Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'études aussi

obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que

Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour

reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience

pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de

sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule

dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le

Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables

qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa

physionomie, dans ses moeurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a

si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les

liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres

anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que

l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en

arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il

faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les

lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi

dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans

le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité

ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui

s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives,

physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage

encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins

profondément explorées.

En relisant dernièrement l'_Histoire de la ville et de tout le diocèse

de Paris_, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de

donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais

frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix

par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale

de la _ville nomade_. On peut dire, en un certain sens, que plus les

derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif,

plus il y gagne d'actualité.

[Note 14: M. Cocheris, chez Durand.]

Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet

intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre.

La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue

des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est

métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges

qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent

même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses

descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de

comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les

monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les

précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le

lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du

commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des

études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de

ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement

enterrer dans la fosse de l'ancien régime.

L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les

monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce

temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était

un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous

avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater

que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se

bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc

et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales

des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis

son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann

n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt

dernières années de notre existence.

Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles

la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des

vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors

admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou

échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand

je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle

que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus

coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de

la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et

d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans

le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul

point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des

proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises

qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des oeuvres

d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à

l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des

couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont

entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un

relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent

dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une

centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin

de donner au lecteur une idée du reste.

L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances.

Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux,

sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant

mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée

de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne

d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son

baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule

gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui

remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace

parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La

petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante

confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première

ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le

premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme

cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le

fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Boeufs

n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la

microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui,

métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne

se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris

souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des

maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un

entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres

monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,--rare échantillon de la plus

pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales

de la glorieuse Université de Paris,--qui se dérobent à tous les regards

au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne

s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.

Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable

qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus

terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de

la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation

des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et

enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de

Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième

et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry,

où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents,

l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe

Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande

confrérie des _crieurs de corps et de vin_, si curieuse et si

pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses

galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses

volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende

des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse

macabre, et ces _charniers_ historiques où était installée une foire

perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de

marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et

les épitaphes.

Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et

cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et

dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à

grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études,

n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital,

avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par

cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique

procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des

Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des

vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les

tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de

leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des

Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la

Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du

Théâtre-Français?

Mais où sont les neiges d'antan?

Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une

quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien

balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige,

et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer

l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses

monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de

sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de

nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à

six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres,

qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et

changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore

je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs

églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.

N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour

ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de

Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et

métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin

de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence,

consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a

donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la

captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile

et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de

Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite

religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le

ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu

sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis

1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et

d'une maigre cascade.

La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la

dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux

temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour,

longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et

isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie

des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de

Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche

église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins

de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les

dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du

Parlement.

Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui

pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres,

particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard

Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait

leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges

historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de

Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à

Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de

l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir

été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de

Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le coeur de l'antiquaire

égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait

encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des

frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du

Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de

maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de

Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans

l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de

la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis

deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes

administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des

récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement

aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit

que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?

Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse

des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde,

à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout

par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables

que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse,

offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul,

Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que

tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque

membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par

coeur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le

treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils

leur en apprendraient le respect.

III

LES PRÉCURSEURS DE M. HAUSSMANN.

À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait

que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les

régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On

est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est,

au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis

Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans

cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y

arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles

rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de

nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi

excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue

et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les

trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris,

et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir

que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas

un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel,

parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments

durables à la postérité.

Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit

élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de

lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour

lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes

devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe?

Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices

comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte

Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la

colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai

d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la

tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et

le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans

détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos

jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un

piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de

1790 au premier septembre 1844, comme il résulte du _Dictionnaire des

rues de Paris_, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux

voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine

d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle,

qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.

Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux

accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais

seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce

livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde

des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de

Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseurs _platoniques_, dont

les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient

été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés

à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à

travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de

cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles,

ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la

gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui

fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux

passés et des idées pour ses travaux futurs.

Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui

publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'_Arrêts royaux_,

datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des

institutions, des moeurs et usages, de la police, comme sur les

embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner

à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre

d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé

tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant

d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que

plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait

honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et

sociales de maître Raoul Spifame.

Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15],

cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et

sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées

et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète

l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le

percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre

«l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres

maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre

d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc.

Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit

environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries

et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des

dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place

marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans

plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y

bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et

comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour

qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres

choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége

et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métiers

_puants_, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans

la banlieue.

[Note 15: _Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi

progymnasmata_, in-8.]

Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner,

nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de

suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de

sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV,

ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes

d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la

prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau

volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de

tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir

seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus

originales et des moins connues.

On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et

l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup

de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites,

et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de

Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui

ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première

ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le

déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la

reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite,

M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de

Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient

ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si

propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris

feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en

avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.

Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires,

d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui

proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.

En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas,

paraissait dans le _Mercure_ l'explication d'une nouvelle place

monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les

plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé

ailleurs que dans le _Mercure_. L'année suivante, le même journal

publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un

ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans

cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M.

Haussmann. Je veux parler du _Projet des embellissements de la ville et

faubourgs de Paris_, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'était alors

qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un

peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans

l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire

à des personnes _de la première considération_, et _élevées en dignité_,

donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on

s'exprimerait aujourd'hui.

[Note 16: Trois parties réunies en un seul volume in-12, imprimé

avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les

observations du lecteur.]

Paris nouveau et Paris futur · 第 12 / 16 段