recommande l'usage des voitures à vapeur, ne fût-ce que pour éviter les
miasmes insalubres qui résultent pour les rues des grandes villes de
l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il fût défendu de fumer dans
les rues, places, jardins et passages. Décidément M. Tissot n'aime point
les mauvaises odeurs.]
«Entre les maisons et ce trottoir, il existe, à son niveau, une galerie
vitrée de quinze à vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du
Palais-Royal, mais mieux ornée. Des tuyaux de chaleur, des poêles placés
de distance en distance tempèrent, en hiver, la rigueur du froid.
«Des conduits de fraîcheur amènent, en été, l'air frais des passages
souterrains et des jardins dans cette galerie, où des toiles teintes
interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.
«On se servira de préférence de portes à coulisses, qui ne causent aucun
bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.
«Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre étages au-dessus du sol,
sont couvertes par des terrains ornés d'arbustes, de fleurs et de
statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice
et respirer un air pur.
«On n'emploie que la pierre, les métaux, la brique et des matériaux
incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir,
pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des
moyens mécaniques. Tous les appartements d'une maison, eût-elle soixante
locataires, seront chauffés simultanément par des calorifères, à un
degré réglé par le thermomètre. Les escaliers et vestibules seront aussi
chauffés de cette manière[47].
[Note 46: Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait préconisé
l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les bâtiments pour les dérober
au péril d'incendie.]
[Note 47: C'est un commencement de phalanstère: nous nous y
acheminons.]
«Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.
«Les galeries couvertes continueront leur cours, après s'être croisées,
par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chaînes, en fils de fer ou
autres.
«Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les
quartiers, différents ordres d'architecture[48], et même ceux qui, tels
que l'architecture gothique, turque, chinoise, égyptienne, birmane,
etc., ne sont point classiques[49].
[Note 48: À la bonne heure! Mais ce qui gâte l'idée, c'est que
l'auteur veut réglementer la variété elle-même «suivant les quartiers.»
Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'être suivi aujourd'hui.]
[Note 49: Nos architectes sont classiques, très-classiques, mais
cela ne les empêche pas d'employer l'architecture turque, chinoise et
birmane.]
«Les fontaines, les obélisques, les pyramides, les salles de spectacle,
de concert, de bal, les casinos, les temples pour les différentes
religions, les musées, seront toujours assez éloignés des autres
constructions pour produire le plus bel effet possible.
«Les loyers de la ville centrale seront nécessairement chers, mais il
faut considérer quelles économies feront ceux qui l'habiteront.
«On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas équipage, économisera
par année deux cents francs, qu'il aurait dépensés de plus en
habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vécu dans une ville
comme Paris, où les cochers de fiacre semblent avoir fait avec
l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait
donc environ six cents francs par an d'économie par ménage. C'est au
propriétaire de la maison qu'on payerait cet excédant, pour se trouver
assuré matériellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid,
contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussière, et
généralement contre l'insalubrité, les maladies et les cruels accidents
qui résultent de l'imperfection des villes actuelles.
«Si l'on observe combien ma nouvelle manière de construire les villes y
diminuera la mortalité, il faudra ajouter aux considérations qui
précèdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus
longtemps et mieux portant, pour les autres.»
Ce plan est assurément fort ingénieux, mais Cyrano de Bergerac en avait
exposé un plus ingénieux encore dans son _Histoire comique de la lune_.
Il raconte que les indigènes de cet astre habitent des villes mobiles ou
des villes sédentaires. Dans les premières, les maisons, construites
d'un bois fort léger, reposent sur quatre roues, et peuvent se déplacer
sans peine à l'aide de voiles qu'on déploie au devant de ces vaisseaux
terrestres, ou plutôt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un
mécanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour éviter
les intempéries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur
elles-mêmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des
escargots dans leur coquille, me semblent particulièrement dignes des
méditations de nos architectes, et je les crois appelées à jouer un
grand rôle dans les villes de l'avenir.
Puisqu'on refait Paris à neuf, rien ne s'opposerait à ce qu'on appliquât
le système d'Amédée Tissot. Mais ce prédécesseur de M. Haussmann sait
s'adapter à toutes les situations, et, «en attendant la reconstruction
successive de tout le vieux Paris,» il termine son volume par un _Projet
d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la
Concorde) et les Champs-Élysées_, projet qui pourrait être d'une
application immédiate. Il est à remarquer que ces deux points de Paris
sont ceux qui ont fourni le thème le plus inépuisable à tous les
faiseurs de plans: on l'a déjà vu, et on le verra encore[50]. Voici les
points les plus saillants du projet de Tissot:
[Note 50: Cf. aussi _Mémoire sur l'embellissement des
Champs-Élysées_, par Eugène Bérès. 1836, in-4°.]
Une double colonnade, allant de l'entrée des Champs-Élysées à la
barrière de l'Étoile, en dessinant çà et là des places circulaires,
servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les
intempéries des saisons; la partie supérieure formerait une galerie,
également destinée à la promenade, et où l'on disposerait des gradins
aux jours de fête. De distance en distance s'élèveraient, supportées par
des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans
les architectures les plus variées et suivant tous les genres de
fantaisie, surmontées de terrasses avec des vases de fleurs, statues,
kiosques et rotondes, entourées de fontaines et de jardins anglais. On
pourrait, près de la Seine, construire une montagne artificielle,
surmontée d'un belvédère, embellie par une cascade, des grottes, un
chalet suisse, et où l'on placerait en outre un observatoire public.
À l'entrée des Champs-Élysées, en face des Tuileries, on élèverait deux
édifices, en harmonie avec le Garde-Meuble, décorés de tableaux
monumentaux de vingt-cinq à trente pieds de hauteur sur soixante à
quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en métal peint,
soit en relief. Ces deux édifices, dont les salles devraient pouvoir
contenir cinq à six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y
donnerait concerts, bals, banquets, comédies, et on y ferait
l'exposition des produits de l'industrie.
Il serait convenable de compléter la décoration de la salle par deux
colonnes monumentales, torses et en partie dorées, d'une hauteur pour le
moins égale à celle de la colonne Vendôme, mais d'une forme plus
gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de
la Clémence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de
préférence dans le jardin, l'auteur voudrait voir établir deux vastes
rotondes vitrées, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une
espèce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie
souterraine, soutenue par une double rangée de colonnes massives, comme
les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie
souterraine, ornée de bas-reliefs, revêtue de pierre de lave peinte,
traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et
conduirait aussi au Casino.
«Il y a longtemps, ajoute Amédée Tissot, que j'ai formé le projet d'un
édifice d'un genre neuf, mais très-simple, et destiné aux concerts. Il
s'agirait d'une sphère de quatre-vingts à cent pieds de diamètre, dont
une moitié serait enfoncée dans la terre et l'autre s'élèverait
au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient
dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait
placé dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout
resplendissant de l'éclat des lumières et réunissant une brillante
société, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y
faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal
refuserait d'avancer quatre-vingts à cent millions pour des
constructions dans les Champs-Élysées[51]. Mais si la ville accordait
de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dépenses de
pur embellissement à une société de capitalistes, ce projet serait
peut-être réalisable.»
[Note 51: Le conseil municipal de 1830, oui, peut-être; mais celui
de 1865, non, à coup sûr. Il a déjà voté mieux que cela.]
Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble
difficile de pouvoir dépasser Amédée Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant
M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du _Livre des cent-et-un_
(1834), l'article intitulé la _Ville nouvelle, ou le Paris des
Saint-Simoniens_, et vous aurez assurément le _nec-plus-ultra_ du genre.
Rien n'est bouffon comme la gravité prodigieuse avec laquelle M.
Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, décrit en style
d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est
«la forme humaine mâle,» conformément à celle de la société elle-même:
«Paris! Paris! s'écrie Dieu,--le Dieu des Saint-Simoniens,--par la
bouche de son interprète, les rois et les peuples ont obéi à mon
éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont
acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la
mer... Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont
arrêtés en une place magnifique.
«C'est là que reposera la _tête_ de ma ville d'apostolat, que je
coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.
«Les palais de tes rois seront son _front_, et leurs parterres fleuris
son _visage_. Je conserverai sa _barbe_ de hauts marronniers, et la
grille dorée qui l'environne comme un _collier_. Du sommet de cette tête
je balayerai le vieux temple chrétien[52] usé et troué, et son cloître
de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une
_chevelure_ d'arbres, qui retombera en _tresses_ d'allées sur les deux
_faces_ des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un
_bandeau_ sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour
les invalides des établis et des chantiers.
[Note 52: Saint-Germain-l'Auxerrois.]
«Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les _muscles_
d'un _cou_ vigoureux et d'une _gorge_ forte, je ferai sortir les chants
et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs
feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.
«Je comblerai les fossés de cette place et j'en ferai une large
_poitrine_ qui s'étalera, bombée et découverte... Au dessus de la
poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où
convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent,
je bâtirai mon temple, foyer de vie, _plexus_ solaire du colosse[53].
Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses _flancs_. J'y placerai la
Banque et l'Université, les halles et les imprimeries.
[Note 53: Plus loin, ce temple est décrit, comme la ville, dans le
plus grand détail. De même que Paris est un _homme_, son temple est une
_femme_!]
«Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au
parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au
plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafés, les
restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de
gazon, aux franges de fleurs[54].
[Note 54: C'est la _ceinture_, comme le lecteur l'a compris sans
doute.]
«J'étendrai le _bras gauche_ du colosse sur la rive de la Seine; il sera
plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les
grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui
s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'_avant-bras_ de la réunion de
toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application
des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera
le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les
lycées, que ma ville pressera sur sa _mamelle gauche_, où gît
l'Université. Ce sera comme une _corbeille_ de fleurs et de fruits, aux
formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des
feuilles les sépareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de
grappes d'abeilles.
«J'étendrai le _bras droit_ du colosse en signe de force, jusqu'à la
gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large _main_ un vaste entrepôt où la
rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa
faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des
passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine à la
gloire industrielle, et j'en ferai une _épaulette_ d'honneur sur
l'_épaule_ droite de mon colosse. Je formerai la _cuisse_ et la _jambe
droite_ de tous les établissements de grosse fabrique; le _pied droit_
posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues
files d'hôtels. La _jambe gauche_ portera jusqu'au milieu du Bois de
Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes.»
Il faut renoncer à poursuivre l'exposé de cette métaphore hardie, que M.
Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus
stupéfiant, sans même s'apercevoir que son ingénieuse distribution
ramènerait Paris, à force de progrès, jusqu'à cette époque du moyen âge
où chaque industrie, chaque branche de commerce était parquée dans le
même quartier. Ou ne pense pas à tout, et l'_harmonie_ jouerait là un
vilain tour aux habitudes et aux nécessités d'une grande ville. Il
serait très-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen
d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main,
mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier
latin. Des hauteurs où il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser à
ces minces détails.
Le _Napoléon apocryphe_ de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une
transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie à celui de la
raison pratique. On connaît ce curieux ouvrage, où l'auteur, refaisant
l'histoire au gré de son audacieuse imagination, a écrit la biographie
de Napoléon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, à travers
vingt années d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique
de sa destinée, c'est-à-dire jusqu'à la conquête du monde et la
monarchie universelle. Dans ce rêve gigantesque, conduit par le rêveur
avec une dextérité rare, et qui, par moments, arrive à faire illusion,
il n'a pas oublié la question de la transformation de Paris, qui
préoccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son
neveu, héritier et continuateur de toutes les _idées napoléoniennes_,
semble avoir voulu reprendre pour l'achever.
Le Napoléon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impériale,
allant en droite ligne du Louvre à la barrière du Trône, «large partout
de quatre-vingts pieds, plantée de quatre rangées d'arbres et bordée
dans toute son étendue de palais réguliers et superbes, avec des
galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue
semblable, de même largeur et de même magnificence, et coupant à peu
près à angle droit la rue Impériale, s'étendit depuis Saint-Denis
jusqu'à Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitiés.
Cette rue fut nommée la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet
aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la
grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense
Champ-de-Mars, s'étendant d'Aubervilliers à Saint-Ouen et de Paris à
Saint-Denis. L'empereur fit défendre et entourer ce grand espace par des
fossés larges et revêtus de maçonnerie, dans lesquels des canaux
amenèrent les eaux de la Seine. Cette plaine étant dominée par
Montmartre, il fit aussi construire sur cette élévation une
forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange,
ayant son diamètre le plus long de Paris à Saint-Denis, et les deux
autres angles à Saint-Ouen et Aubervilliers; à ces deux derniers points
et à Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant
contenir chacune vingt mille hommes. C'étaient comme trois villes
militaires gardant une capitale...
«La rue de Rivoli et la Bourse furent achevés.
«Presque toutes les places publiques furent restaurées et ornées des
statues des maréchaux qui étaient morts.... Les bâtiments du quai
d'Orsay furent terminés, et une suite d'hôtels réguliers et semblables à
ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au
pont Louis XVI, et prolongés au delà du Palais du Corps législatif. Ces
palais furent réservés aux ambassadeurs des puissances étrangères.... Le
quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Iéna, fut terminé plus
tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....
«Les galeries du Louvre étant terminées dans leur entier, les maisons
particulières qui existaient dans l'intérieur furent démolies. L'arc de
triomphe du Carrousel disparut aussi: «C'est un jouet d'enfant,» avait
dit Napoléon. Ainsi la place du Carrousel s'étendit du Louvre aux
Tuileries, et cet espacé immense ne fut plus divisé que par la grille
qui ferme la cour d'honneur du château.
«On continua l'arc de triomphe de l'Étoile, qui devait être entièrement
revêtu de marbre blanc.... Déjà Canova et Chaudet avaient achevé le
modèle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui
devaient, assises et adossées, couronner de leur repos majestueux le
gigantesque édifice.» Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le
bronze provenant des canons pris dans la dernière guerre, et en 1828 ce
bronze fut entièrement doré. Les deux colonnes de la barrière du Trône,
dans la grande rue Impériale, furent aussi tapissées du bronze de ces
canons, et l'on y grava les noms des victoires et des généraux qui s'y
étaient le plus illustrés. Le mont Valérien fut taillé en pyramide
funéraire, pour servir de Saint-Denis à la dynastie impériale, et sur la
place de la Concorde, on éleva la colonne napoléonienne, monolithe de
cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamètre, en
marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui déroulaient la vie
de l'empereur, couronné d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une
statue de Napoléon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.»
À la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin
l'oeuvre très-sérieuse et très-approfondie d'un homme pratique, qui avait
évidemment mûri ses vues pendant de longues années, et dont le volume,
aujourd'hui encore, pourrait fournir un très-fructueux sujet de
méditations à nos édiles. C'est _Paris au point de vue pittoresque et
monumental, ou Éléments d'un plan général d'ensemble de ses travaux
d'art et d'utilité publique_, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843).
L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement,
et les perfectionnements apportés aux voies de communication. Suivant
lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir
sur la rive droite quatre grandes artères principales: d'abord la grande
rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la
place du Châtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs
de clôture de Paris[55], où la perspective serait close par un
rond-point au centre duquel s'élèverait une colonne monumentale; puis
la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Célestins à la
Bourse, en coupant la grande rue du Centre, où elle formerait deux des
rayons d'un carrefour hexagone, décoré d'une grande fontaine
monumentale; les deux autres rayons seraient formés par la grande rue du
Nord-Est, allant du sud-est de la barrière Ménilmontant à l'angle
nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernière de ces voies
serait la grande me de l'Hôtel-de-Ville, appuyant sa tête au chevet de
Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de là vers la place de la Bastille.
M. Meynadier suit pas à pas le tracé de ces rues, savamment calculé de
manière à établir des rapports directs entre des points importants, à
rapprocher considérablement les distances, en traversant des rues
étroites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en
dégageant les monuments et en créant de beaux points de vue.
[Note 55: On voit que c'est tout à fait notre boulevard de
Sébastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.]
Sur la rive gauche, M. Meynadier indique également d'autres voies de
communication de premier et de second ordre, combinées avec le même
soin pour déblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne
suivrons pas le livre dans tous ces développements, non plus que dans
les idées qu'il suggère pour la construction d'une grande halle, d'un
parc à l'anglaise situé à sept cent cinquante mètres du rond-point des
Champs-Élysées, relié à l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de
courtes avenues, à la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui était
déjà en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il
insiste beaucoup); pour l'achèvement du Louvre, l'embellissement des
Champs-Élysées, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours,
du rampant de Chaillot, où l'empereur avait rêvé d'élever, entre deux
vastes parenthèses de colonnes, un rival du Louvre, avec une façade de
six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronné d'une
flèche triomphale élevant la croix dans les nues, etc., etc.
Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de _Stades vertes_, M.
Meynadier, devançant encore une des créations de M. Haussmann, indique
parmi les améliorations les plus utiles et les moins coûteuses,
l'ouverture de petits squares sur différents points des rues de Paris.
Dans un autre, il demande l'établissement d'un immense jardin d'hiver,
analogue à celui qu'on avait créé, il y a quelques années aux
Champs-Élysées. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces
embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrêmement
sommaire et écourtée, l'auteur dresse un tableau des terrains et
bâtiments inutiles, susceptibles d'être aliénés, de manière à «produire
soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,» et à
pouvoir «élever avec cette somme vingt somptueux édifices, sans qu'il en
coûte un centime au contribuable.» Il établit les chiffres et entre dans
les plus menus détails, se préoccupant toujours du point de vue
pratique, et s'écartant de toute combinaison qui ferait de son travail
«un rêve des _Mille et une nuits_.»
M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise
toujours à l'économie. On entrevoit déjà par où il diffère de M.
Haussmann. Il en diffère encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on
n'abatte aucun édifice recommandé par ses souvenirs et son architecture,
que l'on conserve soigneusement à Paris son cachet pittoresque et sa
physionomie générale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les
jardins et les promenades, en se gardant bien d'y bâtir des maisons ou
des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que «des barbares et des
carriers.» De tous les ouvrages que nous avons rencontrés jusqu'à
présent dans cette revue rétrospective, celui-là est assurément le plus
complet et le plus sérieux.