Si l'on se rapproche de notre époque, les projets, comme on le juge

bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donné

l'essor, au moins dans l'origine, à une foule de plans bizarres ou

grandioses, possibles ou impossibles, exposés par le moyen de la plume

ou du crayon, et qu'il serait trop long d'énumérer les uns après les

autres. C'est par exemple M. Hérard, architecte, qui publie en 1855 un

projet de passerelles à construire au point de rencontre des boulevards

Saint-Denis et de Sébastopol: ces passerelles, à galeries, figurent un

carré continu, dont chaque côté est déterminé par l'angle que forment en

se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856,

dans une série de lithographies, son plan de chemins de fer dans les

villes et particulièrement dans Paris, avec un système de voûtes

supportant les rails, de voies de côté pour les piétons et de ponts

volants pour mettre ces voies latérales en communication. C'est,

toujours en 1856, un ingénieur en chef retraité, M. Beaudemoulin, qui se

fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et

de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant à expliquer

nettement. À peu près vers la même date encore, un avocat demande, par

une _Lettre au ministre du Commerce_, l'établissement d'une série de

tentes dans toute la longueur des rues, afin de préserver le piéton de

la pluie, du soleil, des intempéries et des miasmes de la voie publique,

de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus

lard, un architecte, dont j'ai oublié le nom, propose de reconstruire la

Cité tout entière en style gothique, pour la mettre en harmonie avec

Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport

avec son antiquité[56].

[Note 56: Je ne parle pas de _Paris moderne, plan d'une ville modèle

que l'auteur a appelée Novutopie_, par Couturier de Vienne (1860,

in-12): c'est une fantaisie satirique, qui ne se rattache que de

très-loin et très-indirectement à notre sujet.]

Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolongé beaucoup plus

que je ne le croyais, malgré mes efforts pour l'abréger et tout ce qu'il

me resterait à dire encore. Un fait caractéristique d'ailleurs, c'est le

silence et l'abstention où restent généralement aujourd'hui les faiseurs

de projets. Ce phénomène paraît illogique, et cependant il est facile à

comprendre. Au début des travaux actuels, on les avait vus se lever de

toutes parts et accourir à l'Hôtel-de-Ville, les mains pleines d'idées;

mais ils n'ont pas tardé à comprendre que leurs vues, si grandioses

qu'ils les eussent jugées d'abord, étaient bien mesquines en face de la

réalité, et qu'ils n'avaient plus qu'à s'effacer humblement devant leur

maître à tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants, à venir jeter

des verres d'eau à la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M.

Haussmann d'avoir réduit à une stupéfaction muette ces imaginations même

dont la fécondité hardie semblait faite pour défier toute concurrence.

Si le citoyen Miltié et M. Amédée Tissot revenaient au monde, il ne leur

resterait plus d'autre ressource que de répéter avec le poëte:

Mon génie étonné tremble devant le sien.

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