[Note 45: Dans les premières pages de son volume, M. Amédée Tissot

recommande l'usage des voitures à vapeur, ne fût-ce que pour éviter les

miasmes insalubres qui résultent pour les rues des grandes villes de

l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il fût défendu de fumer dans

les rues, places, jardins et passages. Décidément M. Tissot n'aime point

les mauvaises odeurs.]

«Entre les maisons et ce trottoir, il existe, à son niveau, une galerie

vitrée de quinze à vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du

Palais-Royal, mais mieux ornée. Des tuyaux de chaleur, des poêles placés

de distance en distance tempèrent, en hiver, la rigueur du froid.

«Des conduits de fraîcheur amènent, en été, l'air frais des passages

souterrains et des jardins dans cette galerie, où des toiles teintes

interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.

«On se servira de préférence de portes à coulisses, qui ne causent aucun

bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.

«Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre étages au-dessus du sol,

sont couvertes par des terrains ornés d'arbustes, de fleurs et de

statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice

et respirer un air pur.

«On n'emploie que la pierre, les métaux, la brique et des matériaux

incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir,

pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des

moyens mécaniques. Tous les appartements d'une maison, eût-elle soixante

locataires, seront chauffés simultanément par des calorifères, à un

degré réglé par le thermomètre. Les escaliers et vestibules seront aussi

chauffés de cette manière[47].

[Note 46: Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait préconisé

l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les bâtiments pour les dérober

au péril d'incendie.]

[Note 47: C'est un commencement de phalanstère: nous nous y

acheminons.]

«Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.

«Les galeries couvertes continueront leur cours, après s'être croisées,

par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chaînes, en fils de fer ou

autres.

«Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les

quartiers, différents ordres d'architecture[48], et même ceux qui, tels

que l'architecture gothique, turque, chinoise, égyptienne, birmane,

etc., ne sont point classiques[49].

[Note 48: À la bonne heure! Mais ce qui gâte l'idée, c'est que

l'auteur veut réglementer la variété elle-même «suivant les quartiers.»

Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'être suivi aujourd'hui.]

[Note 49: Nos architectes sont classiques, très-classiques, mais

cela ne les empêche pas d'employer l'architecture turque, chinoise et

birmane.]

«Les fontaines, les obélisques, les pyramides, les salles de spectacle,

de concert, de bal, les casinos, les temples pour les différentes

religions, les musées, seront toujours assez éloignés des autres

constructions pour produire le plus bel effet possible.

«Les loyers de la ville centrale seront nécessairement chers, mais il

faut considérer quelles économies feront ceux qui l'habiteront.

«On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas équipage, économisera

par année deux cents francs, qu'il aurait dépensés de plus en

habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vécu dans une ville

comme Paris, où les cochers de fiacre semblent avoir fait avec

l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait

donc environ six cents francs par an d'économie par ménage. C'est au

propriétaire de la maison qu'on payerait cet excédant, pour se trouver

assuré matériellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid,

contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussière, et

généralement contre l'insalubrité, les maladies et les cruels accidents

qui résultent de l'imperfection des villes actuelles.

«Si l'on observe combien ma nouvelle manière de construire les villes y

diminuera la mortalité, il faudra ajouter aux considérations qui

précèdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus

longtemps et mieux portant, pour les autres.»

Ce plan est assurément fort ingénieux, mais Cyrano de Bergerac en avait

exposé un plus ingénieux encore dans son _Histoire comique de la lune_.

Il raconte que les indigènes de cet astre habitent des villes mobiles ou

des villes sédentaires. Dans les premières, les maisons, construites

d'un bois fort léger, reposent sur quatre roues, et peuvent se déplacer

sans peine à l'aide de voiles qu'on déploie au devant de ces vaisseaux

terrestres, ou plutôt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un

mécanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour éviter

les intempéries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur

elles-mêmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des

escargots dans leur coquille, me semblent particulièrement dignes des

méditations de nos architectes, et je les crois appelées à jouer un

grand rôle dans les villes de l'avenir.

Puisqu'on refait Paris à neuf, rien ne s'opposerait à ce qu'on appliquât

le système d'Amédée Tissot. Mais ce prédécesseur de M. Haussmann sait

s'adapter à toutes les situations, et, «en attendant la reconstruction

successive de tout le vieux Paris,» il termine son volume par un _Projet

d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la

Concorde) et les Champs-Élysées_, projet qui pourrait être d'une

application immédiate. Il est à remarquer que ces deux points de Paris

sont ceux qui ont fourni le thème le plus inépuisable à tous les

faiseurs de plans: on l'a déjà vu, et on le verra encore[50]. Voici les

points les plus saillants du projet de Tissot:

[Note 50: Cf. aussi _Mémoire sur l'embellissement des

Champs-Élysées_, par Eugène Bérès. 1836, in-4°.]

Une double colonnade, allant de l'entrée des Champs-Élysées à la

barrière de l'Étoile, en dessinant çà et là des places circulaires,

servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les

intempéries des saisons; la partie supérieure formerait une galerie,

également destinée à la promenade, et où l'on disposerait des gradins

aux jours de fête. De distance en distance s'élèveraient, supportées par

des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans

les architectures les plus variées et suivant tous les genres de

fantaisie, surmontées de terrasses avec des vases de fleurs, statues,

kiosques et rotondes, entourées de fontaines et de jardins anglais. On

pourrait, près de la Seine, construire une montagne artificielle,

surmontée d'un belvédère, embellie par une cascade, des grottes, un

chalet suisse, et où l'on placerait en outre un observatoire public.

À l'entrée des Champs-Élysées, en face des Tuileries, on élèverait deux

édifices, en harmonie avec le Garde-Meuble, décorés de tableaux

monumentaux de vingt-cinq à trente pieds de hauteur sur soixante à

quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en métal peint,

soit en relief. Ces deux édifices, dont les salles devraient pouvoir

contenir cinq à six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y

donnerait concerts, bals, banquets, comédies, et on y ferait

l'exposition des produits de l'industrie.

Il serait convenable de compléter la décoration de la salle par deux

colonnes monumentales, torses et en partie dorées, d'une hauteur pour le

moins égale à celle de la colonne Vendôme, mais d'une forme plus

gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de

la Clémence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de

préférence dans le jardin, l'auteur voudrait voir établir deux vastes

rotondes vitrées, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une

espèce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie

souterraine, soutenue par une double rangée de colonnes massives, comme

les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie

souterraine, ornée de bas-reliefs, revêtue de pierre de lave peinte,

traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et

conduirait aussi au Casino.

«Il y a longtemps, ajoute Amédée Tissot, que j'ai formé le projet d'un

édifice d'un genre neuf, mais très-simple, et destiné aux concerts. Il

s'agirait d'une sphère de quatre-vingts à cent pieds de diamètre, dont

une moitié serait enfoncée dans la terre et l'autre s'élèverait

au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient

dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait

placé dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout

resplendissant de l'éclat des lumières et réunissant une brillante

société, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y

faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal

refuserait d'avancer quatre-vingts à cent millions pour des

constructions dans les Champs-Élysées[51]. Mais si la ville accordait

de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dépenses de

pur embellissement à une société de capitalistes, ce projet serait

peut-être réalisable.»

[Note 51: Le conseil municipal de 1830, oui, peut-être; mais celui

de 1865, non, à coup sûr. Il a déjà voté mieux que cela.]

Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble

difficile de pouvoir dépasser Amédée Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant

M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du _Livre des cent-et-un_

(1834), l'article intitulé la _Ville nouvelle, ou le Paris des

Saint-Simoniens_, et vous aurez assurément le _nec-plus-ultra_ du genre.

Rien n'est bouffon comme la gravité prodigieuse avec laquelle M.

Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, décrit en style

d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est

«la forme humaine mâle,» conformément à celle de la société elle-même:

«Paris! Paris! s'écrie Dieu,--le Dieu des Saint-Simoniens,--par la

bouche de son interprète, les rois et les peuples ont obéi à mon

éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont

acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la

mer... Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont

arrêtés en une place magnifique.

«C'est là que reposera la _tête_ de ma ville d'apostolat, que je

coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.

«Les palais de tes rois seront son _front_, et leurs parterres fleuris

son _visage_. Je conserverai sa _barbe_ de hauts marronniers, et la

grille dorée qui l'environne comme un _collier_. Du sommet de cette tête

je balayerai le vieux temple chrétien[52] usé et troué, et son cloître

de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une

_chevelure_ d'arbres, qui retombera en _tresses_ d'allées sur les deux

_faces_ des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un

_bandeau_ sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour

les invalides des établis et des chantiers.

[Note 52: Saint-Germain-l'Auxerrois.]

«Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les _muscles_

d'un _cou_ vigoureux et d'une _gorge_ forte, je ferai sortir les chants

et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs

feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.

«Je comblerai les fossés de cette place et j'en ferai une large

_poitrine_ qui s'étalera, bombée et découverte... Au dessus de la

poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où

convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent,

je bâtirai mon temple, foyer de vie, _plexus_ solaire du colosse[53].

Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses _flancs_. J'y placerai la

Banque et l'Université, les halles et les imprimeries.

[Note 53: Plus loin, ce temple est décrit, comme la ville, dans le

plus grand détail. De même que Paris est un _homme_, son temple est une

_femme_!]

«Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au

parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au

plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafés, les

restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de

gazon, aux franges de fleurs[54].

[Note 54: C'est la _ceinture_, comme le lecteur l'a compris sans

doute.]

«J'étendrai le _bras gauche_ du colosse sur la rive de la Seine; il sera

plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les

grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui

s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'_avant-bras_ de la réunion de

toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application

des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera

le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les

lycées, que ma ville pressera sur sa _mamelle gauche_, où gît

l'Université. Ce sera comme une _corbeille_ de fleurs et de fruits, aux

formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des

feuilles les sépareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de

grappes d'abeilles.

«J'étendrai le _bras droit_ du colosse en signe de force, jusqu'à la

gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large _main_ un vaste entrepôt où la

rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa

faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des

passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine à la

gloire industrielle, et j'en ferai une _épaulette_ d'honneur sur

l'_épaule_ droite de mon colosse. Je formerai la _cuisse_ et la _jambe

droite_ de tous les établissements de grosse fabrique; le _pied droit_

posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues

files d'hôtels. La _jambe gauche_ portera jusqu'au milieu du Bois de

Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes.»

Il faut renoncer à poursuivre l'exposé de cette métaphore hardie, que M.

Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus

stupéfiant, sans même s'apercevoir que son ingénieuse distribution

ramènerait Paris, à force de progrès, jusqu'à cette époque du moyen âge

où chaque industrie, chaque branche de commerce était parquée dans le

même quartier. Ou ne pense pas à tout, et l'_harmonie_ jouerait là un

vilain tour aux habitudes et aux nécessités d'une grande ville. Il

serait très-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen

d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main,

mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier

latin. Des hauteurs où il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser à

ces minces détails.

Le _Napoléon apocryphe_ de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une

transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie à celui de la

raison pratique. On connaît ce curieux ouvrage, où l'auteur, refaisant

l'histoire au gré de son audacieuse imagination, a écrit la biographie

de Napoléon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, à travers

vingt années d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique

de sa destinée, c'est-à-dire jusqu'à la conquête du monde et la

monarchie universelle. Dans ce rêve gigantesque, conduit par le rêveur

avec une dextérité rare, et qui, par moments, arrive à faire illusion,

il n'a pas oublié la question de la transformation de Paris, qui

préoccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son

neveu, héritier et continuateur de toutes les _idées napoléoniennes_,

semble avoir voulu reprendre pour l'achever.

Le Napoléon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impériale,

allant en droite ligne du Louvre à la barrière du Trône, «large partout

de quatre-vingts pieds, plantée de quatre rangées d'arbres et bordée

dans toute son étendue de palais réguliers et superbes, avec des

galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue

semblable, de même largeur et de même magnificence, et coupant à peu

près à angle droit la rue Impériale, s'étendit depuis Saint-Denis

jusqu'à Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitiés.

Cette rue fut nommée la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet

aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la

grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense

Champ-de-Mars, s'étendant d'Aubervilliers à Saint-Ouen et de Paris à

Saint-Denis. L'empereur fit défendre et entourer ce grand espace par des

fossés larges et revêtus de maçonnerie, dans lesquels des canaux

amenèrent les eaux de la Seine. Cette plaine étant dominée par

Montmartre, il fit aussi construire sur cette élévation une

forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange,

ayant son diamètre le plus long de Paris à Saint-Denis, et les deux

autres angles à Saint-Ouen et Aubervilliers; à ces deux derniers points

et à Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant

contenir chacune vingt mille hommes. C'étaient comme trois villes

militaires gardant une capitale...

«La rue de Rivoli et la Bourse furent achevés.

«Presque toutes les places publiques furent restaurées et ornées des

statues des maréchaux qui étaient morts.... Les bâtiments du quai

d'Orsay furent terminés, et une suite d'hôtels réguliers et semblables à

ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au

pont Louis XVI, et prolongés au delà du Palais du Corps législatif. Ces

palais furent réservés aux ambassadeurs des puissances étrangères.... Le

quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Iéna, fut terminé plus

tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....

«Les galeries du Louvre étant terminées dans leur entier, les maisons

particulières qui existaient dans l'intérieur furent démolies. L'arc de

triomphe du Carrousel disparut aussi: «C'est un jouet d'enfant,» avait

dit Napoléon. Ainsi la place du Carrousel s'étendit du Louvre aux

Tuileries, et cet espacé immense ne fut plus divisé que par la grille

qui ferme la cour d'honneur du château.

«On continua l'arc de triomphe de l'Étoile, qui devait être entièrement

revêtu de marbre blanc.... Déjà Canova et Chaudet avaient achevé le

modèle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui

devaient, assises et adossées, couronner de leur repos majestueux le

gigantesque édifice.» Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le

bronze provenant des canons pris dans la dernière guerre, et en 1828 ce

bronze fut entièrement doré. Les deux colonnes de la barrière du Trône,

dans la grande rue Impériale, furent aussi tapissées du bronze de ces

canons, et l'on y grava les noms des victoires et des généraux qui s'y

étaient le plus illustrés. Le mont Valérien fut taillé en pyramide

funéraire, pour servir de Saint-Denis à la dynastie impériale, et sur la

place de la Concorde, on éleva la colonne napoléonienne, monolithe de

cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamètre, en

marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui déroulaient la vie

de l'empereur, couronné d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une

statue de Napoléon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.»

À la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin

l'oeuvre très-sérieuse et très-approfondie d'un homme pratique, qui avait

évidemment mûri ses vues pendant de longues années, et dont le volume,

aujourd'hui encore, pourrait fournir un très-fructueux sujet de

méditations à nos édiles. C'est _Paris au point de vue pittoresque et

monumental, ou Éléments d'un plan général d'ensemble de ses travaux

d'art et d'utilité publique_, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843).

L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement,

et les perfectionnements apportés aux voies de communication. Suivant

lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir

sur la rive droite quatre grandes artères principales: d'abord la grande

rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la

place du Châtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs

de clôture de Paris[55], où la perspective serait close par un

rond-point au centre duquel s'élèverait une colonne monumentale; puis

la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Célestins à la

Bourse, en coupant la grande rue du Centre, où elle formerait deux des

rayons d'un carrefour hexagone, décoré d'une grande fontaine

monumentale; les deux autres rayons seraient formés par la grande rue du

Nord-Est, allant du sud-est de la barrière Ménilmontant à l'angle

nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernière de ces voies

serait la grande me de l'Hôtel-de-Ville, appuyant sa tête au chevet de

Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de là vers la place de la Bastille.

M. Meynadier suit pas à pas le tracé de ces rues, savamment calculé de

manière à établir des rapports directs entre des points importants, à

rapprocher considérablement les distances, en traversant des rues

étroites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en

dégageant les monuments et en créant de beaux points de vue.

[Note 55: On voit que c'est tout à fait notre boulevard de

Sébastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.]

Sur la rive gauche, M. Meynadier indique également d'autres voies de

communication de premier et de second ordre, combinées avec le même

soin pour déblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne

suivrons pas le livre dans tous ces développements, non plus que dans

les idées qu'il suggère pour la construction d'une grande halle, d'un

parc à l'anglaise situé à sept cent cinquante mètres du rond-point des

Champs-Élysées, relié à l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de

courtes avenues, à la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui était

déjà en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il

insiste beaucoup); pour l'achèvement du Louvre, l'embellissement des

Champs-Élysées, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours,

du rampant de Chaillot, où l'empereur avait rêvé d'élever, entre deux

vastes parenthèses de colonnes, un rival du Louvre, avec une façade de

six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronné d'une

flèche triomphale élevant la croix dans les nues, etc., etc.

Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de _Stades vertes_, M.

Meynadier, devançant encore une des créations de M. Haussmann, indique

parmi les améliorations les plus utiles et les moins coûteuses,

l'ouverture de petits squares sur différents points des rues de Paris.

Dans un autre, il demande l'établissement d'un immense jardin d'hiver,

analogue à celui qu'on avait créé, il y a quelques années aux

Champs-Élysées. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces

embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrêmement

sommaire et écourtée, l'auteur dresse un tableau des terrains et

bâtiments inutiles, susceptibles d'être aliénés, de manière à «produire

soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,» et à

pouvoir «élever avec cette somme vingt somptueux édifices, sans qu'il en

coûte un centime au contribuable.» Il établit les chiffres et entre dans

les plus menus détails, se préoccupant toujours du point de vue

pratique, et s'écartant de toute combinaison qui ferait de son travail

«un rêve des _Mille et une nuits_.»

M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise

toujours à l'économie. On entrevoit déjà par où il diffère de M.

Haussmann. Il en diffère encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on

n'abatte aucun édifice recommandé par ses souvenirs et son architecture,

que l'on conserve soigneusement à Paris son cachet pittoresque et sa

physionomie générale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les

jardins et les promenades, en se gardant bien d'y bâtir des maisons ou

des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que «des barbares et des

carriers.» De tous les ouvrages que nous avons rencontrés jusqu'à

présent dans cette revue rétrospective, celui-là est assurément le plus

complet et le plus sérieux.

Paris nouveau et Paris futur · 第 15 / 16 段