Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zèle s'étend sur

toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la

création d'une vaste place, sur les débris du préau de la Foire

Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place

carrée de quatre magnifiques hôtels, bâtis dans le même goût et sur le

même niveau que la colonnade du Louvre, et dont il décrit en détail la

riche ornementation. Derrière ces quatre hôtels, il trace une rue de

vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre façades, puis il

déroule sur tous les côtés une colonnade double, où alternent les

marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont

de bronze doré, et qui sera couronnée d'une terrasse à balustrade. Aux

quatre angles de la colonnade il élève quatre portes, sur lesquelles on

placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des

colonnes, du côté des rues, sera fermé par une grille de fer doré de

quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un piédestal de marbre

supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place

surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze

dominée par la statue équestre du roi, d'une main tenant les rênes de

son cheval, de l'autre montrant avec son bâton de commandement les

portes du Temple de Janus, figurées à sa droite, à coté de l'entrée,

avec les écussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier

et de laurier entrelacées qui la recouvrent; la statue de la France

dans le bas, couchée sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et

les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.

Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en

élevant au bout de cette rue un arc de triomphe à trois grandes portes,

surmonté d'un statue équestre; qu'on achève le vieux Louvre, en abattant

les maisons qui s'opposent à ce travail; qu'on perce une large voie en

face du grand vestibule qui donne sur la place du côté de la rue

Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-Élysées par l'adjonction

d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrière doit être

remplacée par un arc de triomphe à deux portes, et Paris clos tout

entier par un boulevard, formé d'un mur sur lequel on conservera une

espèce de terrasse, et qui sera coupé de tours carrées et rondes

alternativement. Il règle même la construction des maisons, qui devront

être élevées de quatre étages, non compris les mansardes; terminées par

une balustrade de pierre et ornées de balcons à toutes les fenêtres. Il

propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le

lecteur aurait peine à comprendre aujourd'hui, à cause des nombreuses

modifications apportées depuis lors à l'état des lieux; suggère des

réparations et des améliorations pour tous les ponts existants, et en

indique de nouveaux à bâtir sur divers points. Le Palais de Justice, les

quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet

d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude

jusqu'à indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent

indispensables pour loger les troupes employées à la sûreté de Paris,

voeu modeste et qui a été bien dépassé par la réalité.

Dans la deuxième partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur

plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compléter. Ainsi il

demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'à la

rue Saint-Nicaise et dans l'étendue entière de la perspective; qu'on

forme alors une magnifique place, avec une grille percée de trois portes

de marbre blanc qui seront ornées de statues. Pour dégager la colonnade

du Louvre, qui venait d'être finie et réparée par les soins du marquis

de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les

édifices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'École, en

découvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traçant

une place bordée de façades uniformes et décorée de deux fontaines; puis

de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entrée.

Poncet de la Grave, comme on voit, est très-prodigue de places, de

statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans,

qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des

embellissements qui répond à toutes les objections, mais en oubliant de

nous dire à quelle source elle doit s'alimenter.

Le projet le plus original de cette deuxième partie est celui du Palais

des Savants, destiné à recevoir, en une longue et grandiose

perspective, les statues de ceux qui se sont distingués dans les

diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de

tous les grands hommes de France. L'entrée principale doit être précédée

d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des

premiers écrivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, formée

par l'inévitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des

beaux-arts, s'élèvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave

fourre partout.

L'auteur s'applique ensuite à dégager, à déblayer le pont Neuf et la

place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant

dans de minutieux détails; il énumère pour les théâtres Français et

Italien des améliorations parmi lesquelles je signalerai simplement,

bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des

lustres, qui a été réalisée dans nos nouvelles salles. Revenant à

l'Hôtel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en

construisît un autre dont la façade donnerait sur la Seine; dans la

direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail à

l'Hôtel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait

plus que de jeter sur la rivière, vis-à-vis la façade du nouvel Hôtel de

Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins à droite et à gauche,

comme celui du pont Neuf, destinés, l'un aux feux d'artifice, l'autre à

recevoir un château d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les

canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large

rue, bordée d'une galerie de colonnes couplées, et des terrasses à

balustrades sur le haut de toutes les maisons.

Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas à pas la

troisième partie comme j'ai fait pour les deux précédentes. Il y a là

aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui

précède suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent

seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonné d'après

un système de principes fixes et généraux. Je me contenterai de

signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan

grandiose, entraînant à sa suite l'alignement et l'élargissement de

toutes les rues adjacentes, de manière à ouvrir autour de la statue

équestre du roi une série de magnifiques perspectives. Ce projet, que

Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a été envoyé (il ne dit pas

par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagrené avait proposé

en 1748, et plusieurs autres, consacrés à la transformation du même

lieu, et qu'il est étonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.

La même année, Croizet publiait son _Plan du centre de la Cité_ (1756,

in-8°), qui se rattachait au système général d'embellissements conçu par

la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de

l'architecte et ingénieur R. Pitrou faisait paraître une série de onze

planches, où son mari avait déroulé sous toutes ses faces son projet

d'établissement dans la Cité d'une grande place circulaire décorée

d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Hôtel de Ville,

et desservie par un ensemble de larges rues neuves destinées à assainir

et à déblayer le quartier[17].

[Note 17: Je trouve aussi dans la bibliographie de la France, de

Girault de Saint-Fargeau, l'indication d'un _Mémoire_ de Bouteville pour

_l'embellissement de l'île du palais_, dont il ne donne pas la date.]

Une foule d'autres témoignages contemporains, sur lesquels nous sommes

obligés de courir rapidement, démontrent le mouvement d'idées que

soulevait alors cette question de la transformation de la capitale.

Ansquer, dans ses _Variétés philosophiques et littéraires_ (1762),

consacrait un chapitre curieux à _Paris tel qu'il est_, et _Paris tel

qu'il sera_. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mémoires

sur le moyen d'amener à Paris les eaux de l'Yvette, et demandait

l'établissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les

architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres,

soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille

Dusaussoy, dans _le Citoyen désintéressé, ou diverses idées

patriotiques_, demandait l'agrandissement des halles et marchés,

l'achèvement du Louvre et l'établissement d'une vaste place devant le

péristyle du palais, en répétant l'architecture de ce péristyle, mais

suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruisît

Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Hôtel des Monnaies, et

celui-ci sur l'emplacement de l'Hôtel de Soissons. L'Hôtel de Ville

devait être transféré dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde

d'oublier la statue monumentale du roi pour compléter la décoration. Il

voulait également qu'on terminât les Tuileries, qu'on restaurât

l'Hôtel-Dieu, et suggérait une foule d'autres améliorations partielles,

dont plusieurs étaient très-raisonnables et ont été exécutées depuis. Ce

qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy,

c'est que, à côté des projets, il donne toujours les moyens d'exécution,

et s'occupe d'établir les ressources financières à l'aide desquelles ils

pourront s'accomplir. Il appuie à diverses reprises sur la nécessité de

créer une commission et une caisse pour les embellissements de la

ville.

Mercier a dispersé quelques idées sur ce sujet dans son _Tableau de

Paris_, où il revient particulièrement, avec une certaine insistance,

sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de

faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de

la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin

aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paraître une

utopie, est tombé aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il

est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il

s'exécute. Mais c'est surtout dans l'_An 2440, rêve s'il en fut jamais_

(1770), que Mercier a lâché la bride à son imagination. Ce qu'il réforme

principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et

humanitaire où il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont

les moeurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de

transformer matériellement la ville. Son rêve le conduit dans de grandes

et belles rues proprement alignées, suivant l'idéal commun à tous les

précurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris

désordonnés et bizarres qui déchiraient autrefois son oreille. Il entre

dans des carrefours spacieux, où règne un si bon ordre qu'on n'y

aperçoit pas le plus léger embarras, et où il ne rencontre pas de

voitures prêtes à l'écraser. La ville offre un air animé, sans trouble

et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener à l'aise. Par

malheur, Mercier a oublié de nous dire comment on s'y est pris pour

arriver à ce beau résultat.

[Note 18: Le projet d'amener les eaux de la mer à Paris, en

prolongeant jusque-là un port construit à Cherbourg, fut présenté à

Louis XVI, et vivement combattu par les architectes, qui le regardaient

comme capable d'entraîner la ruine de la capitale par la filtration de

l'eau salée à travers le terrain calcaire qui sert de base à Paris. Le

comte de Las Cases, dans le tome IV du _Mémorial de Sainte-Hélène_, dit

qu'il présenta à Napoléon, en 1812, un plan pour transformer le Champ de

Mars en une naumachie qui eût servi d'ornement au Palais du roi de Rome,

et qu'on aurait creusée suffisamment pour recevoir de petites corvettes

destinées à l'instruction d'une école de marine installée à l'École

militaire. Cette idée est revendiquée par Naudy Perronnet, qui, dans un

ouvrage publié en 1825, et où il revient longuement là-dessus, prétend

l'avoir proposée lui-même en 1812, avec cette seule différence qu'il

établissait sa rade ou son bassin dans la plaine de Grenelle.]

Le Louvre est achevé, et l'espace qui règne entre le Louvre et les

Tuileries est devenu une place immense où se célèbrent les fêtes

publiques. Ces deux monuments réunis forment le plus magnifique palais

de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingués. Il

voit «une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des

citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple était celui de la

Justice. L'architecture de ses murailles répondait à la dignité de son

objet.» Une petite description n'eût pas été de trop pour servir de

modèle à nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est

décoré, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes

qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les

statues équestres des souverains qui ont succédé à Louis XV figurent au

milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf.

L'Hôtel de Ville s'étend en face du Louvre, et sur les débris de la

Bastille, détruite de fond en comble, on a élevé un temple à la

Clémence. L'Hôtel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur

un seul point au centre de la cité, est partagé en vingt maisons

particulières aux extrémités du nouveau Paris.

Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau

pure. Les maisons, commodes et élégantes, sont surmontées de terrasses

fleuries, que recouvrent des treilles parfumées, de sorte que les toits,

tous d'égale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville,

regardée du haut d'une tour, paraît couronnée de fleurs, de fruits et de

verdure.

Arrêtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre

ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du

_Temple de Dieu_[19]; nous ne pourrions l'accompagner au _Monument de

l'humanité_, ni dans ce théâtre régénéré où l'on joue sans aucun doute

_la Brouette du vinaigrier_, quoique sa modestie l'ait empêché d'en rien

dire, encore moins dans ces cérémonies funèbres où les cadavres des

morts sont réduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allumés,

sans risquer de nous laisser entraîner trop loin en dehors de notre vrai

cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier

chapitre de l'_An_ 2440, cette note devenue bien plus juste encore

aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour épigraphe à ce volume:

«Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble à un enfant

rachitique. Tous les sucs montent à la tête et la grossissent. Ces

sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du

corps est diaphane et exténué. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.»

[Note 19: Le fameux Vriès, qui depuis devait acquérir une autre

illustration sous le titre de _Docteur noir_, avait renouvelé dans des

proportions grandioses, vers 1855, ce projet du _Temple de Dieu_, où il

voulait opérer la fusion de tous les cultes.]

Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rétif de la Bretonne,

et il serait facile de pêcher çà et là plus d'une idée relative au même

sujet dans les oeuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du

ruisseau. Géomètres et romanciers, architectes et poëtes, pas un qui

n'essaye d'apporter sa pierre à l'édifice; pas un qui ne veuille

réformer Paris, en même temps que les lois, la foi et les moeurs. Tous

les philosophes et tous les rêveurs de ce dix-huitième siècle, dont

l'activité inquiète et fiévreuse n'allait à rien moins qu'à reconstruire

la société entière sur d'autres bases, se rencontrent en une rare

unanimité sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps,

depuis le _Mercure_ jusqu'aux _Lunes_ du cousin Jacques, sans s'y

heurter à des multitudes de projets, dont les plus sérieux ne sont pas

toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort

d'être prématurés. En 1776, à la date du 10 novembre, je trouve le plan

de la rue de Rivoli tracé très-nettement dans les _Mémoires secrets_. En

1780 (28 octobre), c'est la _Correspondance secrète_ qui traite la

question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la

prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'à la rue de Seine, en

abattant un pavillon du collége des Quatre-Nations (aujourd'hui

l'Institut), pour créer une perspective superbe du Luxembourg aux

Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet où l'on ne réclame

à grands cris cette démolition des pavillons du palais Mazarin, capables

de gâter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et

de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que

des raisons moins graves ont suffi pour condamner à mort bien d'autres

monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop

quelle est la vertu secrète qui a sauvé ces pavillons au milieu de tant

de ruines.

Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou

timides, plaisants ou sérieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de

la création d'une place à la transformation radicale de la ville

entière, on dirait que chaque candidat a présente à la mémoire cette

parole que Voltaire écrivait en 1749, et qui semble avoir servi de

stimulant à tous les réformateurs, comme elle a servi d'apologie aux

derniers travaux de M. Haussmann: «On peut, en moins de dix ans, faire

de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont à la

tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus

commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque

homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une âme assez ferme

pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu'il

soit assez accrédité pour les faire réussir!»

Voltaire eût-il prononcé son _Eurêka_ devant M. Haussmann? Peut-être!

Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je

suis difficile à convaincre.

Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conçu lui aussi sa

petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli,

dans le tome II de ses _OEuvres choisies_, un court _Mémoire sur Paris_,

écrit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins

curieux de tous ces vastes projets. Nous allons détacher les passages

les plus piquants de ce Mémoire, où le spirituel et frivole Français de

Bruxelles indique en quelques pages, écrites malheureusement d'un style

un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres

en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans

avoir l'air d'y toucher.

«On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est

tout simple; on doit s'attendre à cela![20] Tout ce Carrousel, ces

baraques, cette rue Saint-Nicaise, déshonorent Paris par l'indigne petit

moyen de faire argent de tout. La grande économie est de n'en pas

avoir...[21] Des extrémités du pavillon de la Comédie française des

Tuileries, on tirera une ligne de bâtiments qui fermera cette place et

joindra le vieux Louvre. La décoration sera dans le genre des deux

autres, sans y ressembler tout à fait. Un toit à l'italienne; vis-à-vis,

des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place,

une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignité.

[Note 20: C'est fait.]

[Note 21: Plus loin, le prince de Ligne s'indigne encore contre ceux

qui pourraient s'opposer à ses projets en prononçant ce _vil mot

d'argent_. On voit qu'il avait les grandes traditions. Napoléon Ier

disait de Corneille: «S'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait

prince;» M. Haussmann pourrait dire du prince de Ligne: «Je l'aurais

fait membre de ma commission municipale.»]

«Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame

Infante, apportent la tristesse sur un quai où l'on ne doit voir régner

que l'ordre et la magnificence. Après l'avoir rendu soigné, décoré, et

l'avoir débarrassé de tout ce qui le défigure, on bâtira, depuis le

vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de même

ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera

toutes les maisons qui sont à présent entre la rue de la Monnaie et le

vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on

puisse se promener jusque-là, toutes les maisons qui bordent le

quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de

laquelle il y aura, comme à l'autre, une fontaine immense, on pourra

découvrir la rivière, sous cette galerie qui sera la première galerie du

monde.

[Note 22: Avis à M. le préfet de la Seine: il rougira de n'y avoir

pas encore pensé.]

«Il faut bâtir la place de Louis XV, du côté du quai et des

Champs-Élysées, de même que les deux bâtiments qui sont à droite et à

gauche de la rue Royale... Il y a déjà assez de vide par le jardin, et

il est nécessaire de renfermer la rivière jusque vis-à-vis de l'École

militaire, où je veux que Paris finisse[23]. Il faudra bâtir tout le

Cours-la-Reine. On y fera des écuries pour le roi, décorées avec tous

les attributs et la magnificence possibles... Ce bâtiment immense

fermera les Champs-Élysées du côté de la rivière, comme la rue

Saint-Honoré fait de l'autre côté. Une grande grille depuis l'École

militaire jusqu'à la Seine, une depuis la Seine jusqu'à ces écuries, et

une autre derrière, de toute la largeur des Champs-Élysées jusqu'au

faubourg Saint-Honoré, détermineront Paris du côté de Versailles et du

bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui

enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la

Chaussée-d'Antin jusqu'à la rue Charonne. Ces deux lignes tirées,

bordées de huit rangées d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne

sera plus permis de sortir pour bâtir, puisqu'il faut finir une fois[24]

et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achève

rien....

[Note 23: Paris a marché depuis, sans tenir aucun compte de la

volonté du prince de Ligne.]

[Note 24: Pour le coup, ce n'est pas cette phrase-là qui eût fait

entrer le prince de Ligne au conseil municipal.]

«On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par

exemple, le serait aisément par des façades uniformes et des toits à

l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux

bâtiments à faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dégrade

tout. Que de même les clochers soient défendus, si l'on s'avise de

rebâtir des églises[25].... Les obélisques, les thermes, les pyramides,

les colonnes placées partout où il s'est passé quelque grand événement,

le consacreront pour jamais à la mémoire.... De même dans les

Champs-Élysées, qui, sans cela, ne méritent pas d'en porter le nom, je

veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit

ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets dédiés à des actions

moins éclatantes, mais plus héroïques que des batailles.

[Note 25: On s'est avisé d'en bâtir quelques-unes: il est vrai que,

depuis que l'auteur écrivait ceci, on en avait abattu beaucoup.]

«Je viens d'édifier pour le coeur, édifions pour l'esprit. Dans la cour

immense, renfermée entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront

renfermés toutes les académies et les bustes de ceux qui ont fait le

plus d'honneur et de plaisir... Les bâtiments publics qu'on peut faire

pour l'ordre, le secours et la félicité publique, orneront, par une

façade simple, noble et sage, le quai de l'autre côté, partout où l'on

voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dépôts, des

manufactures, tout ce qu'on voudra.

«Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire

pourquoi, dans les pays où il n'y a point de rivière, on voit arriver

des navires à trois mâts déposer les richesses du nouveau monde à la

porte des commerçants, dans le temps qu'on ne connaît sur la Seine que

la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien

basses dans certains temps de l'année, mais on pourrait la rendre plus

profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'à la mer n'est

pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir

passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les

jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebâti en entier par de

riches négociants, deviendrait une petite ville tout entière au

commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal.

C'est là qu'on emploierait une belle sévérité d'architecture, et que

l'on élèverait au milieu un superbe bâtiment en arcades, pour la Bourse.

[Note 26: Chamousset, philanthrope (1717-1773), qui a beaucoup fait

pour l'amélioration des hôpitaux, des établissements de bienfaisance, et

de l'assistance publique, ce qui est la meilleure manière de réformer

Paris.]

Paris nouveau et Paris futur · 第 13 / 16 段