III

La maison des Fouan était la première de Rognes, au bord de la route de

Cloyes à Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux

en sortait dès le jour, à sept heures, pour se rendre au rendez-vous donné

devant l'église, lorsqu'il aperçut, sur la porte voisine, sa soeur, la

Grande, déjà levée, malgré ses quatre-vingts ans.

Ces Fouan avaient poussé et grandi là, depuis des siècles, comme une

végétation entêtée et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il

ne restait aucun vestige, à peine les quelques pierres enterrées d'un

château détruit, ils avaient dû être affranchis sous Philippe le Bel; et,

dès lors, ils étaient devenus propriétaires, un arpent, deux peut-être,

achetés au seigneur dans l'embarras, payés de sueur et de sang dix fois

leur prix. Puis, avait commencé la longue lutte, une lutte de quatre cents

ans, pour défendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que

les pères léguaient aux fils: lopins perdus et rachetés, propriété

dérisoire sans cesse remise en question, héritages écrasés de tels impôts

qu'ils semblaient fondre, prairies et pièces de labour peu à peu élargies

pourtant, par ce besoin de posséder, d'une ténacité lentement victorieuse.

Des générations y succombèrent, de longues vies d'hommes engraissèrent le

sol; mais, lorsque la Révolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan

d'alors, Joseph-Casimir, possédait vingt et un arpents, conquis en quatre

siècles sur l'ancien domaine seigneurial.

En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour où ce qu'il

restait du domaine fut déclaré bien national et vendu par lots aux

enchères, il brûla d'en acquérir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval,

ruinés, endettés, après avoir laissé crouler la dernière tour du château,

abandonnaient depuis longtemps à leurs créanciers les fermages de la

Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jachères. Il y

avait surtout, à côté d'une de ses parcelles, une grande pièce que le

paysan convoitait avec le furieux désir de sa race. Mais les récoltes

étaient mauvaises, il possédait à peine, dans un vieux pot, derrière son

four, cent écus d'économies; et, d'autre part, si la pensée lui était un

moment venue d'emprunter à un prêteur de Cloyes, une prudence inquiète l'en

avait détourné: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne

les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partagé entre son désir et sa

méfiance, il eut le crève-coeur de voir, aux enchères, la Borderie achetée

le cinquième de sa valeur, pièce à pièce, par un bourgeois de Châteaudun,

Isidore Hourdequin, ancien employé des gabelles.

Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partagé ses vingt et un arpents, sept

pour chacun, entre son aînée, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel;

une fille cadette, Laure, élevée dans la couture, placée à Châteaudun, fut

dédommagée en argent. Mais les mariages rompirent cette égalité. Tandis que

Marianne Fouan, dite la Grande, épousait un voisin, Antoine Péchard, qui

avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait

d'une amoureuse, à laquelle son père ne devait laisser que deux arpents de

vigne. De son côté, Louis Fouan, marié à Rose Maliverne, héritière de douze

arpents, avait réuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, à

son tour, diviser entre ses trois enfants.

Dans la famille, la Grande était respectée et crainte, non pour sa

vieillesse, mais pour sa fortune. Encore très droite, très haute, maigre et

dure, avec de gros os, elle avait la tête décharnée d'un oiseau de proie,

sur un long cou flétri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle,

se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu,

sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents,

des mâchoires à vivre de cailloux. Elle marchait le bâton levé, ne sortait

jamais sans sa canne d'épine, dont elle se servait uniquement pour taper

sur les bêtes et le monde. Restée veuve de bonne heure avec une fille, elle

l'avait chassée, parce que la gueuse s'était obstinée à épouser contre son

gré un garçon pauvre, Vincent Bouteroue; et, même, maintenant que cette

fille et son mari étaient morts de misère, en lui léguant une petite-fille

et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, âgés déjà, l'une de trente-deux ans,

l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonné, elle les laissait

crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelât leur existence. Depuis la

mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres,

avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait à l'auge

commune, obéie par tous dans un aplatissement de terreur.

Fouan, en la voyant sur sa porte, s'était approché, par égard. Elle était

son aînée de dix ans, il avait pour sa dureté, son avarice, son entêtement

à posséder et à vivre, la déférence et l'admiration du village tout entier.

--Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis

décidé, je vais là-haut pour le partage.

Elle ne répondit pas, serra son bâton, qu'elle brandissait.

--L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogné,

personne n'a répondu.

Alors, elle éclata de sa voix aigre.

--Imbécile!... Je te l'ai donné, conseil! Faut être bête et lâche pour

renoncer à son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saignée, moi, que

j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est à soi, se

mettre à la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non!

--Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre

souffre...

--Eh bien, elle souffre! Plutôt que d'en lâcher un setier, j'irais tous les

matins y regarder pousser les chardons!

Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour déplumé. Puis, le

tapant de sa canne sur l'épaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses

paroles:

--Écoute, retiens ça... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout,

tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi

qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je

t'ai assez prévenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein

veux-tu?

Il attendait, sans révolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra,

elle referma violemment la porte derrière elle, en criant:

--Je ferai ça... Crève dehors!

Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un

geste de décision résignée, il gravit le sentier qui menait à la place de

l'Église. Là, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des

Fouan, que son frère Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage;

tandis que la maison habitée par lui, en bas, sur la route, venait de sa

femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux

filles, Lise et Françoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilié

de son mariage pauvre, accusant son frère et sa soeur, après quarante ans,

de l'avoir volé, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin

l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laissé au fond du

chapeau, ce qui semblait être devenu vrai à la longue, car il se montrait

si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait

perdu de moitié. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce.

Ce matin-là, Mouche était également sur sa porte, en train de guetter,

lorsque, son frère déboucha, au coin de la place. Ce partage le

passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'eût rien à en

attendre. Mais, pour affecter une indifférence complète, lui aussi tourna

le dos et ferma la porte, à la volée.

Tout de suite, Fouan avait aperçu Delhomme et Jésus-Christ, qui

attendaient, à vingt mètres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le

second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent à fouiller des

yeux le sentier qui longeait le bord du plateau.

--Le v'là, dit enfin Jésus-Christ.

C'était Grosbois, l'arpenteur juré, un paysan de Magnolles, petit village

voisin. Sa science de l'écriture et de la lecture l'avait perdu. Appelé

d'Orgères à Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme

conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles

habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessoûlait plus. Très gros, très gaillard

pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de

bourgeons violâtres; et, malgré l'heure matinale, il était, ce jour-là,

abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de

Montigny, à la suite d'un partage entre héritiers. Mais cela n'importait

pas, plus il était ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de

mesure, jamais une addition fausse! On l'écoutait et on l'honorait, car il

avait une réputation de grande malignité.

--Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y!

Un gamin de douze ans, sale et dépenaillé, le suivait, portant la chaîne

sous un bras, le pied et les jalons sur une épaule, et balançant, de la

main restée libre, l'équerre, dans un vieil étui de carton crevé.

Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de

reconnaître, debout et immobile devant une pièce, la plus grande de

l'héritage, au lieu dit des Cornailles. Cette pièce, de deux hectares

environ, était justement voisine du champ où la Coliche avait traîné

Françoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller

plus loin, s'était arrêté là, absorbé. Quand les autres arrivèrent, ils le

virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignée de terre, puis

qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer.

--Voilà, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai

levé déjà un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez

demandé, père Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois

lots; et ça, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi

un peu comment vous entendez la chose.

Le jour avait grandi, un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols

continus de gros nuages; et la Beauce, flagellée, s'étendait, d'une

tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du

large, gonflant les blouses, menaçant d'emporter les chapeaux. Les cinq,

endimanchés pour la gravité de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord

de ce champ, au milieu de l'étendue sans bornes, ils avaient la face

rêveuse et figée, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les

grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisée, mais

demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n'ayant

d'autre passion que la terre.

--Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau.

Grosbois hocha la tête, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progrès

par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de

contrecarrer ses clients de la petite propriété, en se déclarant contre le

morcellement à outrance. Est-ce que les déplacements et les charrois ne

devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce

que c'était une culture, ces jardinets où l'on ne pouvait améliorer les

assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable

était de s'entendre, de ne pas découper un champ ainsi qu'une galette, un

vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre

s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait à égaliser les lots, et le

sort décidait.

Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de

farce.

--Et si je n'ai que du pré, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe

alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du

blé et de la vigne pour moi.

Fouan qui écoutait approuva d'un signe. De père en fils, on avait partagé

ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de

nouveau les pièces.

Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idées plus larges;

mais il se montrait conciliant, il n'était venu, au nom de sa femme, que

pour n'être pas volé sur les mesures. Et, quant à Jésus-Christ, il avait

lâché les autres, à la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein

les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariée par le vent, restait deux

secondes en l'air, immobile, les ailes frémissantes, il l'abattait avec une

adresse de sauvage. Trois tombèrent, il les mit saignantes dans sa poche.

--Allons, assez causé, coupe-nous ça en trois! dit gaiement Buteau,

tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir à

la fois Chartres et Orléans!

Grosbois, vexé, se redressa, très digne.

--Mon petit, tâche d'être aussi soûl que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est

le malin qui veut prendre ma place à l'équerre?

Personne n'osant relever le défi, il triompha, il appela rudement le gamin

que la chasse au caillou de Jésus-Christ stupéfiait d'admiration; et

l'équerre était déjà installée sur son pied, on plantait des jalons,

lorsque la façon de diviser la pièce souleva une nouvelle dispute.

L'arpenteur, appuyé par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois

bandes parallèles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les

bandes fussent prises perpendiculairement à ce vallon, sous le prétexte que

la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De

cette manière, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans

l'autre cas, le troisième lot serait tout entier de qualité inférieure.

Mais Fouan se fâchait, jurait que le fond était partout le même, rappelait

que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le

sens qu'il indiquait; et la preuve, c'était que les deux hectares de Mouche

borderaient ce troisième lot. Delhomme, de son côté, fit une remarque

décisive: en admettant même que le lot fût moins bon, le propriétaire en

serait avantagé, le jour où l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le

champ, à cet endroit.

--Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, par

la Borderie! En voilà un que vous attendrez longtemps!

Puis, comme, malgré son insistance, on passait outre, il protesta, les

dents serrées.

Jésus-Christ lui-même s'était rapproché, tous s'absorbèrent, à regarder

Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil

aigu, comme s'ils l'avaient soupçonné de vouloir tricher d'un centimètre,

en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil à la

fente de l'équerre, pour être bien sûr que le fil coupait nettement le

jalon. Jésus-Christ jurait contre le sacré galopin, parce qu'il tendait mal

la chaîne. Mais Buteau surtout suivait l'opération pas à pas, comptant les

mètres, refaisant les calculs, à sa manière, les lèvres tremblantes. Et,

dans ce désir de la possession, dans la joie qu'il éprouvait de mordre

enfin à la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout

garder. C'était si beau, cette pièce, ces deux hectares d'un seul tenant!

Il avait exigé la division, pour que personne ne l'eût, puisqu'il ne

pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le désespérait.

Fouan, les bras ballants, avait regardé dépecer son bien, sans une parole.

--C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-là, on n'y trouverait

pas une livre de plus!

Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais

divisés en une dizaine de pièces, ayant chacune moins d'un arpent; même une

parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demandé en

ricanant s'il fallait aussi la détailler, la discussion recommença.

Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignée de

terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la goûter. Puis, d'un

froncement béat du nez, il sembla la déclarer la meilleure de toutes; et,

l'ayant laissé couler doucement de ses doigts, il dit que c'était bien, si

on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division.

Delhomme et Jésus-Christ, agacés, refusèrent, voulurent également leur

part. Oui, oui! quatre ares à chacun, il n'y avait que ça de juste. Et l'on

partagea toutes les pièces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois

ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point.

--Allons à la vigne, dit Fouan.

Mais, comme on revenait vers l'église, il jeta un dernier regard vers la

plaine immense, il s'arrêta un instant aux bâtiments lointains de la

Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion à

l'occasion manquée des biens nationaux, autrefois:

--Ah! si le père avait voulu, c'est tout ça, Grosbois, que vous auriez à

mesurer!

Les deux fils et le gendre se retournèrent d'un mouvement brusque, et il y

eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de

la ferme, épars devant eux.

--Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant à marcher, ça nous fait

une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois

nous mangent toujours!

Dix heures sonnaient. Ils pressèrent le pas, car le vent avait faibli, un

gros nuage noir venait de lâcher une première averse. Les quelques vignes

de Rognes se trouvaient au delà de l'église, sur le coteau qui descendait

jusqu'à l'Aigre. Jadis, le château se dressait à cette place, avec son

parc; et il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les paysans,

encouragés par le succès des vignobles de Montigny, près de Cloyes,

s'étaient avisés de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi

et sa pente raide désignaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur

agréable, rappelant les petits vins de l'Orléanais. Du reste, chaque

habitant en récoltait à peine quelques pièces; le plus riche, Delhomme,

possédait six arpents de vignes; et la culture du pays était toute aux

céréales et aux plantes fourragères.

Ils tournèrent derrière l'église, filèrent le long de l'ancien presbytère;

puis, ils descendirent parmi les plants étroits, découpés en damier. Comme

ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aiguë,

montant d'un trou, cria:

--Père, v'là la pluie, je sors mes oies!

C'était la Trouille, la fille à Jésus-Christ, une gamine de douze ans,

maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds

embroussaillés. Sa bouche grande se tordait à gauche, ses yeux verts

avaient une fixité hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garçon,

vêtue, en guise de robe, d'une vieille blouse à son père, serrée autour de

la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille,

quoiqu'elle portât le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que

Jésus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui

adresser la parole, sans ajouter: «Attends, attends! je vas te régaler,

sale trouille!»

Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassée sur le revers

d'un fossé, à la suite d'une foire, et qu'il avait installée dans son trou,

au grand scandale de Rognes. Pendant près de trois ans, le ménage s'était

massacré; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en était allée comme elle

était venue, emmenée par un autre homme. L'enfant, à peine sevrée, avait

poussé dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la

soupe à son père, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses

oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés

tout petits, derrière la haie d'une ferme. Puis, grâce à des soins

maternels, le troupeau s'était multiplié, et elle possédait vingt bêtes à

cette heure, qu'elle nourrissait de maraude.

Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chèvre, chassant

devant elle les oies à coup de baguette, Jésus-Christ s'emporta.

--Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille,

veux-tu bien fermer la maison, à cause des voleurs!

Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s'empêcher de

rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait

voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai

terrier à renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de

vieux tilleuls. C'était tout ce qu'il restait du château; et, quand le

braconnier, à la suite d'une querelle avec son père, s'était réfugié dans

ce coin rocheux qui appartenait à la commune, il avait dû construire en

pierres sèches, pour fermer la cave, une quatrième muraille, où il avait

laissé deux ouvertures, une fenêtre et la porte. Des ronces retombaient, un

grand églantier masquait la fenêtre. Dans le pays, on appelait ça le

Château.

Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait

voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de

contestation. Il n'y avait plus à partager que trois hectares de pré, en

bas, au bord de l'Aigre; mais, à ce moment, la pluie devint si forte, un

tel déluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une

propriété, proposa d'entrer.

--Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles?

Fouan s'était arrêté, hésitant, plein de respect pour son beau-frère et sa

soeur, qui, après fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de

bourgeois.

--Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent à midi, ça les dérangerait. Mais M.

Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par

l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela.

--Entrez, entrez donc!

Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller

dans la cuisine, où il les rejoignit. C'était un bel homme de soixante-cinq

ans, rasé, aux lourdes paupières sur des yeux éteints, à la face digne et

jaune de magistrat retiré. Vêtu de molleton gros bleu, il avait des

chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu'il portait dignement,

en gaillard dont la vie s'était passée dans des fonctions délicates,

remplies avec autorité.

Lorsque Laure Fouan, alors couturière à Châteaudun, avait épousé Charles

Badeuil, celui-ci tenait un petit café rue d'Angoulême. De là, le jeune

ménage, ambitieux, travaillé d'un désir de fortune prompte, était parti

pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait

entre leurs mains; ils tentèrent vainement d'un autre cabaret, d'un

restaurant, même d'un commerce de poissons salés; et ils désespéraient

d'avoir jamais deux sous à eux, lorsque M. Charles, de caractère très

entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux

Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de

saleté notoire. D'un coup d'oeil, il avait jugé la situation, les besoins

de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un

établissement honorable, où la sécurité et le confort fussent à la hauteur

du progrès moderne. Dès la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné

de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec goût, se fit si

avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes.

Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la

société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras

d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte; tandis que

Mme Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'oeil ouvert

partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le

fallait, les petits vols des clients riches.

En moins de vingt-cinq années, les Badeuil économisèrent trois cent mille

francs; et ils songèrent alors à contenter le rêve de leur vie, une

vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des

oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver

d'acheteur pour le 19, au prix élevé qu'ils l'estimaient. N'était-ce pas à

déchirer le coeur, un établissement fait du meilleur d'eux-mêmes, qui

rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des

mains inconnues, où il dégénérerait peut-être? Dès son arrivée à Chartres,

M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la

Visitation, à Châteaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'était un

pensionnat dévot, d'une moralité rigide, dans lequel il laissa la jeune

fille jusqu'à dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant

passer ses vacances au loin, ignorante du métier qui l'enrichissait. Et il

ne l'en retira que le jour où il la maria à un jeune employé de l'octroi,

Hector Vaucogne, un joli garçon qui gâtait de belles qualités par une

extraordinaire paresse. Et elle touchait à la trentaine déjà, elle avait

une fillette de sept ans, Élodie, lorsque, instruite à la fin, en apprenant

que son père voulait céder son commerce, elle vint d'elle-même lui demander

la préférence. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille,

puisqu'elle était si sûre et si belle? Tout fut réglé, les Vaucogne

reprirent l'établissement, et les Badeuil, dès le premier mois, eurent la

satisfaction attendrie de constater que leur fille, élevée pourtant dans

d'autres idées, se révélait comme une maîtresse de maison supérieure, ce

qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dépourvue de sens

administratif. Eux s'étaient retirés depuis cinq ans à Rognes, d'où ils

veillaient sur leur petite-fille Élodie, qu'on avait mise à son tour au

pensionnat de Châteaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y être

élevée religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale.

Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, où une jeune bonne battait une

omelette, en surveillant une poêlée d'alouettes sautées au beurre, tous,

même le vieux Fouan et Delhomme, se découvrirent et parurent extrêmement

flattés de serrer la main qu'il leur tendait.

--Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui être agréable, quelle charmante

propriété vous avez là, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous

avez payé ça rien du tout! Oui, oui, vous êtes un malin, un vrai!

L'autre se rengorgea.

--Une occasion, une trouvaille, ça nous a plu, et puis Mme Charles tenait

absolument à finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses

du coeur, je me suis toujours incliné.

Roseblanche, comme on nommait la propriété, était la folie d'un bourgeois

de Cloyes, qui venait d'y dépenser près de cinquante mille francs,

lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroyé, avant que les peintures fussent

sèches. La maison, très coquette, posée à mi-côte, était entourée d'un

jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'à l'Aigre. Au fond de ce

trou perdu, à la lisière de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'était

présenté, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y

contentait béatement tous ses goûts, des truites et des anguilles superbes,

pêchées dans la rivière, des collections de rosiers et d'oeillets cultivées

avec amour, des oiseaux enfin, une grande volière pleine des espèces

chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le ménage,

vieilli et tendre, mangeait là ses douze mille francs de rente, dans un

bonheur absolu, qu'il regardait comme la récompense légitime de ses trente

années de travail.

--N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici.

--Sans doute, on vous connaît, répondit l'arpenteur. Votre argent parle

pour vous.

Et tous les autres approuvèrent.

--Bien sûr, bien sûr.

Alors, M. Charles dit à la servante de donner des verres. Il descendit

lui-même chercher deux bouteilles de vin à la cave. Tous, le nez tourné

vers la poêle où se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur.

Et ils burent gravement, se gargarisèrent.

--Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-là!... Fameux!

--Encore un coup... A votre santé!

--A votre santé!

Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de

soixante-deux ans, à l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige,

qui avait le masque épais et à gros nez des Fouan, mais d'une pâleur rosée,

d'une paix et d'une douceur de cloître, une chair de vieille religieuse

ayant vécu à l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Élodie,

en vacance à Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de

timidité gauche. Mangée de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle

avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et décolorés de son

sang pauvre, si comprimée, d'ailleurs, par son éducation de vierge

innocente, qu'elle en était imbécile.

--Tiens! vous êtes là? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frère

et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances.

Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes:

--Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bête est ici.

C'était le vétérinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une

tête de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son

cabriolet boueux, sous l'averse battante.

--Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiède une corbeille

où agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a été pris hier d'un

tremblement, et c'est alors que je vous ai écrit... Ah! il n'est pas jeune,

il a près de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans, à Chartres; et,

l'année dernière, ma fille a dû s'en débarrasser, je l'ai amené ici, parce

qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique.

La boutique, c'était pour Élodie, à laquelle on racontait que ses parents

tenaient un commerce de confiserie, si bousculés d'affaires qu'ils ne

pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent même pas, car le

mot courait à Rognes, on y disait que «la ferme aux Hourdequin, ça ne

valait pas la boutique à M. Charles». Et, les yeux ronds, ils regardaient

le vieux chat jaune, maigri, pelé, lamentable, le vieux chat qui avait

ronronné dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caressé,

chatouillé par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes.

Pendant si longtemps, il s'était dorloté en chat favori, familier du salon

et des chambres closes, léchant les restes de pommade, buvant l'eau des

verres de toilette, assistant aux choses en muet rêveur, voyant tout de ses

prunelles amincies dans leurs cercles d'or!

--Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guérissez-le.

Le vétérinaire écarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la

bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il

cria:

--Comment! c'est pour ça que vous m'avez dérangé?... Bien sur que je vas

vous le guérir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le à l'eau!

Élodie éclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation.

--Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour

donner le choléra à une maison?... Foutez-le à l'eau!

Pourtant, devant la colère de la vieille dame, il finit par s'asseoir à la

table, où il rédigea une ordonnance en grognant.

--Ça, c'est vrai, si ça vous amuse d'être empestée... Moi, pourvu qu'on me

paye, qu'est-ce que ça me fiche?... Tenez! vous lui introduirez ça dans la

gueule par cuillerées, d'heure en heure, et voilà une drogue pour deux

lavements, l'un ce soir, l'autre demain.

Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, désolé de voir les alouettes

noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les

bras ballants. Aussi donna-t-il vivement à Patoir les six francs de la

consultation, en poussant les autres à vider leurs verres.

--Il faut déjeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe

plus.

Ils sortirent d'un air de regret, et le vétérinaire, qui montait dans sa

vieille guimbarde disloquée, répéta:

--Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre à l'eau!... Enfin, quand

on est riche!

--De l'argent à putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana

Jésus-Christ.

Mais tous, même Buteau qu'une envie sourde avait pâli, protestèrent d'un

branle de la tête; et Delhomme, l'homme sage, déclara:

--N'empêche qu'on n'est ni un feignant, ni une bête, lorsqu'on a su mettre

de côté douze mille livres de rente.

Le vétérinaire avait fouetté son cheval, les autres descendirent vers

l'Aigre, par les sentiers changés en torrents. Ils arrivaient aux trois

hectares de prés qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommença,

d'une violence de déluge. Mais, cette fois, ils s'entêtèrent, mourant de

faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, à propos du

troisième lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait

divisé entre les deux autres. Tout, cependant, parut réglé et accepté.

L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il pût

dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage

des lots, qui aurait lieu chez le père, à dix heures.

Comme on rentrait dans Rognes, Jésus-Christ jura brusquement.

--Attends! attends! sale trouille, je vas te régaler!

Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hâte, promenait ses oies, sous

le roulement de l'averse. En tête du troupeau trempé et ravi, le jars

marchait; et, lorsqu'il tournait à droite son grand bec jaune, tous les

grands becs jaunes allaient à droite. Mais la gamine s'effraya, monta en

galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se

tendaient derrière le cou tendu du jars.

La Terre · 第 8 / 33 题