Dès le lendemain, Fouan alla s'installer chez les Buteau. Le déménagement
ne dérangea personne: deux paquets de hardes, que le vieux tint à porter
lui-même, et dont il fit deux voyages. Vainement, les Delhomme voulurent
provoquer une explication. Il partit, sans répondre un mot.
Chez les Buteau, on lui donna, derrière la cuisine, la grande pièce du
rez-de-chaussée, où, jusque-là, on n'avait serré que la provision de pommes
de terre et les betteraves pour les vaches. Le pis était qu'une lucarne,
placée à deux mètres, l'éclairait seule d'un jour de cave. Et le sol de
terre battue, les tas de légumes, les détritus jetés dans les coins, y
entretenaient une humidité qui coulait en larmes jaunes sur le plâtre nu
des murailles. D'ailleurs, on laissa tout, on ne débarrassa qu'un angle,
pour y mettre un lit de fer, une chaise et une table de bois blanc. Le
vieux parut enchanté.
Alors Buteau triompha. Depuis que Fouan était chez les Delhomme, il
enrageait de jalousie, car il n'ignorait pas ce qu'on disait dans Rognes:
bien sûr que ça ne gênait point les Delhomme de nourrir leur père; tandis
que les Buteau, dame! ils n'avaient pas de quoi. Aussi, dans les premiers
temps, le poussa-t-il à la nourriture, rien que pour l'engraisser, histoire
de prouver qu'on ne crevait pas de faim chez lui. Et puis, il y avait les
cent cinquante francs de rente, provenant de la maison vendue, que le père
laisserait certainement à celui de ses enfants qui l'aurait gardé. D'autre
part, ne l'ayant plus à sa charge, Delhomme allait sans doute recommencer à
lui payer sa part de la rente annuelle, deux cents francs, ce qu'il fit en
effet. Buteau comptait sur ces deux cents francs. Il avait tout calculé, il
s'était dit qu'il aurait la gloire d'être un bon fils, en ne rien sortant
de sa poche, et avec l'espérance d'en être récompensé, plus tard; sans
parler du magot qu'il soupçonnait toujours au vieux, bien qu'il ne fût
jamais parvenu à avoir une certitude.
Ce fut, pour Fouan, une vraie lune de miel. On le fêtait, on le montrait
aux voisins: hein? quelle mine de prospérité! avait-il l'air de dépérir?
Les petits, Laure et Jules, toujours dans ses jambes, l'occupaient, le
chatouillaient au coeur. Mais il était surtout heureux de retourner à ses
manies de vieil homme, d'être plus libre, dans le laisser-aller plus grand
de la maison. Quoique bonne ménagère, et propre, Lise n'avait pas les
raffinements ni les susceptibilités de Fanny, et il pouvait cracher
partout, sortir, rentrer à sa guise, manger à chaque minute, par cette
habitude du paysan qui ne passe pas devant le pain sans y tailler une
tartine, au gré des heures de travail. Trois mois s'écoulèrent ainsi, on
était en décembre, des froids terribles gelaient l'eau de sa cruche, au
pied de son lit; mais il ne se plaignait pas, les dégels même avaient beau
tremper la pièce, en faire ruisseler les murs, comme sous une pluie
battante, il trouvait ça naturel, il avait vécu dans cette rudesse. Pourvu
qu'il eût son tabac, son café, et qu'on ne le taquinât point, disait-il, le
roi n'était pas son oncle.
Ce qui commença de gâter les choses, ce fut qu'un matin de clair soleil,
rentrant dans sa chambre chercher sa pipe, lorsqu'on le croyait déjà sorti,
Fouan y trouva Buteau en train de culbuter Françoise sur les pommes de
terre. La fille, qui se défendait gaillardement, sans un mot, se ramassa,
quitta la pièce, après avoir pris les betteraves qu'elle y venait chercher
pour ses vaches; et le vieux, resté seul en face de son fils, se fâcha.
--Sale cochon, avec cette gamine, à côté de ta femme!... Et elle ne voulait
pas, je l'ai bien vue qui gigotait!
Mais Buteau, encore soufflant, le sang au visage, n'accepta pas la
remontrance.
--Est-ce que vous avez à y foutre le nez? Fermez les quinquets, taisez
votre bec, ou ça tournera mal!
Depuis les couches de Lise et la bataille avec Jean, Buteau s'était de
nouveau enragé après Françoise. Il avait attendu que son bras cassé fût
solide, il sautait sur elle, maintenant, dans tous les coins de la maison,
certain que s'il l'avait une fois, elle serait ensuite à lui tant qu'il
voudrait. N'était-ce pas la meilleure façon de reculer le mariage, de
garder la fille et de garder la terre? Ces deux passions arrivaient même à
se confondre, l'entêtement à ne rien lâcher de ce qu'il tenait, la
possession furieuse de ce champ, le rut inassouvi du mâle, fouetté par la
résistance. Sa femme devenait énorme, un tas à remuer; et elle nourrissait,
elle avait toujours Laure pendue aux tétines; tandis que l'autre, la petite
belle-soeur, sentait bon la chair jeune, de gorge aussi élastique et ferme
que les pis d'une génisse. D'ailleurs, il ne crachait pas plus sur l'une
que sur l'autre: ça lui en ferait deux, une molle et une dure, chacune
agréable dans son genre. Il était assez bon coq pour deux poules, il rêvait
une vie de pacha, soigné, caressé, gorgé de jouissance. Pourquoi
n'aurait-il pas épousé les deux soeurs si elles y consentaient? Un vrai
moyen de resserrer l'amitié et d'éviter ce partage des biens, dont il
s'épouvantait, comme si on l'avait menacé de lui couper un membre!
Et, de là, dans l'étable, dans la cuisine, partout, dès qu'ils étaient
seuls une minute, l'attaque et la défense brusques, Buteau se ruant,
Françoise cognant. Et toujours la même scène courte et exaspérée: lui,
envoyant la main sous la jupe, l'empoignant là, à nu, en un paquet de peau
et de crinière, ainsi qu'une bête qu'on veut monter; elle, les dents
serrées, les yeux noirs, le forçant à lâcher prise, d'un grand coup de
poing entre les jambes, en plein. Et pas un mot, rien que leur haleine
brûlante, un souffle étouffé, le bruit amorti de la lutte: il retenait un
cri de douleur, elle rabattait sa robe, s'en allait en boitant, le
bas-ventre tiré et meurtri, avec la sensation de garder à cette place les
cinq doigts qui la trouaient. Et cela, lorsque Lise était dans la pièce d'à
côté, même dans la même pièce, le dos tourné pour ranger le linge d'une
armoire, comme si la présence de sa femme l'eût excité, certain du silence
fier et têtu de la gamine.
Cependant, depuis que le père Fouan les avait vus sur les pommes de terre,
des querelles éclataient. Il était allé dire crûment la chose à Lise, pour
qu'elle empêchât son mari de recommencer; et celle-ci, après lui avoir crié
de se mêler de ses affaires, s'était emportée contre sa cadette: tant pis
pour elle, si elle agaçait les hommes! car autant d'hommes, autant de
cochons, fallait s'y attendre! Le soir, pourtant, elle avait fait à Buteau
une telle scène, que, le lendemain, elle était sortie de leur chambre avec
un oeil à demi fermé et noir d'un coup de poing, égaré pendant
l'explication. Dès ce moment, les colères ne cessèrent plus, se gagnèrent
des uns aux autres: il y en avait toujours deux qui se mangeaient, le mari
et la femme, ou la belle-soeur et le mari, ou la soeur et la soeur, quand
les trois n'étaient pas à se dévorer ensemble.
Ce fut alors que la haine lente, inconsciente, s'aggrava entre Lise et
Françoise. Leur bonne tendresse de jadis en arrivait à une rancune sans
raison apparente, qui les heurtaient du matin au soir. Au fond, la cause
unique était l'homme, ce Buteau, tombé là comme un ferment destructeur.
Françoise, dans le trouble dont il l'exaspérait, aurait succombé depuis
longtemps, si sa volonté ne s'était bandée contre le besoin de se laisser
faire, chaque fois qu'il la touchait. Elle s'en punissait durement, entêtée
à cette idée simple du juste, ne rien donner d'elle, ne rien prendre aux
autres; et sa colère était de se sentir jalouse, d'exécrer sa soeur, parce
que celle-ci avait à elle cet homme, près duquel elle-même serait morte
d'envie, plutôt que de partager. Quand il la poursuivait, débraillé, le
ventre en avant, elle crachait furieusement sur sa nudité de mâle, elle le
renvoyait à sa femme, avec ce crachat: c'était un soulagement à son désir
combattu, comme si elle eût craché au visage de sa soeur, dans le mépris
douloureux du plaisir dont elle n'était pas. Lise, elle, n'avait point de
jalousie, certaine que Buteau s'était vanté en gueulant qu'il se servait
d'elles deux; non qu'elle le crut incapable de la chose; mais elle était
convaincue que la petite, avec son orgueil, ne céderait pas. Et elle lui en
voulait uniquement de ce que ses refus changeaient la maison en un
véritable enfer. Plus elle grossissait, plus elle se tassait dans sa
graisse, satisfaite de vivre, d'une gaieté d'égoïsme rapace, ramenant à
elle la joie d'alentour. Était-ce possible qu'on se disputât de la sorte,
qu'on se gâtât l'existence, lorsqu'on avait tout pour être heureux! Ah! la
bougresse de gamine, dont le sacré caractère était la seule cause de leurs
embêtements!
Chaque soir, quand elle se couchait, elle criait à Buteau:
--C'est ma soeur, mais qu'elle ne recommence pas à m'aguicher, ou je te la
flanque dehors!
Lui, n'entendait pas de cette oreille.
--Un joli coup! tout le pays nous tomberait dessus.... Nom de Dieu de
femelles! c'est moi qui vas vous foutre à dessaler ensemble dans la mare,
pour vous mettre d'accord!
Deux mois encore se passèrent, et Lise, bousculée, hors d'elle, aurait
sucré deux fois son café, comme elle le disait, sans le trouver bon. Les
jours où sa soeur avait repoussé une nouvelle attaque de son homme, elle le
devinait à une recrudescence de méchante humeur; si bien qu'elle vivait
maintenant dans la crainte de ces échecs de Buteau, anxieuse quand il
filait sournoisement derrière la jupe de Françoise, certaine de le voir
reparaître brutal, cassant tout, torturant la maison. C'étaient des
journées abominables, et elle ne les pardonnait point à la fichue entêtée
qui ne faisait rien pour arranger les choses.
Un jour surtout, ce fut terrible. Buteau, qui était descendu à la cave,
avec Françoise, tirer du cidre, en remonta si mal arrangé, si rageur, que
pour une bêtise, pour sa soupe qui était trop chaude, il lança son assiette
contre le mur, puis s'en alla, en renversant Lise d'une gifle à tuer un
boeuf.
Celle-ci se ramassa, pleurante, saignante, la joue enflée. Et elle se jeta
sur sa soeur, elle cria:
--Salope! couche avec, à la fin!... J'en ai assez, je file, moi! si tu
t'obstines, pour me faire battre!
Françoise l'écoutait, saisie, toute pâle.
--Aussi vrai que Dieu m'entend, j'aime mieux ça!... Il nous fichera la paix
peut-être!
Elle était retombée sur une chaise, elle pleurait à petits sanglots; et
toute sa grasse personne qui fondait, disait son abandon, son unique désir
d'être heureuse, même au prix d'un partage. Du moment qu'elle garderait sa
part, ça ne la priverait de rien. On se faisait des idées bêtes là-dessus,
car ce n'était bien sûr pas comme le pain qui s'use à être mangé. Est-ce
qu'on n'aurait pas dû s'entendre, se serrer les uns contre les autres pour
le bon accord, enfin vivre en famille?
--Voyons, pourquoi ne veux-tu pas?
Révoltée, étranglée, Françoise ne trouva que ce cri de colère:
--Tu es plus dégoûtante que lui!
Elle s'en alla de son côté sangloter dans l'étable, où la Coliche la
regarda de ses gros yeux troubles. Ce qui l'indignait, ce n'était pas la
chose en elle-même, c'était ce rôle de complaisance, le coup de noce
toléré, la paix du ménage. Si elle avait eu l'homme à elle, jamais elle
n'en aurait cédé un bout, pas même grand comme ça! Sa rancune contre sa
soeur devint du mépris, elle se jura d'y laisser toute la peau de son
corps, plutôt que de consentir, à présent.
Mais, dès ce jour, la vie se gâta davantage, Françoise devint le
souffre-douleur, la bête sur qui l'on tapait. Elle était rabaissée au rôle
de servante, écrasée de gros travaux, continuellement grondée, bousculée,
meurtrie. Lise ne lui tolérait plus une heure de flâne, la faisait sauter
du lit avant l'aube, la gardait si tard, la nuit, que la malheureuse,
parfois, s'endormait, sans avoir la force de se déshabiller. Sournoisement,
Buteau la martyrisait de petites privautés, des claques sur les reins, des
pinçons aux cuisses, toutes sortes de caresses féroces, qui la laissaient
en sang, les yeux pleins de larmes, raidie dans son obstination de silence.
Lui, ricanait, s'y contentait un peu, quand il la voyait défaillir, en
retenant le cri de sa chair blessée. Elle en avait le corps bleui, zébré
d'éraflures et de contusions. Devant sa soeur, elle mettait surtout son
courage à ne pas même tressaillir, pour nier le fait, comme s'il n'eût pas
été vrai que ces doigts d'homme lui fouillaient la peau. Cependant, elle
n'était pas toujours maîtresse de la révolte de ses muscles, elle répondait
par un soufflet, à la volée; et, alors, il y avait des batailles, Buteau la
rossait, tandis que Lise, sous prétexte de les séparer, cognait sur les
deux, à grands coups de sabot. La petite Laure et son frère Jules
poussaient des hurlements. Tous les chiens d'alentour aboyaient, ça faisait
pitié aux voisins. Ah! la pauvre enfant, elle avait de la constance, de
rester dans cette galère!
C'était, en effet, l'étonnement de Rognes. Pourquoi Françoise ne se
sauvait-elle pas? Les malins hochaient la tête: elle n'était point majeure,
il lui fallait attendre dix-huit mois; et se sauver, se mettre dans son
tort, sans pouvoir emporter son bien, dame! elle avait raison d'y réfléchir
à deux fois. Encore si le père Fouan, son tuteur, l'avait soutenue! Mais
lui-même n'était guère à la noce, chez son fils. La peur des éclaboussures
le faisait se tenir tranquille. D'ailleurs, la petite lui défendait de
s'occuper de ses affaires, dans une bravoure et une fierté farouches de
fille qui ne compte que sur elle.
Désormais, toutes les querelles finissaient par les mêmes injures.
--Mais fous donc le camp! fous donc le camp!
--Oui, c'est ce que vous espérez.... Autrefois, j'étais trop bête, je
voulais partir.... Maintenant, vous pouvez me tuer, je reste. J'attends ma
part, je veux la terre et la maison, et je les aurai, oui! j'aurai tout!
La crainte de Buteau, pendant les premiers mois, fut que Françoise se
trouvât enceinte des oeuvres de Jean. Depuis qu'il les avait surpris, dans
la meule, il calculait les jours, il la surveillait d'un oeil oblique,
inquiet de son ventre; car la venue d'un enfant aurait tout gâté, en
nécessitant le mariage. Elle, tranquille, savait bien qu'elle ne pouvait
être grosse. Mais, quand elle eut remarqué qu'il s'intéressait à sa taille,
elle s'en amusa, elle fit exprès de se tenir le ventre en avant, pour lui
faire croire qu'il enflait. Maintenant, dès qu'il l'empoignait, elle le
sentait qui la tâtait là, qui la mesurait de ses gros doigts; et elle finit
par lui dire, d'un air de défi:
--Va, il y en a un! il pousse!
Un matin même, elle plia des torchons qu'elle banda sur elle. On faillit se
massacrer, le soir. Et une terreur la saisit, aux regards d'assassin qu'il
lui jetait: bien sûr que, si elle avait eu un vrai petit sous la peau, le
brutal lui aurait allongé quelque mauvais coup, pour le tuer. Elle cessa
les farces, rentra son ventre. D'ailleurs, elle le surprit dans sa chambre,
le nez dans son linge sale, en train de s'assurer des choses.
--Fais-en donc un! lui dit-il, goguenard.
Et elle répondit, toute pâle, rageuse:
--Si je n'en fais pas, c'est que je ne veux pas.
C'était vrai, elle se refusait à Jean, avec obstination. Buteau n'en
triompha pas moins bruyamment. Et il tomba sur l'amoureux: un beau mâle, je
t'en fiche! il était donc pourri, qu'il ne pouvait pas faire un enfant? Ça
cassait le bras au monde, par traîtrise; mais ça n'était seulement pas
capable d'emplir une fille, tellement ça manquait de nerf! Dès lors, il
poursuivit Françoise d'allusions, il l'accabla elle-même de plaisanteries
sur le cul de son chaudron qui fuyait.
Lorsque Jean sut comment le traitait Buteau, il parla de lui casser la
gueule; et il guettait toujours Françoise, il la suppliait de céder: on
verrait bien s'il ne lui collait pas un enfant, et un gros! Son désir,
maintenant, se doublait de colère. Mais, chaque fois, elle trouvait une
nouvelle excuse, dans l'ennui qu'elle éprouvait à l'idée de recommencer ça,
avec ce garçon. Elle ne le détestait pas, elle n'avait pas envie de lui,
simplement; et il fallait qu'elle ne le désirât vraiment guère, pour ne
point défaillir et se livrer, lorsqu'elle tombait entre ses bras, derrière
une haie, encore furieuse et rouge d'une attaque de Buteau. Ah! le cochon!
Elle ne parlait que de ce cochon-là, passionnée, excitée, tout d'un coup
refroidie, dès que l'autre voulait profiter et la prendre. Non, non, ça lui
faisait honte! Un jour, poussée à bout, elle le remit à plus tard, au soir
de leur mariage. C'était la première fois qu'elle s'engageait, car elle
avait évité jusque-là de répondre nettement, quand il la demandait pour
femme. Dès lors, ce fut comme entendu: il l'épouserait, mais après sa
majorité, aussitôt qu'elle serait maîtresse de son bien et qu'elle pourrait
exiger des comptes. Cette bonne raison le frappa, il lui prêcha la
patience, il cessa de la tourmenter, excepté dans les moments où l'idée de
rire le tenait trop fort. Elle, soulagée, tranquillisée par le vague de
cette échéance lointaine, se contentait de lui saisir les deux mains pour
l'empêcher, en le regardant de ses jolis yeux suppliants, d'un air de femme
susceptible qui ne désirait risquer d'avoir un petit que de son homme.
Cependant, Buteau, certain qu'elle n'était pas enceinte, avait une autre
crainte, celle qu'elle ne le devînt, si elle retournait avec Jean. Il
continuait de le défier, et il tremblait, car on lui rapportait de partout
que celui-ci jurait de remplir Françoise jusqu'aux yeux, comme jamais fille
n'avait été pleine. Aussi, la surveillait-il, du matin au soir, exigeant
d'elle l'emploi de chacune de ses minutes, la tenant à l'attache, sous la
menace du fouet, ainsi qu'une bête domestique dont on craint les farces; et
c'était un supplice nouveau, elle sentait toujours derrière ses jupes son
beau-frère ou sa soeur, elle ne pouvait aller au trou à fumier pour un
besoin, sans rencontrer un oeil qui l'épiait. La nuit, on l'enfermait dans
sa chambre; même, au soir, après une dispute, elle avait trouvé un cadenas
condamnant le volet de sa lucarne. Puis, comme elle parvenait quand même à
s'échapper, il y avait à son retour d'abominables scènes, des
interrogatoires, parfois des visites, le mari l'empoignant aux épaules,
tandis que la femme la déshabillait à moitié, pour voir. Elle en fut
rapprochée de Jean, elle en arriva à lui donner des rendez-vous, heureuse
de braver les autres. Peut-être lui aurait-elle cédé enfin, si elle les
avait eus là, derrière elle. En tous cas, elle acheva de se promettre, elle
lui jura, sur ce qu'elle avait de plus sacré, que Buteau mentait, lorsqu'il
se vantait de coucher avec les deux soeurs, dans l'idée de faire le coq et
de forcer à être des choses qui n'étaient pas. Jean, tourmenté d'un doute,
trouvant au fond l'affaire possible et naturelle, parut la croire. Et, en
se quittant, ils s'embrassèrent, très bons amis, si bien qu'à partir de ce
jour, elle le prit pour confident et conseil, tâchant de le voir à la
moindre alerte, ne risquant rien sans son approbation. Lui, ne la touchait
plus du tout, la traitait en camarade avec qui l'on a des intérêts communs.
Maintenant, chaque fois que Françoise courait rejoindre Jean derrière un
mur, la conversation était la même. Elle dégrafait violemment son corsage,
ou retroussait sa jupe.
--Tiens! ce cochon-là m'a encore pincée.
Il constatait, restait froid et résolu.
--Ça se payera, faut montrer ça aux voisines.... Surtout, ne te revenge
pas. La justice sera pour nous, quand nous aurons le droit.
--Et ma soeur tiendrait la chandelle, tu sais! Est-ce qu'hier, lorsqu'il a
sauté sur moi, elle n'a pas filé, au lieu de lui allonger par derrière un
seau d'eau froide!
--Ta soeur, elle finira mal avec ce bougre.... Tout ça est bon. Si tu ne
veux pas, il ne peut pas, c'est sûr; et, quant au reste, qu'est-ce que ça
nous fiche?... Soyons d'accord, il est foutu.
Le père Fouan, bien qu'il évitât de s'en mêler, était de toutes les
querelles. S'il se taisait, on le forçait à prendre parti; s'il sortait, il
retombait au retour dans un ménage en déroute, où sa présence suffisait
souvent à rallumer les colères. Jusque-là, il n'avait pas souffert
réellement, physiquement; tandis que commençaient à cette heure les
privations, le pain mesuré, les douceurs supprimées. On ne le bourrait plus
de nourriture ainsi qu'aux premiers jours, chaque tartine coupée trop
épaisse lui attirait des paroles dures: quel trou! moins on travaillait,
plus on bâfrait, alors! Il était guetté, dévalisé, tous les trimestres,
quand il revenait de toucher à Cloyes la rente que M. Baillehache lui
faisait sur les trois mille francs de la maison. Françoise en arrivait à
voler des sous à sa soeur, pour lui acheter du tabac, car on la laissait,
elle aussi, sans argent. Enfin, le vieux se trouvait très mal dans la
chambre humide où il couchait, depuis qu'il avait cassé un carreau de
lucarne, qu'on avait bouchée avec de la paille, pour éviter la dépense de
cette vitre à remettre. Ah! ces gueux d'enfants, tous les mêmes! Il
grognait du matin au soir, il regrettait mortellement d'avoir quitté les
Delhomme, désespéré d'être tombé d'un mal dans un pire. Mais ce regret, il
le cachait, ne le témoignait que par des mots involontaires, car il savait
que Fanny avait dit: «Papa, il viendra nous demander à genoux de le
reprendre!» Et c'était fini, cela lui restait pour toujours, comme une
barre obstinée, en travers du coeur. Il serait plutôt mort de faim et de
colère chez les Buteau, que de retourner s'humilier chez les Delhomme.
Justement, un jour que Fouan revenait à pied de Cloyes, après s'être fait
payer sa rente chez le notaire, et qu'il s'était assis au fond d'un fossé,
Jésus-Christ, qui flânait par là, visitant des terriers à lapins, l'aperçut
très absorbé, profondément occupé à compter des pièces de cent sous, dans
son mouchoir. Il s'accroupit aussitôt, rampa, arriva au-dessus de son père,
sans bruit; et, là, allongé, il eut la surprise de lui voir nouer
soigneusement une grosse somme, peut-être bien quatre-vingts francs: ses
yeux flambèrent, un rire silencieux découvrit ses dents de loup. Tout de
suite, l'ancienne idée d'un magot lui était venue. Evidemment, le vieux
avait des titres cachés, dont il touchait les coupons, chaque trimestre, en
profitant de sa visite à M. Baillehache. La première pensée de Jésus-Christ
fut de larmoyer et d'arracher vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin,
un autre plan s'élargissait dans sa tête, il s'écarta aussi doucement qu'il
s'était approché, d'un glissement souple de couleuvre; de sorte que Fouan,
remonté sur la route, n'eut aucune méfiance, en le rencontrant cent pas
plus loin, avec l'allure désintéressée d'un gaillard, qui, lui aussi,
rentrait à Rognes. Ils achevèrent le chemin ensemble, ils causèrent, le
père tomba fatalement sur les Buteau, des sans-coeur, qu'il accusait de le
faire crever de faim; et le fils, bonhomme, les yeux mouillés, proposa de
le sauver de ces canailles, en le prenant chez lui, à son tour. Pourquoi
non? On ne s'embêtait pas, on rigolait du matin au soir, chez lui. La
Trouille faisait de la cuisine pour deux, elle en ferait pour trois. Une
sacrée cuisine, quand il y avait des sous!
Étonné de la proposition, pris d'une inquiétude vague, Fouan refusa. Non,
non, ce n'était pas à son âge qu'on se mettait à courir de l'un chez
l'autre et à changer ses habitudes tous les ans.
--Enfin, père, c'est de bon coeur, vous réfléchirez.... Voilà, vous savez
toujours que vous n'êtes pas à la rue. Venez au Château, lorsque vous en
aurez assez, de ces crapules!
Et Jésus-Christ le quitta, perplexe, intrigué, se demandant à quoi le vieux
pouvait manger ses rentes, puisque, décidément, il en avait. Quatre fois
par année, un tas pareil de pièces de cent sous, ça devait faire au moins
trois cents francs. S'il ne les mangeait pas, c'était donc qu'il les
gardait? Faudrait voir ça. Un fameux magot, alors!
Ce jour-là, un jour doux et humide de novembre, lorsque le père Fouan
rentra, Buteau voulut le dévaliser des trente-sept francs cinquante, qu'il
touchait tous les trois mois, depuis la vente de sa maison. Il était
convenu, d'ailleurs, que le vieux les lui abandonnait, ainsi que les deux
cents francs annuels des Delhomme. Mais, cette fois, une pièce de cent sous
s'était égarée parmi celles qu'il avait nouées dans son mouchoir; et, quand
il eut retourné ses poches et qu'il n'en tira que trente-deux francs
cinquante, son fils s'emporta, le traita de filou, l'accusa d'avoir
fricassé les cinq francs, à de la boisson et à des horreurs. Saisi, la main
sur son mouchoir, avec la peur sourde qu'on ne le visitât, le père bégayait
des explications, jurait ses grands dieux qu'il devait les avoir perdus, en
se mouchant. Une fois de plus, la maison fut en l'air jusqu'au soir.
Ce qui rendait Buteau d'une humeur féroce, c'était qu'en ramenant sa herse,
il avait aperçu Jean et Françoise, fuyant derrière un mur. Celle-ci, sortie
sous le prétexte de faire de l'herbe pour ses vaches, ne reparaissait plus,
car elle se doutait de la scène qui l'attendait. La nuit tombait déjà, et
Buteau, furieux, sortait à chaque minute dans la cour, allait jusqu'à la
route, guetter si cette garce-là, enfin, revenait du mâle. Il jurait tout
haut, lâchait des ordures, sans voir le père Fouan, qui s'était assis sur
le banc de pierre, après la querelle, se calmant, respirant la douceur
tiède, qui faisait de ce novembre ensoleillé un mois de printemps.
Un bruit de sabots monta de la pente, Françoise parut, pliée en deux, les
épaules chargées d'un énorme paquet d'herbes, qu'elle avait noué dans une
vieille toile. Elle soufflait, elle suait, à moitié cachée sous le tas.
--Ah! nom de Dieu de traînée! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre
de moi à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu'il y a
de la besogne ici!
Et il la culbuta dans le paquet d'herbe qui était tombé, il se rua sur
elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison pour
l'engueuler.
--Eh! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le
derrière!... Tu n'as pas honte!
Mais Buteau, déjà, avait empoigné la fille sous la jupe, à pleine main. Son
enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu'il la
troussait sur l'herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de
sang.
--Sacrée cateau, faut cette fois que j'y passe à mon tour.... Quand le
tonnerre de Dieu y serait, je vas y passer après l'autre!
Alors, une lutte furieuse s'engagea. Le père Fouan distinguait mal, dans la
nuit. Mais il vit pourtant Lise, debout, qui regardait et laissait faire;
pendant que son homme, vautré, jeté de côté à chaque seconde, s'épuisait en
vain, se satisfaisait quand même, au petit bonheur, n'importe où.
Quand ce fut fini, Françoise, d'une dernière secousse, put se dégager,
râlante, bégayante.
--Cochon! cochon? cochon!... Tu n'as pas pu, ça ne compte pas.... Je m'en
fiche, de ça! jamais tu n'y arriveras, jamais!
Elle triomphait, elle avait pris une poignée d'herbe, et elle s'en essuyait
la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût
contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D'un geste de
bravade, elle jeta la poignée d'herbe aux pieds de sa soeur.
--Tiens! c'est à toi.... Ce n'est pas ta faute, si je te le rends!
Lise, d'une gifle, lui fermait la bouche, lorsque le père Fouan, qui avait
quitté le banc de pierre, révolté, intervint en brandissant sa canne.
--Bougres de saligots, tous les deux! voulez-vous bien la laisser
tranquille!... En v'là assez, hein?
Des lumières paraissaient chez les voisins, on commençait à s'inquiéter de
cette tuerie, et Buteau se hâta de pousser son père et la petite au fond de
la cuisine, où une chandelle éclairait Laure et Jules terrifiés, réfugiés
dans un coin. Lise rentra aussi, saisie et muette depuis que le vieux était
sorti de l'ombre. Il continuait, s'adressant à elle:
--Toi, c'est trop dégoûtant et trop bête.... Tu regardais, je t'ai vue.
Buteau, de toute sa force, allongea un coup de poing au bord de la table.
--Silence! c'est fini... Je cogne sur le premier qui continue.
--Et si je veux continuer, moi! demanda Fouan, la voix tremblante, est-ce
que tu cogneras?
--Sur vous comme sur les autres.... Vous m'embêtez!
Françoise, bravement, s'était mise entre eux.
--Je vous en prie, mon oncle, ne vous en mêlez point.... Vous avez bien vu
que je suis assez grande fille pour me défendre.
Mais le vieux l'écarta.
--Laisse, ça ne te regarde plus.... C'est mon affaire.
Et, levant sa canne:
--Ah! tu cognerais, bandit!... Faudrait voir si ce n'est pas à moi de te
corriger.
D'une main prompte, Buteau lui arracha le bâton, qu'il envoya sous
l'armoire; et, goguenard, les yeux mauvais, il se planta, lui parla dans le
visage.
--Voulez-vous me foutre la paix, hein? Si vous croyez que je vas tolérer
vos airs, ah! non! Regardez-moi donc, pour voir comment je m'appelle!
Tous les deux, face à face, se turent un instant, terribles, cherchant à se
dompter du regard. Le fils, depuis le partage des biens, s'était élargi,
carré sur les jambes, avec ses mâchoires qui avançaient davantage, dans sa
tête de dogue, au crâne resserré et fuyant; tandis que le père, exterminé
par ses soixante ans de travail, séché encore, la taille cassée, n'avait
gardé de son visage réduit que le nez immense.
--Comment tu t'appelles? reprit Fouan, je le sais trop, je t'ai fait.
Buteau ricana.
--Fallait pas me faire.... Ah! mais, oui! ça y est, chacun son tour. Je
suis de votre sang, je n'aime pas qu'on me taquine.... Et encore un coup,
foutez-moi la paix, ou ça tournera mal!
--Pour toi, bien sûr.... Jamais je n'ai parlé ainsi à mon père.
--Oh! la, la, en voilà une raide!... Votre père, vous l'auriez crevé, s'il
n'était pas mort!
--Sale cochon, tu mens!... Et, nom de Dieu de nom de Dieu! tu vas ravaler
ça tout de suite.
Françoise, une seconde fois, tenta de s'interposer. Lise elle-même fit un
effort, effrayée, désespérée de ce nouveau tracas. Mais les deux hommes les
bousculèrent, pour se rapprocher et se souffler leur violence avec leur
haleine, sang contre sang, dans ce heurt de la brutale autorité que le père
avait léguée au fils.
Fouan voulut se grandir, en essayant de retrouver son ancienne
toute-puissance de chef de famille. Pendant un demi-siècle, on avait
tremblé sous lui, la femme, les enfants, les bêtes, lorsqu'il détenait la
fortune avec le pouvoir.
--Dis que tu as menti, sale cochon, dis que tu as menti, ou je vas te faire
danser, aussi vrai que cette chandelle nous éclaire!
La main haute, il menaçait, du geste dont il les faisait tous rentrer en
terre, autrefois.
--Dis que tu as menti...
Buteau, qui, au vent de la gifle, dans sa jeunesse, levait le coude et se
garait, en claquant des dents, se contenta de hausser les épaules, d'un air
de moquerie insultante.
--Si vous croyez que vous me faites peur!... C'était bon quand vous étiez
le maître, des machines comme ça.
--Je suis le maître, le père.
--Allons donc, vieux farceur, vous n'êtes rien du tout.... Ah! vous ne
voulez pas me foutre la paix!
Et, voyant la main vacillante du vieillard s'abaisser pour taper, il la
saisit au vol, il la garda, l'écrasa dans sa poigne rude.
--Sacré têtu que vous êtes, faut donc qu'on se fâche pour vous entrer dans
la caboche qu'on se fiche de vous, à cette heure!... Est-ce que vous êtes
bon à quelque chose? Vous coûtez, v'là tout!... Lorsqu'on a fait son temps
et qu'on a passé la terre aux autres, on avale sa chique, sans les emmerder
davantage!
Il secouait son père, en appuyant sur les mots; puis, d'une dernière
secousse, il l'envoya, grelottant, trébuchant, tomber à reculons sur une
chaise, près de la fenêtre. Et le vieux resta là, à suffoquer une minute,
vaincu, dans l'humiliation de son ancienne autorité morte. C'était fini, il
ne comptait plus, depuis qu'il s'était dépouillé.
Un grand silence régna, tous demeuraient les mains ballantes. Les enfants
n'avaient pas soufflé, de peur des gifles. Puis, la besogne reprit, comme
s'il ne s'était rien passé.
--Et l'herbe? demanda Lise, est-ce qu'on la laisse dans la cour?
--Je vas la mettre au sec, répondit Françoise.
Lorsqu'elle fut rentrée et qu'on eut dîné, Buteau, incorrigible, enfonça la
main dans son corsage ouvert, pour chercher une puce, qui la piquait,
disait-elle. Cela ne la fâchait plus, elle plaisanta même.
--Non, non, elle est quelque part où ça te mordrait.
Fouan n'avait pas bougé, raidi et muet dans son coin d'ombre. Deux grosses
larmes coulaient sur ses joues. Il se rappelait le soir où il avait rompu
avec les Delhomme; et c'était ce soir-là qui recommençait, la même honte de
n'être plus le maître, la même colère qui le faisait s'entêter à ne pas
manger. On l'avait appelé trois fois, il refusait sa part de soupe.
Brusquement, il se leva, disparut dans sa chambre. Le lendemain, dès
l'aube, il quittait les Buteau, pour s'installer chez Jésus-Christ.