PREMIÈRE PARTIE

I

Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait

la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il

y prenait une poignée de blé, que d'un geste, à la volée, il jetait. Ses

gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement

cadencé de son corps; tandis que, à chaque jet, au milieu de la semence

blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste

d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air

grandi; et, derrière, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement,

attelée de deux chevaux, qu'un charretier poussait à longs coups de fouet

réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.

La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares à peine, au lieu dit des

Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la

Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs.

Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à

deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il

leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.

C'étaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au

seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'étendait. Sous le ciel

vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures

étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands

carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et

des trèfles; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se

confondant, s'abaissant, derrière la ligne d'horizon, nette et ronde comme

sur une mer. Du côté de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une

bande roussie. Au milieu, une route, la route de Châteaudun à Orléans,

d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues,

déroulant, le défilé géométrique des poteaux du télégraphe. Et rien autre,

que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes

immobiles. Des villages faisaient des îlots de pierre, un clocher au loin

émergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vît l'église, dans les molles

ondulations de cette terre du blé.

Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son

balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air

d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche,

coupant la plaine ainsi qu'un fossé, l'étroit vallon de l'Aigre, après

lequel recommençait la Beauce, immense, jusqu'à Orléans. On ne devinait les

prairies et les ombrages qu'à une ligne de grands peupliers, dont les cimes

jaunies dépassaient le trou, pareilles, au ras des bords, à de courts

buissons. Du petit village de Rognes, bâti sur la pente, quelques toitures

seules étaient en vue, au pied de l'église, qui dressait en haut son

clocher de pierres grises, habité par des familles de corbeaux très

vieilles. Et, du côté de l'est, au delà de la vallée du Loir, où se cachait

à deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains

coteaux du Perche, violâtres sous le jour ardoisé. On se trouvait là dans

l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Châteaudun, entre

le Perche et la Beauce, et à la lisière même de celle-ci, à cet endroit où

les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse.

Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arrêta encore, jeta un coup d'oeil

en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair à travers les

herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnée ce samedi-là par les

carrioles des paysans allant au marché. Puis, il remonta.

Et toujours, et du même pas, avec le même geste, il allait au nord, il

revenait au midi, enveloppé dans la poussière vivante du grain; pendant

que, derrière, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les

germes, du même train doux et comme réfléchi. De longues pluies venaient de

retarder les semailles d'automne; on avait encore fumé en août, et les

labours étaient prêts depuis longtemps, profonds, nettoyés des herbes

salissantes, bons à redonner du blé, après le trèfle et l'avoine de

l'assolement triennal. Aussi la peur des gelées prochaines, menaçantes à la

suite de ces déluges, faisait-elle se hâter les cultivateurs. Le temps

s'était mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle

de vent, d'une lumière égale et morne sur cet océan de terre immobile. De

toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur à gauche, à trois cents

mètres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore

s'enfonçaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats.

C'étaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus

minces, qui se perdaient à des lieues. Mais tous avaient le geste,

l'envolée de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour

d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyés, où

les semeurs épars ne se voyaient plus.

Jean descendait pour la dernière fois, lorsqu'il aperçut, venant de Rognes,

une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant,

conduisait à la corde. La petite paysanne et la bête suivaient le sentier

qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourné, il avait

achevé l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris

étranglés, lui fit de nouveau lever la tête, comme il dénouait son semoir

pour partir. C'était la vache emportée, galopant dans une luzernière,

suivie de la fille qui s'épuisait à la retenir. Il craignit un malheur, il

cria:

--Lâche-la donc!

Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de

colère et d'épouvante.

--La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bête!... Ah! sacrée

rosse!

Jusque-là, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes,

elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une première fois, se releva

pour retomber plus loin; et, dès lors, la bête s'affolant, elle fut

traînée. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un

sillage.

--Lâche-la donc, nom de Dieu! continuait à crier Jean. Lâche-la donc!

Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en

comprenant enfin: la corde devait s'être nouée autour du poignet, serrée

davantage à chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un

labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayée,

stupide, s'arrêta net. Déjà, il dénouait la corde, il asseyait la fille

dans l'herbe.

--Tu n'as rien de cassé?

Mais elle ne s'était pas même évanouie. Elle se mit debout, se tâta, releva

ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la

brûlaient, si essoufflée encore, qu'elle ne pouvait parler.

--Vous voyez, c'est là, ça me pince... Tout de même, je remue, il n'y a

rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'étais en bouillie!

Et, examinant son poignet forcé, cerclé de rouge, elle le mouilla de

salive, y colla ses lèvres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagée,

remise:

--Elle n'est pas méchante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle

nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mène au taureau, à

la Borderie.

--A la Borderie, répéta Jean. Ça se trouve bien, j'y retourne, je

t'accompagne.

Il continuait à la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle était

fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton levé, regardait d'un air

sérieux ce gros garçon châtain, aux cheveux ras, à la face pleine et

régulière, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme.

--Oh! je vous connais, vous êtes Caporal, le menuisier qui est resté comme

valet chez M. Hourdequin.

A ce surnom, que les paysans lui avaient donné, le jeune homme eut un

sourire; et il la contemplait à son tour, surpris de la trouver presque

femme déjà, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongée aux

yeux noirs très profonds, aux lèvres épaisses, d'une chair fraîche et rose

de fruit mûrissant. Vêtue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire,

la tête coiffée d'un bonnet rond, elle avait la peau très brune, hâlée et

dorée de soleil.

--Mais tu es la cadette au père Mouche! s'écria-t-il. Je ne t'avais pas

reconnue... N'est-ce pas? ta soeur était la bonne amie de Buteau, le

printemps dernier, quand il travaillait avec moi à la Borderie?

Elle répondit simplement:

--Oui, moi, je suis Françoise... C'est ma soeur Lise qui est allée avec le

cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, à cette heure... Il a filé,

il est du côté d'Orgères, à la ferme de la Chamade.

--C'est bien ça, conclut Jean. Je les ai vus ensemble.

Et ils restèrent un instant muets, face à face, lui riant de ce qu'il avait

surpris un soir les deux amoureux derrière une meule, elle mouillant

toujours son poignet meurtri, comme si l'humidité de ses lèvres en eût

calmé la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille,

arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en étaient

allés, faisant un détour pour gagner la route. On entendait le croassement

de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les

trois coups de l'angélus tintèrent dans l'air mort.

--Comment! déjà midi! s'écria Jean. Dépêchons-nous.

Puis, apercevant la Coliche, dans le champ:

--Eh! ta vache fait du dégât. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas

te régaler!

--Non, laissez, dit Françoise, qui l'arrêta. C'est à nous, cette pièce. La

garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbutée!... Tout le bord est à la

famille, jusqu'à Rognes. Nous autres, nous allons d'ici là-bas; puis, à

côté, c'est à mon oncle Fouan; puis, après, c'est à ma tante, la Grande.

En désignant les parcelles du geste, elle avait ramené la vache dans le

sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la

corde, qu'elle songea à remercier le jeune homme.

--N'empêche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci,

merci bien de tout mon coeur!

Ils s'étaient mis à marcher, ils suivaient le chemin étroit qui longeait le

vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La dernière sonnerie de

l'angélus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et,

derrière la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient

plus, retombés dans ce silence des paysans qui font des lieues côte à côte,

sans échanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir

mécanique, dont les chevaux tournèrent près d'eux; le charretier leur cria:

«Bonjour!» et ils répondirent: «Bonjour!» du même ton grave. En bas, à leur

gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer,

le marché n'ouvrant qu'à une heure. Elles étaient secouées durement sur

leurs deux roues, pareilles à des insectes sauteurs, si rapetissées au

loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes.

--Voilà mon oncle Fouan avec ma tante Rose, là-bas, qui s'en vont chez le

notaire, dit Françoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de

noix, fuyant à plus de deux kilomètres.

Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine,

exercée aux détails, capable de reconnaître un homme ou une bête, dans la

petite tache remuante de leur silhouette.

--Ah! oui, on m'a conté, reprit Jean. Alors, c'est décidé, le vieux partage

son bien entre sa fille et ses deux fils?

--C'est décidé, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur

Baillehache.

Elle regardait toujours fuir la carriole.

--Nous autres, nous nous en fichons, ça ne nous rendra ni plus gras ni plus

maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'épousera

peut-être, quand il aura sa part.

Jean se mit à rire.

--Ce sacré Buteau, nous étions camarades... Ah! ça ne lui coûte guère, de

mentir aux filles! Il lui en faut quand même, il les prend à coups de

poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse.

--Bien sûr que c'est un cochon! déclara Françoise d'un air convaincu. On ne

fait pas à une cousine la cochonnerie de la planter là, le ventre gros.

Mais, brusquement, saisie de colère:

--Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voilà qui recommence,

elle est enragée, cette bête, quand ça la tient!

D'une violente secousse, elle avait ramené la vache. A cet endroit, le

chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous

deux continuèrent de marcher en plaine, n'ayant plus en face, à droite et à

gauche, que le déroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les

prairies artificielles, le sentier s'en allait à plat, sans un buisson,

aboutissant à la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui

reculait, sous le ciel de cendre. Ils étaient retombés dans leur silence,

ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravité réfléchie de

cette Beauce, si triste et si féconde.

Lorsqu'ils arrivèrent, la grande cour carrée de la Borderie, fermée de

trois côtés par les bâtiments des étables, des bergeries et des granges,

était déserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une

jeune femme, petite, l'air effronté et joli.

--Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin?

--J'y vais, madame Jacqueline.

Depuis que la fille à Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on

la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme à douze ans, était

montée aux honneurs de servante-maîtresse, elle se faisait traiter en dame,

despotiquement...

--Ah! c'est toi, Françoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh

bien! tu attendras. Le vacher est à Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais

il va revenir, il devrait être ici.

Et, comme Jean se décidait à entrer dans la cuisine, elle le prit par la

taille, se frottant à lui d'un air de rire, sans s'inquiéter d'être vue, en

amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maître.

Françoise, restée seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre,

devant la fosse à fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait

sans pensée une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes

sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait

fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean

reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas bougé. Il s'assit

près d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en

meuglant, il finit par dire:

--C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas.

La jeune fille haussa les épaules. Rien ne la pressait. Puis, après un

nouveau silence:

--Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme?

--Mais non, Jean Macquart.

--Et vous n'êtes pas de nos pays?

--Non, je suis Provençal, de Plassans, une ville, là-bas.

Elle avait levé les yeux pour l'examiner, surprise qu'on pût être de si

loin.

--Après Solférino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu

d'Italie avec mon congé, et c'est un camarade qui m'a amené par ici...

Alors, voilà, mon ancien métier de menuisier ne m'allait plus, des

histoires m'ont fait rester à la ferme.

--Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs.

Mais, à ce moment, la Coliche prolongea son meuglement désespéré de désir;

et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte était fermée.

--Tiens! cria Jean, ce bougre de César l'a entendue!... Écoute, il cause-là

dedans... Oh! il connaît son affaire, on ne peut en faire entrer une dans

la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut...

Puis, s'interrompant:

--Dis donc, le vacher a dû rester avec monsieur Hourdequin... Si tu

voulais, je t'amènerais le taureau. Nous ferions bien ça, à nous deux.

--Oui, c'est une idée, dit Françoise, qui se leva.

Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore:

--Et ta bête, faut-il l'attacher?

--L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prête, elle ne

bougera seulement point.

La porte ouverte, on aperçut, sur deux rangs, aux deux côtés de l'allée

centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchées dans la litière,

les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle où il se

trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir taché de blanc, allongeait

la tête, dans l'attente de sa besogne.

Dès qu'il fut détaché, César, lentement, sortit. Mais tout de suite il

s'arrêta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une

minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancée, le

cou enflé, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait

vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avança, se

colla contre elle, posa la tête sur la croupe, d'une courte et rude

pression; sa langue pendait, il écarta la queue, lécha jusqu'aux cuisses;

tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau

seulement plissée d'un frisson. Jean et Françoise, gravement, les mains

ballantes, attendaient.

Et, quand il fut prêt, César monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec

une lourdeur puissante qui ébranla le sol. Elle n'avait pas plié, il la

serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande

taille, était si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il

n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement.

--Il est trop petiot, dit Françoise.

--Oui, un peu, dit Jean. Ça ne fait rien, il entrera tout de même.

Elle hocha la tête; et, César tâtonnant encore, s'épuisant, elle se décida.

--Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra

pas.

D'un air calme et attentif, comme pour une besogne sérieuse, elle s'était

avancée. Le soin qu'elle y mettait fonçait le noir de ses yeux,

entr'ouvrait ses lèvres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le

bras d'un grand geste, elle saisit à pleine main le membre du taureau,

qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramassé dans sa

force, il pénétra d'un seul tour de reins, à fond. Puis, il ressortit.

C'était fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la

fertilité impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait reçu, sans

un mouvement, ce jet fécondant du mâle. Elle n'avait même pas frémi dans la

secousse. Lui, déjà, était retombé, ébranlant de nouveau le sol.

Françoise, ayant retiré sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par

le baisser, en disant:

--Ça y est.

--Et raide! répondit Jean d'un air de conviction, où se mêlait un

contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait.

Il ne songeait pas à lâcher une de ces gaillardises, dont les garçons de la

ferme s'égayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette

gamine semblait trouver ça tellement simple et nécessaire, qu'il n'y avait

vraiment pas de quoi rire, honnêtement. C'était la nature.

Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et,

avec un roucoulement de gorge qui lui était familier, elle lança gaiement:

--Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil, à ce

bout-là!

Jean ayant éclaté d'un gros rire, Françoise subitement devint toute rouge.

Confuse, pour cacher sa gêne, tandis que César rentrait de lui-même à

l'étable, et que la Coliche broutait un pied d'avoine poussé dans la fosse

à fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en dénoua

la corne, où elle avait serré les quarante sous de la saillie.

--Tenez! v'là l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir!

Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en

disant à Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que

M. Hourdequin avait donnés pour la journée.

--Bon! répondit-elle. La herse doit y être.

Puis, comme le garçon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils

s'éloignaient à la file, dans l'étroit sentier, elle leur cria encore, de

sa voix chaude et farceuse:

--Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connaît le

bon chemin.

Derrière eux, la cour de la ferme redevint déserte. Ni l'un ni l'autre

n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de

leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa

nuque enfantine, où frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond.

Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas:

--Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Françoise posément.

J'aurais pu lui répondre...

Et, se tournant vers le jeune homme, le dévisageant d'un air de malice:

--C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter à monsieur Hourdequin,

comme si elle était sa femme déjà... Vous en savez peut-être bien quelque

chose, vous?

Il se troubla, il prit une mine sotte.

--Dame! elle fait ce qu'il lui plaît, ça la regarde.

Françoise, le dos tourné, s'était remise en marche.

--Ça, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez être quasiment

mon père, et que ça ne tire pas à conséquence... Mais, voyez-vous, depuis

que Buteau a fait sa cochonnerie à ma soeur, j'ai bien juré que je me

couperais plutôt les quatre membres que d'avoir un amoureux.

Jean hocha la tête, et ils ne parlèrent plus. Le petit champ du Poteau se

trouvait au bout du sentier, à moitié chemin de Rognes. Quand il y fut, le

garçon s'arrêta. La herse l'attendait, un sac de semence était déchargé

dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant:

--Adieu, alors!

--Adieu! répondit Françoise. Encore merci!

Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria:

--Dis donc, si la Coliche recommençait... Veux-tu que je t'accompagne

jusque chez toi?

Elle était déjà loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au

travers du grand silence de la campagne:

--Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein!

Jean, le semoir noué sur le ventre, s'était mis à descendre la pièce de

labour, avec le geste continu, l'envolée du grain; et il levait les yeux,

il regardait Françoise décroître parmi les cultures, toute petite derrière

sa vache indolente, qui balançait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il

cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetissée encore, si

mince, qu'elle ressemblait à une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et

son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la

chercha, elle avait dû tourner, devant l'église.

Deux heures sonnèrent, le ciel restait gris, sourd et glacé; et des

pelletées de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de

longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire

pâlissait les nuages, vers Orléans, comme si, de ce côté, le soleil eût

resplendi quelque part, à des lieues. C'était sur cette échancrure blême

que se détachait le clocher de Rognes, tandis que le village dévalait,

caché dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au

nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa netteté de trait d'encre

coupant un lavis, entre l'uniformité terreuse du vaste ciel et le

déroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le déjeuner, le nombre des

semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite

culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires

fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant

sur une besogne démesurée, géante à côté de leur petitesse; et l'on

distinguait pourtant, même chez les plus lointains, le geste obstiné,

toujours le même, cet entêtement d'insectes en lutte avec l'immensité du

sol, victorieux à la fin de l'étendue et de la vie.

Jusqu'à la nuit tombée, Jean sema. Après le champ du Poteau, ce fut celui

des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, à longs pas

rythmés dans les labours; et le blé de son semoir s'épuisait, la semence

derrière lui fécondait la terre.

La Terre · 第 6 / 33 题