Le système monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit

certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois.

Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient

déterminés _a priori_ par le plan général de la ville, au lieu de

s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que

les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les

écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y

avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en

avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais

bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue,

ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de

créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne

servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient

qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur

gouverneur et leur administration.

Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que

voici: le long des maisons, un trottoir divisé en deux étages pour les

deux courants de piétons marchant en sens opposé; le long des trottoirs,

une chaussée pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient

un des côtés de la rue; au centre, séparées de la chaussée par un

parapet, quatre rangées de rails pour les chemins de fer qui

sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance

en distance, les deux rives du remblai, et même dans les rues où ne

pénétraient pas les chemins de fer, à tous les carrefours et sur les

points les plus encombrés, des ponts volants, comme celui que j'avais vu

jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant à franchir, sans

courir le risque d'être éclaboussé ou écrasé, l'océan de fiacres et

d'omnibus qui tourbillonnaient à ses pieds.

Chaque nuit, à deux heures du matin, après la rentrée des théâtres, et

lorsque la ville entière était plongée dans les bras du sommeil, des

machines à vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et

chassant les immondices dans les égouts. Cinq ou six régiments de

balayeuses, suivis d'une armée de frotteurs, se répandaient sur les

trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.

Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre à la circonférence

portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante

portes correspondantes, ceux des départements dont chacune de ces villes

était le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient été

réservés aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus

importants étaient baptisés au titre des victoires de l'empire; les

places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la

royauté. On avait distribué aux rues intermédiaires, dans un ordre

logique et mûrement étudié, les noms des généraux, des ministres, des

industriels et même de quelques écrivains, si bien que la connaissance

de la géographie et de l'histoire aidait à se retrouver dans Paris, de

même qu'une promenade dans Paris était une leçon d'histoire et de

géographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers étaient

devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse à

se présenter à l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait

les chefs de pension et les pères de famille promener méthodiquement des

bandes d'enfants à travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin

les étiquettes et la direction des rues. Paris était comme un grand

tableau mnémotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la

capitale faisait partie des livres élémentaires adoptés par le conseil

impérial de l'instruction publique pour les écoles mutuelles et les

classes inférieures des lycées.

Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces

vilaines étiquettes qui écrivaient autrefois au coin de chaque voie

l'histoire ténébreuse des moeurs et usages du vieux Paris. Plus de rues

des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garçons, du

Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi

donc! cela puait le moyen âge et la mauvaise compagnie!

L'oeil n'était plus davantage attristé par ces grands monuments, noirs

et sombres, en style gothique, c'est-à-dire barbare, qu'un reste de

superstition avait d'abord épargnés. À force de restaurations,

Notre-Dame paraissait enfin présentable. On avait rasé

Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en

regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi à

cette sage détermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi

avaient été transportés dans la tour Saint-Jacques, devenue, au

rez-de-chaussée, un poste de garde nationale, afin de servir au moins à

quelque chose.

Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg

Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine:

jeté aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mètres trônaient

partout avec l'égalité de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands

hôtels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles

surannés de l'oisiveté aristocratique, comme aux lieux où s'ouvraient

naguère les colléges et les cloîtres de la vieille Université, ces

débris de la féodalité et de la scolastique, s'étendaient à perte de vue

de belles rangées de magasins étincelants et de cafés dorés sur

tranches. Par quelque bout qu'on prît la nouvelle ville, c'était

toujours le même Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied

à la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tête, ni

commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait

aux poëtes (il en restait encore, hélas! et l'administration tolérait

même ces insensés avec bienveillance, et les nourrissait à ses frais

dans un prytanée, pour lui faire des cantates aux jours de fêtes)

l'occasion naturelle de comparer la grande ville à la voûte des cieux.

En regardant les maisons de plus près, j'observai deux détails, qui

m'avaient échappé d'abord, et qui intriguèrent singulièrement ma

curiosité. À la façade de chacune d'elles était adapté un petit

instrument, semblable à un compteur, dont je ne pus comprendre le but.

Mon guide m'expliqua que c'était un aéromètre, servant à mesurer les

mètres cubes d'air respirable strictement nécessaires à chaque

appartement, et à vérifier si chaque locataire jouissait de la part

d'oxygène à laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des

séries de jolis pavillons qui, à ce que j'appris bientôt, étaient

destinés à des locations supplémentaires. Les maisons avaient leurs

impériales, à l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les

magasins du rez-de-chaussée coûtaient de cinquante à cent mille francs

de loyer, que le moindre appartement montait à dix mille, le prix de ces

pavillons ne dépassait pas mille écus. C'était l'asile ordinaire des

employés du gouvernement et des journalistes célibataires. Quant aux

ouvriers, relégués au delà du mur d'enceinte, ils faisaient matin et

soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre à leurs travaux;

mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais,

et les candidats à la députation leur rappelaient de temps à autre

qu'ils étaient «le peuple souverain.»

De vingt pas en vingt pas s'élevaient, sur toutes les lignes des

boulevards, de charmantes vespasiennes à trois compartiments, en forme

de tourelles gothiques; car l'administration, pour répondre aux

calomnies de certains pamphlétaires, logés dans les pavillons des toits,

avait tenu à prouver qu'elle comprenait tous les styles.

Les kiosques des marchands de journaux se dressaient à tous les coins de

rues. Grâce aux lumières de l'opinion, éclairée par une longue

expérience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle,

qu'une ingratitude persévérante n'avait pas découragée, le nombre des

feuilles rédigées dans un bon esprit s'était multiplié d'une façon

rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques était fait

par une escouade spéciale d'agents en uniforme, à qui d'autres agents du

service de sûreté publique apportaient matin et soir les liasses de

gazettes contenant les libres appréciations des agents supérieurs, sans

uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le

contrôlassent plus sévèrement.

J'étais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien

Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les

boulevards s'allongeaient après les boulevards, les places succédaient

aux places, les dômes aux colonnades et les colonnades aux dômes. Sans

une cuisson douloureuse à la plante des pieds, il m'eût semblé que je

restais immobile, au centre d'un vaste décor qui se déroulait autour de

moi, en revenant perpétuellement sur lui-même. Au bout de quelques

heures de marche, je débouchai tout à coup devant le Palais-Royal, et je

vis avec satisfaction qu'on l'avait réuni au Louvre, comme les

Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le

trouvant pas: sauf la partie réservée au château, il était devenu

invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le café de la

Terrasse et l'Orangerie avaient poussé de toutes parts leurs

ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly

se prélassait sur le grand bassin, relié par un canal souterrain à la

Seine, et l'avenue des Champs-Élysées prolongeait sa bordure d'hôtels

jusqu'à la place de la Concorde.

De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur

l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la

tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres

d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux

considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la

rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus

grande commodité des charretiers et pour mettre _Bobino_ en

communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait

avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres

recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière,

l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de

l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs

d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de

Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques,

l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place

Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de

l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois

sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un

perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des

squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les

arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur

rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans

les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi

l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant

ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.

Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai

sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de

précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en

était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à

merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande

capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la

Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au

lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un

victorieux,--de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances

du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation,

qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place,

sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce

second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la

toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste

impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée

devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait

comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux,

des pioches et des truelles.

En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de

calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la

poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le

haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu

de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze

des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur,

placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient

en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal.

Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par

une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante

révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.

Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs

expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville

de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes

suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand

Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le

Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une

méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de

lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour

l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un

religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À

gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une

forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger

devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les

Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai

vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me

rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main

sur son coeur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse,

pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du

piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption

de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion

d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du

style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude

d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin,

Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan,

faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie

représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un

souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur,

la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore,

chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de

l'Envie et du Dénigrement.

J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de

bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le

fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait

vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal

articulés. Un bras vigoureux me secoua.

Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient

jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le

bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des

charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur

la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était

devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.

«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa

casquette.

--Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve,

pourquoi m'avez-vous éveillé?»

Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à

la main.

C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans,

d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à

la prolongation du boulevard Saint-Germain.

«Ah! m'écriai-je, vous voyez bien que ce n'était pas un rêve!»

APPENDICE

I

LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS

Il ne sera pas hors de propos de compléter ce volume en soumettant au

lecteur quelques observations et quelques doutes sur la récente liste

des noms de rues, éditée par notre infatigable commission municipale le

24 août de l'an 1864. Ce sont remarques purement _platoniques_, si je

puis ainsi dire,--comme il importe de s'y résigner pour toutes les

critiques qui s'attachent au nouveau Paris, même quand il ne s'agit pas,

comme dans la circonstance présente, d'un fait accompli.

Il faut rendre d'abord cette justice à la nomenclature de la commission,

qu'elle a mécontenté à peu près tout le monde. Les journaux des opinions

les plus diverses se sont rencontrés sur le terrain de l'opposition: je

ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grâces

d'état.

Il est possible, comme je l'ai lu dans un _communiqué_, que cette mesure

ait pour résultat l'amélioration du service postal. Ce point de vue

administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous

permettra d'y être peu sensible. D'ailleurs, les analogies réelles, mais

incomplètes, ou faciles à discerner nettement l'une de l'autre, qu'on

pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais été un obstacle

sérieux à la rapidité des communications, comme à Londres par exemple,

ou elles sont innombrables et bien autrement compliquées. Il est à

craindre que ce changement n'embrouille d'un côté ce qu'il éclaircit de

l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en détruira

d'anciens[13]. Un homme qui a été incapable jusqu'à présent de

distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des

Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il écrit à

la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le

sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tête, sans erreur et sans

confusion, cette foule de nouveaux noms substitués aux anciens; et

est-il bien sûr que la tâche se trouvera simplifiée pour lui ou pour les

intermédiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers

et les commissionnaires, directement intéressés à la question, pensent

du soulagement que l'administration leur a préparé. Pour ma part, je

sens que le prétendu fil d'Ariane de la commission municipale va me

dérouter pour longtemps.

[Note 13: Ici encore ma conjecture s'est trouvée vérifiée. La

plupart des journaux ont raconté, vers la fin de décembre dernier,

l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicilié à Paris, au

lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place

Wagram, et connu aujourd'hui sous sa première appellation de place

Pentagonale, le nom de Wagram ayant été donné récemment à un autre

square placé dans le même quartier. M. B..... envoya, le 22 décembre, de

la rue Vivienne, où il a son bureau, une dépêche à sa famille, laquelle

dépêche lui fut retournée le lendemain avec cette mention: _Destinataire

inconnu.--La place Pentagonale n'existe pas._ M. B...., qui habite

depuis plusieurs années le lieu en question, trouva l'assertion un peu

absolue. Français, il se le fût tenu pour dit, et serait resté convaincu

que, par une erreur dont il était seul coupable, il avait cru demeurer

en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est

Anglais, et, fidèle à la devise de l'Angleterre: _Dieu et mon droit_, il

adressa une réclamation à la direction générale des lignes

télégraphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le

plus grand empressement.

«La dernière édition de la nomenclature des rues de Paris, était-il dit

ou à peu près dans cette lettre justificative, bien que dressée par M.

Sagansan, géographe de l'administration des postes, ne fait aucune

mention de la place Pentagonale. Malgré le zèle apporté par

l'administration pour se _mettre sur la trace_ des changements opérés

dans la dénomination des voies de communication, elle n'arrive pas

toujours à des renseignements exacts, et doit s'en tenir à des documents

officiels, malheureusement incomplets.»

Si une administration publique se trouve débordée par l'activité de M.

Haussmann, dit _le Temps_, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au

dire de M. le préfet de la Seine, gens nomades et tout à fait

désordonnés dans leurs allures?]

Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas terminé,--et les plus

optimistes n'osent prévoir quand il le sera,--nous voilà tenus de

renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de _Guides_, de

démeubler et de remeubler sans cesse notre mémoire, obligée par ces

transformations incessantes à plus de déménagements encore que n'en a

eu à subir le citoyen le plus traqué par l'expropriation. Les libraires

demandent grâce, les géographes n'y peuvent suffire. À peine à

l'étalage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut.

Les _Indicateurs_ s'essoufflent à vouloir fixer au vol la ville du jour,

dont la mobilité raille tous leurs efforts, et ils en sont réduits à

jeter leurs tableaux au pilon avant même de les avoir mis en vente.

Paris se dérobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre

possession, comme ces siéges qu'un enfant taquin renverse derrière vous

au moment où vous allez vous y asseoir. L'armée des éditeurs va pour la

vingtième fois se remettre à l'oeuvre; mais avant qu'ils aient fini, on

aura percé deux ou trois nouvelles rues, raturé une douzaine

d'anciennes, projeté cinq ou six nouveaux boulevards et dressé une

nouvelle nomenclature, qui les forceront à recommencer. C'est leur

affaire, après tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe

dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis

longtemps inventé l'art d'imprimer en caractères mobiles, M. le préfet

de la Seine le leur aurait enseigné à lui seul.

Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms

supprimés, et celle des noms substitués. La division et la marche de cet

examen se présentent d'elles-mêmes.

Examinons d'abord le premier point.

Paris nouveau et Paris futur · 第 10 / 16 段