La maison de maître Baillehache, notaire à Cloyes, était située rue
Grouaise, à gauche, en allant à Châteaudun: une petite maison blanche d'un
seul étage, au coin de laquelle était fixée la corde de l'unique réverbère
qui éclairait cette large rue pavée, déserte en semaine, animée le samedi
du flot des paysans venant au marché. De loin, on voyait luire les deux
panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derrière,
un étroit jardin descendait jusqu'au Loir.
Ce samedi-là, dans la pièce qui servait d'étude et qui donnait sur la rue,
à droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chétif et
pâle, avait relevé l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le
monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et très sale, un plus
jeune, décharné, ravagé de bile, écrivaient sur une double table de sapin
noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un
poêle de fonte, qu'on allumait seulement en décembre, même lorsqu'il
neigeait à la Toussaint. Les casiers dont les murs étaient garnis, les
cartons verdâtres, cassés aux angles, débordant de dossiers jaunes,
empoisonnaient la pièce d'une odeur d'encre gâtée et de vieux papiers
mangés de poussière.
Et, cependant, assis côte à côte, deux paysans, l'homme et la femme,
attendaient, dans une immobilité et une patience pleines de respect. Tant
de papiers, et surtout ces messieurs écrivant si vite, ces plumes craquant
à la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des idées d'argent et de
procès. La femme, âgée de trente-quatre ans, très brune, de figure
agréable, gâtée par un grand nez, avait croisé ses mains sèches de
travailleuse sur son caraco de drap noir, bordé de velours; et, de ses yeux
vifs, elle fouillait les coins, avec l'évidente rêverie de tous les titres
de biens qui dormaient là; tandis que l'homme, de cinq ans plus âgé, roux
et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute
neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l'ombre
d'une pensée animât sa large face de terre cuite, rasée soigneusement,
trouée de deux gros yeux bleu-faïence, d'une fixité de boeuf au repos.
Mais une porte s'ouvrit, maître Baillehache, qui venait de déjeuner en
compagnie de son beau-frère, le fermier Hourdequin, parut très rouge, frais
encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses lèvres épaisses, ses paupières
bridées, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il
portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs
poils grisonnants de ses favoris.
--Ah! c'est vous, Delhomme, dit-il. Le père Fouan s'est donc décidé au
partage?
Ce fut la femme qui répondit.
--Mais oui, monsieur Baillehache... Nous avons tous rendez-vous, pour
tomber d'accord et pour que vous nous disiez comment on fait.
--Bon, bon, Fanny, on va voir... Il n'est qu'une heure à peine, il faut
attendre les autres.
Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du blé en baisse
depuis deux mois, témoignant à Delhomme la considération amicale due à un
cultivateur qui possédait une vingtaine d'hectares, un serviteur et trois
vaches. Puis, il rentra dans son cabinet.
Les clercs n'avaient pas levé la tête, exagérant les craquements de leurs
plumes; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C'était une
chanceuse, cette Fanny, d'avoir été épousée par un amoureux honnête et
riche, sans même être enceinte, elle qui, pour sa part, n'espérait du père
Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas,
car il n'aurait pu trouver une ménagère plus intelligente ni plus active,
au point qu'il se laissait conduire en toutes choses, d'esprit borné, mais
si calme, si droit, que souvent, à Rognes, on le prenait pour arbitre.
A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, étouffa un rire
entre ses doigts, en murmurant à son voisin, le vieux, ventru et très sale:
--Oh! Jésus-Christ!
Vivement, Fanny s'était penchée à l'oreille de son homme.
--Tu sais, laisse-moi faire... J'aime bien papa et maman, mais je ne veux
pas qu'ils nous volent; et méfions-nous de Buteau et de cette canaille
d'Hyacinthe.
Elle parlait de ses deux frères, elle avait vu par la fenêtre arriver
l'aîné, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de
Jésus-Christ: un paresseux et un ivrogne, qui, à son retour du service,
après avoir fait les campagnes d'Afrique, s'était mis à battre les champs,
refusant tout travail régulier, vivant de braconnage et de maraude, comme
s'il eût rançonné encore un peuple tremblant de Bédouins.
Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante
ans, les cheveux bouclés, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une
face de Christ ravagé, un Christ soûlard, violeur de filles et détrousseur
de grandes routes. Depuis le matin à Cloyes, il était gris déjà, le
pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques
renversée sur la nuque; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir,
qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noyés, il y avait de la
goguenardise pas méchante, le coeur ouvert d'une bonne crapule.
--Alors, le père et la mère ne sont pas encore là? demanda-t-il.
Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui répondait rageusement d'un
signe de tête négatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son
cigare fumait tout seul dans sa main. Il n'avait pas eu un coup d'oeil pour
sa soeur et son beau-frère, qui, eux-mêmes, ne paraissaient pas l'avoir vu
entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le
trottoir.
--Oh! Jésus-Christ! oh! Jésus-Christ! répéta en faux bourdon le petit
clerc, le nez vers la rue, l'air de plus en plus amusé du sobriquet qui
éveillait en lui des histoires drôles.
Mais cinq minutes à peine se passèrent, les Fouan arrivèrent enfin, deux
vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le père, jadis très robuste, âgé
de soixante-dix ans aujourd'hui, s'était desséché et rapetissé dans un
travail si dur, dans une passion de la terre si âpre, que son corps se
courbait, comme pour retourner à cette terre, violemment désirée et
possédée. Pourtant, sauf les jambes, il était gaillard encore, bien tenu,
ses petits favoris blancs, en pattes de lièvre correctes, avec le long nez
de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coupés de
grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d'une semelle; la mère,
plus petite, semblait être restée grasse, le ventre gros d'un commencement
d'hydropisie, le visage couleur d'avoine, troué d'yeux ronds, d'une bouche
ronde, qu'une infinité de rides serraient ainsi que des bourses d'avare.
Stupide, réduite dans le ménage à un rôle de bête docile et laborieuse,
elle avait toujours tremblé devant l'autorité despotique de son mari.
--Ah! c'est donc vous! s'écria Fanny, qui se leva.
Delhomme avait également quitté sa chaise. Et, derrière les vieux,
Jésus-Christ venait de reparaître, se dandinant, sans une parole. Il écrasa
le bout de son cigare pour l'éteindre, puis fourra le fumeron empesté dans
une poche de sa blouse.
--Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau... Jamais à
l'heure, jamais comme les autres, ce bougre-là!
--Je l'ai vu au marché, déclara Jésus-Christ d'une voix enrouée par
l'eau-de-vie. Il va venir.
Buteau, le cadet, âgé de vingt-sept ans, devait ce surnom à sa mauvaise
tête, continuellement en révolte, s'obstinant dans des idées à lui, qui
n'étaient celles de personne. Même gamin, il n'avait pu s'entendre avec ses
parents; et, plus tard, après avoir tiré un bon numéro, il s'était sauvé de
chez eux, pour se louer, d'abord à la Borderie, ensuite à la Chamade.
Mais, comme le père continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui,
le grand nez des Fouan s'était aplati, tandis que le bas de la figure, les
maxillaires s'avançaient en mâchoires puissantes de carnassier. Les tempes
fuyaient, tout le haut de la tête se resserrait et, derrière le rire
gaillard de ses yeux gris, il y avait déjà de la ruse et de la violence. Il
tenait de son père le désir brutal, l'entêtement dans la possession,
aggravés par l'avarice étroite de la mère. A chaque querelle, lorsque les
deux vieux l'accablaient de reproches, il leur répondait: «Fallait pas me
faire comme ça!»
--Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade à Cloyes, répondit-il aux
grognements. Et puis, quoi? j'arrive en même temps que vous... Est-ce qu'on
va encore me tomber sur le dos?
Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix perçantes et
hautes, habituées au plein vent, débattaient leurs affaires, absolument
comme s'ils se fussent trouvés chez eux. Les clercs, incommodés, leur
jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de
nouveau la porte de son cabinet.
--Vous y êtes tous? Allons, entrez!
Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait
jusqu'au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles.
Ornant la cheminée, il y avait une pendule de marbre noir, entre des
paquets de dossiers; et rien autre que le bureau d'acajou, un cartonnier et
des chaises.
Tout de suite, M. Baillehache s'était installé à ce bureau, comme à un
tribunal; tandis que les paysans, entrés à la queue, hésitaient, louchaient
en regardant les sièges, avec l'embarras de savoir où et comment ils
devaient s'asseoir.
--Voyons, asseyez-vous!
Alors, poussés par les autres, Fouan et Rose se trouvèrent au premier rang,
sur deux chaises; Fanny et Delhomme se mirent derrière, également côte à
côte; pendant que Buteau s'isolait dans un coin, contre le mur, et
qu'Hyacinthe, seul, restait debout, devant la fenêtre, dont il bouchait le
jour de ses larges épaules. Mais le notaire, impatienté, l'interpella
familièrement.
--Asseyez-vous donc, Jésus-Christ!
Et il dut entamer l'affaire le premier.
--Ainsi, père Fouan, vous vous êtes décidé à partager vos biens de votre
vivant entre vos deux fils et votre fille?
Le vieux ne répondit point, les autres demeurèrent immobiles, un grand
silence se fit. D'ailleurs, le notaire, habitué à ces lenteurs, ne se
hâtait pas, lui non plus. Sa charge était dans la famille depuis deux cent
cinquante ans; les Baillehache de père en fils s'étaient succédé à Cloyes,
d'antique sang beauceron, prenant de leur clientèle paysanne la pesanteur
réfléchie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de
paroles inutiles le moindre débat. Il avait ouvert un canif, il se rognait
les ongles.
--N'est-ce pas? il faut croire que vous vous êtes décidé, répéta-t-il
enfin, les yeux fixés sur le vieux.
Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les
mots:
--Oui, ça se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parlé à la
moisson, vous m'aviez dit d'y penser davantage; et j'y ai pensé encore, et
je vois qu'il va falloir tout de même en venir là.
Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupées de continuelles
incidentes. Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'émotion
refoulée dans sa gorge, c'était la tristesse infinie, la rancune sourde, le
déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement
convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement
de rut, augmentés ensuite lopins à lopins, au prix de la plus sordide
avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des
hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que
quelques gorgées d'eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui
on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain: la terre!
Et voilà qu'il avait vieilli, qu'il devait céder cette maîtresse à ses
fils, comme son père la lui avait cédée à lui-même, enragé de son
impuissance.
--Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes
ne vont plus, les bras ne sont guère meilleurs, et, dame! la terre en
souffre... Ça aurait encore pu marcher, si l'on s'était entendu avec les
enfants...
Il jeta un coup d'oeil sur Buteau et sur Jésus-Christ, qui ne bougèrent
pas, les yeux au loin, comme à cent lieues de ce qu'il disait.
--Mais, quoi? voulez-vous que je prenne du monde, des étrangers qui
pilleront chez nous? Non, les serviteurs, ça coûte trop cher, ça mange le
gain, au jour d'aujourd'hui... Moi, je ne peux donc plus. Cette saison,
tenez! des dix-neuf setiers que je possède, eh bien! j'ai eu à peine la
force d'en cultiver le quart, juste de quoi manger, du blé pour nous et de
l'herbe pour les deux vaches... Alors, ça me fend le coeur, de voir cette
bonne terre qui se gâte. Oui, j'aime mieux tout lâcher que d'assister à ce
massacre.
Sa voix s'étrangla, il eut un grand geste de douleur et de résignation.
Près de lui, sa femme, soumise, écrasée par plus d'un demi-siècle
d'obéissance et de travail, écoutait.
--L'autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombée le
nez dedans. Moi, ça me casse, rien que de venir en carriole au marché... Et
puis, la terre, on ne l'emporte pas avec soi, quand on s'en va. Faut la
rendre, faut la rendre... Enfin, nous avons assez travaillé, nous voulons
crever tranquilles... N'est-ce pas, Rose?
--C'est ça même, comme le bon Dieu nous voit! dit la vieille.
Un nouveau silence régna, très long. Le notaire achevait de se couper les
ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant:
--Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent forcé de se
résoudre à la donation... Je dois ajouter qu'elle offre une économie aux
familles, car les droits d'héritage sont plus forts que ceux de la
démission de biens...
Buteau, dans son affectation d'indifférence, ne put retenir ce cri:
--Alors, c'est vrai, monsieur Baillehache?
--Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs.
Les autres s'agitèrent, le visage de Delhomme lui-même s'éclaira, tandis
que le père et la mère partageaient aussi cette satisfaction. C'était
entendu, l'affaire était faite, du moment que ça coûtait moins.
--Il me reste à vous présenter les observations d'usage, ajouta le notaire.
Beaucoup de bons esprits blâment la démission de biens, qu'ils regardent
comme immorale, car ils l'accusent de détruire les liens de famille... On
pourrait, en effet, citer des faits déplorables, les enfants se conduisent
des fois très mal, lorsque les parents se sont dépouillés...
Les deux fils et la fille l'écoutaient, la bouche ouverte, avec des
battements de paupières et un frémissement des joues.
--Que papa garde tout, s'il a ces idées! interrompit sèchement Fanny, très
susceptible.
--Nous avons toujours été dans le devoir, dit Buteau.
--Et ce n'est pas le travail qui nous fait peur, déclara Jésus-Christ.
D'un geste, M. Baillehache les calma.
--Laissez-moi donc finir! Je sais que vous êtes de bons enfants, des
travailleurs honnêtes; et, avec vous, il n'y a certainement pas de danger
que vos parents se repentent un jour.
Il n'y mettait aucune ironie, il répétait la phrase amicale que vingt-cinq
ans d'habitude professionnelle arrondissaient sur ses lèvres. Mais la mère,
bien qu'elle n'eût pas semblé comprendre, promenait ses yeux bridés, de sa
fille à ses deux fils. Elle les avait élevés tous les trois, sans
tendresse, dans une froideur de ménagère qui reproche aux petits de trop
manger sur ce qu'elle épargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce
qu'il s'était sauvé de la maison, lorsqu'il gagnait enfin; la fille, elle
n'avait jamais pu s'accorder avec elle, blessée de se heurter à son propre
sang, à une gaillarde active, chez qui l'intelligence du père s'était
tournée en orgueil; et son regard ne s'adoucissait qu'en s'arrêtant sur
l'aîné, ce chenapan qui n'avait rien d'elle ni de son mari, cette mauvaise
herbe poussée on ne savait d'où, et que peut-être pour cela elle excusait
et préférait.
Fouan, lui aussi, avait regardé ses enfants, l'un après l'autre, avec le
sourd malaise de ce qu'ils feraient de son bien. La paresse de l'ivrogne
l'angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il
hocha sa tète tremblante: à quoi bon se manger le sang, puisqu'il le
fallait!
--Maintenant que le partage est résolu, reprit le notaire, il s'agit de
régler les conditions. Êtes-vous d'accord sur la rente à servir?
Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tannés avaient
pris une expression rigide, la gravité impénétrable de diplomates abordant
l'estimation d'un empire. Puis, ils se tâtèrent d'un coup d'oeil, mais
personne encore ne parla. Ce fut le père qui, de nouveau, expliqua les
choses.
--Non, monsieur Baillehache, nous n'en avons pas causé, nous avons attendu
d'être tous ensemble, ici... Mais c'est bien simple, n'est-ce pas? J'ai
dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit à cette heure.
Alors, si je louais, ça ferait donc neuf cent cinquante francs, à cent
francs l'hectare...
Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise.
--Comment! à cent francs l'hectare! est-ce que vous vous foutez de nous,
papa?
Et une première discussion s'engagea sur les chiffres. Il y avait un setier
de vigne: ça, oui, on l'aurait loué cinquante francs. Mais est-ce qu'on
aurait jamais trouvé ce prix pour les douze setiers de terres de labour, et
surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces prés du bord de
l'Aigre, dont le foin ne valait rien? Les terres de labour elles-mêmes
n'étaient guère bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le
plateau, car la couche arable s'amincissait à mesure qu'on approchait du
vallon.
--Voyons, papa, dit Fanny d'un air de reproche, il ne faut pas nous fiche
dedans.
--Ça vaut cent francs l'hectare, répétait le vieux avec obstination en se
donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai à cent francs, si je
veux... Et qu'est-ce que ça vaut donc, pour vous autres? Dites un peu voir
ce que ça vaut?
--Ça vaut soixante francs, dit Buteau.
Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un éloge outré de sa
terre, une si bonne terre, qui donnait du blé toute seule, lorsque
Delhomme, silencieux jusque-là, déclara avec son grand accent d'honnêteté:
--Ça vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins.
Tout de suite, le vieux se calma.
--Bon! mettons quatre-vingts; je veux bien faire un sacrifice pour mes
enfants.
Mais Rose, qui l'avait tiré par un coin de sa blouse, lâcha un seul mot, la
révolte de sa ladrerie:
--Non, non!
Jésus-Christ s'était désintéressé. La terre ne lui tenait plus au coeur,
depuis ses cinq ans d'Afrique. Il ne brûlait que d'un désir, avoir sa part,
pour battre monnaie. Aussi continuait-il à se dandiner d'un air goguenard
et supérieur.
--J'ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c'est quatre-vingts! Je n'ai jamais
eu qu'une parole: devant Dieu, je le jure! Neuf hectares et demi, voyons,
ça fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents... Eh bien!
la pension sera de huit cents francs, c'est juste!
Violemment, Buteau éclata de rire, pendant que Fanny protestait d'un branle
de la tête, comme stupéfiée. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion,
regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint à ses clients, sembla
les écouter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la
digestion du fin déjeuner qu'il avait fait.
Cette fois, pourtant, le vieux avait raison: c'était juste. Mais les
enfants, échauffés, emportés par la passion de conclure le marché au plus
bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec
la mauvaise foi des paysans qui achètent un cochon.
--Huit cents francs! ricanait Buteau. C'est donc que vous allez vivre comme
des bourgeois?... Ah bien! huit cents francs, on mangerait quatre! dites
tout de suite que c'est pour vous crever d'indigestion!
Fouan ne se fâchait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il
faisait simplement face à ce déchaînement prévu, allumé lui aussi, allant
carrément jusqu'au bout de ses exigences.
--Et ce n'est pas tout, minute!... Nous gardons jusqu'à notre mort la
maison et le jardin, bien entendu... Puis, comme nous ne récolterons plus
rien, que nous n'aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une pièce
de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine
d'oeufs et trois fromages.
--Oh! papa! gémit douloureusement Fanny atterrée, oh! papa!
Buteau, lui, ne discutait plus. Il s'était levé d'un bond, il marchait avec
des gestes brusques; même il avait enfoncé sa casquette, pour partir.
Jésus-Christ venait également de quitter sa chaise, inquiet à l'idée que
toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme
restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde
réflexion et de gros ennui.
Alors, M. Baillehache sentit la nécessité de hâter un peu les choses. Il
secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d'une main plus
active:
--Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et
les oeufs, sont dans les usages.
Mais il fut interrompu par une volée de phrases aigres.
--Des oeufs avec des poulets dedans, peut-être!
--Est-ce que nous buvons notre vin? nous le vendons!
--Ne rien foutre et se chauffer, c'est commode, lorsque vos enfants
s'esquintent!
Le notaire, qui en avait entendu bien d'autres, continua avec flegme:
--Tout ça, ce n'est pas à dire... Saperlotte! Jésus-Christ, asseyez-vous
donc! Vous bouchez le jour, c'est agaçant!... Et voilà qui est entendu,
n'est-ce pas, vous tous? Vous donnerez les redevances en nature, parce que
vous vous feriez montrer au doigt... Il n'y a donc que le chiffre de la
rente à débattre...
Delhomme, enfin, fit signe qu'il avait à parler. Chacun venait de reprendre
sa place, il dit lentement, au milieu de l'attention générale:
--Pardon, ça semble juste, ce que demande le père. On pourrait lui servir
huit cents francs, puisque c'est huit cents francs qu'il louerait son
bien... Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue
pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la
mère ont besoin pour vivre... Oui, pas davantage, ce qu'ils ont besoin pour
vivre.
--En effet, appuya le notaire, c'est ordinairement la base que l'on prend.
Et une autre querelle s'éternisa. La vie des deux vieux fut fouillée,
étalée, discutée besoin par besoin. On pesa le pain, les légumes, la
viande; on estima les vêtements, rognant sur la toile et sur la laine; on
descendit même aux petites douceurs, au tabac à fumer du père, dont les
deux sous quotidiens, après des récriminations interminables, furent fixés
à un sou. Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se réduire.
Est-ce que la mère, elle aussi, ne pouvait se passer de café noir? C'était
comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans
utilité: il y avait beau temps qu'on aurait dû lui allonger un coup de
fusil. Quand le calcul se trouva terminé, on le recommença, on chercha ce
qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un
centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et
retaillant, en épuisant les économies infimes, on arriva de la sorte à un
chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les
enfants agités, hors d'eux, car ils s'entêtaient à ne pas dépasser cinq
cents francs tout ronds.
Cependant, Fanny se lassait. Elle n'était pas mauvaise fille, plus
pitoyable que les hommes, n'ayant point encore le coeur et la peau durcis
par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d'en finir, résignée
à des concessions. Jésus-Christ, de son côté, haussait les épaules, très
large sur l'argent, envahi même d'un attendrissement d'ivrogne, prêt à
offrir un appoint sur sa part, qu'il n'aurait, du reste, jamais payé.
--Voyons, demanda la fille, ça va-t-il pour cinq cent cinquante?
--Mais oui, mais oui! répondit-il. Faut bien qu'ils nocent un peu, les
vieux!
La mère eut pour son aîné un regard souriant et mouillé d'affection, tandis
que le père continuait la lutte avec le cadet. Il n'avait cédé que pas à
pas, bataillant à chaque réduction, s'entêtant sur certains chiffres. Mais,
sous l'opiniâtreté froide qu'il montrait, une colère grandissait en lui,
devant l'enragement de cette chair, qui était la sienne, à s'engraisser de
sa chair, à lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu'il avait mangé
son père ainsi. Ses mains s'étaient mises à trembler, il gronda:
--Ah! fichue graine! dire qu'on a élevé ça et que ça vous retire le pain de
la bouche!... J'en suis dégoûté, ma parole! j'aimerais mieux pourrir déjà
dans la terre... Alors, il n'y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne
voulez donner que cinq cent cinquante?
Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui
soufflant:
--Non, non!
--Ce n'est pas tout ça, dit Buteau après une hésitation, et l'argent de vos
économies?... Si vous avez de l'argent, n'est-ce pas? vous n'allez pas,
bien sur, accepter le nôtre.
Il regardait son père fixement, ayant réservé ce coup pour la fin. Le vieux
était devenu très pâle.
--Quel argent? demanda-t-il?
--Mais l'argent placé, l'argent dont vous cachez les titres.
Buteau, qui soupçonnait seulement le magot, voulait se faire une certitude.
Certain soir, il avait cru voir son père prendre, derrière une glace, un
petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s'était
mis aux aguets; mais rien n'avait reparu, il ne restait que le trou vide.
Fouan, de blême qu'il était, devint subitement très rouge, sous le flot de
sa colère qui éclatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste:
--Ah ça! nom de Dieu! vous fouillez dans mes poches, maintenant! Je n'ai
pas un sou, pas un liard de placé. Vous avez trop coûté pour ça, mauvais
bougres!... Mais est-ce que ça vous regarderait, est-ce que je ne suis pas
le maître, le père?
Il semblait grandir, dans ce réveil de son autorité. Pendant des années,
tous, la femme et les enfants, avaient tremblé sous lui, sous ce despotisme
rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini.
--Oh! papa, voulut ricaner Buteau.
--Tais-toi, nom de Dieu! continua le vieux, la main toujours en l'air,
tais-toi, ou je cogne!
Le cadet bégaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de
la gifle, il était repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se
garer.
--Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les
yeux!... Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vas vous faire danser,
moi!
Il était seul debout et menaçant. La mère tremblait, comme si elle eût
craint les torgnoles égarées. Les enfants ne bougeaient plus, ne
soufflaient plus, soumis, domptés.
--Vous entendez ça, je veux que la rente soit de six cents francs...
Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout,
pour que vous n'ayez pas un radis après moi... Les donnez-vous, les six
cents francs?
--Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez.
--Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme.
--Moi, déclara Jésus-Christ, je veux ce qu'on veut.
Buteau, les dents serrées de rancune, parut consentir par son silence. Et
Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maître obéi. Il
finit par se rasseoir, en disant:
--Alors, ça va, nous sommes d'accord.
M. Baillehache, sans s'émouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de
la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement:
--Puisque vous êtes d'accord, en voilà assez... Maintenant que je connais
les conditions, je vais dresser l'acte... De votre côté, faites arpenter,
divisez et dites à l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la
désignation des lots. Lorsque vous les aurez tirés au sort, nous n'aurons
plus qu'à inscrire, après chaque nom, le numéro tiré, et nous signerons.
Il avait quitté son fauteuil pour les congédier. Mais ils ne bougèrent pas
encore, hésitant, réfléchissant. Est-ce que c'était bien tout?
n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur
laquelle il était peut-être temps de revenir?
Trois heures sonnèrent, il y avait près de deux heures qu'ils étaient là.
--Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent.
Ils durent se décider, il les poussa dans l'étude, où, en effet, des
paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le
petit clerc suivait par la fenêtre une bataille de chiens, et que les deux
autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier
timbré.
Dehors, la famille demeura un moment plantée au milieu de la rue.
--Si vous voulez, dit le père, l'arpentage sera pour après-demain, lundi.
Ils acceptèrent d'un signe de tête, ils descendirent la rue Grouaise, à
quelques pas les uns des autres.
Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourné dans la rue du Temple, vers
l'église, Fanny et Delhomme s'éloignèrent par la rue Grande. Buteau s'était
arrêté sur la place Saint-Lubin, à se demander si le père avait ou n'avait
pas de l'argent caché. Et Jésus-Christ, resté seul, après avoir rallumé son
bout de cigare, entra, en se dandinant, au café du _Bon Laboureur_.