la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et
seulement en cas de nécessité réelle,--nécessité matérielle ou nécessité
morale,--tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes
consacrées, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces
noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter
suffisamment que les anciennes étiquettes de nos rues ont une
signification; qu'elles écrivent, pour ainsi dire, à tous les pas, la
chronique des moeurs, des usages, des croyances, des divertissements de
nos pères, l'histoire physique et civile de la plus illustre cité du
monde. Avant les _embellissements_ cruels qui ont produit dans la
vieille ville l'effet désastreux de dix siéges et de trois ou quatre
bombardements, on eût pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les
annales de Paris. Je le répète, la commission municipale ne le sait pas
assez, et il est fâcheux que, parmi les membres fort honorables dont
elle se compose, on n'ait point songé à donner place, à côté des
savants, des administrateurs, des commerçants, des artistes, à quelque
archéologue qui eût étudié cette histoire, qui la comprît, l'aimât, et
eût pu en enseigner le respect à ses confrères. Assurément, un avoué ni
un ingénieur ne sont à dédaigner dans le conseil souverain de la ville;
je ne trouve même nullement qu'un peintre comme Delacroix et un écrivain
comme Scribe y fussent déplacés. Mais ce qu'il y faudrait surtout,
puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propriété de
l'histoire, et non d'un domaine privé qu'on puisse tailler à sa guise
comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connût vraiment
Paris,--et c'est là justement, si j'en juge par les apparences, ce à
quoi l'on n'a point songé.
Que l'on ait considéré comme absolument nécessaire de remplacer par de
nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi,
je n'ai pas du tout l'intention d'aller à l'encontre. En principe, on ne
peut blâmer cette idée, surtout après l'annexion de la banlieue, qui a
considérablement accru le nombre de ces répétitions. Mais s'est-on
strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprimés
faisaient-ils bien réellement double emploi? On va en juger.
J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune façon
dans cette catégorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues
Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a
débaptisé les seules qui existassent. Il était si facile de placer M.
Cousin ailleurs que dans la première de ces rues, dont la dénomination
exhalait un parfum gothique à réjouir le coeur des antiquaires! M.
Cousin, qui est éclectique, se fût contenté de celle qu'on lui eût
offerte. En sa qualité d'archéologue passionné, il a dû souffrir de
raturer avec son nom celui d'une rue du treizième siècle, et je le
préviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans
peine. Si l'on tenait à le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour
ne point déranger ses habitudes, il y avait la rue des Poirées, qui
n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait
probablement accommodé aussi bien que le chancelier Gerson,--ou la place
Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulière avec le principe
même de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le
patronage du même chancelier.
Le 10e arrondissement possédait une rue de Chastillon, ainsi nommée
de l'un des architectes qui ont construit l'hôpital Saint-Louis. Certes,
Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues
de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste
de l'administration même courrait risque d'être diminuée d'un bon
tiers. Je n'aurais point conseillé de le mettre; il fallait le laisser
puisqu'il y était. L'avenue des Triomphes n'était pas davantage un
double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de
l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant
à la rue de la Triperie, je conçois qu'on l'ait débaptisée sans autre
motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos
pères n'étaient pas gens si délicats que M. le préfet de la Seine.
Comment et par où la rue Vendôme pouvait-elle se confondre avec la place
ou le passage du même nom? Qu'on ait supprimé la rue de Beauvau, dans le
12e arrondissement, parce que cette désignation pouvait faire croire
qu'elle conduisait à la place Beauvau, située bien loin de là; qu'on ait
agi de même pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au
quai du même titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel
qu'une rue qui conduit à une place porte le même nom que cette place,
ne fût-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situé
dans une rue porte le même nom que cette rue, ne fût-ce que pour
indiquer l'endroit où il se trouve. Cela est si vrai que la commission
elle-même, par une inconséquence bizarre, a suivi, dans ses
dénominations nouvelles, une marche semblable à cette qu'elle condamnait
dans les dénominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la
place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage
d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris à tâche de se condamner
de sa propre main.
Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Geneviève
faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Geneviève, soit avec la
rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage
non-seulement d'être connu et consacré depuis longtemps, mais encore
d'être tout à fait charmant, beaucoup plus, à coup sûr, que celui du
géomètre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins
aisément de toutes les autres rues du Moulin semées sur les divers
points de Paris, et elle indiquait à ceux qui aiment à retrouver la
trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux à
la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle,
célébré dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par
une des plus spirituelles comédies de Dancourt.
Si c'est une règle élémentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris
qu'en cas de nécessité absolue, il n'est pas moins évident que les
changements doivent porter de préférence sur les voies les moins
anciennes, les moins historiques, les moins consacrées par le temps et
les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains
parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue
possession du droit de cité qui était jadis une protection efficace. La
commission, j'aime à lui rendre cette justice, a généralement suivi
cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine
à comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de
Rossini et celui du Ranelagh, portés à la fois par une rue et une
avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques,
commandaient de faire porter cette suppression plutôt sur des rues
subalternes, ou destinées à disparaître prochainement, que sur
d'importantes avenues, où le changement va produire une perturbation
bien autrement considérable. On ne peut croire que la commission
municipale, dans une pensée d'opposition coupable, ait voulu humilier
Rossini, au moment même où il venait de recevoir la croix de grand
officier de la Légion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait
eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprès des
journaux officieux, peut-être a-t-elle cru, avec les grands érudits du
_Pays_, qu'il avait été fondé par un officier d'ordonnance du vainqueur
de Waterloo, et que dès lors elle faisait un acte patriotique en
effaçant ce nom.
Il y avait deux rues Pavée, et deux rues des Marais, sans compter celles
de la banlieue. Pourquoi avoir justement raturé, sur ces quatre
étiquettes, celles qui étaient consacrées par la possession la plus
ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues placées sous le vocable de
Ménilmontant, avoir respecté celles qui se trouvent à Belleville et
débaptisé celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs
qui étaient pour ainsi dire incarnés avec son nom? Pourquoi?...
Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.
Arrêtons donc ici cette première partie de notre examen, et passons à la
seconde, où nous aurons bien d'autres questions à faire.
J'ai cherché à me rendre compte des principes qui ont guidé la
commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitués aux
anciens, et je n'ai pu encore en venir à bout. Je vois bien dans sa
liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus
illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prélats et des
missionnaires jusqu'à des athées; mais je ne vois pas quelle marche elle
a suivie, et la logique de son plan m'échappe. On dirait qu'elle a mis
pêle-mêle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard
par un commis des bureaux de l'Hôtel de Ville, et qu'elle les a inscrits
dans l'ordre où les lui présentait ce classique enfant aux yeux bandés,
qui était chargé de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes
loteries.
Sauf peut-être une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tenté de
prendre pour un pur effet du hasard, elle ne paraît pas avoir cherché un
moment à procéder autant que possible par voie d'assimilation, de
manière à enchaîner en quelque sorte le nouveau nom à l'ancien souvenir.
Il est évident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphaël à
celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud,
l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la
rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquième arrondissement, si la Sorbonne
a rappelé à la commission le chancelier Gerson, le collége historique de
Louis-le-Grand ne lui a rien rappelé du tout, ni son fondateur Guillaume
Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collége de France
n'a pas été plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu
en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun
côté à l'éloquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier
directeur des Gobelins, ne lui est même pas venu à la pensée, dans le
treizième arrondissement. Enfin, car il faut abréger, lorsqu'il s'est
agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a songé à
aucun des hôtes fameux qui illustrèrent, au dix-septième siècle, cette
place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'à la
marquise de Sévigné.
Une trentaine de saints ont été supprimés dans l'ancienne nomenclature,
sans compter ceux qui l'ont été en double et en triple exemplaire. Pas
un d'eux n'a été remplacé par un autre. Je n'en fais pas un crime à la
commission: elle est de son siècle, où les saints ne sont pas en aussi
bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens éclairés si elle
avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnaître
d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon goût d'admettre dans sa liste
des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-être eût-il
été de meilleur goût encore, pendant qu'elle en était aux prédicateurs,
de ne pas s'arrêter à Bridaine et d'aller jusqu'à Lacordaire; mais je
n'insiste pas sur ce point délicat. Ce que je voulais dire, c'est que
les saints détrônés ont eu la plupart des géomètres et des naturalistes
pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il
eût fallu prendre garde à certains contrastes pour le moins bizarres,
dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athée Lalande substitué au
nom de Sainte-Marie.
Les savants et les mathématiciens de tout genre, particulièrement les
ingénieurs, se partagent presque toute la liste avec les généraux. Quand
je dis les généraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels,
comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a traité
l'épaulette avec une véritable munificence: elle a recueilli jusqu'à des
noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent
même pas soupçonné l'existence. Le décret du 2 mars précédent avait
distribué d'un coup les noms de dix-neuf généraux, tous du premier
empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transformée en
boulevard. Mais les savants ont été plus généreusement favorisés encore.
Le royaume de Paris est aux ingénieurs, et M. Haussmann leur devait bien
cela. La gloire accordée aux ingénieurs morts est la garantie de celle
qui attend les ingénieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs,
ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous
alignez au cordeau est peut-être celle qui dans vingt ans portera votre
nom.
Les mathématiques ont enfin trouvé leur grand jour de gloire. La
commission a mis une auréole à la table des logarithmes. Elle a fait
monter en masse les géomètres au Panthéon. D'Alembert, Deparcieux,
Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy,
Berzélius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des météores
dans la liste, où Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres étoiles de
dixième grandeur, complètement inaperçues jusqu'alors du commun des
mortels, rayonnent d'un timide et modeste éclat. Connaissiez-vous Bayen?
Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamandé avait-il jamais
frappé vos yeux ou vos oreilles? Et n'êtes-vous pas émerveillé des
trésors d'érudition qui se cachent dans le sein de la commission
municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de
Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant,
à l'honneur de servir un jour de parrains à deux rues de Paris?
Après les généraux et les ingénieurs, les artistes n'ont pas été
oubliés. On a même ressuscité, pour la circonstance, le graveur
Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est
assurément pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je
ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas été aussi généreusement
traitées, et l'Académie française, avec Quinault, Lacretelle, Casimir
Delavigne, et... Dangeau, fait piètre mine à côté du brillant contingent
fourni par ses soeurs, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des
sciences. Décidément l'Académie française n'est pas en faveur
aujourd'hui.
Ce que la commission semble avoir particulièrement oublié, ce sont
justement les noms auxquels elle eût dû penser avant tout, c'est-à-dire
ceux des hommes célèbres nés à Paris. Je pourrais dresser ici sans peine
une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore
trouvé place au baptême des innombrables rues de leur ville natale.
Est-on bien fondé à dédaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron,
Arnauld, le père Bouhours, l'ébéniste Boule, Charlet, Carmontelle, les
sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le
moraliste Charron, le dramaturge la Chaussée, Collé, la Condamine,
madame Deshoulières, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'économiste
Dupont de Nemours, le maréchal de la Ferté, Nicolas Flamel, Furetière,
Gail, Fréret, qui, déjà considérables en eux-mêmes, prennent une valeur
bien plus grande lorsqu'on les compare à la majorité des élus? Si
l'exécution d'un plan de Paris a mérité à Gomboust l'honneur de devenir
le parrain d'une rue, à plus forte raison cet honneur n'était-il pas dû
à Sauvat et à cinq ou six autres, qui ont écrit l'histoire de la ville,
qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se
fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouvé place là où
l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et
Jodelle, en leur qualité de fondateurs de notre vieux théâtre, eussent
été déplacés aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? Où
était la nécessité de recourir si largement aux pays étrangers, quand
Gros, Guérin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naudé,
Étienne Pasquier, Quatremère, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste
Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_, sont encore exclus de
la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on même que Laujon, Legouvé,
Lemierre, le Nôtre, Patru, Perrault, l'abbé de Rancé, Tavernier,
Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rémusat et le poëte Villon n'eussent
pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre
l'avantage de la notoriété, ils ont celui d'être nés à Paris? Madame de
Staël, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'à
lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de
langue et de plume contre le premier empereur?
On a donné à deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont
jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira
sans peine. Le génie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins
n'eût-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands
encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spécialement à la
commission municipale le voyage qu'il fit à Paris pour y conclure un
traité au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Université
qui était alors la lumière du monde savant. Comme Dante, Boccace a
séjourné à Paris: on croit même généralement qu'il y est né. Malgré
cette circonstance, et bien que Boccace soit un des créateurs de la
prose italienne et des plus grands érudits du quatorzième siècle, je
comprendrais que le souvenir de son _Décameron_ l'eût fait écarter, si
la commission n'avait pris soin de détruire elle-même cette fin de
non-recevoir en ajoutant Brantôme sur cette liste où figurait déjà
Rabelais.
En s'écartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres
oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres
en grands hommes qu'il fût nécessaire de fouiller, comme l'a fait la
commission, dans les sous-sols de la célébrité, pour en exhumer les
Ginoux, les Rébeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers
que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon
éclatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je
leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient
pris une place que n'ont pu arriver à conquérir jusqu'à présent ni des
noms célèbres comme Prudhon et Mathurin Régnier, ni des noms illustres
comme madame de Sévigné et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et
Lamandé se prélassent dans cette nomenclature d'où Turenne est exclu,
cela est rude, et nous excuse assurément de courir sus à Lamandé, Ginoux
et Thibaud.
Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir à reconnaître
dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne
les a pas suffisamment désignés. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est
peut-être Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout
y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que
Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente
Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les
autres. Est-ce le numismate, l'homme d'État, le théologien, le voyageur,
l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne
ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus à l'esprit que si elle
s'appelait rue Durand ou rue Martin.
Pour d'autres voies, le nom donné par la commission, sans offrir la même
obscurité, a l'inconvénient de laisser dans l'incertitude sur le
personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel
Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a
deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux à peu près aussi
célèbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui
se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les
Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas
tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitôt duquel
il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la
génération actuelle, parce qu'il a vécu au milieu de nous; mais en
sera-t-il de même dans cinquante ans? Peut-être a-t-on voulu les
désigner tous trois: rien n'empêchait d'écrire _rue des Vernet_. J'en
dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore
deux, que leur amitié fraternelle pourra seule empêcher de se disputer
le privilége d'avoir baptisé l'une des voies de Paris. Quant à la rue
Chénier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'André
qu'elle rappelle plutôt que celui de Marie-Joseph, le poëte tragique.
Mais pourquoi ne pas le dire? C'était l'affaire d'un simple prénom.
Je ne conçois pas cette horreur des prénoms affichée par la commission
municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette
exception gracieuse a été faite en faveur de M. Victor Cousin, pour
concentrer sans doute plus sûrement sur la tête du philosophe un
honneur que des esprits malavisés eussent pu reporter au peintre et
sculpteur Jean Cousin,--lequel, par parenthèse, eût bien mérité une
place au soleil des rues de Paris, à côté de Jean Goujon. Mais si l'on
n'a pas eu peur d'écrire: _Rue Victor-Cousin_, on ne voit pas pourquoi
l'on craindrait d'écrire: _Rue Horace-Vernet_ ou _André-Chénier_.
Je suis aussi fort perplexe pour la véritable origine du nom de la rue
d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du
fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette
voie me fait plutôt croire que son nom est une galanterie délicate à
l'adresse d'une illustre famille moderne, en mémoire de l'hôtel,
récemment détruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon
incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage?
Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingénieur,
et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernière opinion ne
manque pas de vraisemblance quand on a remarqué la part faite aux
ingénieurs dans la nomenclature. Était-ce trop d'un simple prénom pour
fixer les esprits à ce sujet?
Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractériser, c'est
aussi,--cas plus grave,--en les tronquant ou les défigurant, que la
commission a rendu certains noms méconnaissables. Ainsi elle écrit
_d'Arcet_ et _Danville_, quand il faudrait, au contraire, _d'Anville_ et
_Darcet_. En disant _Héricart_ pour _Héricart de Thury_, _Brochant_ pour
_Brochant de Villiers_, _Dombasle_ pour _Mathieu de Dombasle_, elle se
figure ne faire qu'une abréviation, et elle dénature un nom
patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que _Mathieu_
n'était qu'un prénom: elle a eu tort. J'ai cherché longtemps ce que
pouvait être ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place,
et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver, sous ce
tronçon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant
perpétuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de
l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis
l'erreur banale qui a substitué le simple constructeur à l'inventeur
véritable, mais elle a étrangement défiguré son nom. Il s'appelait, en
effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un
prénom.
Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous
sommes tous faillibles, et que nous avons droit à l'indulgence de M. le
préfet de la Seine s'il nous est arrivé à nous-même d'en commettre dans
notre travail. Quant à la multitude de noms obscurs choisis par la
commission, j'en tire la conséquence qu'elle a été guidée par la pensée
philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus
modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit désespérer de conquérir
un honneur où Rébeval est arrivé, et qu'on peut se flatter, sans trop
d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et
Ginoux, Biscornet et Christiani.
II
UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE