IV

Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la

Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbé Godard, le curé

de Bazoches-le-Doyen, chargé de desservir l'ancienne paroisse de Rognes,

déboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre.

Rognes, plus important autrefois, réduit à une population de trois cents

habitants à peine, n'avait pas de curé depuis des années et ne paraissait

pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait logé

le garde champêtre dans la cure, à moitié détruite.

Chaque dimanche, l'abbé Godard faisait donc à pied les trois kilomètres qui

séparaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le

cou si enflé que la tête s'en trouvait rejetée en arrière, il se forçait à

cet exercice, par hygiène. Mais, ce dimanche-là, comme il se sentait en

retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face

apoplectique, où la graisse avait noyé le petit nez camard et les petits

yeux gris; et, sous le ciel livide chargé de neige, malgré le froid précoce

qui succédait aux averses de la semaine, il balançait son tricorne, la tête

nue, embroussaillée d'épais cheveux roux grisonnants.

La route dévalait à pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de

pierre, n'était bâtie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que

l'abbé traversa de son allure de tempête. Il n'eut pas même un regard, ni

en amont, ni en aval, pour la rivière lente et limpide, dont les courbes se

déroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de

peupliers. Mais, sur la rive droite, commençait le village, une double file

de façades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau,

plantées au hasard; et, tout de suite après le pont, se trouvaient la

mairie et l'école, une ancienne grange surélevée d'un étage, badigeonnée à

la chaux. Un instant, l'abbé hésita, allongea la tête dans le vestibule

vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets,

en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontée d'une

petite enseigne de bois jaune, où se lisait en lettres vertes: _Macqueron_,

_épicier_; l'autre, à la porte simplement ornée d'une branche de houx,

étalant en noir, sur le mur grossièrement crépi, ces mots: _Tabac, chez

Lengaigne_. Et, entre les deux, il se décidait à prendre une ruelle

escarpée, un raidillon qui menait droit devant l'église, lorsque la vue

d'un vieux paysan l'arrêta.

--Ah! c'est vous, père Fouan... Je suis pressé, je désirais aller vous

voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils

Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui

crève les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte!

Le vieux l'écoutait, d'un air de déférence polie.

--Dame! monsieur le curé, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau

s'obstine?... Et puis, le garçon a tout de même de la raison, ce n'est

guère à son âge qu'on se marie, avec rien.

--Mais il y a un enfant!

--Bien sûr... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on

sait?... Tout juste, c'est ça qui n'encourage guère, un enfant, quand on

n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps!

Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connaît la vie. Puis, de la

même voix mesurée, il ajouta:

--D'ailleurs, ça va s'arranger peut-être... Oui, je partage mon bien, on

tirera les lots tout à l'heure, après la messe... Alors, quand il aura sa

part, Buteau verra, j'espère, à épouser sa cousine.

--Bon! dit le prêtre. Ça suffit, je compte sur vous, père Fouan.

Mais une volée de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effaré:

--C'est le second coup, n'est-ce pas?

--Non, monsieur le curé, c'est le troisième.

--Ah! bon sang! voilà encore cet animal de Bécu qui sonne sans m'attendre!

Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une

attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge.

La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait dérangés

volaient en croassant à la pointe du clocher, une flèche du XVe siècle, qui

attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte,

un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne,

libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetière, le

maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits énergiques, causait

avec son adjoint, l'épicier Macqueron. Lorsque le prêtre eut passé,

saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos,

en suçant sa pipe.

Dans l'église, à droite du porche, un homme, pendu à une corde, tirait

toujours.

--Assez, Bécu! dit l'abbé Godard, hors de lui. Je vous ai ordonné vingt

fois de m'attendre, avant de sonner le troisième.

Le garde champêtre, qui était sonneur, retomba sur les pieds, effaré

d'avoir désobéi. C'était un petit homme de cinquante ans, une tête carrée

et tannée de vieux militaire, à moustaches et à barbiche grises, le cou

raidi, comme étranglé continuellement par des cols trop étroits. Très ivre

déjà, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse.

D'ailleurs, le prêtre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les

bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme,

venu comme conseiller municipal. A droite, du côté des femmes, elles

étaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, sèche,

nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mère, geignarde, molle

et douce; la Bécu, longue, noiraude, très sale. Mais ce qui acheva de le

courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc.

Françoise était là, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron,

Berthe, une jolie brune, élevée en demoiselle à Cloyes, et la fille aux

Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontée, que ses parents allaient

mettre en apprentissage chez une couturière de Châteaudun. Toutes trois

riaient d'une façon inconvenante. Et, à côté, la pauvre Lise, grasse et

ronde, la mine gaie, étalait le scandale de son ventre, en face de l'autel.

Enfin, l'abbé Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin

et sur Nénesse, qui jouaient à se pousser, en préparant les burettes.

Le premier, le fils à Bécu, âgé de onze ans, était un gaillard hâlé et

solide déjà, aimant la terre, lâchant l'école pour le labour; tandis

qu'Ernest, l'aîné des Delhomme, un blond mince et fainéant, du même âge,

avait toujours un miroir au fond de sa poche.

--Eh bien, polissons! cria le prêtre. Est-ce que vous vous croyez dans une

étable?

Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face blême se

hérissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la

planche d'une armoire:

--Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles,

quand je ne suis pas là!

C'était le maître d'école, un fils de paysan, qui avait sucé la haine de sa

classe avec l'instruction. Il violentait ses élèves, les traitait de brutes

et cachait des idées avancées, sous sa raideur correcte à l'égard du curé

et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait même soin des livres

sacrés; mais il avait formellement refusé de sonner la cloche, malgré

l'usage, une telle besogne étant indigne d'un homme libre.

--Je n'ai pas la police de l'église, répondit-il sèchement. Ah! chez moi,

ce que je les giflerais!

Et, comme, sans répondre, l'abbé passait précipitamment l'aube et l'étole,

il continua:

--Une messe basse, n'est-ce pas?

--Sans doute, et vite!... Il faut que je sois à Bazoches avant dix heures

et demie, pour la grand'messe.

Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla

poser le livre sur l'autel.

--Dépêchons, dépêchons, répétait le curé, en pressant Delphin et Nénesse.

Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'église, il commença

la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de

sournois farceurs. C'était une église d'une seule nef, à voûte ronde,

lambrissée de chêne, qui tombait en ruines, par suite de l'entêtement du

conseil municipal à refuser tout crédit: les eaux de pluie filtraient au

travers des ardoises cassées de la toiture, on voyait de grandes taches

indiquant la pourriture avancée du bois; et, dans le choeur, fermé d'une

grille, une couleur verdâtre, en l'air, salissait la fresque de l'abside,

coupait en deux la figure d'un Père Éternel, que des Anges adoraient.

Lorsque le prêtre se tourna vers les fidèles, les bras ouverts, il s'apaisa

un peu, en voyant que du monde était venu, le maire, l'adjoint, des

conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le maréchal ferrant qui

jouait du trombone aux messes chantées. L'air digne, Lequeu était resté au

premier rang. Bécu, soûl à tomber, gardait dans le fond une raideur de

pieu. Et, du côté des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny,

Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge

avaient dû se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs

paroissiens. Mais ce qui flatta le curé, ce fut d'apercevoir M. et Mme

Charles avec leur petite-fille Élodie, monsieur en redingote de drap noir,

madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le

bon exemple.

Cependant, il dépêchait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au

prône, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il

ânonna, se perdit, renonça à se retrouver: l'éloquence était son côté

faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais

pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur

l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen.

Et le reste fut bâclé, les sonneries de l'élévation tintèrent comme des

signaux électriques pris de folie, il renvoya son monde d'un «Ite, missa

est» en coup de fouet.

L'église s'était à peine vidée, que l'abbé Godard reparaissait, le tricorne

posé de travers, dans sa hâte. Devant la porte, un groupe de femmes

stationnait, Coelina, Flore, la Bécu, très blessées d'avoir été ainsi

menées au galop. Il les méprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas

davantage, un jour de grande fête?

--Dites, monsieur le curé, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arrêtant,

vous nous en voulez, que vous nous expédiez comme un vrai paquet de

guenilles?

--Ah! dame! répondit-il, les miens m'attendent... Je ne puis pas être à

Bazoches et à Rognes... Ayez un curé à vous, si vous désirez des

grand'messes.

C'était l'éternelle querelle entre Rognes et l'abbé, les habitants exigeant

des égards, lui s'en tenant à son devoir strict, pour une commune qui

refusait de réparer l'église, et où, d'ailleurs, de perpétuels scandales le

décourageaient. Il continua, en désignant les filles de la Vierge, qui

partaient ensemble:

--Et puis, est-ce que c'est propre, des cérémonies avec des jeunesses sans

aucun respect pour les commandements de Dieu?

--Vous ne dites pas ça pour ma fille, j'espère? demanda Coelina, les dents

serrées.

--Ni pour la mienne, bien sûr? ajouta Flore.

Alors, il s'emporta, excédé.

--Je le dis pour qui je dois le dire... Ça crève les yeux. Voyez-vous ça

avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en

ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-même!

Il les quitta, et la Bécu, restée muette, dut mettre la paix entre les deux

mères, qui, excitées, se jetaient leurs filles à la tête; mais elle la

mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava.

Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de

velours et son piano! Et Suzanne, fameuse idée de l'envoyer chez la

couturière de Châteaudun, pour qu'elle fît la culbute?

L'abbé Godard, libre enfin, s'élançait, lorsqu'il se trouva en face des

Charles. Son visage s'épanouit d'un large sourire aimable, il lança un

grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle

révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n'était

pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arrêta. C'était une

grande femme d'une trentaine d'années, qui en paraissait bien cinquante,

les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, cassée, épuisée

par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.

--Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'êtes-vous pas venue à la messe, un jour

de Toussaint? C'est très mal.

Elle eut un gémissement.

--Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire?... Mon frère a froid,

nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies.

--La Grande est donc toujours aussi dure?

--Ah bien! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche.

Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand'mère

les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une

ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue

par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si

bête, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc

pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une

tendresse vaillante de mère.

En l'écoutant, la face épaisse et suante de l'abbé Godard se transfigurait

d'une bonté exquise, ses petits yeux colères s'embellissaient de charité,

sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon,

toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables,

leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu'on

aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et

plus reprisée.

Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa à Palmyre une pièce de cent sous.

--Tenez! cachez ça, je n'en ai pas pour les autres... Et il faudra que je

parle encore à la Grande, puisqu'elle est si mauvaise.

Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la

côte, de l'autre côté de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui

rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine,

secoué, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide.

Pendant ce temps, la place de l'Église s'était vidée, Fouan et Rose

venaient de redescendre chez eux, où Grosbois se trouvait déjà. Un peu

avant dix heures, Delhomme et Jésus-Christ arrivèrent à leur tour; mais on

attendit en vain Buteau jusqu'à midi, jamais ce sacré original ne pouvait

être exact. Sans doute il s'était arrêté en chemin, à déjeuner quelque

part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa

mauvaise tête, fit décider qu'on tirerait les lots après le déjeuner, vers

deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard

et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retombé dans

son état d'ivresse habituel.

A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jésus-Christ, dans le besoin

de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fête, vint

passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela réussit, la

porte fut brusquement ouverte, Bécu se montra et cria:

--Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon!

Il s'était raidi encore, de plus en plus digne à mesure qu'il se grisait.

Une fraternité d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrète le portait

vers le braconnier; mais il évitait de le reconnaître quand il était en

fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en

flagrant délit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, dès

qu'il était soûl, il le régalait en frère.

--Un écarté, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bédouins nous embêtent,

nous leur couperons les oreilles!

Ils s'installèrent à une table, jouèrent aux cartes en criant fort, tandis

que les litres, un à un, se succédaient.

Macqueron, dans un coin, tassé, avec sa grosse face moustachue, tournait

ses pouces. Depuis qu'il avait gagné des rentes, en spéculant sur les

petits vins de Montigny, il était tombé à la paresse, chassant, péchant,

faisant le bourgeois; et il restait très sale, vêtu de loques, pendant que

sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme

l'avait écouté, ils auraient fermé boutique, et l'épicerie, et le cabaret,

car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore;

mais elle était d'une âpreté féroce au lucre, et lui-même, tout en ne

s'occupant de rien, la laissait continuer à verser des canons, pour ennuyer

son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi à

boire. C'était une rivalité ancienne, jamais éteinte, toujours près de

flamber.

Cependant, il y avait des semaines où l'on vivait en paix; et, justement,

Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garçon gauche, qui devait

bientôt tirer au sort. Lui, très long, l'air figé, ayant une petite tête de

chouette sur de larges épaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que

sa femme pesait le tabac et descendait à la cave. Ce qui lui donnait une

importance, c'était qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un

métier rapporté du régiment, qu'il exerçait chez lui, au milieu des

consommateurs, ou encore à domicile, à la volonté des clients.

--Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compère? demanda-t-il, dès

la porte.

--Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'écria Macqueron. Ma foi, tout

de suite, si ça te plaît.

Il décrocha un vieux plat à barbe, prit un savon et de l'eau tiède, pendant

que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se

mit à repasser sur un cuir fixé à l'étui. Mais une voix glapissante vint de

l'épicerie voisine.

--Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletés sur

les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans

les verres!

C'était une attaque à la propreté du cabaret voisin, où l'on mangeait plus

de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle.

--Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, répondit Macqueron,

vexé de cette algarade devant le monde.

Jésus-Christ et Bécu ricanèrent. Mouchée, la bourgeoise! Et ils lui

commandèrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole.

Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme

pour s'assommer. Atout, atout et atout!

Lengaigne avait déjà frotté son client de savon, et le tenait par le nez,

lorsque Lequeu, le maître d'école, poussa la porte.

--Bonsoir, la compagnie!

Il resta debout et muet devant le poêle, à se chauffer les reins, pendant

que le jeune Victor, derrière les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur

jeu.

--A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute où Lengaigne lui

essuyait sur l'épaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout à

l'heure, avant la messe, m'a encore parlé du chemin... Faudrait se décider

pourtant.

Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, qui devait

raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures étaient

forcées de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand intérêt à

cette voie nouvelle, et le maire, pour entraîner le conseil municipal,

comptait beaucoup sur son adjoint, intéressé lui aussi à une prompte

solution. Il était, en effet, question de relier le chemin à la route du

bas, ce qui faciliterait aux voitures l'accès de l'église, où l'on ne

grimpait que par des sentiers de chèvre. Or, le tracé projeté suivait

simplement la ruelle étranglée entre les deux cabarets, l'élargissait en

ménageant la pente; et les terrains de l'épicier, dès lors en bordure,

ayant un accès facile, allaient décupler de valeur.

--Oui, continua-t-il, il paraît que le gouvernement, pour nous aider,

attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es?

Lengaigne, qui était conseiller municipal, mais qui n'avait pas même un

bout de jardin derrière sa maison, répondit:

--Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ça me fiche, ton chemin?

Et, en s'attaquant à l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une

râpe, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'était pis

encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout gardé, dans le

partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de

la misère du pauvre monde! Les autres l'écoutaient, gênés et heureux au

fond de ce qu'il osait dire, la haine séculaire, indomptable, du paysan

contre les possesseurs du sol.

--Ça va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lançant un regard

inquiet vers le maître d'école. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi,

notre député, M. de Chédeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur...

Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir.

--Encore un joli bougre, celui-là!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui

possède plus de cinq cents hectares du côté d'Orgères, ne devrait pas vous

en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous à la

commune?... Salle rosse!

Mais l'épicier, terrifié cette fois, protesta.

--Non, non, il est bien honnête et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu

ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait?

Brusquement calmé, Lengaigne se remit à lui gratter le menton. Il était

allé trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idées

lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui

éclatait entre Bécu et Jésus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise,

batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il

était à jeun, s'attendrissait davantage à chaque verre de vin, devenait

d'une douceur et d'une bonhomie d'apôtre soûlard. A cela, il fallait

ajouter leur différence radicale d'opinions: le braconnier, républicain, un

rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, à Cloyes, en 48, fait danser

le rigodon aux bourgeoises; le garde champêtre, d'un bonapartisme farouche,

adorant l'empereur, qu'il prétendait connaître.

--Je te jure que si! Nous avions mangé ensemble une salade de harengs

salés. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien

reconnu, à cause de son portrait sur les pièces de cent sous.

--Possible! Une canaille tout de même, qui bat sa femme et qui n'a jamais

aimé sa mère!

--Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule!

Il fallut enlever des mains de Bécu le litre qu'il brandissait, tandis que

Jésus-Christ, les yeux mouillés, attendait le coup, dans une résignation

souriante. Et ils se remirent à jouer, fraternellement. Atout, atout et

atout!

Macqueron, que l'indifférence affectée du maître d'école troublait, finit

par lui demander:

--Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites?

Lequeu, qui chauffait ses longues mains blêmes contre le tuyau du poêle,

eut un sourire aigre d'homme supérieur que sa position force au silence.

--Moi, je n'en dis rien, ça ne me regarde pas.

Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en

reniflant, en s'essuyant:

--Eh bien? écoutez ça, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si

l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien.

Cette déclaration stupéfia les autres. Jésus-Christ et Bécu eux-mêmes,

malgré leur ivresse, levèrent la tête. Il y eut un silence, on le regardait

comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouetté par l'effet produit,

les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta:

--Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en dédit! C'est juré!

Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspéré et malade de cette

largesse du voisin: la terre ne lui coûtait guère, il avait assez volé le

monde! Macqueron, malgré le froid, décrocha son fusil, sortit voir s'il

rencontrerait un lapin, aperçu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta

que Lequeu, qui passait là ses dimanches, sans rien boire, et que les deux

joueurs, acharnés, le nez dans les cartes. Des heures s'écoulèrent,

d'autres paysans vinrent et repartirent.

Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi

de Jean. Dès qu'il aperçut Jésus-Christ, il cria:

--J'aurais parié vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous

t'attendons.

Mais l'ivrogne, bavant et s'égayant, répondit:

--Eh! sacré farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous

fais droguer.

Buteau s'était arrêté à la Borderie, où Jacqueline, que dès quinze ans il

culbutait sur le foin, l'avait retenu à manger des rôties avec Jean. Le

fermier Hourdequin étant allé déjeuner à Cloyes, au sortir de la messe, on

avait nocé très tard, et les deux garçons arrivaient seulement, ne se

quittant plus.

Cependant, Bécu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'était une

partie à continuer; tandis que Jésus-Christ, après s'être décollé

péniblement de sa chaise, suivait son frère, les yeux noyés de douceur.

--Attends là, dit Buteau à Jean, et dans une demi-heure, viens me

rejoindre... Tu sais que tu dînes avec moi chez le père.

Chez les Fouan, lorsque les deux frères furent entrés dans la salle, on se

trouva au grand complet. Le père debout, baissait le nez. La mère, assise

près de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales.

En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mangé, qu'il s'était assoupi, les

yeux à demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny

et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette pièce

enfumée, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles mangés par les

nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume étaient

posés sur la table, à côté du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir

tourné au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie

et le soleil. La nuit tombait, l'étroite fenêtre donnait une dernière lueur

boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire,

avec ses bords plats et sa forme d'urne.

Mais Grosbois, toujours à son affaire, malgré son ivresse, se réveilla,

bégayant:

--Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est prêt. J'ai passé hier chez

M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numéros des lots sent

restés en blanc, à la suite de vos noms... Nous allons donc tirer ça, et le

notaire n'aura plus qu'à les inscrire, pour que vous puissiez, samedi,

signer l'acte chez lui.

Il se secoua, haussa la voix.

--Voyons, je vas préparer les billets.

D'un mouvement brusque, les enfants se rapprochèrent, sans chercher à

cacher leur défiance. Ils le surveillaient, étudiaient ses moindres gestes,

comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord,

de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupé la feuille de

papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il écrivait un

chiffre, 1, 2, 3, très appuyé, énorme; et, par-dessus ses épaules, tous

suivaient la plume, le père et la mère eux-mêmes hochaient la tête,

satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les

billets furent pliés lentement et jetés dans le chapeau.

Un silence régna, solennel.

Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit:

--Faut vous décider pourtant... Qui est-ce qui commence?

Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans

cette ombre.

--Par rang d'âges, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jésus-Christ,

qui est l'aîné.

Jésus-Christ, bon enfant, s'avança; mais il perdit l'équilibre, faillit

s'étaler. Il avait enfoncé le poing dans le chapeau, d'un effort violent,

comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il

dut s'approcher de la fenêtre.

--Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulièrement

drôle, car il suffoqua de rire.

--A toi, Fanny! appela Grosbois.

Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait,

remuait les billets, les pesait l'un après l'autre.

--C'est défendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion

étranglait, et qui avait blêmi au numéro tiré par son frère.

--Tiens! pourquoi donc? répondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien

tâter.

--Va, murmura le père, ça se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que

dans l'autre.

Elle se décida enfin, courut devant la fenêtre.

--Un!

--Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garçon.

Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se décomposer le visage du

cadet. Sa voix éclata de colère.

--Jamais de la vie!

--Comment?

--Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisième lot, n'est-ce pas?

le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non!

non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair

dans vos manigances? est-ce que ce n'était pas au plus jeune à tirer le

premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche!

Le père et la mère le regardaient se démener, taper des pieds et des

poings.

--Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose.

--Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aimé. Vous me

décolleriez la peau du corps pour la donner à mon frère... A vous tous,

vous me mangeriez...

Fouan l'interrompit durement.

--Assez de bêtises, hein!... Veux-tu tirer?

--Je veux qu'on recommence.

Mais il y eut une protestation générale. Jésus-Christ et Fanny serraient

leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme

déclarait que le tirage avait eu lieu honnêtement, et Grosbois, très

blessé, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi.

--Alors, je veux que papa ajoute à ma part mille francs sur l'argent de sa

cachette.

Le vieux, un moment étourdi, bégaya. Puis, il se redressa, s'avança,

terrible.

--Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc à me faire assassiner, mauvais

bougre! On démolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends

le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien!

Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing levé de

son père.

--Non!

Le silence retomba, embarrassé. Maintenant, l'énorme chapeau gênait,

barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait

toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer

lui-même. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenêtre,

comme s'il ne l'eût pas connu.

--Trois!... Tu as le troisième lot, entends-tu? L'acte est prêt, bien sûr

que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas à

refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour

réfléchir... Allons, c'est fini, n'en causons plus.

Buteau, noyé de ténèbres, ne répondit pas. Les autres approuvèrent

bruyamment, tandis que la mère se décidait à allumer une chandelle, pour

mettre le couvert.

Et, à cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, aperçut deux

ombres enlacées, guettant de la route, déserte et noire, ce qu'on faisait

chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commençaient à

voler, d'une légèreté de plume.

--Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur!

Alors, il reconnut Françoise, encapuchonnée, avec sa face longue, aux

lèvres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras à

la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la

sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agréable, malgré

ses gros traits et la bouffissure commençante de toute sa ronde personne,

restait réjouie dans son malheur.

--Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement.

--Dame! répondit-elle, ça m'intéresse, ce qui se passe là-dedans... Savoir

si ça va décider Buteau!

Françoise, d'un geste de caresse, avait emprisonné de son autre bras le

ventre enflé de sa soeur.

--S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-être qu'il

voudra une fille plus riche.

Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait être terminé, on

arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les

vieux. Françoise dit encore:

--Ah bien! nous vous reverrons tout à l'heure, nous irons à la veillée.

Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus épaisse, leurs

vêtements confondus se liséraient d'un fin duvet blanc.

V

Dès sept heures, après le dîner, les Fouan, Buteau et Jean étaient allés,

dans l'étable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces

bêtes, attachées au fond, devant l'auge, chauffaient la pièce de

l'exhalaison forte de leur corps et de leur litière; tandis que la cuisine,

avec les trois maigres tisons du dîner, se trouvait déjà glacée par les

gelées précoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on là, sur la terre

battue, bien à l'aise, au chaud, sans autre dérangement que d'y transporter

une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin

apportait la chandelle à son tour; de grandes ombres dansaient le long des

murailles nues, noires de poussière, jusqu'aux toiles d'araignée des

charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tièdes des vaches, qui,

couchées, ruminaient.

La Grande arriva la première, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de

chandelle, abusant de son grand âge, si redoutée, que son frère n'osait la

rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le

chandelier, le garda pour elle seule, à cause de ses mauvais yeux. Elle

avait posé contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des

parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui

hérissaient sa tête d'oiseau décharné.

--Ça tombe? demanda Rose.

--Ça tombe, répondit-elle de sa voix brève.

Et elle se mit à son tricot, elle serra ses lèvres minces, avare de

paroles, après avoir jeté sur Jean et sur Buteau un regard perçant.

Les autres, derrière elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'était fait

accompagner par son fils Nénesse, Delhomme ne venant jamais aux veillées;

et, presque aussitôt, Lise et Françoise, qui secouèrent en riant la neige

dont elles étaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir légèrement

la première. Lui, tranquillement, la regardait.

--Ça va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu?

--Pas mal, merci.

--Allons, tant mieux!

Palmyre, pendant ce temps, s'était furtivement glissée par la porte

entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se plaçait le plus loin possible

de sa grand'mère, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la

fit se redresser. C'étaient des bégaiements de fureur, des larmes, des

rires et des huées.

--Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore après lui! cria-t-elle.

D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des

grondements de lionne, elle délivra son frère Hilarion des farces de la

Trouille, de Delphin de Nénesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux

autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essoufflé, ahuri, Hilarion

entra en se déhanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lièvre le faisait

saliver, il bégayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour

ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de crétin. Il était devenu très

méchant, enragé de ce qu'il ne pouvait attraper à la course et calotter les

gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'était lui qui avait reçu

une volée de boules de neige.

--Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a

mordue au pouce, tenez!

Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'étrangler;

tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en

l'appelant son mignon.

--En voilà assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien

l'empêcher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!...

Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous

reconduire chez vos parents.

Mais, comme l'infirme continuait à bégayer, voulant avoir raison, la

Grande, dont les yeux flambèrent, saisit sa canne et en asséna un coup si

rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de

terreur, s'affaissèrent, ne bougèrent plus.

Et la veillée commença. Les femmes, autour de l'unique chandelle,

tricotaient, filaient, travaillaient à des ouvrages, qu'elles ne

regardaient même pas. Les hommes, en arrière, fumaient lentement avec de

rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se

pinçaient en étouffant leurs rires.

Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un trésor,

une clef rouge à la gueule; ou encore celui de la bête d'Orléans, qui avait

la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'à terre,

deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce

monstre avait mangé un voyageur rouennais, dont il n'était resté que le

chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin

sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siècles, ont dévasté la

Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelée, gardait

de ses forêts premières quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables

de loups, poussées par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les

troupeaux. Des femmes, des enfants étaient dévorés. Et les vieux du pays se

rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les

villes: à Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; à

Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des étables et des

bergeries. Puis, les mêmes anecdotes se succédaient; le meunier, surpris

par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la

petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui

fut mangée seulement à sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres

encore, des légendes de loups-garous, d'hommes changés en bêtes, sautant

sur les épaules des passants attardés, les forçant à courir, jusqu'à la

mort.

Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glaçait les filles de la

veillée, ce qui, à la sortie, les faisait se sauver, éperdues, fouillant

l'ombre, c'étaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande

d'Orgères, dont après soixante ans la contrée frissonnait. Ils étaient des

centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, déserteurs, faux

colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de

meurtres et de débauches. Ils descendaient des troupes armées et

disciplinées de l'ancien brigandage, mettant à profit les troubles de la

Révolution, faisant en règle le siège des maisons isolées, où ils entraient

«à la bombe», en enfonçant les portes à l'aide de béliers. Dès la nuit

venue, comme les loups, ils sortaient de la forêt de Dourdan, des

broussailles de la Conie, des repaires boisés où ils se cachaient; et la

terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Étampes à

Châteaudun, de Chartres à Orléans. Parmi leurs atrocités légendaires, celle

qui revenait le plus souvent à Rognes, était le pillage de la ferme de

Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgères.

Le Beau-François, le chef célèbre, le successeur de Fleur-d'Épine, cette

nuit-là, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon,

Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage

noirci. D'abord, ils jetèrent dans la cave les gens de la ferme, les

servantes, les charretiers, le berger, à coups de baïonnette; ensuite, ils

«chauffèrent» le fermier, le père Fousset, qu'ils avaient gardé seul. Quand

ils lui eurent allongé les pieds au-dessus des braises de la cheminée, ils

allumèrent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son

corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladèrent de la pointe d'un

couteau, pour que la flamme pénétrât mieux. Enfin, le vieux s'étant décidé

à dire où était son argent ils le lâchèrent, ils emportèrent un butin

considérable. Fousset, qui avait eu la force de se traîner jusqu'à une

maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le récit se

terminait par le procès et l'exécution, à Chartres, de la bande des

Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un procès monstre, dont

l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des

prévenus moururent en prison d'une peste déterminée par leur ordure; un

procès qui déféra à la cour d'assises cent quinze accusés dont trente-trois

contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui

aboutit à vingt-trois condamnations à mort. La nuit de l'exécution, en se

partageant les dépouilles des suppliciés, sous l'échafaud rouge de sang,

les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent.

Fouan, à propos d'un assassinat qui s'était commis du côté de Janville,

raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et

il en était à la complainte composée en prison par le Rouge-d'Auneau

lui-même, lorsque des bruits étranges sur la route, des pas, des poussées,

des jurons, épouvantèrent les femmes. Pâlissantes, elles tendaient

l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer «à la

bombe». Bravement, Buteau alla ouvrir la porte.

--Qui va là?

Et l'on aperçut Bécu et Jésus-Christ, qui, à la suite d'une querelle avec

Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une

chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils étaient si soûls, et

l'on avait eu si peur, qu'on se mit à rire.

--Entrez tout de même, et soyez sages, dit Rose en souriant à son grand

chenapan de fils. Vos enfants sont ici, vous les emmènerez.

Jésus-Christ et Bécu s'assirent par terre, près des vaches, mirent la

chandelle entre eux, et continuèrent: atout, atout, et atout! Mais la

conversation avait tourné, on parlait des garçons du pays qui devaient

tirer au sort, Victor Lengaigne et trois autres. Les femmes étaient

devenues graves, une tristesse ralentissait les paroles.

--Ce n'est pas drôle, reprit Rose, non, non, pas drôle, pour personne!

--Ah! la guerre, murmura Fouan, elle en fait, du mal! C'est la mort de la

culture... Oui, quand les garçons partent, les meilleurs bras s'en vont, on

le voit bien à la besogne; et, quand ils reviennent, dame? ils sont

changés, ils n'ont plus le coeur à la charrue... Vaudrait mieux le choléra

que la guerre!

Fanny s'arrêta de tricoter.

--Moi, déclara-t-elle, je ne veux pas que Nénesse parte... M. Baillehache

nous a expliqué une machine, comme qui dirait une loterie: on se réunit à

plusieurs, chacun verse entre ses mains une somme, et ceux qui tombent au

sort sont rachetés.

--Faut être riche pour ça, dit sèchement la Grande.

Mais Bécu, entre deux levées, avait attrapé un mot au vol.

--La guerre, ah! bon sang! c'est ça qui fait les hommes!... Lorsqu'on n'y

est pas allé, on ne peut pas savoir. Il n'y a que ça, se foutre des

coups... Hein? là-bas, chez les moricauds.

Et il cligna l'oeil gauche, tandis que Jésus-Christ ricanait d'un air

d'intelligence. Tous deux avaient fait les campagnes d'Afrique, le garde

champêtre dès les premiers temps de la conquête, l'autre plus tard, lors

des révoltes dernières. Aussi, malgré la différence des époques,

avaient-ils des souvenirs communs, des oreilles de Bédouins coupées et

enfilées en chapelets, des Bédouines à la peau frottée d'huile, pincées

derrière les haies et tamponnées dans tous les trous. Jésus-Christ surtout

répétait une histoire qui enflait de rires énormes les ventres des paysans:

une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir

toute nue, avec une pipe dans le derrière.

--Nom de Dieu, reprit Bécu en s'adressant à Fanny, vous voulez donc que

Nénesse reste une fille?... Ce que je vais vous coller Delphin au régiment,

moi!

Les enfants avaient cessé de jouer, Delphin levait sa tête ronde et solide

de petit gars sentant déjà la terre.

--Non! déclara-t-il carrément, d'un air têtu.

--Hein? qu'est-ce que tu dis? je vais t'apprendre le courage, mauvais

Français!

--Je ne veux pas partir, je veux rester chez nous.

Le garde champêtre levait la main, lorsque Buteau l'arrêta.

--Laissez-le donc tranquille, cet enfant!... Il a raison. Est-ce qu'on a

besoin de lui? Il y en a d'autres... Avec ça qu'on vient au monde pour

lâcher son coin, pour aller se faire casser la gueule, à cause d'un tas

d'histoires dont on se fiche. Moi, je n'ai pas quitté le pays, je ne m'en

porte pas plus mal.

En effet, il avait tiré un bon numéro, il était un vrai terrien, attaché au

sol, ne connaissant qu'Orléans et Chartres, n'ayant rien vu, au delà du

plat horizon de la Beauce. Et il semblait en tirer un orgueil, d'avoir

ainsi poussé dans sa terre, avec l'entêtement borné et vivace d'un arbre.

Il s'était mis debout, les femmes le regardaient.

--Quand ils rentrent du service, ils sont tous si maigres! osa murmurer

Lise.

--Et vous, Caporal, demanda la vieille Rose, vous êtes allé loin?

Jean fumait sans une parole, en garçon réfléchi qui préférait écouter. Il

ôta lentement sa pipe.

--Oui, assez loin comme ça... Pas en Crimée, pourtant. Je devais partir

quand on a pris Sébastopol... Mais, plus tard, en Italie...

--Et qu'est-ce que c'est, l'Italie?

La question parut le surprendre, il hésita, fouilla ses souvenirs.

--Mais l'Italie, c'est comme chez nous. Il y a de la culture, il y a des

bois avec des rivières... Partout, c'est la même chose.

--Alors, vous vous êtes battu?

--Ah! oui, battu pour sûr!

Il s'était remis à sucer sa pipe, il ne se pressait pas; et Françoise, qui

avait levé les yeux, restait la bouche entr'ouverte, à attendre une

histoire. Toutes, d'ailleurs, s'intéressaient, la Grande elle-même allongea

un nouveau coup de canne sur la table, pour faire taire Hilarion qui

geignait, la Trouille ayant inventé le petit jeu de lui enfoncer une

épingle dans le bras, sournoisement.

A Solférino, ça chauffait dur, et il pleuvait cependant, oh! il pleuvait...

Je n'avais pas un fil de sec, l'eau m'entrait par le dos et coulait dans

mes souliers... Ça, on peut le dire sans mensonge, nous avons été mouillés!

On attendait toujours, mais il n'ajouta rien, il n'avait vu que ça de la

bataille. Au bout d'une minute de silence, il reprit de son air

raisonnable:

--Mon Dieu! la guerre, ce n'est pas si difficile qu'on le croit... On tombe

au sort, n'est-ce pas? on est bien obligé de faire son devoir. Moi, j'ai

lâché le service, parce que j'aime mieux autre chose. Seulement, ça peut

encore avoir du bon, pour celui que son métier dégoûte et qui rage, quand

l'ennemi vient nous emmerder en France.

--Une sale chose, tout de même! conclut le père Fouan. Chacun devrait

défendre son chez soi, et pas plus.

De nouveau, le silence régna. Il faisait très chaud, une chaleur humide et

vivante, accentuée par la forte odeur de la litière. Une des deux vaches,

qui s'était mise debout, fientait; et l'on entendit le bruit doux et

rythmique des bouses étalées. De la nuit des charpentes, descendait le

cri-cri mélancolique d'un grillon; tandis que, le long des murailles, les

doigts rapides des femmes, activant les aiguilles de leur tricot,

semblaient faire courir des pattes d'araignées géantes, au milieu de tout

ce noir.

Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la

moucha si bas qu'elle l'éteignit. Ce furent des clameurs, les filles

riaient, les enfants enfonçaient l'épingle dans une fesse d'Hilarion; et

les choses se seraient gâtées, si la chandelle de Jésus-Christ et de Bécu,

somnolents sur leurs cartes, n'avait servi à rallumer l'autre, malgré sa

mèche longue, élargie en un champignon rouge. Saisie de sa maladresse,

Palmyre tremblait comme une gamine qui craint de recevoir le fouet.

--Voyons, dit Fouan, qui est-ce qui va nous lire ça, pour finir la

veillée?... Caporal, vous devez très bien lire l'imprimé, vous.

Il était allé chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de

propagande bonapartiste, dont l'empire avait inondé les campagnes.

Celui-ci, tombé là de la balle d'un colporteur, était une attaque violente

contre l'ancien régime, une histoire dramatisée du paysan, avant et après

la Révolution, sous ce titre de complainte: _Les Malheurs et le Triomphe de

Jacques Bonhomme_.

Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit

à lire, d'une voix blanche et ânonnante d'écolier qui ne tient pas compte

de la ponctuation. Religieusement, on l'écouta.

D'abord, il était question des Gaulois libres, réduits en esclavage par les

Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs,

en établissant la féodalité. Et le long martyre commençait, le martyre de

Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploité, exterminé, à travers

les siècles. Pendant que le peuple des villes se révoltait, fondant la

commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isolé, dépossédé de

tout et de lui-même, n'arrivait que plus tard à s'affranchir, à acheter de

son argent la liberté d'être un homme; et quelle liberté illusoire, le

propriétaire accablé, garrotté par des impôts de sang et de ruine, la

propriété sans cesse remise en question, grevée de tant de charges, qu'elle

ne lui laissait guère que des cailloux à manger! Alors, un affreux

dénombrement commençait, celui des droits qui frappaient le misérable.

Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complète, ils pullulaient,

ils soufflaient à la fois du roi, de l'évêque et du seigneur. Trois

carnassiers dévorants sur le même corps: le roi avait le cens et la taille,

l'évêque avait la dîme, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec

tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu,

ni même l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour

sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses

plaisirs. Il payait pour détourner sur son fonds l'eau pluviale des fossés,

il payait pour la poussière des chemins que les pieds de ses moutons

faisaient voler, l'été, aux grandes sécheresses. Celui qui ne pouvait

payer, donnait son corps et son temps, taillable et corvéable à merci,

obligé de labourer, moissonner, faucher, façonner la vigne, curer les

fossés du château, faire et entretenir les routes. Et les redevances en

nature; et les banalités; le moulin, le four, le pressoir, où restait le

quart des récoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent,

même après la démolition des donjons; et le droit de gîte, de prise et

pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, dévalisait les

chaumières, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant

de chez lui, quitte à ce qu'on arrachât les portes et les fenêtres, s'il ne

déguerpissait pas assez vite. Mais l'impôt exécré, celui dont le souvenir

grondait encore au fond des hameaux, c'était la gabelle odieuse, les

greniers à sel, les familles tarifées à une quantité de sel qu'elles

devaient quand même acheter au roi, toute cette perception inique dont

l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France.

--Mon Père, interrompit Fouan, a vu le sel à dix-huit sous la livre... Ah!

les temps étaient durs!

Jésus-Christ rigolait dans sa barbe. Il voulut insister sur les droits

polissons, auxquels le petit livre se contentait de faire une allusion

pudique.

--Et le droit de cuissage, dites donc? Ma parole! le seigneur fourrait la

cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait...

On le fit taire, les filles, Lise elle-même avec son gros ventre, étaient

devenues toutes rouges; tandis que la Trouille et les deux galopins, le nez

tombé par terre, se collaient leur poing dans la bouche, pour ne pas

éclater. Hilarion, béant, ne perdait pas un mot, comme s'il eût compris.

Jean continua. Maintenant, il en était à la justice, à cette triple justice

du roi, de l'évêque et du seigneur, qui écartelait le pauvre monde suant

sur la glèbe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit écrit, et

par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune

garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'épée. Même aux siècles

suivants, lorsque l'équité protesta, on acheta les charges, la justice fut

vendue. Et c'était pis pour le recrutement des armées, pour cet impôt du

sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient

dans les bois, on les ramenait enchaînés, à coups de crosse, on les

enrôlait comme on les aurait conduits au bagne. L'accès des grades leur

était défendu. Un cadet de famille trafiquait d'un régiment ainsi que d'une

marchandise à lui qu'il avait payée, mettait les grades inférieurs aux

enchères, poussait le reste de son bétail humain à la tuerie. Puis,

venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de

garenne, qui, de nos jours, même abolis, ont laissé un ferment de haine au

coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement héréditaire, c'est

l'antique prérogative féodale qui autorisait le seigneur à chasser partout

et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui;

c'est la bête libre, l'oiseau libre, encagés sous le grand ciel pour le

plaisir d'un seul; ce sont les champs parqués en capitaineries, que le

gibier ravageait, sans qu'il fût permis aux propriétaires d'abattre un

moineau.

--Ça se comprend, murmura Bécu, qui parlait de tirer les braconniers comme

des lapins.

Mais Jésus-Christ avait dressé l'oreille, à cette question de la chasse, et

il sifflota d'un air goguenard. Le gibier était à qui savait le tuer.

--Ah! mon Dieu! dit Rose simplement, en poussant un grand soupir.

Tous avaient ainsi le coeur gros, cette lecture leur pesait peu à peu aux

épaules, du poids pénible d'une histoire de revenants. Ils ne comprenaient

pas toujours, cela redoublait leur malaise. Puisque ça s'était passé comme

ça, dans le temps, peut-être bien que ça pouvait revenir.

--«Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit à ânonner Jean de sa voix

d'écolier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes

peines...»

Le calvaire du paysan, en effet, se déroulait. Il avait souffert de tout,

des hommes, des éléments et de lui-même. Sous la féodalité, lorsque les

nobles allaient à la proie, il était chassé, traqué, emporté dans le butin.

Chaque guerre privée de seigneur à seigneur le ruinait, quand elle ne

l'assassinait pas: on brûlait sa chaumière, on rasait son champ. Plus tard

étaient venues les grandes compagnies, le pire des fléaux qui ont désolé

nos campagnes, ces bandes d'aventuriers à la solde de qui les payait,

tantôt pour, tantôt contre la France, marquant leur passage par le fer et

le feu, laissant derrière elles la terre nue. Si les villes tenaient, grâce

à leurs murailles, les villages étaient balayés dans cette folie du

meurtre, qui alors soufflait d'un bout à l'autre d'un siècle. Il y a eu des

siècles rouges, des siècles où nos plats pays, comme on disait, n'ont cessé

de clamer de douleur, les femmes violées, les enfants écrasés, les hommes

pendus. Puis, lorsque la guerre faisait trêve, les maltôtiers du roi

suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le

poids des impôts n'étaient rien, à côté de la perception fantasque et

brutale, la taille et la gabelle mises à ferme, les taxes réparties au

petit bonheur de l'injustice, exigées par des troupes armées qui faisaient

rentrer l'argent du fisc comme on lève une contribution de guerre; si bien

que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, volé en

route, diminué à chacune des mains pillardes où il passait. Ensuite, la

famine s'en mêlait. L'imbécile tyrannie des lois immobilisant le commerce,

empêchant la libre vente des grains, déterminait tous les dix ans

d'effrayantes disettes, sous des années de soleil trop chaud ou de trop

longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les

rivières, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon

compromettant les récoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups

terribles du mal de la faim, renchérissement brusque de toutes choses,

épouvantables misères, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des

fossés, ainsi que des bêtes. Et, fatalement, après les guerres, après les

disettes, des épidémies se déclaraient, tuaient ceux que l'épée et la

famine avaient épargnés. C'était une pourriture sans cesse renaissante de

l'ignorance et de la malpropreté, la peste noire, la Grand'Mort, dont on

voit le squelette géant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le

peuple triste et blême des campagnes.

Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se révoltait. Il avait

derrière lui des siècles de peur et de résignation, les épaules, durcies

aux coups, le coeur si écrasé qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait

le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortît de sa

prudence, de cet abêtissement où il roulait des choses confuses, ignorées

de lui-même; et cela jusqu'à une dernière injustice, une souffrance

dernière, qui le faisait tout d'un coup sauter à la gorge de ses maîtres,

comme un animal domestique, trop battu et enragé. Toujours, de siècle en

siècle, la même exaspération éclate, la jacquerie arme les laboureurs de

leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'à mourir. Ils

ont été les Bagaudes chrétiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des

Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles

et aux soldats du roi. Après quatre cents ans, le cri de douleur et de

colère des Jacques, passant encore à travers les champs dévastés, va faire

trembler les maîtres, au fond des châteaux. S'ils se fâchaient une fois de

plus, eux qui sont le nombre, s'ils réclamaient enfin leur part de

jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en

guenilles, fous de brutalité et de désirs, ruinant, exterminant, comme on

les a ruinés et exterminés, violant à leur tour les femmes des autres!

--«Calme tes colères, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et

appliqué, car l'heure de ton triomphe sonnera bientôt au cadran de

l'histoire...»

Buteau avait eu son haussement brusque d'épaules: belle affaire de se

révolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs,

depuis que le petit livre contait les rébellions de leurs ancêtres,

écoutaient les yeux baissés, sans hasarder un geste, pris de méfiance, bien

qu'ils fussent entre eux. C'étaient des choses dont on ne devait pas causer

tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient là-dessus.

Jésus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de

plusieurs, à la prochaine, Bécu déclara violemment que tous les

républicains étaient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa

silence, solennel, d'une gravité triste, en vieil homme qui en connaît

long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes

semblaient s'intéresser de plus près à leur tricot, lâcha cette sentence:

«Ce qu'on a, on le garde», sans que cela parut se rapporter à la lecture.

Seule, Françoise, son ouvrage tombé sur les genoux, regardait Caporal,

étonnée de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! répéta Rose en soupirant plus fort.

Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases

célébraient la Révolution. C'était là que Jacques Bonhomme triomphait, dans

l'apothéose de 89. Après la prise de la Bastille, pendant que les paysans

brûlaient les châteaux, la nuit du 4 août avait légalisé les conquêtes des

siècles, en reconnaissant la liberté humaine et l'égalité civile. «En une

nuit, le laboureur était devenu l'égal du seigneur qui, en vertu de

parchemins, buvait sa sueur et dévorait le fruit de ses veilles.» Abolition

de la qualité de serf, de tous les privilèges de la noblesse, des justices

ecclésiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits,

égalité des impôts; admission de tous les citoyens à tous les emplois

civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie

semblaient disparaître un à un, c'était l'hosanna d'un nouvel âge d'or

s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entière flagornait, en l'appelant

le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait

s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 étaient

stigmatisées en termes, brûlants, et le livre entamait un éloge outré de

Napoléon, l'enfant de la Révolution, qui avait su «la tirer des ornières de

la licence, pour faire le bonheur des campagnes».

--Ça, c'est vrai! lança Bécu, pendant que Jean tournait la dernière page.

--Oui, c'est vrai, dit le père Fouan. Il y a eu du bon temps tout de même,

dans ma jeunesse... Moi qui vous parle, j'ai vu Napoléon une fois, à

Chartres. J'avais vingt ans... On était libre, on avait la terre, ça

semblait si bon! Je me souviens que mon père, un jour, disait qu'il semait

des sous et qu'il récoltait des écus... Puis, on a eu Louis XVIII, Charles

X, Louis-Philippe. Ça marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se

plaindre... Et voici Napoléon III, aujourd'hui, et ça n'allait pas encore

trop mal jusqu'à l'année dernière... Seulement....

Il voulut garder le reste, mais les mots lui échappaient.

--Seulement, qu'est-ce que ça nous a foutu, leur liberté et leur égalité, à

Rose et à moi?... Est-ce que nous en sommes plus gras, après nous être

esquintés pendant cinquante ans?

Alors, en quelques mots lents et pénibles, il résuma inconsciemment toute

cette histoire: la terre si longtemps cultivée pour le seigneur, sous le

bâton et dans la nudité de l'esclave, qui n'a rien à lui, pas même sa peau;

la terre, fécondée de son effort, passionnément aimée et désirée pendant

cette intimité chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on

soigne, que l'on étreint et que l'on ne peut posséder; la terre, après des

siècles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue

sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce désir séculaire,

cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ,

sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse,

qu'on touche, qu'on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était

indifférente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne

s'échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies

pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe,

un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissaient

les épis; et c'étaient encore les insectes qui rongent, les froids qui

tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant

le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au

hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'était pas

épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne

suffisait pas. Il y avait desséché les muscles de son corps, il s'était

donné tout entier à la terre, qui, après l'avoir à peine nourri, le

laissait misérable, inassouvi, honteux d'impuissance sénile, et passait aux

bras d'un autre mâle, sans pitié même pour ses pauvres os, qu'elle

attendait.

--Et voilà! et voilà! continuait le père. On est jeune, on se décarcasse;

et, quand on est parvenu bien difficilement à joindre les deux bouts, on

est vieux, il faut partir... N'est-ce pas, Rose?

La mère hocha sa tête tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaillé,

elle aussi, plus qu'un homme bien sûr! Levée avant les autres, faisant la

soupe, balayant, récurant, les reins cassés par mille soins, les vaches, le

cochon, le pétrin, toujours couchée la dernière! Pour n'en être pas crevée,

il fallait qu'elle fût solide. Et c'était sa seule récompense, d'avoir

vécu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, après

avoir coupé les liards en quatre, s'être couché sans lumière et contenté de

pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux

jours.

--Tout de même, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis

laissé conter qu'il y a des pays où la terre donne un mal de chien. Ainsi,

dans le Perche, ils n'ont que des cailloux... En Beauce, elle est douce

encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi... Seulement ça se gâte.

Elle devient pour sûr moins fertile, des champs où l'on récoltait vingt

hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze... Et le prix de

l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du blé de chez

les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme

ils disent... Est-ce que le malheur est jamais fini? Ça ne met pas de

viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier

nous casse les épaules, on nous prend toujours nos enfants pour la

guerre... Allez, on a beau faire des révolutions, c'est bonnet blanc, blanc

bonnet, et le paysan reste le paysan.

Jean, qui était méthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence

étant retombé, il lut doucement:

--«Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, où il te

faudrait tout acheter, le lait, la viande et les légumes, où tu dépenserais

toujours au delà du nécessaire, à cause des occasions. N'as-tu pas au

village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnêtes? La

vie des champs n'a point son égale, tu possèdes le vrai bonheur, loin des

lambris dorés; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se

régaler à la campagne, de même que les bourgeois n'ont qu'un rêve, se

retirer près de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres,

faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que

l'argent est une chimère. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.»

Sa voix s'était altérée, il dut contenir une émotion de gros garçon tendre,

grandi dans les villes, et dont les idées de félicité champêtre remuaient

l'âme. Les autres restèrent mornes, les femmes pliées sur leurs aiguilles,

les hommes tassés, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux?

L'argent seul était bon, et ils crevaient de misère. Puis, comme ce

silence, lourd de souffrance et de rancune, le gênait, le jeune homme se

permit une réflexion sage.

--Tout de même, ça irait mieux peut-être avec l'instruction... Si l'on

était si malheureux autrefois, c'était qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on

sait un peu, et ça va moins mal assurément. Alors, il faudrait savoir tout

à fait, avoir des écoles pour apprendre à cultiver...

Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstiné dans la routine.

--Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ça

marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait

davantage! Ça la fâche qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce

qu'elle veut, la mâtine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mangé de

l'argent gros comme lui, à se fourrer dans les inventions nouvelles... Non,

non, c'est foutu, le paysan reste le paysan!

Dix heures sonnaient, et à ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup

de hache, Rose alla chercher un pot de châtaignes, qu'elle avait laissé

dans les cendres chaudes de la cuisine, le régal obligé du soir de la

Toussaint. Même elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fête

fût complète. Dès lors, on oublia les histoires, la gaieté monta, les

ongles et les dents travaillèrent à tirer de leurs cosses les châtaignes

bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part

dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Bécu et Jésus-Christ les

avalaient sans les éplucher, en se les lançant de loin au fond de la

bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait à les nettoyer un soin

extrême, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants,

ils «faisaient du boudin». La Trouille piquait la châtaigne avec une dent,

puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nénesse

léchaient ensuite. C'était très bon. Lise et Françoise se décidèrent à en

faire aussi. On moucha la chandelle une dernière fois, on trinqua à la

bonne amitié de tous les assistants. La chaleur avait augmenté, une vapeur

rousse montait du purin de la litière, le grillon chantait plus fort, dans

les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent

du régal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit

régulier et doux.

A la demie de dix heures, le départ commença. D'abord, ce fut Fanny qui

emmena Nénesse. Puis, Jésus-Christ et Bécu sortirent en se querellant,

repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et

Delphin, chacun soutenant son père, le poussant, le remettant dans le droit

chemin, comme une bête rétive qui ne connaît plus l'écurie. A chaque

battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de

neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de

son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et

Hilarion, qui s'échappèrent peureusement, secoués d'un frisson, sous leurs

guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle, à côté, avec le

coup sourd du battant violemment refermé. Et il ne resta que Françoise et

Lise.

--Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant

à la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin.

Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tête

de leur fichu.

Buteau s'était levé, et il marchait d'un bout à l'autre de l'étable, la

face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parlé depuis la

lecture, comme possédé par ce que le livre disait, ces histoires de la

terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui

devenait insupportable. Et c'étaient d'autres choses encore, des choses

confuses, qui se battaient dans son crâne épais, de la colère, de

l'orgueil, l'entêtement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le désir

exaspéré du mâle voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'être dupé.

Brusquement, il se décida.

--Je monte me coucher, adieu!

--Comment ça, adieu?

--Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour... Adieu, si je ne vous

revois pas.

Le père et la mère, côte à côte, s'étaient plantés devant lui.

--Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu?

Buteau marcha jusqu'à la porte; puis, se retournant:

--Non!

Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier

éclat de l'antique autorité.

--C'est bon, tu es un mauvais fils... Je vas donner leurs parts à ton frère

et à ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je

m'arrangerai pour qu'ils la gardent... Tu n'auras rien, va-t'en!

Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose, à son tour,

essaya de l'attendrir.

--Mais on t'aime autant que les autres, imbécile!... Tu boudes contre ton

ventre. Accepte!

--Non!

Et il disparut, il monta se coucher.

Dehors, Lise et Françoise, encore saisies de cette scène, firent quelques

pas en silence. Elles s'étaient reprises à la taille, elles se

confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige.

Mais Jean qui les suivait, également silencieux, les entendit bientôt

pleurer. Il voulut leur rendre courage.

--Voyons, il réfléchira, il dira oui demain.

--Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria Lise. Il se ferait plutôt hacher

que de céder... Non, non, c'est fini!

Puis d'une voix désespérée:

--Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant?

--Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Françoise.

Cela les fit rire. Mais elles étaient trop tristes, elles se remirent à

pleurer.

Lorsque Jean les eut laissées à leur porte, il continua sa route, à travers

la plaine. La neige avait cessé, le ciel était redevenu vif et clair,

criblé d'étoiles, un grand ciel de gelée, d'où tombait un jour bleu, d'une

limpidité de cristal; et la Beauce, à l'infini se déroulait, toute blanche,

plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de

l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur

le sol durci. C'était un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout

ce qu'il avait lu lui tournait dans la tête, il ôta sa casquette pour se

rafraîchir, souffrant derrière les oreilles, ayant besoin de ne plus penser

à rien. L'idée de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi.

Ses gros souliers sonnaient toujours. Une étoile filante se détacha,

sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse.

Là-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant à peine d'une

légère bosse la nappe blanche; et, dès que Jean se fut engagé dans le

sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemencé à cette

place, quelques jours plus tôt: il regarda vers la gauche, il le reconnut,

sous le suaire qui le couvrait. La couche était mince, d'une légèreté et

d'une pureté d'hermine, dessinant les arêtes des sillons, laissant deviner

les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel

bon repos dans ces flancs glacés, jusqu'au tiède matin, où le soleil du

printemps les réveillerait à la vie!

La Terre · 第 9 / 33 题