obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que
Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour
reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience
pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de
sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule
dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le
Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables
qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa
physionomie, dans ses moeurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a
si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les
liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres
anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que
l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en
arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il
faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les
lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi
dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans
le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité
ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui
s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives,
physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage
encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins
profondément explorées.
En relisant dernièrement l'_Histoire de la ville et de tout le diocèse
de Paris_, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de
donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais
frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix
par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale
de la _ville nomade_. On peut dire, en un certain sens, que plus les
derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif,
plus il y gagne d'actualité.
[Note 14: M. Cocheris, chez Durand.]
Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet
intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre.
La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue
des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est
métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges
qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent
même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses
descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de
comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les
monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les
précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le
lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du
commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des
études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de
ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement
enterrer dans la fosse de l'ancien régime.
L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les
monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce
temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était
un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous
avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater
que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se
bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc
et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales
des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis
son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann
n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt
dernières années de notre existence.
Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles
la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des
vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors
admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou
échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand
je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle
que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus
coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de
la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et
d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans
le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul
point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des
proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises
qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des oeuvres
d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à
l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des
couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont
entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un
relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent
dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une
centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin
de donner au lecteur une idée du reste.
L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances.
Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux,
sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant
mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée
de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne
d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son
baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule
gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui
remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace
parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La
petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante
confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première
ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le
premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme
cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le
fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Boeufs
n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la
microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui,
métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne
se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris
souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des
maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un
entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres
monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,--rare échantillon de la plus
pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales
de la glorieuse Université de Paris,--qui se dérobent à tous les regards
au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne
s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.
Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable
qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus
terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de
la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation
des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et
enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de
Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième
et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry,
où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents,
l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe
Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande
confrérie des _crieurs de corps et de vin_, si curieuse et si
pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses
galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses
volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende
des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse
macabre, et ces _charniers_ historiques où était installée une foire
perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de
marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et
les épitaphes.
Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et
cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et
dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à
grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études,
n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital,
avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par
cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique
procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des
Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des
vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les
tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de
leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des
Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la
Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du
Théâtre-Français?
Mais où sont les neiges d'antan?
Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une
quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien
balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige,
et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer
l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses
monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de
sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de
nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à
six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres,
qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et
changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore
je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs
églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.
N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour
ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et
métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin
de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence,
consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a
donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la
captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile
et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de
Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite
religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le
ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu
sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis
1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et
d'une maigre cascade.
La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la
dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux
temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour,
longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et
isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie
des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de
Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche
église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins
de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les
dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du
Parlement.
Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui
pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres,
particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard
Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait
leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges
historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de
Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à
Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de
l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir
été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de
Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le coeur de l'antiquaire
égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait
encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des
frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du
Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de
maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de
Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans
l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de
la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis
deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes
administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des
récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement
aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit
que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?
Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse
des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde,
à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout
par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables
que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse,
offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul,
Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que
tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque
membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par
coeur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le
treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils
leur en apprendraient le respect.
III
LES PRÉCURSEURS DE M. HAUSSMANN.
À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait
que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les
régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On
est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est,
au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis
Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans
cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y
arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles
rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de
nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi
excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue
et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les
trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris,
et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir
que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas
un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel,
parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments
durables à la postérité.
Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit
élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de
lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour
lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes
devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe?
Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices
comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte
Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la
colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai
d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la
tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et
le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans
détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos
jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un
piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de
1790 au premier septembre 1844, comme il résulte du _Dictionnaire des
rues de Paris_, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux
voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine
d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle,
qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.
Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux
accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais
seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce
livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde
des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de
Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseurs _platoniques_, dont
les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient
été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés
à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à
travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de
cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles,
ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la
gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui
fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux
passés et des idées pour ses travaux futurs.
Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui
publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'_Arrêts royaux_,
datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des
institutions, des moeurs et usages, de la police, comme sur les
embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner
à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre
d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé
tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant
d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que
plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait
honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et
sociales de maître Raoul Spifame.
Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15],
cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et
sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées
et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète
l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le
percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre
«l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres
maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre
d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc.
Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit
environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries
et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des
dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place
marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans
plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y
bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et
comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour
qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres
choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége
et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métiers
_puants_, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans
la banlieue.
[Note 15: _Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi
progymnasmata_, in-8.]
Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner,
nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de
suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de
sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV,
ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes
d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la
prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau
volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de
tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir
seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus
originales et des moins connues.
On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et
l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup
de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites,
et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de
Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui
ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première
ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le
déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la
reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite,
M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de
Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient
ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si
propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris
feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en
avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.
Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires,
d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui
proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.
En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas,
paraissait dans le _Mercure_ l'explication d'une nouvelle place
monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les
plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé
ailleurs que dans le _Mercure_. L'année suivante, le même journal
publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un
ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans
cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M.
Haussmann. Je veux parler du _Projet des embellissements de la ville et
faubourgs de Paris_, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'était alors
qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un
peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans
l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire
à des personnes _de la première considération_, et _élevées en dignité_,
donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on
s'exprimerait aujourd'hui.
[Note 16: Trois parties réunies en un seul volume in-12, imprimé
avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les
observations du lecteur.]