IV

Le grand soleil d'août montait dès cinq heures à l'horizon, et la Beauce

déroulait ses blés mûrs, sous le ciel de flamme. Depuis les dernières

averses de l'été, la nappe verte, toujours grandissante, avait peu à peu

jauni. C'était maintenant une mer blonde, incendiée, qui semblait refléter

le flamboiement de l'air, une mer roulant sa houle de feu, au moindre

souffle. Rien que du blé, sans qu'on aperçut ni une maison ni un arbre,

l'infini du blé! Parfois, dans la chaleur, un calme de plomb endormait les

épis, une odeur de fécondité fumait et s'exhalait de la terre. Les couches

s'achevaient, on sentait la semence gonflée jaillir de la matrice commune

en grains tièdes et lourds. Et, devant cette plaine, cette moisson géante,

une inquiétude venait, celle que l'homme n'en vît jamais le bout, avec son

corps d'insecte, si petit dans cette immensité.

A la Borderie, Hourdequin, depuis une semaine, ayant terminé les seigles,

attaquait les blés. L'année d'auparavant, sa moissonneuse mécanique s'était

détraquée; et, désespéré du mauvais vouloir de ses serviteurs, arrivant à

douter lui-même de l'efficacité des machines, il avait dû se précautionner

d'une équipe de moissonneurs, dès l'Ascension. Selon l'usage, il les avait

loués dans le Perche, à Mondoubleau: le capitaine, un grand sec, cinq

autres faucheurs, six ramasseuses, quatre femmes et deux jeunes filles. Une

charrette venait de les amener à Cloyes, où la voiture de la ferme était

allée les prendre. Tout ce monde couchait dans la bergerie, vide à cette

époque, pêle-mêle sur de la paille, les filles, les femmes, les hommes,

demi-nus, à cause de la grosse chaleur.

C'était le temps où Jacqueline avait le plus de tracas. Le lever et le

coucher du jour décidaient du travail: on secouait ses puces dès trois

heures du matin, on retournait à la paille vers dix heures du soir. Et il

fallait bien qu'elle fût debout la première, pour la soupe de quatre

heures, de même qu'elle se couchait la dernière, quand elle avait servi le

gros repas de neuf heures, le lard, le boeuf, les choux. Entre ces deux

repas, il y en avait trois autres, le pain et le fromage du déjeuner, la

seconde soupe de midi, l'émiettée au lait du goûter: en tout, cinq, des

repas copieux, arrosés de cidre et de vin, car les moissonneurs, qui

travaillent dur, sont exigeants. Mais elle riait, comme fouettée, elle

avait des muscles d'acier, dans sa souplesse de chatte; et cette résistance

à la fatigue était d'autant plus surprenante qu'elle tuait alors d'amour

Tron, cette grande brute de vacher, dont la chair tendre de colosse lui

donnait des fringales. Elle en avait fait son chien, elle l'emmenait dans

les granges, dans le fenil, dans la bergerie, maintenant que le berger,

dont elle craignait l'espionnage, couchait dehors, avec ses moutons.

C'était, la nuit surtout, des ripailles de mâle, dont elle sortait

élastique et fine, bourdonnante d'activité. Hourdequin ne voyait rien, ne

savait rien. Il était dans sa fièvre de moisson, une fièvre spéciale, la

grande crise annuelle de sa passion de la terre, tout un tremblement

intérieur, la tête en feu, le coeur battant, la chair secouée, devant les

épis mûrs qui tombaient.

Les nuits étaient si brûlantes, cette année-là, que Jean, parfois, ne

pouvait les passer dans la soupente où il couchait, près de l'écurie. Il

sortait, il préférait s'allonger, tout vêtu, sur le pavé de la cour. Et ce

n'était pas seulement la chaleur vivante et intolérable des chevaux,

l'exhalaison de la litière qui le chassaient; c'était l'insomnie, la

continuelle image de Françoise, l'idée fixe qu'elle venait, qu'il la

prenait, qu'il la mangeait d'une étreinte. Maintenant que Jacqueline,

occupée ailleurs, le laissait tranquille, son amitié pour cette gamine

tournait à une rage de désir. Vingt fois, dans cette souffrance du

demi-sommeil, il s'était juré qu'il irait le lendemain et qu'il l'aurait;

puis, dès son lever, lorsqu'il avait trempé sa tête dans un seau d'eau

froide, il trouvait ça dégoûtant, il était trop vieux pour elle; et le

supplice recommençait la nuit suivante. Quand les moissonneurs furent là,

il reconnut parmi eux une femme, mariée avec un des faucheurs, et qu'il

avait culbutée, deux ans auparavant, jeune fille encore. Un soir, son

tourment fut tel, que, se glissant dans la bergerie, il vint la tirer par

les pieds, entre le mari et un frère, qui ronflaient la bouche ouverte.

Elle céda, sans défense. Ce fut une gloutonnerie muette, dans les ténèbres

embrasées, sur le sol battu qui, malgré le râteau, avait gardé, de

l'hivernage des moutons, une odeur ammoniacale si aiguë que les yeux en

pleuraient. Et, depuis vingt jours, il revenait toutes les nuits.

Dès la seconde semaine du mois d'août, la besogne s'avança. Les faucheurs

étaient partis des pièces du nord, descendant vers celles qui bordaient la

vallée de l'Aigre; et, gerbe à gerbe, la nappe immense tombait, chaque coup

de faux mordait, emportait une entaille ronde, Les insectes grêles, noyés

dans ce travail géant, en sortaient victorieux. Derrière leur marche lente,

en ligne, la terre rase reparaissait, les chaumes durs, au travers desquels

piétinaient les ramasseuses, la taille cassée. C'était l'époque où la

grande solitude triste de la Beauce s'égayait le plus, peuplée de monde,

animée d'un continuel mouvement de travailleurs, de charrettes et de

chevaux. A perte de vue, des équipes manoeuvraient du même train oblique,

du même balancement des bras, les unes si voisines, qu'on entendait le

sifflement du fer, les autres en traînées noires, ainsi que des fourmis,

jusqu'au bord du ciel. Et, en tous sens, des trouées s'ouvraient, comme

dans une étoffe mangée, cédant de partout. La Beauce, lambeau à lambeau, au

milieu de cette activité de fourmilière, perdait son manteau de richesse,

cette unique parure de son été, qui la laissait d'un coup désolée et nue.

Les derniers jours, la chaleur fut accablante, un jour surtout que Jean

charriait des gerbes, près du champ des Buteau, dans une pièce de la ferme,

où l'on devait élever une grande meule, haute de huit mètres, forte de

trois mille bottes. Les chaumes se fendaient de sécheresse, et sur les blés

encore debout, immobiles, l'air brûlait: on aurait dit qu'ils flambaient

eux-mêmes d'une flamme visible, dans la vibration du soleil. Et pas une

fraîcheur de feuillage, rien que l'ombre courte des hommes, à terre. Depuis

le matin, sous ce feu du ciel, Jean en sueur chargeait, déchargeait sa

voiture, sans une parole, avec un seul coup d'oeil, à chaque voyage, vers

la pièce où, derrière Buteau qui fauchait, Françoise ramassait, courbée en

deux.

Buteau avait dû louer Palmyre, pour aider. Françoise ne suffisait pas, et

il n'avait point à compter sur Lise, qui était enceinte de huit mois. Cette

grossesse l'exaspérait. Lui qui prenait tant de précautions! comment ce

bougre d'enfant se trouvait-il là? Il bousculait sa femme, l'accusait de

l'avoir fait exprès, geignait pendant des heures, comme si un pauvre, un

animal errant se fût introduit chez lui, pour manger tout; et, après huit

mois, il en était à ne pouvoir regarder le ventre de Lise sans l'insulter:

foutu ventre! plus bête qu'une oie! la ruine de la maison! Le matin, elle

était venue ramasser; mais il l'avait renvoyée, furieux de sa lourdeur

maladroite. Elle devait revenir et apporter le goûter de quatre heures.

--Nom de Dieu! dit Buteau, qui s'entêtait à finir un bout du champ, j'ai le

dos cuit, et ma langue est un vrai copeau.

Il se redressa, les pieds nus dans de gros souliers, vêtu seulement d'une

chemise et d'une cotte de toile, la chemise ouverte, à moitié hors de la

cotte, laissant voir jusqu'au nombril les poils suants de la poitrine.

--Faut que je boive encore!

Et il alla prendre sous sa veste un litre de cidre, qu'il avait abrité là.

Puis, quand il eut avalé deux gorgées de cette boisson tiède, il songea à

la petite.

--Tu n'as pas soif?

--Si.

Françoise prit la bouteille, but longuement, sans dégoût; et, tandis

qu'elle se renversait, les reins pliés, la gorge tendue, crevant l'étoffe

mince, il la regarda. Elle aussi ruisselait, dans sa robe d'indienne à

moitié défaite, le corsage dégrafé du haut, montrant la chair blanche. Sous

le mouchoir bleu dont elle avait couvert sa tête et sa nuque, ses yeux

semblaient très grands, au milieu de son visage muet, ardent de chaleur.

Sans ajouter une parole, il se remit à la besogne, roulant sur ses hanches,

abattant l'andain à chaque coup de faux, dans le grincement du fer qui

cadençait sa marche; et elle, de nouveau ployée, le suivait, la main droite

armée de sa faucille, dont elle se servait pour ramasser parmi les chardons

sa brassée d'épis, qu'elle posait ensuite en javelle, régulièrement, tous

les trois pas. Quand il se relevait, le temps de s'essuyer le front d'un

revers de main, et qu'il la voyait trop en arrière, les fesses hautes, la

tête au ras du sol, dans cette posture de femelle qui s'offre, sa langue

paraissait se sécher davantage, il criait d'une voix rauque:

--Feignante! faudrait voir à ne pas enfiler des perles!

Palmyre, dans le champ voisin, où depuis trois jours la paille des javelles

avait séché, était en train de lier des gerbes; et, elle, il ne la

surveillait pas; car, ce qui ne se fait guère, il l'avait mise au cent de

gerbes, sous le prétexte qu'elle n'était plus forte, trop vieille déjà,

usée, et qu'il serait en perte s'il lui donnait trente sous, comme aux

femmes jeunes. Même elle avait dû le supplier, il ne s'était décidé à la

prendre qu'en la volant, de l'air résigné d'un chrétien qui consent à une

bonne oeuvre. La misérable soulevait trois, quatre javelles, tant que ses

bras maigres pouvaient en contenir; puis avec un lien tout prêt, elle

nouait sa gerbe fortement. Ce liage, cette besogne si dure que les hommes

d'habitude se réservent, l'épuisait, la poitrine écrasée des continuelles

charges, les bras cassés d'avoir à étreindre de telles masses et de tirer

sur les liens de paille. Elle avait apporté le matin une bouteille, qu'elle

allait remplir, d'heure en heure, à une mare voisine, croupie et empestée,

buvant goulûment, malgré la diarrhée qui l'achevait depuis les chaleurs,

dans le délabrement de son continuel excès de travail.

Mais le bleu du ciel avait pâli, d'une pâleur de voûte chauffée à blanc;

et, du soleil attisé, il tombait des braises. C'était, après le déjeuner,

l'heure lourde, accablante de la sieste. Déjà, Delhomme et son équipe,

occupés, près de là, à mettre des gerbes en ruche, quatre en bas, une en

haut, pour le toit, avaient disparu, tous couchés au fond de quelque pli de

terrain. Un instant encore, on aperçut debout le vieux Fouan, qui vivait

chez son gendre, depuis quinze jours qu'il avait vendu sa maison; mais, à

son tour, il dut s'étendre, on ne le vit plus. Et il ne resta dans

l'horizon vide, sur les fonds braisillants des chaumes, au loin que la

silhouette sèche de la Grande, examinant une haute meule que son monde

avait commencée, au milieu du petit peuple à moitié défait des ruches. Elle

semblait un arbre durci par l'âge, n'ayant plus rien à craindre du soleil,

toute droite, sans une goutte de sueur, terrible et indignée contre ces

gens qui dormaient.

--Ah! zut! j'ai la peau qui pète, dit Buteau.

Et, se tournant vers Françoise:

--Dormons, hein?

Il chercha du regard un peu d'ombre, n'en trouva pas. Le soleil, d'aplomb,

tapait partout, sans qu'un buisson fût là pour les abriter. Enfin, il

remarqua qu'au bout du champ, dans une sorte de petit fossé, le blé encore

debout projetait une raie brune.

--Eh! Palmyre, cria-t-il, fais-tu comme nous?

Elle était à cinquante pas, elle répondit d'une voix éteinte, qui arrivait

pareille à un souffle:

--Non, non, pas le temps.

Il n'y eut plus qu'elle qui travaillât, dans la plaine embrasée. Si elle ne

rapportait point ses trente sous, le soir, Hilarion la battrait; car non

seulement il la tuait de ses appétits de brute, il la volait aussi à

présent pour se griser d'eau-de-vie. Mais ses forces dernières la

trahissaient. Son corps plat, sans gorge ni fesses, raboté comme une

planche par le travail, craquait, près de se rompre, à chaque nouvelle

gerbe ramassée et liée. Et, le visage couleur de cendre, mangé ainsi qu'un

vieux sou, vieille de soixante ans à trente-cinq, elle achevait de laisser

boire sa vie au brûlant soleil, dans cet effort désespéré de la bête de

somme, qui va choir et mourir.

Côte à côte, Buteau et Françoise s'étaient couchés. Ils fumaient de sueur,

maintenant qu'ils ne bougeaient plus, silencieux, les yeux clos. Tout de

suite, un sommeil de plomb les accabla, ils dormirent une heure; et la

sueur ne cessait pas, coulait de leurs membres, sous cet air immobile et

pesant de fournaise. Lorsque Françoise rouvrit les yeux, elle vit Buteau,

tourné sur le flanc, qui la regardait d'un regard jaune. Elle referma les

paupières, feignit de se rendormir. Sans qu'il lui eût encore rien dit,

elle sentait bien qu'il voulait d'elle, depuis qu'il l'avait vue pousser et

qu'elle était une vraie femme. Cette idée la bouleversait: oserait-il, le

cochon, que toutes les nuits elle entendait s'en donner avec sa soeur?

Jamais ce rut hennissant de cheval ne l'avait irritée à ce point.

Oserait-il? et elle l'attendait, le désirant sans le savoir, décidée, s'il

la touchait, à l'étrangler.

Brusquement, comme elle serrait les yeux, Buteau l'empoigna.

--Cochon! cochon! bégaya-t-elle en le repoussant.

Lui, ricanait d'un air fou, répétait tout bas:

--Bête! laisse-toi faire!... Je te dis qu'ils dorment, personne ne regarde.

A ce moment, la tête blême et agonisante de Palmyre apparut au-dessus des

blés, se tournant au bruit. Mais elle ne comptait pas, celle-là, pas plus

qu'une vache qui aurait allongé son mufle. Et, en effet, elle se remit à

ses gerbes, indifférente. On entendit de nouveau le craquement de ses

reins, à chaque effort.

--Bête! goûtes-y donc! Lise n'en saura rien.

Au nom de sa soeur, Françoise qui faiblissait, vaincue, se raidit

davantage. Et, dès lors, elle ne céda pas, tapant des deux poings, ruant de

ses deux jambes nues, qu'il avait déjà découvertes jusqu'aux hanches.

Est-ce qu'il était à elle, cet homme? est-ce qu'elle voulait les restes

d'une autre?

--Va donc avec ma soeur, cochon! crève-la, si ça l'amuse! fais-lui un

enfant tous les soirs!

Buteau, sous les coups, commençait à se fâcher, grondait, croyait qu'elle

avait seulement peur des suites.

--Foutue bête! quand je te jure que je m'ôterai, que je ne t'en ferai pas,

d'enfant!

D'un coup de pied, elle l'atteignit au bas-ventre, et il dut la lâcher, il

la poussa si brutalement, qu'elle étouffa un cri de douleur.

Il était temps que le jeu finît, car Buteau, lorsqu'il se mit debout,

aperçut Lise qui revenait, apportant le goûter. Il marcha à sa rencontre,

la retint, pour permettre à Françoise de rabattre ses jupes. L'idée qu'elle

allait tout dire, lui donnait le regret de ne pas l'avoir assommée d'un

coup de talon. Mais elle ne parla pas, elle se contenta de s'asseoir au

milieu des javelles, l'air têtu et insolent. Et, comme il recommençait à

faucher, elle resta là, oisive, en princesse.

--Quoi donc? lui demanda Lise, allongée aussi, lasse de sa course, tu ne

travailles pas?

--Non, ça m'embête! répondit-elle rageusement.

Alors, Buteau, n'osant la secouer, tomba sur sa femme. Qu'est-ce qu'elle

foutait encore là, étendue comme une truie, à chauffer son ventre au

soleil? Ah! quelque chose de propre, une fameuse courge à faire mûrir! Elle

s'égaya de ce mot, ayant gardé sa gaieté de grasse commère: c'était

peut-être bien vrai que ça le mûrissait, que ça le poussait, le petiot; et,

sous le ciel de flamme, elle arrondissait ce ventre énorme, qui semblait la

bosse d'un germe, soulevée de la terre féconde. Mais, lui, ne riait pas. Il

la fit se redresser brutalement, il voulut qu'elle essayât de l'aider.

Gênée par cette masse qui lui tombait sur les cuisses, elle dût

s'agenouiller, elle ramassa les épis d'un mouvement oblique, soufflante et

monstrueuse, le ventre déplacé, rejeté dans le flanc droit.

--Puisque tu ne fiches rien, dit-elle à sa soeur, rentre au moins à la

maison... Tu feras la soupe.

Françoise, sans une parole, s'éloigna. Dans la chaleur encore étouffante la

Beauce avait repris son activité, les petits points noirs des équipes

reparaissaient, grouillants, à l'infini. Delhomme achevait ses ruches avec

ses deux serviteurs; tandis que la Grande regardait monter sa meule,

appuyée sur sa canne, toute prête à l'envoyer par la figure des paresseux.

Fouan alla y donner un coup d'oeil, revint s'absorber devant la besogne de

son gendre, erra ensuite de son pas alourdi de vieillard qui se souvient et

qui regrette. Et Françoise, la tête bourdonnante, mal remise de la

secousse, suivait le chemin neuf, lorsqu'une voix l'appela.

--Par ici! viens donc!

C'était Jean, à demi caché derrière les gerbes, que, depuis le matin, il

charriait des pièces voisines. Il venait de décharger sa voiture, les deux

chevaux attendaient immobiles au soleil. On ne devait se mettre à la grande

meule que le lendemain, et il avait simplement fait des tas, trois sortes

de murs entre lesquels se trouvait comme une chambre, un trou de paille

profond et discret.

--Viens donc! c'est moi!

Machinalement, Françoise obéit à cet appel. Elle n'eut pas même la défiance

de regarder en arrière. Si elle s'était tournée, elle aurait aperçu Buteau

qui se haussait, surpris de lui voir quitter la route.

Jean plaisanta d'abord.

--Tu es bien fière, que tu passes sans dire bonjour aux amis!

--Dame! répondit-elle, tu te caches, on ne te voit pas.

Alors, il se plaignit du mauvais accueil qu'on lui faisait maintenant chez

les Buteau, Mais elle n'avait pas la tête à cela, elle se taisait, elle ne

lâchait que des paroles brèves. D'elle-même, elle s'était laissée tomber

sur la paille, au fond du trou, comme brisée de fatigue. Une seule chose

l'emplissait, était restée dans sa chair, matérielle, aiguë: l'attaque de

cet homme au bord du champ, là-bas, ses mains chaudes dont elle se sentait

encore, l'étau aux cuisses, son odeur qui la suivait, son approche de mâle

qu'elle attendait toujours, l'haleine coupée, dans une angoisse de désir

combattu. Elle fermait les yeux, elle suffoquait.

Jean, alors, ne parla plus. A la voir ainsi, renversée, s'abandonnant, le

sang de ses veines battait à grands coups. Il n'avait point calculé cette

rencontre, il résistait, dans son idée que ce serait mal d'abuser de cette

enfant. Mais le bruit de son coeur l'étourdissait, il l'avait tant désirée!

et l'image de la possession l'affolait, comme dans ses nuits de fièvre. Il

se coucha près d'elle, il se contenta d'abord de sa main, puis de ses deux

mains, qu'il serrait à les broyer, en n'osant même les porter à sa bouche.

Elle ne les retirait pas, elle rouvrit ses yeux vagues, aux paupières

lourdes, elle le regarda, sans un sourire, sans une honte, la face

nerveusement allongée. Et ce fut ce regard muet, presque douloureux, qui le

rendit tout d'un coup brutal. Il se rua sous les jupes, l'empoigna aux

cuisses, comme l'autre.

--Non, non, balbutia-t-elle, je t'en prie... c'est sale...

Mais elle ne se défendit point. Elle n'eut qu'un cri de douleur. Il lui

semblait que le sol fuyait sous elle; et, dans ce vertige, elle ne savait

plus: était-ce l'autre qui revenait? elle retrouvait la même rudesse, la

même âcreté du mâle, fumant de gros travail au soleil. La confusion devint

telle, dans le noir incendié de ses paupières obstinément closes, qu'il lui

échappa des mots, bégayés, involontaires.

--Pas d'enfant... ôte-toi...

Il fit un saut brusque, et cette semence humaine, ainsi détournée et

perdue, tomba dans le blé mûr, sur la terre, qui, elle, ne se refuse

jamais, le flanc ouvert à tous les germes, éternellement féconde.

Françoise rouvrit les yeux, sans une parole, sans un mouvements hébétée.

Quoi? c'était déjà fini, elle n'avait pas eu plus de plaisir! Il ne lui en

restait qu'une souffrance. Et l'idée de l'autre lui revint, dans le regret

inconscient de son désir trompé. Jean, à son côté, la fâchait. Pourquoi

avait-elle cédé? elle ne l'aimait pas, ce vieux! Il demeurait comme elle

immobile, ahuri de l'aventure. Enfin, il eut un geste mécontent, il chercha

quelque chose à lui dire, ne trouva rien. Gêné davantage, il prit le parti

de l'embrasser; mais elle se reculait, elle ne voulait plu, qu'il la

touchât.

--Faut que je m'en aille, murmura-t-il. Toi, reste encore.

Elle ne répondit point, les regards en l'air, perdus dans le ciel.

--N'est-ce pas? attends cinq minutes, qu'on ne te voie pas reparaître en

même temps que moi.

Alors, elle se décida à desserrer les lèvres.

--C'est bon, va-t'en!

Et ce fut tout, il fit claquer son fouet, jura contre ses chevaux, s'en

alla à côté de sa voiture, d'un pas alourdi, la tête basse.

Cependant, Buteau s'étonnait d'avoir perdu Françoise derrière les gerbes,

et lorsqu'il vit Jean s'éloigner, il eut un soupçon. Sans se confier à

Lise, il partit, courbé, en chasseur qui ruse. Puis, d'un élan, il tomba au

beau milieu de la paille, au fond du trou. Françoise n'avait point bougé,

dans la torpeur qui l'engourdissait, ses yeux vagues toujours en l'air, ses

jambes restées nues. Il n'y avait pas à nier, elle ne l'essaya pas.

--Ah! garce! ah! salope! c'est avec ce gueux que tu couches, et tu me

flanques des coups de pied dans le ventre, à moi!.... Nom de Dieu! nous

allons bien voir.

Il la tenait déjà, elle lut clairement sur sa face congestionnée qu'il

voulait profiter de l'occasion. Pourquoi pas lui, maintenant, puisque

l'autre venait d'y passer? Dès qu'elle sentit de nouveau la brûlure de ses

mains, elle fut reprise de sa révolte première. Il était là, et elle ne le

regrettait plus, elle ne le voulait plus, sans avoir elle-même conscience

des sautes de sa volonté, dans une protestation rancunière et jalouse de

tout son être.

--Veux-tu me laisser, cochon!... Je te mords!

Une seconde fois, il dut y renoncer. Mais il bégayait de fureur, enragé de

ce plaisir qu'on avait pris sans lui.

--Ah! je m'en doutais que vous fricassiez ensemble!... J'aurait dû le

foutre dehors depuis longtemps... Nom de Dieu de cateau! qui te fais tanner

le cuir par ce vilain bougre!

Et le flot d'ordures continua, il lâcha tous les mots abominables, parla de

l'acte avec une crudité, qui la remettait nue, honteusement. Elle, enragée

aussi, raidie et pâle, affectait un grand calme, répondait à chaque saleté,

d'une voix brève:

--Qu'est-ce que ça te fiche?... Si ça me plaît, est-ce que je ne suis pas

libre?

--Eh bien! je vas te flanquer à la porte, moi! Oui, tout à l'heure, en

rentrant... Je vas dire la chose à Lise, comment je t'ai trouvée, ta

chemise sur-la tête; et tu iras te faire tamponner ailleurs, puisque ça

t'amuse.

Maintenant, il la poussait devant lui, il la ramenait vers le champ, où sa

femme attendait.

--Dis-le à Lise.... Je m'en irai, si je veux.

--Si tu veux, ah! c'est ce que nous allons voir!... A coup de pied au cul!

Pour couper au plus court, il lui faisait traverser la pièce des Cornailles

restée jusque-là indivise entre elle et sa soeur, cette pièce dont il avait

toujours retardé le partage; et, brusquement, il demeura saisi, une idée

aiguë lui était sautée au cerveau: il avait vu dans un éclair, s'il la

chassait, le champ tranché en deux, la moitié emportée par elle, donnée au

galant peut-être. Cette idée le glaça, fit tomber net son désir exaspéré.

Non! c'était bête, fallait pas tout lâcher pour une fois qu'une fille vous

laissait le bec en l'air. Ça se retrouve, la gaudriole; tandis que la

terre, quand on la tient, le vrai est de la garder.

Il ne disait plus rien, il avançait d'un pas ralenti, ennuyé, ne sachant

comment rattraper ses violences, avant de rejoindre sa femme. Enfin, il se

décida.

--Moi, je n'aime pas les mauvais coeurs, c'est parce que tu as l'air d'être

dégoûtée de moi, que ça me vexe.... Autrement, je n'ai guère envie de faire

du chagrin à ma femme, dans sa position....

Elle s'imagina qu'il craignait d'être vendu à Lise, lui aussi.

--Ça, tu peux en être sûr: si tu parles, je parlerai.

--Oh! je n'en ai pas peur, reprit-il avec un aplomb tranquille. Je dirai

que tu mens, que tu te venges de ce que je t'ai surprise.

Puis, comme ils arrivaient, il conclut d'une voix rapide:

--Alors, ça reste entre nous.... Faudra voir à en recauser tous les deux.

Lise, pourtant, commençait à s'étonner, ne comprenant, pas comment

Françoise revenait ainsi avec Buteau. Celui-ci raconta que cette paresseuse

était allée bouder derrière une meule, là-bas. D'ailleurs, un cri rauque

les interrompit, on oublia l'affaire.

--Quoi donc? qui a crié?

C'était un cri effrayant, un long soupir hurlé, pareil à la plainte de mort

d'une bête qu'on égorge. Il monta et s'éteignit, dans la flamme implacable

du soleil.

--Hein? qui est-ce? un cheval bien sur, les os cassés!

Ils se tournèrent, et ils virent Palmyre encore debout, dans le chaume

voisin, au milieu des javelles. Elle serrait, de ses bras défaillants,

contre sa poitrine plate, une dernière gerbe, qu'elle s'efforçait de lier.

Mais elle jeta un nouveau cri d'agonie, plus déchiré, d'une détresse

affreuse; et lâchant tout, tournant sur elle-même, elle s'abattit dans le

blé, foudroyée par le soleil qui la chauffait depuis douze heures.

Lise et Françoise se hâtèrent, Buteau les suivit, d'un pas moins empressé;

tandis que, des pièces d'alentour, tout le monde aussi arrivait, les

Delhomme, Fouan qui rôdait par là, la Grande qui chassait les pierres du

bout de sa canne.

--Qu'y a-t-il donc?

--C'est la Palmyre qui a une attaque.

--Je l'ai bien vue tomber, de là-bas.

--Ah! mon Dieu!

Et tous, autour d'elle, dans l'effroi mystérieux dont la maladie frappe le

paysan, la regardaient, sans trop oser s'approcher. Elle était allongée, la

face au ciel, les bras en croix, comme crucifiée sur cette terre, qui

l'avait usée si vite à son dur labeur, et qui la tuait. Quelque vaisseau

avait dû se rompre, un filet de sang coulait de sa bouche. Mais elle s'en

allait plus encore d'épuisement, sous des besognes de bête surmenée, si

sèche au milieu du chaume, si réduite à rien, qu'elle n'y était qu'une

loque, sans chair, sans sexe, exhalant son dernier petit souffle dans la

fécondité grasse des moissons.

Cependant, la Grande, l'aïeule, qui l'avait reniée et qui jamais ne lui

parlait, s'avança enfin.

Je crois bien qu'elle est morte.

Et elle la poussa de sa canne. Le corps, les yeux ouverts et vides dans

l'éclatante lumière, la bouche élargie au vent de l'espace, ne remua pas.

Sur le menton, le filet de sang se caillait. Alors, la grand'mère, qui

s'était baissée, ajouta:

--Bien sûr qu'elle est morte.... Vaut mieux ça que d'être à la charge des

autres.

Tous, saisis, ne bougeaient plus. Est-ce qu'on pouvait la toucher, sans

aller chercher le maire? Ils parlaient d'abord à voix basse, puis ils se

remirent à crier, pour s'entendre.

--Je vas quérir mon échelle, qui est là-bas contre la meule, finit par dire

Delhomme. Ça servira de civière.... Un mort, faut jamais le laisser par

terre, ce n'est pas bien.

Mais, quand il revint avec l'échelle, et qu'on voulut prendre des gerbes et

y faire un lit pour le cadavre, Buteau grogna.

--On te le rendra ton blé!

--J'y compte, fichtre!

Lise, un peu honteuse de cette ladrerie, ajouta deux javelles comme

oreiller, et l'on y déposa le corps de Palmyre, pendant que Françoise, dans

une sorte de rêve, étourdie de cette mort qui tombait au milieu de sa

première besogne avec l'homme, ne pouvait détacher les yeux du cadavre,

très triste, étonnée surtout que cela eût jamais pu être une femme. Elle

demeura ainsi que Fouan, à garder, en attendant le départ; et le vieux ne

disait rien non plus, avait l'air de penser que ceux qui s'en vont sont

bien heureux.

Quand le soleil se coucha, à l'heure où l'on rentre, deux hommes vinrent,

prendre la civière. Le fardeau n'était pas lourd, ils n'avaient guère

besoin d'être relayés. Pourtant, d'autres les accompagnèrent, tout un

cortège se forma. On coupa à travers champs, pour éviter le détour de la

route. Sur les gerbes, le corps se raidissait, et des épis, derrière la

tête, retombaient et se balançaient, aux secousses cadencées des pas.

Maintenant, il ne restait au ciel que la chaleur amassée, une chaleur

rousse, appesantie dans l'air bleu. A l'horizon, de l'autre côté de la

vallée du Loir, le soleil, noyé dans une vapeur, n'épandait plus sur la

Beauce qu'une nappe de rayons jaunes, au ras du sol. Tout semblait de ce

jaune, de cette dorure des beaux soirs de moisson. Les blés encore debout

avaient des aigrettes de flamme rose; les chaumes hérissaient des brins de

vermeil luisant; et, de toutes parts, à l'infini, bossuant cette mer

blonde, les meules moutonnaient, paraissaient grandir démesurément,

flambantes d'un côté, déjà noires de l'autre, jetant des ombres qui

s'allongeaient, jusqu'aux lointains perdus de la plaine. Une grande

sérénité tomba, il n'y eut plus, très haut, qu'un chant d'alouette.

Personne ne parlait, parmi les travailleurs harassés, qui suivaient avec

une résignation de troupeau, la tête basse. Et l'on n'entendait qu'un petit

bruit de l'échelle, sous le balancement de la morte, rapportée dans le blé

mûr.

Ce soir-là, Hourdequin régla le compte de ses moissonneurs, qui avaient

fini la besogne convenue. Les hommes emportaient cent vingt francs, les

femmes soixante, pour leur mois de travail. C'était une année bonne, pas

trop de blés versés où la faux s'ébrèche, pas un orage pendant la coupe.

Aussi fut-ce au milieu de grands cris que le capitaine, accompagné de son

équipe, présenta la gerbe, la croix d'épis tressés, à Jacqueline, qu'on

traitait en maîtresse de la maison; et la «ripane», le repas d'adieu

traditionnel, fut très gai: on mangea trois gigots et cinq lapins, on

trinqua si tard, que tous se couchèrent en ribote. Jacqueline, grise

elle-même, faillit se faire prendre par Hourdequin, au cou de Tron.

Étourdi, Jean était allé se jeter sur la paille de sa soupente. Malgré sa

fatigue, il ne dormit point, l'image de Françoise était revenue et le

tourmentait. Cela lui causait de la surprise, presque de la colère, car il

avait eu si peu de plaisir avec cette fille, après tant de nuits passées à

la vouloir! Depuis, il se sentait tout vide, il aurait bien juré qu'il ne

recommencerait pas. Et voilà qu'à peine couché, il la revoyait se dresser,

il la désirait encore, dans une rage d'évocation charnelle: l'acte, là-bas,

renaissait, cet acte auquel il n'avait pas pris goût, dont les moindres

détails, maintenant, fouettaient sa chair. Comment la ravoir, où la tenir

le lendemain, les jours suivants, toujours? Un frôlement le fit

tressaillir, une femme se coulait près de lui: c'était la Percheronne, la

ramasseuse, étonnée qu'il ne vint point, cette nuit dernière. D'abord, il

la repoussa; puis, il l'étouffa d'une étreinte; et il était avec l'autre,

il l'aurait brisée ainsi, les membres serrés, jusqu'à l'évanouissement.

A cette même heure, Françoise, réveillée en sursaut, se leva, ouvrit la

lucarne de sa chambre, pour respirer. Elle avait rêvé qu'on se battait, que

des chiens mangeaient la porte, en bas. Dès que l'air l'eut rafraîchie un

peu, elle se retrouva avec l'idée des deux hommes, l'un qui la voulait,

l'autre qui l'avait prise; et elle ne réfléchissait pas plus loin, cela

tournait simplement en elle, sans qu'elle jugeât ni décidât rien. Mais elle

tendit l'oreille, ce n'était donc pas un rêve? un chien hurlait au loin, au

bord de l'Aigre. Ensuite, elle se souvint: c'était Hilarion, qui, depuis la

tombée du jour, hurlait près du cadavre de Palmyre. On avait tenté de le

chasser, il s'était cramponné, avait mordu, refusant de lâcher ses restes,

sa soeur, sa femme, son tout; et il hurlait sans fin, d'un hurlement qui

emplissait la nuit.

Françoise, frissonnante, écouta longtemps.

V

--Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi! répétait Lise

chaque matin.

Et, traînant son ventre énorme, Lise s'oubliait dans l'étable, à regarder

d'un oeil inquiet la vache, dont le ventre, lui aussi, avait grossi

démesurément. Jamais bête ne s'était enflée à ce point, d'une rondeur de

futaille, sur ses jambes devenues grêles. Les neuf mois tombaient juste le

jour de la Saint-Fiacre, car Françoise avait eu le soin d'inscrire la date

où elle l'avait menée au taureau. Malheureusement, c'était Lise qui, pour

son compte, n'était pas certaine, à quelques jours près. Cet enfant-là

avait poussé si drôlement, sans qu'on le voulût, qu'elle ne pouvait savoir.

Mais ça taperait bien sûr dans les environs de la Saint-Fiacre, peut-être

la veille, peut-être le lendemain. Et elle répétait, désolée:

--Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi!... Ça en ferait,

une affaire! Ah! bon sang! nous serions propres!

On gâtait beaucoup la Coliche, qui était depuis dix ans dans la maison.

Elle avait fini par être une personne de la famille. Les Buteau se

réfugiaient près d'elle, l'hiver, n'avaient pas d'autre chauffage que

l'exhalaison chaude de ses flancs. Et elle-même se montrait très

affectueuse, surtout à l'égard de Françoise. Elle la léchait de sa langue

rude, à la faire saigner, elle lui prenait, du bout des dents, des morceaux

de sa jupe, pour l'attirer et la garder toute à elle. Aussi la soignait-on

davantage, à mesure que le vêlage approchait: des soupes chaudes, des

sorties aux bons moments de la journée, une surveillance de chaque heure.

Ce n'était pas seulement qu'on l'aimât, c'étaient aussi les cinquante

pistoles qu'elle représentait, le lait, le beurre, les fromages, une vraie

fortune, qu'on pouvait perdre, en la perdant.

Depuis la moisson, une quinzaine venait de s'écouler. Dans le ménage,

Françoise avait repris sa vie habituelle, comme s'il ne se fût rien passé

entre elle et Buteau. Il semblait avoir oublié, elle-même évitait de songer

à ces choses, qui la troublaient. Jean, rencontré et averti par elle,

n'était pas revenu. Il la guettait au coin des haies, il la suppliait de

s'échapper, de le rejoindre le soir, dans des fossés qu'il indiquait. Mais

elle refusait, effrayée, cachant sa froideur sous des airs de grande

prudence. Plus tard, quand on aurait moins besoin d'elle à la maison. Et,

un soir qu'il l'avait surprise descendant chez Macqueron acheter du sucre,

elle s'obstina à ne pas le suivre derrière l'église, elle lui parla tout le

temps de la Coliche, des os qui commençaient à se casser, du derrière qui

s'ouvrait, signes certains auxquels lui-même déclara que ça ne pouvait pas

aller bien loin, maintenant.

Et voilà que, juste la veille de la Saint-Fiacre, Lise, le soir, après le

dîner, fut prise de grosses coliques, au moment où elle était dans l'étable

avec sa soeur, à regarder la vache, qui, les cuisses écartées par l'enflure

de son ventre, souffrait, elle aussi, en meuglant doucement.

--Quand je le disais! cria-t-elle, furieuse. Ah! nous sommes propres! Pliée

en deux, tenant à pleins bras son ventre à elle, le brutalisant pour le

punir, elle récriminait, elle lui parlait: est-ce qu'il n'allait pas lui

foutre la paix? il pouvait bien attendre! C'étaient comme des mouches qui

la piquaient aux flancs, et les coliques lui partaient des reins, pour lui

descendre jusque dans les genoux. Elle refusait de se mettre au lit, elle

piétinait, en répétant qu'elle voulait faire rentrer ça.

Vers dix heures, lorsqu'on eut couché le petit Jules, Buteau, ennuyé de

voir que rien n'arrivait, décidé à dormir, laissa Lise et Françoise

s'entêter dans l'étable, autour de la Coliche, dont les souffrances

grandissaient. Toutes deux commençaient à être inquiètes, ça ne marchait

guère, bien que le travail, du côté des os, parût fini. Le passage y était,

pourquoi le veau ne sortait-il pas? Elles flattaient la bête,

l'encourageaient, lui apportaient des friandises, du sucre, que celle-ci

refusait, la tête basse, la croupe agitée de secousses profondes. A minuit,

Lise, qui jusque-là s'était tordue, se trouva brusquement soulagée: ce

n'était encore, pour elle, qu'une fausse alerte, des douleurs errantes;

mais elle fut persuadée qu'elle avait rentré ça, comme elle aurait réprimé

un besoin. Et, la nuit entière, elle et sa soeur veillèrent la Coliche, la

soignant, faisant chauffer des torchons, qu'elles lui appliquaient brûlants

sur la peau; tandis que l'autre vache, Rougette, la dernière achetée au

marché de Cloyes, étonnée de cette chandelle qui brûlait, les suivait de

ses gros yeux bleuâtres, ensommeillés.

Au soleil levant, Françoise, voyant qu'il n'y avait toujours rien, se

décida à courir chercher leur voisine, la Frimat. Celle-ci était réputée

pour ses connaissances, elle avait aidé tant de vaches, qu'on recourait

volontiers à elle dans les cas difficiles, afin de s'éviter la visite du

vétérinaire. Dès qu'elle arriva, elle eut une moue.

--Elle n'a pas bon air, murmura-t-elle. Depuis quand est-elle comme ça?

--Mais depuis douze heures.

La vieille femme continua de tourner derrière la bête, mit son nez partout,

avec de petits hochements de menton, des mines maussades, qui effrayaient

les deux autres.

--Pourtant, conclut-elle, v'là la bouteille qui vient... Faut attendre pour

voir.

Alors, toute la matinée fut employée à regarder se former la bouteille, la

poche que les eaux gonflent et poussent au dehors. On l'étudiait, on la

mesurait, on la jugeait: une bouteille tout de même qui en valait une

autre, bien qu'elle s'allongeât, trop grosse. Mais, dès neuf heures, le

travail s'arrêta de nouveau, la bouteille pendit, stationnaire, lamentable,

agitée d'un balancement régulier, par les frissons convulsifs de la vache,

dont la situation empirait à vue d'oeil.

Lorsque Buteau rentra des champs pour déjeuner, il prit peur à son tour, il

parla d'aller chercher Patoir, tout en frémissant à l'idée de l'argent que

ça coûterait.

--Un vétérinaire! dit aigrement la Frimat, pour qu'il te la tue, hein?

Celle au père Saucisse lui a bien claqué sous le nez... Non, vois-tu, je

vas crever la bouteille, et je l'irai chercher, moi, ton veau!

--Mais, fit remarquer Françoise, monsieur Patoir défend de la crever. Il

dit que ça aide, l'eau dont elle est pleine.

La Frimat eut un haussement d'épaules exaspéré. Un bel âne, Patoir! Et,

d'un coup de ciseaux, elle fendit la poche. Les eaux ruisselèrent avec un

bruit d'écluse, tous s'écartèrent, trop tard, éclaboussés. Un instant, la

Coliche souffla plus à l'aise, la vieille femme triompha. Elle avait frotté

sa main droite de beurre, elle l'introduisit, tâcha d'aller reconnaître la

position du veau; et elle fouillait là-dedans, sans hâte. Lise et Françoise

la regardaient faire, les paupières battantes d'anxiété. Buteau lui-même,

qui n'était pas retourné aux champs, attendait, immobile et ne respirant

plus.

--Je sens les pieds, murmura-t-elle, mais la tête n'est pas là... Ce n'est

guère bon, quand on ne trouve pas la tête...

Elle dut ôter sa main. La Coliche, secouée d'une tranchée violente,

poussait si fort, que les pieds parurent. C'était toujours ça, les Buteau

eurent un soupir de soulagement: ils croyaient tenir déjà un peu de leur

veau, en voyant ces pieds qui passaient; et, dès lors, ils furent

travaillés d'une pensée unique, tirer, pour l'avoir tout de suite, comme

s'ils avaient eu peur qu'il ne rentrât et qu'il ne ressortît plus.

--Vaudrait mieux ne pas le bousculer, dit sagement la Frimat. Il finira

bien par sortir.

Françoise était de cet avis. Mais Buteau s'agitait, venait toucher les

pieds à toutes minutes, en se fâchant de ce qu'ils ne s'allongeaient pas.

Brusquement il prit une corde, qu'il y noua d'un noeud solide, aidé de sa

femme, aussi frémissante que lui; et, comme justement la Bécu entrait,

amenée par son flair, on tira, tous attelés à la corde, Buteau d'abord,

puis la Frimat, la Bécu, Françoise, Lise elle-même, accroupie, avec son

gros ventre.

--Ohé hisse! criait Buteau, tous ensemble!... Ah! le chameau, il n'a pas

grouillé d'un pouce, il est collé là-dedans!... Aïe donc! aïe donc! bougre!

Les femmes, suantes, essoufflées, répétaient:

--Ohé hisse!... Aie donc! bougre!

Mais il y eut une catastrophe. La corde, vieille, à demi pourrie, cassa, et

toutes furent culbutées dans la litière, au milieu de cris et de jurons.

--Ça ne fait rien, il n'y a pas de mal! déclara Lise qui avait roulé

jusqu'au mur et qu'on se hâtait de relever.

Cependant, à peine debout, elle eut un éblouissement, il lui fallut

s'asseoir. Un quart d'heure plus tard, elle se tenait le ventre, les

douleurs de la veille recommençaient, profondes, à des intervalles

réguliers. Et elle qui croyait avoir rentré ça! Quel fichu guignon tout de

même que la vache n'allât pas plus vite, et qu'elle, maintenant, fût

reprise, à ce point qu'elle était bien capable de la rattraper! On

n'évitait pas le sort, c'était dit, que toutes les deux vêleraient

ensemble. Elle poussait de grands soupirs, une querelle éclata entre elle

et son homme. Aussi, nom de Dieu! pourquoi avait-elle tiré? est-ce que ça

la regardait, le sac des autres? qu'elle vidât donc le sien, d'abord! Elle

répondit par des injures, tellement elle souffrait: cochon! salop! s'il ne

le lui avait pas empli, son sac, il ne la gênerait pas tant!

--Tout ça, fit remarquer la Frimat, c'est des paroles, ça n'avance à rien.

Et la Bécu ajouta:

--Ça soulage tout de même.

On avait heureusement envoyé le petit Jules chez le cousin Delhomme, pour

s'en débarrasser. Il était trois heures, on attendit jusqu'à sept. Rien ne

vint, la maison était un enfer: d'un côté, Lise qui s'entêtait sur une

vieille chaise, à se tortiller en geignant; de l'autre, la Coliche qui ne

jetait qu'un cri, dans des frissons et des sueurs, d'un caractère de plus

en plus grave. La seconde vache, Rougette, s'était mise à meugler de peur.

Françoise alors perdit la tête, et Buteau, jurant, gueulant, voulut tirer

encore. Il appela deux voisins, on tira à six, comme pour déraciner un

chêne, avec une corde neuve, qui ne cassa pas, cette fois. Mais la Coliche,

ébranlée, tomba sur le flanc et resta dans la paille, allongée, soufflante,

pitoyable.

--Le bougre, nous ne l'aurons pas! déclara Buteau en nage, et la garce y

passera avec lui!

Françoise joignit les mains, suppliante.

--Oh! va chercher monsieur Patoir!... Ça coûtera ce que ça coûtera, va

chercher monsieur Patoir!

Il était devenu sombre. Après un dernier combat, sans répondre un mot, il

sortit la carriole.

La Frimat, qui affectait de ne plus s'occuper de la vache, depuis qu'on

reparlait du vétérinaire, s'inquiétait maintenant de Lise. Elle était bonne

aussi pour les accouchements, toutes les voisines lui passaient par les

mains. Et elle semblait soucieuse, elle ne cachait point ses craintes à la

Bécu, qui rappela Buteau, en train d'atteler.

--Écoutez... Elle souffre beaucoup, votre femme. Si vous rameniez aussi un

médecin.

Il demeura muet, les yeux arrondis. Quoi donc? encore une qui voulait se

faire dorloter! Bien sûr qu'il ne payerait pas pour tout le monde!

--Mais non! mais non! cria Lise entre deux coliques. Ça ira toujours, moi!

On n'a pas d'argent à jeter par les fenêtres.

Buteau se hâta de fouetter son cheval, et la carriole se perdit sur la

route de Cloyes, dans la nuit tombante.

Lorsque, deux heures plus tard, Patoir arriva enfin, il trouva tout au même

point, la Coliche râlant sur le flanc, et Lise se tordant comme un ver, à

moitié glissé de sa chaise. Il y avait vingt-quatre heures que les choses

duraient.

--Pour laquelle, voyons? demanda le vétérinaire, qui était d'esprit jovial.

Et, tout de suite, tutoyant Lise:

--Alors, ma grosse, si ce n'est pas pour toi, fais-moi le plaisir de te

coller dans ton lit. Tu en as besoin.

Elle ne répondit pas, elle ne s'en alla pas. Déjà, il examinait la vache.

--Fichtre! elle est dans un foutu état, votre bête. Vous venez toujours me

chercher trop tard... Et vous avez tiré, je vois ça. Hein? vous l'auriez

plutôt fendue en deux, que d'attendre, sacrés maladroits!

Tous l'écoutaient, la mine basse, l'air respectueux et désespéré; et,

seule, la Frimat pinçait les lèvres, pleine de mépris. Lui, ôtant son

paletot, retroussant ses manches, rentrait les pieds, après les avoir noués

d'une ficelle, pour les ravoir; puis, il plongea la main droite.

--Pardi! reprit-il au bout d'un instant, c'est bien ce que je pensais: la

tête se trouve repliée à gauche, vous auriez pu tirer jusqu'à demain,

jamais il ne serait sorti... Et, vous savez, mes enfants, il est fichu,

votre veau. Je n'ai pas envie de me couper les doigts à ses quenottes, pour

le retourner. D'ailleurs, je ne l'aurais pas davantage, et j'abîmerais la

mère.

Françoise éclata en sanglots.

--Monsieur Patoir, je vous en prie, sauvez notre vache... Cette pauvre

Coliche qui m'aime...

Et Lise, qu'une tranchée verdissait, et Buteau, bien portant, si dur au mal

des autres, se lamentaient, s'attendrissaient, dans la même supplication.

--Sauvez notre vache, notre vieille vache qui nous donne de si bon lait,

depuis des années et des années... Sauvez-la, monsieur Patoir...

--Mais, entendons-nous bien, je vas être forcé de découper le veau.

--Ah! le veau, on s'en fout, du veau!... Sauvez notre vache, monsieur

Patoir, sauvez-la!

Alors, le vétérinaire, qui avait apporté un grand tablier bleu, se fit

prêter un pantalon de toile; et, s'étant mis tout nu dans un coin, derrière

la Rougette, il enfila simplement le pantalon, puis attacha le tablier à

ses reins. Quand il reparut, avec sa bonne face de dogue, gros et court

dans ce costume léger, la Coliche souleva la tête, s'arrêta de se plaindre,

étonnée sans doute. Mais personne n'eut un sourire, tellement l'attente

serrait les coeurs.

--Allumez des chandelles!

Il en fit planter quatre par terre, et il s'allongea sur le ventre, dans la

paille, derrière la vache, qui ne pouvait plus se lever. Un instant, il

resta aplati, le nez entre les cuisses de la bête. Ensuite, il se décida à

tirer sur la ficelle, pour ramener les pieds, qu'il examina attentivement.

Près de lui, il avait posé une petite boîte longue, et il se redressait sur

un coude, et il en sortait un bistouri, lorsqu'un gémissement rauque

l'étonna et le fit s'asseoir.

--Comment! ma grosse, tu es encore là?... Aussi, je me disais: ce n'est pas

la vache!

C'était Lise, prise des grandes douleurs, qui poussait, les flancs

arrachés.

--Mais, nom de Dieu! va donc faire ton affaire chez toi, et laisse-moi

faire la mienne ici! Ça me dérange, ça me tape sur les nerfs, parole

d'honneur! de t'entendre pousser derrière moi... Voyons, est-ce qu'il y a

du bon sens! emmenez-la, vous autres!

La Frimat et la Bécu se décidèrent à prendre chacune Lise sous un bras et à

la conduire dans sa chambre. Elle s'abandonnait, elle n'avait plus la force

de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle

solitaire, elle exigea pourtant qu'on laissât toutes les portes ouvertes,

dans l'idée qu'elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimat avait préparé

le lit de misère, selon l'usage des campagnes: un simple drap jeté au

milieu de la pièce, sur une botte de paille, et trois chaises renversées.

Lise s'accroupit, s'écartela, adossée à une des chaises, la jambe droite

contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s'était pas même

déshabillée, ses pieds s'arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus

montaient à ses genoux; et sa jupe, rejetée sur sa gorge, découvrait son

ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu'on

lui voyait jusqu'au coeur.

Dans l'étable, Buteau et Françoise étaient restés pour éclairer Patoir,

tous les deux assis sur leurs talons, approchant chacun une chandelle,

tandis que le vétérinaire, allongé de nouveau, pratiquait au bistouri une

section autour du jarret de gauche. Il décolla la peau, tira sur l'épaule

qui se dépouilla et s'arracha. Mais Françoise, pâlissante, défaillante,

laissa tomber sa chandelle et s'enfuit en criant:

--Ma pauvre vieille Coliche... Je ne veux pas voir ça! je ne veux pas voir

ça!

Patoir s'emporta, d'autant plus qu'il dut se relever, pour éteindre un

commencement d'incendie, déterminé dans la paille par la chute de la

chandelle.

--Nom de Dieu de gamine! ça vous a des nerfs de princesse!... Elle nous

fumerait comme des jambons.

Toujours courant, Françoise était allée se jeter sur une chaise, dans la

pièce où accouchait sa soeur, dont l'écartement béant ne l'émotionna pas,

comme s'il se fût agi d'une chose naturelle et ordinaire, après ce qu'elle

venait de voir. D'un geste, elle chassait cette vision de chairs découpées

toutes vives; et elle raconta en bégayant ce qu'on faisait à la vache.

--Ça ne peut pas marcher, faut que j'y retourne, dit soudain Lise, qui

malgré ses douleurs, se souleva pour quitter ses trois chaises.

Mais déjà la Frimat et la Bécu, se fâchant, la maintenaient en place.

--Ah ça! voulez-vous bien rester tranquille! Qu'est-ce que vous avez donc

dans le corps?

Et la Frimat ajouta:

--Bon! voilà que vous crevez la bouteille, vous aussi!

En effet, les eaux étaient parties d'un jet brusque, que la paille, sous le

drap, but tout de suite; et les derniers efforts de l'expulsion

commencèrent. Le ventre nu poussait malgré lui, s'enflait à éclater,

pendant que les jambes, avec leurs bas bleus, se repliaient et s'ouvraient,

d'un mouvement inconscient de grenouille qui plonge.

--Voyons, reprit la Bécu, pour vous tranquilliser, j'y vas aller, moi, et

je vous donnerai des nouvelles.

Dès lors, elle ne fit que courir de la chambre à l'étable. Même, pour

s'épargner du chemin, elle finit par crier les nouvelles, du milieu de la

cuisine. Le vétérinaire continuait son dépeçage, dans la litière trempée de

sang et de glaires, une pénible et sale besogne, dont il sortait

abominable, souillé de haut en bas.

--Ça va bien, Lise, criait la Bécu. Poussez sans regret... Nous avons

l'autre épaule. Et, maintenant, c'est la tête qu'on arrache... Il la tient,

la tête, oh! une tête!... Et c'est fini, de ce coup, le corps est venu d'un

paquet.

Lise accueillait chaque phase de l'opération d'un soupir déchirant; et l'on

ne savait si elle souffrait pour elle ou pour le veau. Mais, brusquement,

Buteau apporta la tête, voulant la lui montrer. Ce fut une exclamation

générale.

--Oh! le beau veau!

Elle, sans cesser le travail, poussant plus rude, les muscles tendus, les

cuisses gonflées, parut prise d'un inconsolable désespoir.

--Mon Dieu! est-ce malheureux!... Oh! le beau veau, mon Dieu!... Est-ce

malheureux, un si beau veau, un veau si beau, qu'on n'en a jamais vu de si

beau?

Françoise également se lamentait, et les regrets de tous devinrent si

agressifs, si pleins de sous-entendus hostiles, que Patoir s'en blessa. Il

accourut, il s'arrêta pourtant à la porte, par décence.

--Dites donc, je vous avais avertis... Vous m'avez supplié de sauver votre

vache... C'est que je vous connais, mes bougres! Faut pas aller raconter

partout que je vous ai tué votre veau, hein?

--Bien sûr, bien sûr, murmura Buteau, en retournant dans l'étable avec lui.

Tout de même, c'est vous qui l'avez coupé.

Par terre, Lise, entre ses trois chaises, était parcourue d'une houle, qui

lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses,

en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque-là n'avait

pas vu, dans sa désolation, demeura tout d'un coup stupéfaite, debout

devant sa soeur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les

angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre, que

creusait une cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme,

qu'elle n'en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose

pareille, le trou bâillant d'un tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte

du fenil, par où l'on jetait le foin, et qu'un lierre touffu hérissait de

noir. Puis, quand elle remarqua qu'une autre boule, plus petite, la tête de

l'enfant, sortait et rentrait à chaque effort, dans un perpétuel jeu de

cache-cache, elle fut prise d'une si violente envie de rire, qu'elle dut

tousser, pour qu'on ne la soupçonnât pas d'avoir mauvais coeur.

--Un peu de patience encore, déclara la Frimat. Ça va y être.

Elle s'était agenouillée entre les jambes, guettant l'enfant, prête à le

recevoir. Mais il faisait des façons, comme disait la Bécu; même un moment

il s'en alla, on put le croire rentré chez lui. Alors seulement, Françoise

s'arracha à la fascination de cette gueule de four braquée sur elle; et un

embarras la saisit aussitôt, elle vint prendre la main de sa soeur,

s'apitoyant, depuis qu'elle détournait les yeux.

--Ma pauvre Lise, va! t'as de la peine.

--Oh! oui, oh! oui, et personne ne me plaint... Si l'on me plaignait... Oh!

la, la, ça recommence, il ne sortira donc pas!

Ça pouvait durer longtemps, lorsque des exclamations vinrent de l'étable.

C'était Patoir, qui, étonné de voir la Coliche s'agiter et meugler encore,

avait soupçonné la présence d'un second veau; et, en effet, replongeant la

main, il en avait tiré un, sans difficulté aucune cette fois, comme il

aurait sorti un mouchoir de sa poche. Sa gaieté de gros homme farceur fut

telle, qu'il oublia la décence, au point de courir dans la chambre de

l'accouchée, portant le veau, suivi de Buteau qui plaisantait aussi.

--Hein! ma grosse, t'en voulais un... Le v'là!

Et il était à crever de rire, tout nu dans son tablier, les bras, le

visage, le corps entier barbouillé de fiente, avec son veau mouillé encore,

qui semblait ivre, la tête trop lourde et étonnée.

Au milieu de l'acclamation générale, Lise, à le voir, fut prise d'un accès

de fou rire, irrésistible, interminable.

--Oh! qu'il est drôle! oh! que c'est bête de me faire rire comme ça!... Oh!

la, la, que je souffre, ça me fend!... Non, non, ne me faites donc plus

rire, je vas y rester!

Les rires ronflaient au fond de sa poitrine grasse, descendaient dans son

ventre, où ils poussaient d'un souffle de tempête. Elle en était ballonnée,

et la tête de l'enfant avait repris son jeu de pompe, comme un boulet prêt

de partir.

Mais ce fut le comble, lorsque le vétérinaire, ayant posé le veau devant

lui, voulut essuyer d'un revers de main la sueur qui lui coulait du front.

Il se balafra d'une large traînée de bouse, tous se tordirent, l'accouchée

suffoqua, pouffa avec des cris aigus de poule qui pond.

--Je meurs, finissez! Foutu rigolo qui me fait rire à claquer dans ma

peau?... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu, ça crève...

Le trou béant s'arrondit encore, à croire que la Frimat, toujours à genoux,

allait y disparaître; et, d'un coup, comme d'une femme canon, l'enfant

sortit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit

simplement le glouglou d'un goulot géant qui se vidait. Puis, le petit

miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se

dégonfle, riait plus fort. Ça criait d'un bout, ça riait de l'autre. Et

Buteau se tapait sur les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir

éclatait en notes sonores, Françoise elle-même, dont sa soeur avait broyé

la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie

contenue, voyant toujours ça, une vraie cathédrale où le mari devait loger

tout entier.

--C'est une fille, déclara la Frimat.

--Non, non, dit Lise, je n'en veux pas, je veux un garçon.

--Alors, je le renfile, ma belle, et tu feras un garçon demain.

Les rires redoublèrent, on en fut malade. Puis, comme le veau était resté

devant elle, l'accouchée, qui finissait par se calmer, eut cette parole de

regret:

--L'autre était si beau... Tout de même, ça nous en ferait deux!

Patoir s'en alla, après qu'on eut donné à la Coliche trois litres de vin

sucré. Dans la chambre, la Frimat déshabilla et coucha Lise, tandis que la

Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes,

tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu'un accouchement venait

d'avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu'on lavait à

l'eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à

peu; et la mère, anéantie maintenant, s'endormit d'un sommeil de plomb, la

face congestionnée, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise.

Vers onze heures, lorsque les deux voisines furent parties, Françoise dit à

Buteau qu'il ferait mieux de monter se reposer au fenil. Elle, pour la

nuit, avait jeté par terre un matelas, où elle comptait s'étendre, de façon

à ne pas quitter sa soeur. Il ne répondit point, il acheva silencieusement

sa pipe. Un grand calme s'était fait, on n'entendait que la respiration

forte de Lise endormie. Puis, comme Françoise s'agenouillait sur son

matelas, au pied même du lit, dans un coin d'ombre, Buteau, toujours muet,

vint brusquement la culbuter par derrière. Elle se retourna, comprit

aussitôt, à son visage contracté et rouge. Ça le reprenait, il n'avait pas

lâché son idée de l'avoir; et fallait croire que ça le travaillait rudement

fort, tout d'un coup, pour qu'il voulût d'elle ainsi, à côté de sa femme,

après des choses qui n'étaient guère engageantes. Elle le repoussa, le

renversa. Il y eut une lutte sourde, haletante.

Lui, ricanait, la voix étranglée.

--Voyons, qu'est-ce que ça te fout?... Je suis bon pour vous deux.

Il la connaissait bien, il savait qu'elle ne crierait pas. En effet, elle

résistait sans une parole, trop fière pour appeler sa soeur, ne voulant

mettre personne dans ses affaires, pas même celle-ci. Il l'étouffait, il

était sur le point de la vaincre.

--Ça irait si bien... Puisqu'on vit ensemble, on ne se quitterait pas...

Mais il retint un cri de douleur. Silencieusement, elle lui avait enfoncé

les ongles dans le cou; et il s'enragea alors, il fit allusion à Jean.

--Si tu crois que tu l'épouseras, ton salop... Jamais, tant que tu ne seras

pas majeure!

Cette fois, comme il la violentait, sous la jupe, à pleine main brutale,

elle lui envoya un tel coup de pied entre les jambes, qu'il hurla. D'un

bond, il s'était remis debout, effrayé, regardant le lit. Sa femme dormait

toujours, du même souffle tranquille. Il s'en alla pourtant, avec un geste

de terrible menace.

Lorsque Françoise se fut allongée sur le matelas, dans la grande paix de la

chambre, elle demeura les yeux ouverts. Elle ne voulait point, jamais elle

ne le laisserait faire, même si elle en avait l'envie. Et elle s'étonnait,

car l'idée qu'elle pourrait épouser Jean ne lui était pas encore venue.

La Terre · 第 20 / 33 题