dont son confrère de Cloyes ne voulait pas, et qui se hasarda un
soir à venir déposer au Château une signification de jugement. Vimeux était
un bout d'homme très malpropre, un paquet de barbe jaune, d'où ne sortaient
qu'un nez rouge et des yeux chassieux. Toujours vêtu en monsieur, un
chapeau, une redingote, un pantalon noirs, abominables d'usure et de
taches, il était célèbre dans le canton, pour les terribles raclées qu'il
recevait des paysans, chaque fois qu'il se trouvait obligé d'instrumenter
contre eux, loin de tout secours. Des légendes couraient, des gaules
cassées sur ses épaules, des bains forcés au fond des mares, une galopade
de deux kilomètres à coups de fourche, une fessée administrée par la mère
et la fille, culotte bas.
Justement, Jésus-Christ rentrait avec son fusil; et le père Fouan, qui
fumait sa pipe, assis sur un tronc d'arbre, lui dit, dans un grognement de
colère:
--Voilà le déshonneur que tu nous amènes, vaurien!
--Attendez voir! murmura le braconnier, les dents serrées.
Mais, en l'apercevant avec un fusil, Vimeux s'était arrêté net, à une
trentaine de pas. Toute sa lamentable personne, noire, sale et correcte,
tremblait de peur.
--Monsieur Jésus-Christ, dit-il d'une petite voix grêle, je viens pour
l'affaire, vous savez.... Et je mets ça là. Bien le bonsoir!
Il avait déposé le papier timbré sur une pierre, il s'en allait déjà à
reculons, vivement, lorsque l'autre cria:
--Nom de Dieu de chieur d'encre, faut-il qu'on t'apprenne la politesse!...
Veux-tu bien m'apporter ton papier!
Et, comme le misérable, immobilisé, effaré, n'osait plus ni avancer, ni
reculer d'une semelle, il le mit en joue.
--Je t'envoie du plomb, si tu ne te dépêches pas.... Allons, reprends ton
papier, et arrive.... Plus près, plus près, mais plus près donc, foutu
capon, ou je tire!
Glacé, blême, l'huissier chancelait sur ses courtes jambes. Il implora d'un
regard le père Fouan. Celui-ci continuait de fumer tranquillement sa pipe,
dans sa rancune féroce contre les frais de justice et l'homme qui les
incarne, aux yeux des paysans.
--Ah! nous y sommes enfin, ce n'est pas malheureux. Donne-moi ton papier.
Non! pas du bout des doigts, comme à regret. Poliment, nom de Dieu! et de
bon coeur.... Là! tu es gentil.
Vimeux, paralysé par les ricanements de ce grand bougre, attendait en
battant des paupières, sous la menace de la farce, du coup de poing ou de
la gifle, qu'il sentait venir.
--Maintenant, retourne-toi.
Il comprit, ne bougea pas, serra les fesses.
--Retourne-toi ou je te retourne!
Il vit bien qu'il fallait se résigner. Lamentable, il se tourna, il
présenta de lui-même son pauvre petit derrière de chat maigre. L'autre,
alors, prenant son élan, lui planta son pied au bon endroit, si raide,
qu'il l'envoya tomber sur le nez, à quatre pas. Et l'huissier, qui se
relevait péniblement, se mit à galoper, éperdu, en entendant ce cri:
--Attention! je tire!
Jésus-Christ venait d'épauler. Seulement, il se contenta de lever la
cuisse, et, pan! il en fît claquer un, d'une telle sonorité, que, terrifié
par la détonation, Vimeux s'étala de nouveau. Cette fois, son chapeau noir
avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus fort.
Derrière lui, les coups de feu continuaient, pan! pan! pan! sans un arrêt,
une vraie fusillade, au milieu de grands rires, qui achevaient de le rendre
imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur, il était à cent
pas déjà, que les échos du vallon répétaient encore la canonnade de
Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il y en eut un dernier,
formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la taille d'une fourmi, là-bas,
disparut dans Rognes. La Trouille, accourue au bruit, se tenait le ventre,
par terre, en gloussant comme une poule. Le père Fouan avait retiré sa pipe
de la bouche, afin de rire plus à l'aise. Ah! ce nom de Dieu de
Jésus-Christ! quel pas grand'chose! mais bien rigolo tout de même!
La semaine suivante, il fallut cependant que le vieux se décidât à donner
sa signature, pour la vente de la terre. M. Baillehache avait un acquéreur,
et le plus sage était de suivre son conseil. Il fut donc décidé que le père
et le fils iraient à Cloyes, le troisième samedi de septembre, veille de la
Saint-Lubin, l'une des deux fêtes de la ville. Justement, le père qui,
depuis juillet, avait à toucher chez le percepteur la rente des titres
qu'il cachait, comptait profiter du voyage, en égarant son fils au milieu
de la fête. On irait et on reviendrait de même, en carrosse dans ses
souliers.
Comme Fouan et Jésus-Christ, à la porte de Cloyes, attendaient qu'un train
eût passé, debout devant la barrière fermée du passage à niveau, ils furent
rejoints par Buteau et Lise, qui arrivaient dans leur carriole. Tout de
suite, une querelle éclata entre les deux frères, ils se couvrirent
d'injures jusqu'à ce que la barrière fût ouverte; et même, emporté de
l'autre côté, à la descente, par son cheval, Buteau se retournait, la
blouse gonflée de vent, pour crier encore des choses qui n'étaient pas à
dire.
--Va donc, feignant, je nourris ton père! gueula Jésus-Christ de toute sa
force, en se faisant un porte-voix de ses deux mains.
Rue Grouaise, chez M. Baillehache, Fouan passa un fichu moment; d'autant
plus que l'étude était envahie, tout le monde utilisant le jour du marché,
et qu'il dut attendre près de deux heures; Ça lui rappela le samedi où il
était venu décider le partage: bien sur que, ce samedi-là, il aurait mieux
fait d'aller se pendre. Quand le notaire les reçut enfin et qu'il fallut
signer, le vieux chercha ses lunettes, les essuya; mais ses yeux pleins
d'eau les brouillaient, sa main tremblait, si bien qu'on fut obligé de lui
poser les doigts sur le papier, au bon endroit, pour qu'il y mit son nom,
dans un pâté d'encre. Ça lui avait tellement coûté qu'il en suait, hébété,
grelottant, regardant autour de lui, comme, après une opération, quand on
vous a coupé la jambe et qu'on la cherche. M. Baillehache sermonnait
sévèrement Jésus-Christ; et il les renvoya en dissertant sur la loi: la
démission de biens était immorale, on arriverait certainement à en élever
les droits, pour l'empêcher de se substituer à l'héritage.
Dehors, dans la rue Grande, à la porte du Bon Laboureur, Fouan lâcha
Jésus-Christ au milieu du tumulte du marché; et, d'ailleurs, celui-ci, qui
ricanait en dessous, y mit de la complaisance, se doutant bien de quelle
affaire il s'agissait. Tout de suite, en effet, le vieux fila rue
Beaudonnière, où M. Hardy, le percepteur, habitait une petite maison gaie,
entre cour et jardin. C'était un gros homme coloré et jovial, à la barbe
noire bien peignée, redouté des paysans, qui l'accusaient de les étourdir
avec des histoires. Il les recevait dans un étroit bureau, une pièce coupée
en deux par une balustrade, lui d'un côté et eux de l'autre. Souvent, il y
en avait là une douzaine, debout, serrés, empilés. Pour le moment, il ne
s'y trouvait tout juste que Buteau, qui arrivait.
Jamais Buteau ne se décidait à payer ses contributions d'un coup. Lorsqu'il
recevait le papier, en mars, c'était de la mauvaise humeur pour huit jours.
Il épluchait rageusement le foncier, la taxe personnelle, la taxe
mobilière, l'impôt des portes et fenêtres; mais ses grandes colères étaient
les centimes additionnels, qui montaient d'année en année, disait-il. Puis,
il attendait de recevoir une sommation sans frais. Ça lui faisait toujours
gagner une semaine. Il payait ensuite par douzième, chaque mois, en allant
au marché; et, chaque mois, la même torture recommençait, il en tombait
malade la veille, il apportait son argent comme il aurait apporté son cou à
couper. Ah! ce sacré gouvernement! en voilà un qui volait le monde!
--Tiens! c'est vous, dit gaillardement M. Hardy. Vous faites bien de venir,
j'allais vous faire des frais.
--Il n'aurait plus manqué que ça! grogna Buteau. Et vous savez que je ne
paye pas les six francs dont vous m'avez augmenté le foncier.... Non, non,
ce n'est pas juste!
Le percepteur se mit à rire.
--Si, chaque mois, vous chantez cet air-là! Je vous ai déjà expliqué que
votre revenu avait dû s'accroître avec vos plantations, sur votre ancien
pré de l'Aigre. Nous nous basons là-dessus, nous autres!
Mais Buteau se débattit violemment. Ah! oui, son revenu s'accroître!
C'était comme son pré, autrefois de soixante-dix ares, qui n'en avait plus
que soixante-huit, depuis que la rivière, en se déplaçant, lui en avait
mangé deux: eh bien! il payait toujours pour les soixante-dix, est-ce que
c'était de la justice, ça? M. Hardy répondit tranquillement que les
questions cadastrales ne le regardaient pas, qu'il fallait attendre qu'on
refît le cadastre. Et, sous prétexte de reprendre ses explications, il
l'accabla de chiffres, de mots techniques auxquels l'autre ne comprenait
rien. Puis, de son air goguenard, il conclut:
--Après tout, ne payez pas, je m'en fiche, moi! Je vous enverrai
l'huissier.
Effrayé, ahuri, Buteau rentra sa rage. Quand on n'est pas le plus fort,
faut bien céder; et sa haine séculaire venait encore de grandir, avec sa
peur, contre ce pouvoir obscur et compliqué qu'il sentait au-dessus de lui,
l'administration, les tribunaux, ces feignants de bourgeois, comme il
disait. Lentement, il sortit sa bourse. Ses gros doigts tremblaient, il
avait reçu beaucoup de sous au marché, et il tâtait chaque sou avant de le
poser devant lui. Trois fois, il refit son compte, tout en sous, ce qui lui
déchirait le coeur davantage, d'avoir à en donner un si gros tas. Enfin,
les yeux troubles, il regardait le percepteur encaisser la somme, lorsque
le père Fouan parut.
Le vieux n'avait pas reconnu le dos son fils, et il resta saisi, quand
celui-ci se retourna.
--Et ça va bien, monsieur Hardy? bégaya-t-il. Je passais, j'ai eu l'idée de
vous dire un petit bonjour.... On ne se voit quasiment plus....
Buteau ne fut pas dupe. Il salua, s'en alla d'un air pressé; et, cinq
minutes plus tard, il rentrait, comme pour demander un renseignement
oublié, au beau moment où le percepteur, payant les coupons, étalait devant
le vieux un trimestre, soixante-quinze francs, en pièces de cent sous. Son
oeil flamba, mais il évita de regarder son père, feignant de ne pas l'avoir
vu jeter son mouchoir sur les pièces, puis les pêcher comme dans un coup
d'épervier, et les engloutir au fond de sa poche. Cette fois, ils sortirent
ensemble, Fouan très perplexe, coulant vers son fils des regards obliques,
Buteau de belle humeur, repris d'une brusque affection. Il ne le lâchait
plus, voulait le ramener dans sa carriole; et il l'accompagna jusqu'au Bon
Laboureur.
Jésus-Christ était là avec le petit Sabot, de Brinqueville, un vigneron, un
autre farceur renommé, qui ventait, lui aussi, à faire tourner les moulins.
Donc, tous les deux, se rencontrant, venaient de parier dix litres, à qui
éteindrait le plus de chandelles. Excités, secoués de gros rires, des amis
les avaient accompagnés dans la salle du fond. On faisait cercle, l'un
fonctionnait à droite, l'autre à gauche, culotte bas, le derrière braqué,
éteignant chacun la sienne, à tous coups. Pourtant, Sabot en était à dix et
Jésus-Christ à neuf, ayant une fois manqué d'haleine. Il s'en montrait très
vexé, sa réputation était enjeu. Hardi là! est-ce que Rognes se laisserait
battre par Brinqueville? Et il souffla comme jamais soufflet de forge
n'avait soufflé: neuf! dix! onze! douze! Le tambour de Cloyes, qui
rallumait la chandelle, faillit lui-même être emporté. Sabot, péniblement,
arrivait à dix, vidé, aplati, lorsque Jésus-Christ, triomphant, en lâcha
deux encore, en criant au tambour de les allumer, ceux-là, pour le bouquet.
Le tambour les alluma, ils brûlèrent jaune, d'une belle flamme jaune,
couleur d'or, qui monta comme un soleil dans sa gloire.
--Ah! ce nom de Dieu de Jésus-Christ! Quel boyau! A lui la médaille!
Les amis gueulaient, rigolaient à se fendre les mâchoires. Il y avait de
l'admiration et de la jalousie au fond, car tout de même fallait être
solidement bâti pour en contenir tant et en pousser à volonté. On but les
dix litres, ça dura deux heures, sans qu'on parlât d'autre chose.
Buteau, pendant que son frère se reculottait, lui avait allongé une claque
amicale sur la fesse; et la paix semblait se faire, dans cette victoire qui
flattait la famille. Rajeuni, le père Fouan contait une histoire de son
enfance, du temps où les Cosaques étaient en Beauce: oui, un Cosaque qui
s'était endormi, la bouche ouverte, au bord de l'Aigre, et dans la gueule
duquel il en avait collé un, à l'empâter jusqu'aux cheveux. Le marché
finissait, tous s'en allèrent, très soûls.
Il arriva alors que Buteau ramena dans sa carriole Fouan et Jésus-Christ.
Lise, elle aussi, à qui son homme avait causé bas, se montra gentille. On
ne se mangeait plus, on choyait le père. Mais l'aîné, qui se dessoûlait,
faisait des réflexions: pour que le cadet fût si aimable, c'était donc que
le bougre avait découvert le pot aux roses, chez le percepteur? Ah! non,
minute! Si, jusque-là, lui, cette fripouille, avait eu la délicatesse de
respecter le magot, bien sûr qu'il n'aurait pas la bêtise de le laisser
retourner chez les autres. Il mettrait bon ordre à ça, en douceur, sans se
fâcher, puisque maintenant la famille était à la réconciliation.
Lorsqu'on fut à Rognes et que le vieux voulut descendre, les deux gaillards
se précipitèrent, rivalisant de déférence et de tendresse.
--Père, appuyez-vous sur moi.
--Père, donnez-moi votre main.
Ils le reçurent, ils le déposèrent sur la route. Et lui, entre les deux,
restait saisi, frappé au coeur d'une certitude, ne doutant plus désormais.
--Qu'est-ce que vous avez donc, vous autres, à m'aimer tant que ça?
Leurs égards l'épouvantaient. Il les aurait préférés, comme à l'ordinaire,
sans respect. Ah! foutu sort! allait-il en avoir des embêtements,
maintenant qu'ils lui savaient des sous! Il rentra au Château, désolé.
Justement, Canon, qui n'avait pas paru depuis deux mois, était là, assis
sur une pierre, à attendre Jésus-Christ. Dès qu'il l'aperçut, il lui cria:
--Dis donc, ta fille est dans le bois aux Pouillard, et y a un homme
dessus.
Du coup, le père manqua crever d'indignation, le sang au visage.
--Salope qui me déshonore!
Et, décrochant le grand fouet de roulier, derrière la porte, il dévala par
la pente rocheuse jusqu'au petit bois. Mais les oies de la Trouille la
gardaient comme de bons chiens, quand elle était sur le dos. Tout de suite,
le jars flaira le père, s'avança, suivi de la bande. Les ailes soulevées,
le cou tendu, il sifflait, dans une menace continue et stridente, tandis
que les oies, déployées en ligue de bataille, allongeaient des cous
pareils, leurs grands becs jaunes ouverts, prêts à mordre. Le fouet
claquait, et l'on entendit une fuite de bête sous les feuilles. La
Trouille, avertie, avait filé.
Jésus-Christ, lorsqu'il eut raccroché le fouet, sembla envahi d'une grande
tristesse philosophique. Peut-être le dévergondage entêté de sa fille lui
faisait-il prendre en pitié les passions humaines. Peut-être était-il
simplement revenu de la gloire, depuis son triomphe, à Cloyes. Il secoua sa
tête inculte de crucifié chapardeur et soûlard, il dit à Canon:
--Tiens! veux-tu savoir? tout ça ne vaut pas un pet.
Et, levant la cuisse, au-dessus de la vallée noyée d'ombre, il en fit un,
dédaigneux et puissant, comme pour en écraser la terre.