Depuis deux jours, Jean était occupé dans les pièces que Hourdequin
possédait près de Rognes, et où celui-ci avait fait installer une batteuse
à vapeur, louée à un mécanicien de Châteaudun, qui la promenait de Bonneval
à Cloyes. Avec sa voiture et ses deux chevaux, le garçon apportait les
gerbes des meules environnantes, puis emportait le grain à la ferme; tandis
que la machine, soufflant du matin au soir, faisant voler au soleil une
poussière blonde, emplissait le pays d'un ronflement énorme et continu.
Jean, malade, se cassait la tête à chercher comment il pourrait bien ravoir
Françoise. Il y avait déjà un mois qu'il l'avait tenue, justement là, dans
ce blé que l'on battait; et elle s'échappait sans cesse, peureuse. Il
désespérait de jamais recommencer. C'était un désir croissant, une passion
envahissante. Tout en conduisant ses bêtes, il se demandait pourquoi il
n'irait pas carrément chez les Buteau réclamer Françoise en mariage. Rien
encore ne l'avait fâché avec eux d'une façon ouverte et définitive. Il leur
criait toujours un bonjour en passant. Et, dès que cette idée de mariage
lui eut poussé comme le seul moyen de ravoir la fille, il se persuada que
son devoir était là, qu'il serait un malhonnête homme, s'il ne l'épousait
point.
Pourtant, le lendemain matin, lorsque Jean retourna à la machine, la peur
le prit. Jamais il n'aurait osé risquer la démarche, s'il n'avait vu Buteau
et Françoise partir ensemble pour les champs. Il songea que Lise lui avait
toujours été favorable, qu'il tremblerait moins avec elle; et il s'échappa
un instant, après avoir confié ses chevaux à un camarade.
--Tiens, c'est vous, Jean, cria Lise, relevée gaillardement de ses couches.
On ne vous voit plus. Qu'arrive-t-il?
Il s'excusa. Puis, en hâte, avec la brutalité des gens timides, il aborda
la chose; et elle put croire d'abord qu'il lui faisait une déclaration, car
il lui rappelait qu'il l'avait aimée, qu'il l'aurait eue volontiers pour
femme. Mais, tout de suite, il ajouta:
--Alors, c'est pourquoi j'épouserais tout de même Françoise, si on me la
donnait.
Elle le regarda, tellement surprise, qu'il se mit à bégayer.
--Oh! je sais, ça ne se fait pas comme ça.... Je voulais seulement vous en
parler.
--Dame! répondit-elle enfin, ça me surprend, parce que je ne m'y attendais
guère, à cause de vos âges.... Avant tout, faudrait savoir ce que Françoise
en pense.
Il était venu avec le projet formel de tout dire, dans l'espoir de rendre
le mariage nécessaire. Mais un scrupule, au dernier moment, l'arrêta. Si
Françoise ne s'était pas confessée à sa soeur, si personne ne savait rien,
avait-il le droit de parler le premier? Cela le découragea, il eut honte, à
cause de ses trente-trois ans.
--Bien sûr, murmura-t-il, on lui en causerait, on ne la forcerait pas.
D'ailleurs, Lise, son étonnement passé, le regardait de son air réjoui; et
la chose, évidemment, ne lui déplaisait pas. Même elle fut tout à fait
engageante.
--Ce sera comme elle voudra, Jean.... Moi, je ne suis pas de l'avis de
Buteau, qui la trouve trop jeune. Elle va sur ses dix-huit ans, elle est
bâtie à prendre deux hommes au lieu d'un.... Et puis, on a beau s'aimer
entre soeurs, n'est-ce pas? maintenant que la voilà femme, je préférerais
avoir à sa place une servante que je commanderais.... Si elle dit oui,
épousez-là. Vous êtes un bon sujet, ce sont les plus vieux coqs souvent qui
sont les meilleurs.
C'était un cri qui lui échappait, cette désunion lente, grandie
invinciblement entre elle et sa cadette, cette hostilité aggravée par les
petites blessures de chaque jour, un sourd ferment de jalousie et de haine
couvant depuis qu'un homme était là, avec ses volontés et ses appétits de
mâle.
Jean, heureux, lui mit un gros baiser sur chaque joue, lorsqu'elle eut
ajouté:
--Justement, nous baptisons la petite, et nous aurons la famille à dîner ce
soir.... Je vous invite, vous ferez votre demande au père Fouan, qui est le
tuteur, si Françoise veut bien de vous.
--Entendu! cria-t-il. A ce soir.
Et il rejoignit ses chevaux à grandes enjambées, il les poussa tout le
jour, en faisant chanter son fouet, dont les claquements partaient comme
des coups de feu, au matin d'une fête.
Les Buteau, en effet, baptisaient leur enfant, après bien des retards.
D'abord, Lise avait exigé d'être tout à fait solide, voulant manger au
repas. Puis, travaillée d'une pensée d'ambition, elle s'était obstinée à
avoir les Charles pour parrain et marraine; et ceux-ci, par condescendance,
ayant accepté, il avait fallu attendre madame Charles, qui venait de partir
à Chartres, donner un coup de main dans l'établissement de sa fille: on
était à la foire de septembre, la maison de la rue aux Juifs ne
désemplissait pas. D'ailleurs, ainsi que Lise l'avait dit à Jean, on devait
être simplement en famille: Fouan, la Grande et les Delhomme, en dehors du
parrain et de la marraine.
Mais, au dernier moment, de grosses difficultés se présentèrent avec l'abbé
Godard, qui ne décolérait plus contre Rognes. Il s'était efforcé de prendre
son mal en patience, les six kilomètres que lui coûtait chaque messe, les
exigences taquines d'un village sans vraie religion, tant qu'il avait
espéré que le conseil municipal finirait par se donner le luxe d'une
paroisse. A bout de résignation, il ne pouvait se leurrer davantage, le
conseil repoussait chaque année la réparation du presbytère, le maire
Hourdequin déclarait le budget trop grevé déjà, seul l'adjoint Macqueron
ménageait les prêtres, par de sourdes visées ambitieuses. Et l'abbé,
n'ayant désormais aucun ménagement à garder, traitait Rognes durement, ne
lui accordait du culte que le strict nécessaire, sans gâteries de prières
en plus, de cierges et d'encens brûlés pour le plaisir. Aussi vivait-il
dans de continuelles querelles avec les femmes. En juin surtout, une
véritable bataille s'était livrée, à propos de la première communion. Cinq
enfants, deux filles et trois garçons, suivaient le catéchisme qu'il
faisait le dimanche, après la messe; et, comme il lui aurait fallu revenir
pour les confesser, il avait exigé qu'ils vinssent eux-mêmes le trouver à
Bazoches-le-Doyen. De là, une première révolte des femmes: merci! trois
quarts de lieue pour l'aller, autant pour le retour! est-ce qu'on savait
comment ça tournait, dès que des garçons et des filles couraient ensemble?
Puis, l'orage éclata, terrible, lorsqu'il refusa nettement de célébrer à
Rognes la cérémonie, la grand'messe chantée et le reste. Il entendait la
célébrer dans sa paroisse, les cinq enfants étaient libres de s'y rendre,
s'ils en avaient le désir. Pendant quinze jours, à la fontaine, les femmes
en bégayèrent de colère: quoi donc! il les baptisait, il les mariait, il
les enterrait chez eux, et il ne voulait pas les y faire communier
proprement! Il s'obstina, ne dit qu'une messe basse, expédia les cinq
communiants, n'ajouta pas une fleur, pas un oremus de consolation; même il
brutalisa les femmes, quand, vexées aux larmes de cette solennité bâclée
ainsi, elles le supplièrent de chanter les vêpres. Rien du tout! il leur
donnait ce qu'il leur devait, elles auraient eu la grand'messe, les vêpres,
tout enfin, à Bazoches, si leur mauvaise tête ne les avait pas mises en
rébellion contre Dieu. Depuis cette brouille, une rupture était imminente
entre l'abbé Godard et Rognes, le moindre heurt allait amener la
catastrophe.
Lorsque Lise se rendit chez le curé, pour le baptême de sa petite, il parla
de le fixer au dimanche, après la messe. Mais elle le pria de revenir le
mardi, à deux heures, car la marraine ne rentrerait de Chartres que ce
jour-là, dans la matinée; et il finit par consentir, en recommandant d'être
exact, décidé, criait-il, à ne pas attendre une seconde.
Le mardi, à deux heures précises, l'abbé Godard était à l'église, essoufflé
de sa course, mouillé par une averse brusque. Personne n'était encore
arrivé. Il n'y avait qu'Hilarion, à l'entrée de la nef, en train de
déblayer un coin du baptistère, encombré de vieilles dalles rompues, qu'on
avait toujours vues là. Depuis la mort de sa soeur, l'infirme vivait de la
charité publique, et le curé, qui lui glissait de temps en temps des pièces
de vingt sous, avait eu l'idée de l'occuper à ce nettoyage, vingt fois
résolu et sans cesse remis. Pendant quelques minutes, il s'intéressa à ce
travail. Puis, il eut un premier sursaut de colère.
--Ah ça! est-ce qu'ils se fichent de moi? Il est déjà deux heures dix.
Comme il regardait, de l'autre côté de la place, la maison des Buteau,
muette, l'air endormi, il aperçut le garde champêtre qui attendait sous le
porche en fumant sa pipe.
--Sonnez donc, Bécu! cria-t-il. Ça les fera venir, ces lambins!
Bécu se pendit à la corde de la cloche, très ivre, comme toujours. Le curé
était allé mettre son surplis. Dès le dimanche, il avait préparé l'acte sur
le registre, et il comptait expédier la cérémonie seul, sans l'aide des
enfants de choeur, qui le faisaient damner. Lorsque tout se trouva prêt, il
s'impatienta de nouveau. Dix autres minutes s'étaient écoulées, la cloche
continuait de sonner, entêtée, exaspérante, dans le grand silence du
village désert.
--Mais qu'est-ce qu'ils font? mais faudra donc les amener par les oreilles!
Enfin, il vit sortir, de chez les Buteau, la Grande, qui marchait de son
air de vieille reine méchante, aussi droite et sèche qu'un chardon, malgré
ses quatre-vingt-cinq ans. Un gros ennui effarait la famille: tous les
invités étaient là, sauf la marraine, qu'on attendait vainement depuis le
matin; et M. Charles, confondu, répétait sans cesse que c'était bien
étonnant, qu'il avait encore reçu une lettre la veille au soir, que
sûrement madame Charles, retenue peut-être à Cloyes, allait arriver d'un
instant à l'autre. Lise, inquiète, sachant que le curé n'aimait guère
attendre, avait fini par avoir l'idée de lui envoyer la Grande, pour le
faire patienter.
--Quoi donc? lui demanda-t-il de loin, est-ce pour aujourd'hui ou pour
demain?... Vous croyez peut-être que le bon Dieu est à vos ordres?
--Ça va venir, monsieur le curé, ça va venir, répondit la vieille femme,
avec son calme impassible.
Justement, Hilarion sortait les derniers débris de dalles, et il passa,
portant contre son ventre une pierre énorme. Il se balançait sur ses jambes
torses, mais il ne fléchissait pas, d'une solidité de roc, d'une force
musculaire à charrier un boeuf. Son bec-de-lièvre salivait, sans qu'une
goutte de sueur mouillât sa peau dure.
L'abbé Godard, outré du flegme de la Grande, tomba sur elle.
--Dites donc, la Grande, puisque je vous tiens, est-ce que c'est charitable
à vous, qui êtes si riche, de n'avoir qu'un petit-fils et de le laisser
mendier sur les routes?
Elle répliqua rudement:
--La mère m'a désobéi, l'enfant ne m'est de rien.
--Eh bien! je vous ai assez prévenue, je vous répète, moi, que vous irez en
enfer, si vous avez mauvais coeur.... L'autre jour, sans ce que je lui ai
donné, il serait mort de faim, et aujourd'hui j'ai été obligé d'inventer du
travail.
Au mot d'enfer, la Grande avait eu un mince sourire. Comme elle le disait,
elle en savait trop, l'enfer était sur cette terre, pour le pauvre monde.
Mais la vue d'Hilarion portant les dalles la faisait réfléchir, plus que
les menaces du prêtre. Elle était surprise, jamais elle ne l'aurait cru si
fort, avec ses jambes en manches de veste.
--S'il veut du travail, reprit-elle enfin, peut-être tout de même qu'on lui
en trouvera.
--Sa place est chez vous, prenez-le, la Grande!
--On verra, qu'il vienne demain.
Hilarion, qui avait compris, se mit à trembler tellement, qu'il faillit
s'écraser les pieds, en laissant tomber son dernier morceau de dalle,
dehors. Et il eut, quand il s'éloigna, un regard furtif sur sa grand'mère,
un regard d'animal battu, épouvanté et soumis.
Une demi-heure encore se passa. Bécu, las de sonner, fumait de nouveau sa
pipe. Et la Grande, muette, imperturbable, restait là, comme si sa présence
eût suffi à la politesse qu'on devait au curé; pendant que celui-ci, dont
l'exaspération montait, allait à chaque instant, sur la porte de l'église,
jeter, au travers de la place vide, un regard flamboyant vers la maison des
Buteau.
--Mais sonnez donc, Bécu! cria-t-il tout d'un coup. Si, dans trois minutes,
ils ne sont pas ici, je file, moi!
Alors, dans la reprise affolée de la cloche, qui fit envoler et croasser
les corbeaux centenaires, on vit les Buteau et leur monde sortir un à un,
puis traverser la place. Lise était consternée, la marraine n'arrivait
toujours pas. On avait décidé de se rendre doucement à l'église, avec
l'espoir que cela la ferait venir. Il n'y avait pas cent mètres, l'abbé
Godard les bouscula tout de suite.
--Dites-le, si c'est pour vous moquer de moi! J'ai des complaisances, et
voilà une heure que j'attends! Dépêchons, dépêchons!
Et il les poussait vers le baptistère, la mère qui portait le nouveau-né,
le père, le grand-père Fouan, l'oncle Delhomme, la tante Fanny, jusqu'à M.
Charles, très digne en parrain, dans sa redingote noire.
--Monsieur le curé, demanda Buteau, d'un air d'humilité exagérée où
ricanait une malice, si c'était un effet de votre bonté d'attendre encore
un petit peu.
--Qui, attendre?
--Mais la marraine, monsieur le curé.
L'abbé Godard devint rouge, à faire craindre un coup de sang. Il étouffait,
il bégaya:
--Prenez-en une autre!
Tous se regardèrent, Delhomme et Fanny hochèrent la tête, Fouan déclara:
--Ça ne se peut pas, ce serait une sottise.
--Mille pardons, monsieur le curé, dit M. Charles, qui crut devoir
expliquer les choses en homme de belle éducation, c'est de notre faute,
sans l'être.... Ma femme m'avait formellement écrit qu'elle rentrerait ce
matin. Elle est à Chartres....
L'abbé Godard eut un sursaut, jeté hors de lui, perdant cette fois toute
mesure.
--A Chartres, à Chartres.... Je regrette pour vous que vous soyez
là-dedans, monsieur Charles. Mais ça ne peut pas continuer, non, non! je ne
tolérerai pas davantage....
Et il éclata.
--On ne sait qu'elle avanie faire à Dieu dans ma personne, c'est un nouveau
soufflet chaque fois que je viens à Rognes.... Eh bien! je vous en ai
menacés assez souvent, je m'en vais aujourd'hui, et pour ne plus revenir.
Dites ça à votre maire, cherchez un curé et payez-le, si vous en voulez
un.... Moi, je parlerai à monseigneur, je lui raconterai qui vous êtes, je
suis bien sûr qu'il m'approuvera.... Oui, nous verrons qui sera puni. Vous
allez vivre sans prêtre, comme des bêtes....
Ils l'écoutaient tous, curieusement, avec la parfaite indifférence, au
fond, de gens pratiques qui ne craignaient plus son Dieu de colère et de
châtiment. A quoi bon trembler et s'aplatir, acheter le pardon, puisque
l'idée du diable les faisait rire désormais, et qu'ils avaient cessé de
croire le vent, la grêle, le tonnerre, aux mains d'un maître vengeur?
C'était bien sûr du temps perdu, valait mieux garder son respect pour les
gendarmes du gouvernement, qui étaient les plus forts.
L'abbé Godard vit Buteau goguenard, la Grande dédaigneuse, Delhomme et
Fouan eux-mêmes très froids, sous la déférence de leur gravité; et ce
peuple qui lui échappait acheva la rupture.
--Je sais bien que vos vaches ont plus de religion que vous.... Adieu! et
trempez-le dans la mare, pour le baptiser, votre enfant de sauvages!
Il courut arracher son surplis, il retraversa l'église et s'en alla, dans
un tel coup de tempête, que les gens du baptême, laissés ainsi en détresse,
n'eurent pas le temps d'ajouter une parole, béants, les yeux écarquillés.
Mais le pis fut qu'à ce moment, comme l'abbé Godard dévalait dans la
nouvelle rue à Macqueron, on vit arriver par la route une carriole, où se
trouvait Mme Charles et Élodie. La première expliqua qu'elle s'était
arrêtée à Châteaudun, désireuse d'embrasser la chère petite, et qu'on lui
avait permis de l'emmener en vacances, deux jours. Elle se montrait désolée
du retard, elle n'avait pas même poussé jusqu'à Roseblanche pour déposer sa
malle.
--Faut courir après le curé, dit Lise. Il n'y a que les chiens qu'on ne
baptise pas.
--Buteau prit sa course, et on l'entendit à son tour descendre au galop la
rue à Macqueron. Mais l'abbé Godard avait de l'avance, le père passa le
pont, monta la côte, ne l'aperçut qu'à la crête, au détour du chemin.
--Monsieur le curé! monsieur le curé!
Il finit par se retourner et attendre.
--Quoi?
--La marraine est là.... Ça ne se refuse point, le baptême.
Un instant, il resta immobile. Puis, du même pas rageur, il se mit à
redescendre la côte, derrière le paysan; et ce fut ainsi qu'ils rentrèrent
dans l'église, sans avoir échangé un mot. La cérémonie fut bâclée, le
prêtre bouscula le _Credo _du parrain et de la marraine, oignit l'enfant,
appliqua le sel, versa l'eau, violemment. Déjà, il faisait signer sur le
registre.
--Monsieur le curé, dit Mme Charles, j'ai une boîte de bonbons pour vous,
mais elle est dans la malle.
Il eut un geste de remerciement, il partit, après avoir répété, en se
tournant vers tous:
--Et adieu, cette fois!
Les Buteau et leur monde, essoufflés d'avoir été menés d'un tel train, le
regardèrent disparaître au coin de la place, dans l'envolement noir de sa
soutane. Tout le village était aux champs, il n'y avait là que trois
gamins, convoitant des dragées. Au milieu du grand silence, on entendait le
ronflement lointain de la batteuse à vapeur, qui ne cessait pas.
Dès qu'on fut rentré chez les Buteau, à la porte desquels la carriole était
restée avec la malle, on tomba d'accord qu'on allait boire un coup, puis
qu'on reviendrait dîner le soir. Il n'était que quatre heures, qu'est-ce
qu'on aurait fait ensemble, jusqu'à sept? Alors, quand les verres et les
deux litres furent sur la table de la cuisine, Mme Charles voulut
absolument qu'on descendît la malle, pour faire ses cadeaux. Elle l'ouvrit,
en tira la robe et le bonnet qui arrivaient un peu tard, sortit ensuite les
six boîtes de bonbons qu'elle donnait à l'accouchée.
--Ça vient de la confiserie de maman? demanda Élodie, qui les regardait.
Mme Charles eut une seconde d'embarras. Puis, tranquillement:
--Non, ma mignonne, ta mère n'a pas cette spécialité.
Et, se tournant vers Lise:
--Tu sais, j'ai aussi songé à toi, pour du linge... Du vieux linge, il n'y
a rien de si utile dans un ménage... J'ai demandé à ma fille, j'ai dévalisé
ses fonds d'armoire.
Au mot de linge, la famille s'était approchée, Françoise, la Grande, les
Delhomme, Fouan lui-même; et, en cercle autour de la malle, ils regardaient
la vieille dame déballer tout un lot de chiffons, blancs du lavage,
exhalant, malgré la lessive, une odeur persistante de musc. Ce furent
d'abord des draps de toile fine en loques, puis des chemises de femme,
fendues, et dont, visiblement, on avait arraché les dentelles.
Mme Charles dépliait, secouait, expliquait.
--Dame! les draps ne sont pas neufs. Voilà bien cinq ans qu'ils servent, et
à la longue le frottement du corps, ça use... Vous voyez, ils ont un grand
trou au milieu; mais les bords sont encore bons, on peut tailler là-dedans
une foule de choses.
Tous y mettaient le nez, et ils tâtaient avec des hochements de tête
approbateurs, les femmes surtout, la Grande et Fanny, dont les lèvres
pincées disaient l'envie sourde. Buteau, lui, avait un rire silencieux,
aiguisé des gaudrioles qu'il retenait, par convenance; tandis que Fouan et
Delhomme, très graves, montraient le respect du linge, la vraie richesse
après la terre.
--Quant aux chemises, continua Mme Charles, en les dépliant à leur tour,
voyez donc! elles ne sont pas usées du tout... Ah! pour les déchirures,
elles ne manquent pas, un vrai massacre; et, comme on ne peut toujours les
recoudre, que ça finit par faire des épaisseurs et que ce n'est guère
riche, on préfère les jeter au vieux linge... Mais toi, Lise, tu en tireras
un bon parti.
--Je les mettrai, donc! cria la paysanne. Moi, ça ne fait rien que ma
chemise soit raccommodée.
--Et moi, déclara Buteau de son air malin, avec un clignement des
paupières, je serai bien aise que tu me fasses des mouchoirs avec.
Cette fois, on s'égayait ouvertement, lorsque la petite Élodie, qui avait
suivi des yeux chaque drap, chaque chemise, s'écria:
--Oh! la drôle d'odeur, comme ça sent fort!... Est-ce que c'est du linge à
maman, tout ça?
Mme Charles n'eut pas une hésitation.
--Mais bien sûr ma chérie... C'est-à-dire, c'est le linge à ses demoiselles
de magasin. Il en faut, va! dans le commerce.
Dès que Lise eut tout fait disparaître dans son armoire, avec l'aide de
Françoise, on trinqua enfin, on but à la santé de l'enfant baptisée, que la
marraine avait nommée Laure, de son prénom. Puis, l'on s'oublia un instant,
à causer; et l'on entendit M. Charles, assis sur la malle, interroger Mme
Charles, sans attendre d'être seul avec elle, dans l'impatience où il était
de savoir comment les choses marchaient, là-bas. Il se passionnait encore,
il rêvait toujours de cette maison, si énergiquement fondée autrefois, tant
regrettée depuis. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Certes, leur fille
Estelle avait de la poigne et de la tête; mais, décidément, leur gendre
Vaucogne, ce mollasson d'Achille, ne la secondait pas. Il passait les
journées à fumer des pipes, il laissait tout salir, tout casser: ainsi les
rideaux des chambres avaient des taches, la glace du petit salon rouge
était fêlée, partout les pots à eau et les cuvettes s'ébréchaient, sans
qu'il intervint seulement; et le bras d'un homme était si nécessaire, pour
faire respecter le mobilier de la maison! A chaque nouveau dégât qu'il
apprenait ainsi, M. Charles poussait un soupir, ses bras tombaient, sa
pâleur augmentait. Une dernière plainte, murmurée à voix plus basse,
l'acheva.
--Enfin, il monte lui-même avec celle du 5, une grosse...
--Qu'est-ce que tu dis là?
--Oh! j'en suis sûre, je les ai vus.
M. Charles, tremblant, serra les poings, dans un élan d'indignation
exaspérée.
--Le misérable! fatiguer son personnel, manger son établissement!... Ah!
c'est la fin de tout!
D'un geste, Mme Charles le fit taire, car Élodie revenait de la cour. où
elle était allée voir les poules. On vida encore un litre, la malle fut
rechargée dans la carriole, que les Charles suivirent à pied, jusque chez
eux. Et chacun partit, pour donner un coup d'oeil à sa maison, en attendant
le repas.
Dès qu'il fut seul, Buteau, mécontent de cette après-midi perdue, ôta sa
veste et se mit à battre, dans le coin pavé de la cour; car il avait besoin
d'un sac de blé. Mais il s'ennuya vite à battre seul, il lui manquait, pour
s'échauffer, la cadence double des fléaux, tapant en mesure; et il appela
Françoise, qui l'aidait souvent à cette besogne, les reins forts, les bras
aussi durs que ceux d'un garçon. Malgré la lenteur et la fatigue de ce
battage primitif, il avait toujours refusé d'acheter une batteuse à manège,
en disant, comme tous les petits propriétaires, qu'il préférait ne battre
qu'au jour le jour, suivant les nécessités.
--Eh! Françoise, viens-tu?
Lise, le nez dans un ragoût de veau aux carottes, et qui avait chargé sa
soeur de surveiller une épinée de cochon à la broche, voulut empêcher
celle-ci d'obéir. Mais Buteau, mal planté, parla de les rosser toutes les
deux.
--Nom de Dieu de femelles! je vas vous foutre vos casseroles à la
gueule!... Faut bien gagner du pain, puisque vous fricasseriez la maison
pour la bâfrer avec les autres!
Françoise, qui s'était déjà remise en souillon, de crainte d'attraper des
taches, dut le suivre. Elle prit un fléau, au long manche et au battoir de
cornouiller, que des boucles de cuir reliaient entre eux. C'était le sien,
poli par le frottement, garni d'une ficelle serrée, pour qu'il ne glissât
pas. A deux mains, elle le fit voler au-dessus de sa tête, l'abattit sur la
gerbe, que le battoir, dans toute sa longueur, frappa d'un coup sec. Et
elle ne s'arrêta plus, le relevant très haut, le repliant comme sur une
charnière, le rabattant ensuite, dans un mouvement mécanique et rythmé de
forgeron; tandis que Buteau, en face d'elle, allait de même, à contretemps.
Bientôt, ils s'échauffèrent, le rythme s'accéléra, on ne vit plus que ces
pièces de bois volantes, qui rebondissaient chaque fois et tournoyaient
derrière leur nuque, en un continuel essor d'oiseaux liés aux pattes.
Après dix minutes, Buteau jeta un léger cri. Les fléaux s'arrêtèrent, et il
retourna la gerbe. Puis, les fléaux repartirent. Au bout de dix autres
minutes, il commanda un nouvel arrêt, il ouvrit la gerbe. Jusqu'à six fois,
elle dut ainsi passer sous les battoirs avant que les grains fussent
complètement détachés des épis, et qu'il pût nouer la paille. Une à une,
les gerbes se succédaient. Durant deux heures, on n'entendit dans la maison
que le toc-toc régulier des fléaux, que dominait au loin le ronflement
prolongé de la batteuse à vapeur.
Françoise, maintenant, avait le sang aux joues, les poignets gonflés, La
peau entière brûlante, dégageant autour d'elle comme une onde de flamme,
qui tremblait, visible, dans l'air. Un souffle fort sortait de ses lèvres
ouvertes. Des brins de paille s'étaient accrochés aux mèches envolées de
ses cheveux. Et, à chaque coup, lorsqu'elle relevait le fléau, son genou
droit tendait sa jupe, la hanche et le sein s'enflaient, crevaient
l'étoffe, toute une ligne s'indiquait rudement, la nudité même de son corps
de fille solide. Un bouton du corsage s'arracha, Buteau vit la chair
blanche, sous la ligne hâlée du cou, une montée de chair que le tour de
bras, continuellement, faisait saillir, dans le jeu puissant des muscles de
l'épaule. Il semblait s'en exciter davantage, comme du coup de reins d'une
bonne femelle, vaillante à la besogne; et les fléaux s'abattaient toujours,
le grain sautait, pleuvait en grêle, sous le toc-toc haletant du couple de
batteurs.
A sept heures moins un quart, au jour tombant, Fouan et les Delhomme se
présentèrent.
--Faut que nous finissions, leur cria Buteau, sans s'arrêter. Hardi là!
Françoise!
Elle ne lâchait pas, tapait plus dur, dans l'emportement du travail et du
bruit. Et ce fut ainsi que Jean, qui arrivait à son tour, avec la
permission de dîner dehors, les trouva. Il en éprouva une jalousie brusque,
il les regarda comme s'il les surprenait ensemble, accouplés dans cette
besogne chaude, d'accord pour cogner juste, au bon endroit, tous les deux
en sueur, si échauffés, si défaits, qu'on les aurait dits en train plutôt
de planter un enfant que de battre du blé. Peut-être Françoise qui y allait
d'un tel coeur, eut la même sensation, car elle s'arrêta net, gênée.
Buteau, s'étant retourné alors, demeura un instant immobile de surprise et
de colère.
--Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi?
Mais Lise, justement, descendait au-devant de Fouan et des Delhomme. Elle
s'approcha avec eux, elle s'écria de son air gai:
--Tiens! c'est vrai, je ne t'ai pas conté... Je l'ai déjà vu ce matin, et
je l'ai invité pour ce soir.
La face enflammée de son mari devint si terrible, qu'elle ajouta, voulant
s'excuser:
--J'ai idée, père Fouan, qu'il a une demande à vous faire.
--Quelle demande? dit le vieux.
Jean rougissait, et il balbutia, très contrarié que la chose s'engageât de
la sorte, si vite, devant tous. Du reste, Buteau l'interrompit violemment,
le regard rieur que sa femme jetait sur Françoise ayant suffi à le
renseigner.
--Est-ce que tu te fous de nous? Elle n'est pas pour ton bec, vilain merle!
Cet accueil brutal rendit à Jean son courage. Il tourna le dos, il
s'adressa au vieux.
--Voici l'histoire, père Fouan, c'est tout simple... Comme vous êtes le
tuteur de Françoise, faut que je m'adresse à vous pour l'avoir, n'est-ce
pas?... Si elle veut bien de moi, je veux bien d'elle. C'est le mariage que
je demande.
Françoise, qui tenait encore son fléau, le laissa tomber de saisissement.
Elle devait pourtant s'y attendre; mais jamais elle n'aurait pensé que Jean
oserait la demander ainsi, tout de suite. Pourquoi ne lui en avait-il pas
causé d'abord? Ça la bousculait, elle n'aurait pu dire si elle tremblait
d'espoir ou de crainte. Et, toute vibrante de travail, la gorge soulevée
dans son corsage défait, elle était entre les deux hommes, chaude d'une
telle poussée de sang, qu'ils en sentaient venir le rayonnement jusqu'à
eux.
Buteau ne laissa pas à Fouan le temps de répondre. Il avait repris, avec
une fureur croissante:
--Hein? tu as le toupet!... Un vieux de trente-trois ans, épouser une
jeunesse de dix-huit! Rien que quinze ans de différence! Est-ce que ce
n'est pas une dégoûtation?... On t'en donnera, des poulettes, pour ton sale
cuir!
Jean commençait à se fâcher.
--Qu'est-ce que ça te fiche, si je veux d'elle et si elle veut de moi!
Et il se tourna vers Françoise, pour qu'elle se prononçât. Mais elle
restait effarée, raidie, sans avoir l'air de comprendre. Elle ne pouvait
pas dire non, elle ne dit pas oui, pourtant. Buteau, d'ailleurs, la
regardait à la tuer, à lui renfoncer le oui dans la gorge. Si elle se
mariait, il la perdait, il perdait aussi la terre. La pensée brusque de
cette conséquence acheva de l'enrager.
--Voyons, papa, voyons, Delhomme, ça ne vous dégoûte pas, cette gamine à ce
vieux bougre, qui n'est pas même du pays, qui vient on ne sait d'où, après
avoir roulé partout sa bosse?... Un menuisier manqué, qui s'est fait
paysan, parce que, bien sûr, il avait à cacher quelque sale affaire!
Toute sa haine de l'ouvrier des villes éclatait.
--Et après? si je veux d'elle et si elle veut de moi! répéta Jean, qui se
contenait et qui s'était promis, par gentillesse, de la laisser conter la
première leur histoire. Allons, Françoise, cause un peu.
--Mais c'est vrai! cria Lise, qu'emportait le désir de marier sa soeur,
pour s'en débarrasser, qu'as-tu à dire, s'ils se conviennent? Elle n'a pas
besoin de ton consentement, elle est bien bonne de ne pas t'envoyer
promener... Tu nous embêtes à la fin!
Alors, Buteau vit que la chose allait être faite, si la jeune fille
parlait. Ce qu'il redoutait surtout, c'était que, la liaison étant connue,
le mariage fût regardé comme raisonnable. Justement, la Grande entrait dans
la cour, suivie des Charles, qui revenaient avec Élodie. Et il les appela
du geste, sans savoir encore ce qu'il dirait. Puis, la face gonflée, il
trouva, il gueula, en menaçant du poing sa femme et sa belle-soeur:
--Nom de Dieu de vaches!... Oui, toutes les deux, des vaches, des
salopes!... Voulez-vous savoir? je couche avec les deux! et si c'est pour
ça qu'elles se foutent de moi!... Avec les deux, je vous dis, les putains!
Béants, les Charles reçurent les mots à la volée, en plein visage. Mme
Charles se précipita, comme pour couvrir de son corps Élodie qui écoutait;
puis, la poussant vers le potager, elle cria elle-même très fort:
--Viens voir les salades, viens voir les choux... Oh! les beaux choux!
Buteau continuait, inventant des détails, racontant que, lorsque l'une
avait sa ration, c'était au tour de l'autre à se faire bourrer jusqu'à la
gorge; et il lâchait cela en termes crus, un flot d'égout charriant les
mots abominables qu'on ne dit pas. Lise, étonnée simplement de cet accès
brusque, se contentait de hausser les épaules, en répétant:
--Il est fou, c'est pas Dieu possible! il est fou.
--Dis-lui donc qu'il ment! cria Jean à Françoise.
--Bien sûr qu'il ment! dit la jeune fille d'un air tranquille.
--Ah! je mens! reprit Buteau, ah! ce n'est pas vrai qu'à la moisson tu en
as voulu, dans la meule!... Mais c'est moi, à cette heure, qui vas vous
faire marcher toutes les deux, garces que vous êtes!
Cette audace enragée paralysait, étourdissait Jean. Pouvait-il expliquer
maintenant qu'il avait eu Françoise? ça lui semblait sale, surtout si elle
ne l'aidait pas. Les autres, d'ailleurs, les Delhomme, Fouan, la Grande, se
tenaient sur la réserve. Ils n'avaient pas eu l'air surpris, ils pensaient,
évidemment, que, si le gaillard couchait avec les deux, il était bien le
maître de faire d'elles ce qu'il voulait. Quand on a des droits, on les
fait valoir.
Dès lors, Buteau se sentit victorieux, dans sa force indiscutée de la
possession. Il se tourna vers Jean.
--Et toi, bougre, avise-toi de venir encore m'emmerder dans mon ménage....
D'abord, tu vas foutre le camp tout de suite... Hein? tu refuses...
Attends, attends!
Il ramassa son fléau, il en fît tournoyer le battoir, et Jean n'eut que le
temps de saisir l'autre fléau, celui de Françoise, pour se défendre. Il y
eut des cris, on voulut se jeter entre eux; mais ils étaient si terribles,
qu'on recula. Les grands manches portaient les coups à plusieurs mètres, la
cour en était balayée. Eux seuls restèrent, au milieu, à distance l'un de
l'autre, élargissant le cercle de leurs moulinets. Ils ne disaient plus un
mot, les dents serrées. On n'entendait que les claquements secs des pièces
de bois, à chaque parade.
Buteau avait lancé le premier coup, et Jean, baissé encore, aurait eu la
tête fracassée, s'il ne s'était jeté d'un saut en arrière. Tout de suite,
d'un raidissement brusque des muscles, il leva, il abattit le fléau, comme
un batteur écrasant le grain. Mais déjà l'autre tapait aussi, les deux
battoirs de cornouiller se rencontrèrent, se replièrent sur leurs
courroies, dans un vol fou d'oiseaux blessés. Trois fois, le même heurt se
reproduisit. On ne voyait que ces bâtons, en l'air, tourner et siffler au
bout des manches, toujours près de retomber et de fendre les crânes qu'ils
menaçaient.
Delhomme et Fouan, pourtant, se précipitaient, lorsque les femmes crièrent.
Jean venait de rouler dans la paille, pris en traître par Buteau, qui, d'un
coup de fouet, à ras de terre, heureusement amorti, l'avait touché aux
jambes. Il se remit debout, il brandit son fléau dans une rage que
décuplait la douleur. Le battoir décrivit un large cercle, tomba à droite,
lorsque l'autre l'attendait à gauche. Quelques lignes de plus, et la
cervelle sautait. Il n'y eut que l'oreille d'effleurée. Le coup, obliquant,
tapa en plein sur le bras qui fut cassé net. L'os avait eu un bruit de
verre qu'on brise.
--Ah! l'assassin! hurla Buteau, il m'a tué!
Jean, hagard, les yeux rougis de sang, lâcha son arme. Puis, un moment, il
les regarda tous, comme hébété des choses, qui venaient de se passer là, si
rapides; et il s'en alla, en boitant, avec un geste de furieux désespoir.
Quand il eut tourné le coin de la maison, vers la plaine, il aperçut la
Trouille, qui avait assisté à la bataille, par-dessus la haie du jardin.
Elle en riait encore, venue là pour rôder autour de ce baptême, auquel ni
son père ni elle n'étaient invités. Ce qu'il en rigolerait, Jésus-Christ;
de la petite fête de famille, de la patte cassée à son frère! Elle se
tortillait comme si on l'eût chatouillée, près de tomber sur le dos, tant
ça l'amusait.
--Ah! Caporal, quelle cogne! cria-t-elle. L'os a fait clac! C'était rien
drôle!
Il ne répondit pas, ralentissant sa marche d'un air accablé. Et elle le
suivit, elle siffla ses oies, qu'elle avait emmenées, pour avoir le
prétexte de stationner et d'écouter derrière les murs. Lui, machinalement,
retournait vers la batteuse, qui fonctionnait encore dans le jour
finissant. Il songeait que c'était fichu, qu'il ne pourrait revoir les
Buteau, que jamais on ne lui donnerait Françoise. Était-ce bête! dix
minutes venaient de suffire: une querelle qu'il n'avait pas cherchée, un
coup si malheureux, juste au moment où les choses marchaient! et jamais,
jamais plus, maintenant! Le ronflement de la machine, au fond du
crépuscule, se prolongeait comme une grande plainte de détresse.
Mais il y eut une rencontre: Les oies de la Trouille, qu'elle rentrait, se
trouvèrent, à l'angle d'un carrefour, en face des oies du père Saucisse,
qui redescendaient toutes seules au village. Les deux jars, en tête,
s'arrêtèrent brusquement, hanchant sur une patte, leurs grands becs jaunes
tournés l'un vers l'autre; et les becs de chaque bande, tous à la fois,
suivirent le bec de leur chef, tandis que les corps hanchaient du même
côté. Un instant, l'immobilité fut complète, on eût dit une reconnaissance
en armes, deux patrouilles échangeant le mot d'ordre. Puis, l'oeil rond et
satisfait, l'un des jars, continua tout droit, l'autre jars prit à gauche;
tandis que chaque troupe filait derrière le sien, allant à ses affaires,
d'un déhanchement uniforme.