I
Depuis le mois de mai, après la tonte et la vente des élèves, le berger
Soulas avait sorti les moutons de la Borderie, près de quatre cents bêtes
qu'il conduisait seul, avec le petit porcher Auguste et ses deux chiens,
Empereur et Massacre, des bêtes terribles. Jusqu'en août, le troupeau
mangeait dans les jachères, dans les trèfles et les luzernes, ou encore
dans les friches, le long des routes; et il y avait à peine trois semaines,
au lendemain de la moisson, qu'il le parquait enfin dans les chaumes, sous
les derniers soleils brûlants de septembre.
C'était l'époque abominable, la Beauce dépouillée, désolée, étalant ses
champs nus sans un bouquet de verdure. Les chaleurs de l'été, le manque
absolu d'eau, avaient séché la terre qui se fendait; et toute végétation
disparaissait, il n'y avait plus que la salissure des herbes mortes, que le
hérissement dur des chaumes, dont les carrés à l'infini, élargissaient le
vide ravagé et morne de la plaine, comme si un incendie eût passé d'un bout
à l'autre de l'horizon. Un reflet jaunâtre semblait en être resté au ras du
sol, une lumière louche, un éclairage livide d'orage: tout paraissait
jaune, d'un jaune affreusement triste, la terre rôtie, les moignons des
tiges coupées, les chemins de campagne, bossués, écorchés par les roues. Au
moindre coup de vent, de grandes poussières s'envolaient, couvrant les
talus et les haies de leur cendre. Et le ciel bleu, le soleil éclatant,
n'étaient qu'une tristesse de plus, au-dessus de cette désolation.
Justement, ce jour-là, il faisait un grand vent, des souffles chauds et
brusques, qui amenaient des galops de gros nuages; et, lorsque le soleil se
dégageait, il avait une morsure de fer rouge, il brûlait la peau. Depuis le
matin, Soulas attendait, pour lui et pour ses bêtes, de l'eau qu'on devait
apporter de la ferme; car le chaume où il se trouvait, était au nord de
Rognes, loin de toute mare. Dans le parc, au milieu des claies mobiles, que
fixaient les bâtons des crosses, enfoncés en terre, les moutons, vautrés,
respiraient d'une haleine courte et pénible; tandis que les deux chiens,
allongés en dehors, haletaient eux aussi, la langue pendante. Le berger,
pour avoir un peu d'ombre, s'était assis contre la cabane à deux roues,
qu'il poussait à chaque déplacement du parc, une étroite niche qui lui
servait de lit, d'armoire et de garde-manger. Mais, à midi, le soleil tapa
d'aplomb, et il se remit debout, regardant au loin si Auguste revenait de
la ferme, où il l'avait envoyé voir pourquoi le tonneau n'arrivait pas.
Enfin, le petit porcher reparut, criant:
--On va venir, on n'avait pas de chevaux, ce matin.
--Et, bougre de bête, tu n'as pas pris un litre d'eau pour nous?
--Ah! non, je n'y ai pas songé.... Moi, j'ai bu.
Soulas, à poing fermé, lança une gifle, que le gamin évita d'un saut. Il
jurait, il se décida pourtant à manger sans boire, malgré la soif qui
l'étranglait. Méfiant, Auguste, sur son ordre, avait tiré de la voiture du
pain de huit jours, de vieilles noix, un fromage sec; et tous les deux se
mirent à déjeuner, guettés par les chiens qui vinrent s'asseoir devant eux,
happant de temps à autre une croûte, si dure, qu'elle craquait entre leurs
mâchoires comme un os. Malgré ses soixante-dix ans, le berger besognait de
ses gencives aussi vite que le petit avec ses dents. Il était toujours
droit, résistant et noueux ainsi qu'un bâton d'épine, la face creusée
davantage, pareille à une trogne d'arbre, sous l'emmêlement de ses cheveux
déteints, couleur de terre. Et le porcher eut quand même sa gifle, une
calotte qui l'envoya rouler dans la voiture, au moment où, ne se défiant
plus, il y serrait le reste du pain et du fromage.
--Tiens! foutue couenne, bois encore ça, en attendant!
Jusqu'à deux heures, rien ne se montra. La chaleur avait augmenté,
intolérable dans les grands calmes qui, tout d'un coup se faisaient. Puis,
de la terre réduite en poudre, le vent soulevait sur place de minces
tourbillons, des sortes de fumées aveuglantes, étouffantes, exaspérant le
supplice de la soif.
Le berger qui patientait, stoïque, sans une plainte, eut enfin un
grognement de satisfaction.
--Nom de Dieu! ce n'est pas trop tôt!
En effet, deux voitures, à peine grosses comme le poing, venaient
d'apparaître, à l'horizon de la plaine; et, dans la première, que Jean
conduisait, Soulas avait parfaitement reconnu le tonneau d'eau; tandis que
la seconde, conduite par Tron, était chargée de sacs de blé, qu'il portait
à un moulin, dont on voyait la haute carcasse de bois, à cinq cents mètres.
Cette dernière voiture s'arrêta sur la route, Tron ayant accompagné l'autre
jusqu'au parc, à travers le chaume, sous le prétexte de donner un coup de
main: histoire de flâner et de causer un instant.
--C'est donc qu'on veut nous faire tous crever de la pépie! criait le
berger.
Et les moutons qui, eux aussi, avaient flairé le tonneau, s'étaient levés
en tumulte, s'écrasaient contre les claies, allongeant la tête, bêlant
plaintivement.
--Patience! répondit Jean, v'là de quoi vous soûler!
Tout de suite, on installa l'auge, on l'emplit à l'aide de la rigole de
bois; et, comme il y avait une fuite en dessous, les chiens étaient là, qui
lapaient à la régalade; pendant que le berger et le petit porcher, sans
attendre, buvaient goulûment dans la rigole même. Le troupeau entier
défila, on n'entendait que le ruissellement de cette eau bienfaisante, des
glouglous de gorge qui avalaient, tous heureux de s'éclabousser, de se
tremper, les bêtes et les gens.
--A cette heure, dit ensuite Soulas ragaillardi, si vous étiez gentils,
vous me donneriez un coup de main pour avancer le parc.
Jean et Tron consentirent. Dans les grands chaumes, le parc voyageait, ne
restait guère plus de deux ou trois jours à la même place, juste le temps
laissé aux moutons de tondre les herbes folles; et ce système avait en
outre l'avantage de fumer les terres, morceau à morceau. Pendant que le
berger, aidé de ses chiens, gardait le troupeau, les deux hommes et le
petit porcher arrachèrent les crosses, transportèrent les claies à une
cinquantaine de pas; et, de nouveau, ils les fixèrent sur un vaste carré,
où les bêtes vinrent se réfugier d'elles-mêmes, avant qu'il fût fermé
complètement.
Déjà Soulas, malgré son grand âge, poussait sa voiture, la ramenait près du
parc. Puis, parlant de Jean, il demanda:
--Qu'est-ce qu'il a donc? On dirait qu'il porte le bon Dieu en terre.
Et, comme le garçon hochait tristement la tête, malade depuis qu'il croyait
avoir perdu Françoise, le vieux ajouta:
--Hein? il y a quelque femelle, là-dessous... Ah! les sacrées gouines, ou
devrait leur tordre le cou à toutes!
Tron, avec ses membres de colosse, son air innocent de beau gaillard, se
mit à rire.
--Ça se dit, ça, quand on ne peut plus.
--Je ne peux plus, je ne peux plus, répéta le berger dédaigneux, est-ce que
j'ai essayé avec toi?... Et, tu sais, mon fils, il y en a une avec qui tu
ferais mieux de ne pas pouvoir, car ça tournera à du vilain, pour sûr!
Cette allusion à ses rapports avec Mme Jacqueline, fit rougir le valet
jusqu'aux oreilles. Un matin, Soulas les avait surpris ensemble, au fond de
la grange, derrière les sacs d'avoine. Et, dans sa haine de cette ancienne
laveuse de vaisselle, mauvaise aujourd'hui pour ses anciens camarades, il
s'était enfin décidé à ouvrir les yeux du maître; mais, dès le premier mot,
celui-ci l'avait regardé d'un air si terrible, qu'il était redevenu muet,
résolu à ne parler que le jour où la Cognette le pousserait à bout, en le
faisant chasser; de sorte qu'ils vivaient sur un pied de guerre, lui
redoutant d'être jeté dehors comme une vieille bête infirme, elle attendant
d'être assez forte pour exiger cela de Hourdequin, qui tenait à son berger.
Dans toute la Beauce, il n'y avait pas un berger qui sût mieux faire manger
son troupeau, sans dégât ni perte, rasant un champ d'un bout à l'autre, en
ne laissant pas une herbe.
Le vieux, pris de cette démangeaison de parler qui vide parfois le coeur
des gens solitaires, continua:
--Ah! si ma garce de femme, avant d'en crever, n'avait pas bu tout mon
saint-frusquin, à mesure que je le gagnais, c'est moi qui aurais décampé de
la ferme, pour ne pas y voir tant de saletés!... Cette Cognette, en voilà
une dont les fesses ont plus travaillé que les mains! et ce n'est pas bien
sûr à son mérite, c'est à sa peau qu'elle la doit, sa position! Quand on
pense que le maître la laisse coucher dans le lit de sa défunte et qu'elle
a fini par l'amener à manger seul avec elle, comme si elle était sa vraie
femme! Faut s'attendre, au premier jour, à ce qu'elle nous foute tous
dehors, et lui aussi, par-dessus le marché!... Une salope qui a traîné avec
le dernier des cochons!
Tron, à chaque phrase, serrait les poings davantage. Il avait des colères
sournoises que sa force de géant rendait terribles.
--En v'là assez, hein? cria-t-il. Si tu étais encore un homme, je t'aurais
claqué déjà... Elle est plus honnête dans son petit doigt que toi dans
toute ta vieille carcasse.
Mais Soulas, goguenard, avait haussé les épaules sous la menace. Lui qui ne
riait jamais, eut un rire brusque et rouillé, le grincement d'une poulie
hors d'usage.
--Jeannot, va! grand serin! tu es aussi bête qu'elle est maligne! Ah! elle
te le montrera sous verre, son pucelage!... Quand je te dis que tout le
pays lui a traîné sur le ventre! Moi, je me promène, je n'ai qu'à regarder,
et j'en vois sans le vouloir, de ces filles qu'on bouche! Mais, elle, ce
que je l'ai vue bouchée de fois, non! c'est trop!... Tiens! elle avait
quatorze ans à peine, dans l'écurie, avec le père Mathias, un bossu qui est
mort; plus tard, un jour qu'elle pétrissait, contre le pétrin même, avec un
galopin, le petit porcher Guillaume, soldat aujourd'hui; et avec tous les
valets qui ont passé, et dans tous les coins, sur de la paille, sur des
sacs, par terre.... D'ailleurs, pas besoin de chercher si loin. Si tu veux
en causer, il y en a un là que j'ai aperçu un matin dans le fenil en train
de la recoudre, solidement!
Il lâcha un nouveau rire, et le regard oblique qu'il jeta sur Jean gêna
beaucoup ce dernier, qui se taisait en arrondissant le dos depuis qu'on
parlait de Jacqueline.
--Que quelqu'un essaye voir à la toucher, maintenant! gronda Tron, secoué
d'une colère de chien à qui on retire un os. Je lui ferai passer le goût du
pain, à celui-là!
Soulas l'examina un instant, surpris de cette jalousie de brute. Puis,
retombé dans l'hébétement de ses longs silences, il conclut de sa voix
brève:
--Ça te regarde, mon fils.
Lorsque Tron eut rejoint la voiture qu'il conduisait au moulin, Jean
demeura quelques minutes encore avec le berger, pour l'aider à enfoncer au
maillet certaines des crosses; et celui-ci, qui le voyait si muet, si
triste, finit par reprendre:
--Ce n'est pas la Cognette, au moins, qui te met le coeur à l'envers?
Le garçon répondit non, d'un branle énergique de la tête.
--Alors, c'est une autre?... Quelle autre donc, que je ne vous ai jamais
aperçus ensemble?
Jean regardait le père Soulas, en se disant que les vieux, dans ces choses,
sont parfois de bon conseil. Il céda aussi à un besoin d'expansion, il lui
conta toute l'affaire, comment il avait eu Françoise et pourquoi il
désespérait de la ravoir, après la batterie avec Buteau. Même, un instant,
il avait craint que celui-ci ne le menât en justice, à cause de son bras
cassé, qui lui interdisait tout travail, bien qu'à moitié raccommodé déjà.
Mais Buteau, sans doute, avait pensé qu'il n'est jamais bon de laisser la
justice mettre le nez chez soi.
--T'as bouché Françoise, alors? demanda le berger.
--Une fois, oui!
Il resta grave, réfléchit, se prononça enfin.
--Faut aller le dire au père Fouan. Peut-être bien qu'il te la donnera.
Jean s'étonna, car il n'avait pas songé à cette démarche si simple. Le parc
était posé, il partit en décidant que, le soir même, il irait voir le
vieux. Et, tandis qu'il s'éloignait, derrière sa voiture vide, Soulas
reprit son éternelle faction, maigre et debout, coupant d'une barre grise
la ligne plate de la plaine. Le petit porcher, entre les deux chiens,
s'était mis à l'ombre de la cabane roulante. Brusquement, le vent venait de
tomber, l'orage avait coulé vers l'est; et il faisait très chaud, le soleil
braisillait dans un ciel d'un bleu pur.
Le soir, Jean, quittant le travail une heure plus tôt, s'en alla voir le
père Fouan chez les Delhomme, avant le dîner. Comme il descendait le
coteau, il aperçut ceux-ci dans leurs vignes, où ils dégageaient les
grappes, en arrachant les feuilles: des pluies avaient trempé la fin de
l'autre lune, le raisin mûrissait mal, il s'agissait de profiter des
derniers beaux soleils. Et, le vieux n'y étant point, le garçon pressa le
pas, dans l'espoir de causer seul avec lui, ce qu'il préférait. La maison
des Delhomme se trouvait à l'autre bout de Rognes, après le pont, une
petite ferme qui s'était encore augmentée récemment de granges et de
hangars, trois corps de bâtiments irréguliers, enfermant une cour assez
vaste, balayée chaque matin, et où les tas de fumier semblaient faits au
cordeau.
--Bonjour, père Fouan! cria Jean de la route, d'une voix mal affermie.
Le vieux était assis dans la cour, une canne entre les jambes, la tête
basse. Pourtant, à un second appel, il leva les yeux, finit par reconnaître
celui qui parlait.
--Ah! c'est vous, Caporal! Vous passez donc par ici?
Et il l'accueillait si naturellement, sans rancune, que le garçon entra.
Mais il n'osa pas d'abord lui parler de l'affaire, son courage s'en allait,
à l'idée de conter ainsi tout de go la culbute avec Françoise. Ils
causèrent du beau temps, du bien que ça faisait à la vigne. Encore huit
jours de soleil, et le vin serait bon. Puis, le jeune homme voulut lui être
agréable.
--Vous êtes un vrai bourgeois, il n'y a pas un propriétaire dans le pays si
heureux que vous.
--Oui, pour sûr.
--Ah! quand on a des enfants comme les vôtres, car on irait loin sans en
trouver de meilleurs!
--Oui, oui.... Seulement, vous savez, chacun a son caractère.
Il s'était assombri davantage. Depuis qu'il habitait chez les Delhomme,
Buteau ne lui payait plus la rente, en disant qu'il ne voulait pas que son
argent allât profiter à sa soeur. Jésus-Christ n'avait jamais donné un sou,
et quant à Delhomme, comme il nourrissait et couchait son beau-père, il
avait cessé tout versement. Mais ce n'était point du manque d'argent de
poche que souffrait le vieux, d'autant plus qu'il touchait, chez maître
Baillehache, les cent cinquante francs annuels, juste douze francs
cinquante par mois, qui lui venaient de la vente de sa maison. Avec cela,
il pouvait se payer des douceurs, ses deux sous de tabac chaque matin, sa
goutte chez Lengaigne, sa tasse de café chez Macqueron; car Fanny, très
regardante, ne tirait le café et l'eau-de-vie de son armoire que lorsqu'on
était malade. Et, malgré tout, bien qu'il eût de quoi s'amuser au dehors et
qu'il ne manquât de rien chez sa fille, il s'y déplaisait, il n'y vivait
maintenant que dans le chagrin.
--Ah! dame, oui, reprit Jean, sans savoir qu'il mettait le doigt sur la
plaie vive, lorsqu'on est chez les autres, on n'est plus chez soi.
--C'est ça, c'est bien ça! répéta Fouan d'une voix qui grondait.
Et, se levant, comme pris d'un besoin de révolte:
--Nous allons boire un coup.... J'ai peut-être le droit d'offrir un verre à
un ami!
Mais, dès le seuil, une peur lui revint.
--Essuyez vos pieds, Caporal, parce que, voyez-vous, ils font un tas
d'histoires avec la propreté.
Jean entra gauchement, désireux de vider son coeur avant le retour des
maîtres. Il fut surpris du bon ordre de la cuisine: les cuivres luisaient,
pas un grain de poussière ne ternissait les meubles, on avait usé le
carreau à force de lavages. Cela était net et froid, comme inhabité. Contre
un feu couvert de cendre, une soupe aux choux de la veille se tenait
chaude.
--A votre santé! dit le vieux, qui avait sorti du buffet une bouteille
entamée et deux verres.
Sa main tremblait un peu en buvant le sien, dans la crainte de ce qu'il
faisait là. Il le reposa en homme qui a tout risqué, il ajouta brusquement:
--Si je vous racontais que Fanny ne me parle plus depuis avant-hier, parce
que j'ai craché.... Hein? cracher! est-ce que tout le monde ne crache pas?
Je crache, bien sûr, quand j'en ai envie.... Non, non, autant foutre le
camp, à la fin, que d'être taquiné comme ça!
Et, en se versant un nouveau verre, heureux d'avoir trouvé un confident à
qui se plaindre, ne le laissant pas placer un mot, il se soulagea. Ce
n'étaient que de minces griefs, la colère d'un vieillard dont on ne
tolérait point les défauts, qu'on voulait soumettre trop strictement à des
habitudes autres que les siennes. Mais des sévices graves, des mauvais
traitements ne lui auraient pas été plus sensibles. Une observation répétée
d'une voix trop vive lui était aussi dure qu'un soufflet; et sa fille, avec
ça, montrait une susceptibilité outrée, une de ces vanités méfiantes de
paysanne honnête qui se blessait, boudait au moindre mot mal compris; de
sorte que les rapports devenaient chaque jour plus difficiles entre elle et
son père. Elle qui, autrefois, lors du partage, était certainement la
meilleure, s'aigrissait, en arrivait à une véritable persécution, toujours
derrière le bonhomme, essuyant, balayant, le bousculant pour ce qu'il
faisait et pour ce qu'il ne faisait pas. Rien de grave, et tout un supplice
dont il finissait par pleurer seul, dans les coins.
--Faut y mettre du sien, répétait Jean à chaque plainte. Avec de la
patience, on s'entend toujours.
Mais Fouan, qui venait d'allumer une chandelle, s'excitait, s'emportait.
--Non, non, j'en ai assez!... Ah! si j'avais su ce qui m'attendait ici!
J'aurais mieux fait de crever, le jour où j'ai vendu ma maison....
Seulement, ils se trompent, s'ils croient me tenir. J'aimerais mieux casser
des pierres sur la route.
Il suffoqua, il dut s'asseoir, et le jeune homme en profita pour parler
enfin.
--Dites donc, père Fouan, je voulais vous voir à cause de l'affaire, vous
savez. J'ai eu bien du regret, j'ai dû me défendre, n'est-ce pas? puisque
l'autre m'attaquait.... N'empêche que j'étais d'accord avec Françoise, et
il n'y a que vous, à cette heure, qui puissiez arranger ça.... Vous iriez
chez Buteau, vous lui expliqueriez la chose.
Le vieux était devenu grave. Il hochait le menton, l'air embarrassé pour
répondre, lorsque le retour des Delhomme lui en évita la peine. Ils ne
parurent pas surpris de trouver Jean chez eux, ils lui firent le bon
accueil accoutumé. Mais, du premier coup d'oeil, Fanny avait vu la
bouteille et les deux verres sur la table. Elle les enleva, alla prendre un
torchon. Puis, sans le regarder, elle dit sèchement, elle qui ne lui avait
pas adressé la parole depuis quarante-huit heures:
--Père, vous savez bien que je ne veux pas ça.
Fouan se redressa, tremblant, furieux de cette observation devant du monde.
--Quoi encore? Est-ce que, nom de Dieu! je ne suis pas libre d'offrir un
verre à un ami?... Enferme-le, ton vin! je boirai de l'eau.
Du coup, ce fut elle qui se vexa horriblement d'être ainsi accusée
d'avarice. Elle répondit, toute pâle:
--Vous pouvez boire la maison et en crever, si ça vous amuse.... Ce que je
ne veux pas, c'est que vous salissiez ma table, avec vos verres qui
dégoulinent et qui font des ronds, comme au cabaret.
Des larmes étaient montées aux yeux du père. Il eut le dernier mot.
--Un peu moins de propreté et un peu plus de coeur, ça vaudrait mieux, ma
fille.
Et, pendant qu'elle essuyait rudement la table, il se planta devant la
fenêtre, regardant la nuit noire qui était venue, tout secoué du désespoir
qu'il cachait.
Delhomme, évitant de prendre parti, avait simplement appuyé par son silence
l'attitude ferme et sensée de sa femme. Il ne voulut pas laisser partir
Jean sans avoir bu un autre coup, dans des verres qu'elle servit sur des
assiettes. Et, à demi voix, elle s'excusa posément.
--On n'a pas idée du mal qu'on a avec les vieilles gens! C'est plein de
manies, de mauvaises habitudes, et ils en crèveraient plutôt que de se
corriger.... Celui-là n'est point méchant, il n'en a plus la force. Ça
n'empêche que j'aimerais mieux avoir quatre vaches à conduire, qu'un vieux
à garder.
Jean et Delhomme l'approuvaient de la tête. Mais elle fut interrompue par
l'entrée brusque de Nénesse, mis comme un garçon de la ville, en veston et
en pantalon de fantaisie, achetés tout faits chez Lambourdieu, coiffé d'un
petit chapeau de feutre dur. Le cou long, la nuque rasée, il se dandinait
d'un air louche de fille, avec ses yeux bleus, sa face molle et jolie. Il
avait toujours eu l'horreur de la terre, il partait le lendemain pour
Chartres, où il allait servir chez un restaurateur qui tenait un bal
public. Longtemps, les parents s'étaient opposés à cette désertion de la
culture; mais enfin la mère, flattée, avait décidé le père. Et, depuis le
matin, Nénesse noçait avec les camarades du village, pour les adieux.
Un instant, il parut contrarié de trouver là un étranger. Puis, se
décidant:
--Dis donc, mère, je vas leur payer à dîner chez Macqueron. Me faudrait des
sous.
Fanny le regarda fixement, la bouche ouverte pour refuser. Mais elle était
si vaniteuse, que la présence de Jean la retint. Bien sûr que leur fils
pouvait dépenser vingt francs sans les gêner! Et elle disparut, raide et
muette.
--Tu es donc avec quelqu'un? demanda le père à Nénesse.
Il avait aperçu une ombre à la porte. Il s'avança, et reconnaissant le
garçon resté dehors:
--Tiens! c'est Delphin.... Entre donc, mon brave!
Delphin se risqua, saluant, s'excusant. Lui, était en cotte et en blouse
bleues, chaussé de ses gros souliers de labour, sans cravate, la peau déjà
cuite par le travail au grand soleil.
--Et toi, reprit Delhomme qui le tenait en grande estime, est-ce que tu vas
partir aussi pour Chartres, un de ces jours?
Delphin écarquilla les yeux; puis, violemment:
--Ah! nom de Dieu, non! J'y claquerais, dans leur ville!
Le père eut, sur son garçon, un regard oblique, tandis que l'autre
continuait, venant au secours du camarade:
--Bon pour Nénesse d'aller là-bas, lui qui porte la toilette et qui joue du
piston!
Delhomme sourit, car le talent de son fils sur le piston le gonflait
d'orgueil. Fanny, d'ailleurs, revenait, la main pleine de pièces de
quarante sous, et elle en compta dix, longuement, dans celle de Nénesse,
des pièces toutes blanches d'être restées sous un tas de blé. Elle ne se
fiait point à son armoire, elle cachait ainsi son argent, par petites
sommes, au fond de tous les coins de la maison, dans le grain, dans le
charbon, dans le sable; si bien que, lorsqu'elle payait, son argent était
tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre, blanc, noir ou jaune.
--Ça va tout de même, dit Nénesse pour remerciement. Viens-tu, Delphin?
Et les deux gaillards filèrent, on entendit leurs rires qui s'éloignaient.
Jean alors vida son verre, en voyant le père Fouan, qui ne s'était pas
retourné pendant la scène, quitter la fenêtre et sortir dans la cour. Il
prit congé, il retrouva le vieux debout, au milieu de la nuit noire.
--Voyons, père Fouan, voulez-vous aller chez Buteau pour m'avoir
Françoise?... C'est vous le maître, vous n'avez qu'à parler.
Le vieillard, dans l'ombre, répétait d'une voix saccadée:
--Je ne peux pas... je ne peux pas...
Puis, il éclata, il avoua. C'était fini avec les Delhomme, il s'en irait le
lendemain vivre chez Buteau, qui lui avait offert de le prendre. Si son
fils le battait, il souffrirait moins que d'être tué par sa fille à coups
d'épingle.
Exaspéré de ce nouvel obstacle, Jean parla enfin.
--Faut que je vous dise, père Fouan, c'est que nous avons couché, Françoise
et moi.
Le vieux paysan eut une simple exclamation.
--Ah!
Puis, après avoir réfléchi:
--Est-ce que la fille est grosse?
Jean, certain qu'elle ne pouvait l'être, puisqu'ils avaient triché,
répondit:
--Possible tout de même.
--Alors, il n'y a qu'à attendre.... Si elle est grosse, on verra.
A ce moment, Fanny parut sur la porte, appelant son père pour la soupe.
Mais il se tourna, il gueula:
--Tu peux te la foutre au cul, ta soupe! Je vas dormir.
Et il monta se coucher, le ventre vide, par rage.
Jean reprit le chemin de la ferme, d'un pas ralenti, si tourmenté de
chagrin, qu'il se retrouva sur le plateau, sans avoir eu conscience de la
route. La nuit, d'un bleu sombre, criblée d'étoiles, était lourde et
brûlante. Dans l'air immobile, on sentait de nouveau l'approche, le passage
au loin de quelque orage, dont on ne voyait, du côté de l'est, que des
réverbérations d'éclairs. Et, comme il levait la tête, il aperçut, à
gauche, des centaines d'yeux phosphorescents qui flambaient, pareils à des
chandelles, et qui se tournaient vers lui, au bruit de ses pas. C'étaient
les moutons dans leur parc, le long duquel il passait.
La voix lente du père Soulas s'éleva.
--Eh bien, garçon?
Les chiens, étendus à terre, n'avaient pas bougé, flairant un homme de la
ferme. Chassé de la cabane roulante par la chaleur, le petit porcher
dormait dans un sillon. Et, seul, le berger restait debout, au milieu de la
plaine rase, noyée de nuit.
--Eh bien, garçon, est-ce fait?
Sans même s'arrêter, Jean répondit:
--Il a dit que, si la fille est grosse, on verra.
Déjà, il avait dépassé le parc, lorsque cette réponse du vieux Soulas lui
arriva, grave dans le vaste silence:
--C'est juste, faut attendre.
Et il continua sa route. La Beauce, à l'infini, s'étendait, écrasée sous un
sommeil de plomb. On en sentait la désolation muette, les chaumes brûlés,
la terre écorchée et cuite, à une odeur de roussi, à la chanson des
grillons qui crépitaient comme des braises dans de la cendre. Seules, des
ombres de meules bossuaient cette nudité morne. Toutes les vingt secondes,
au ras de l'horizon, les éclairs traçaient une raie violâtre, rapide et
triste.