certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois.
Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient
déterminés _a priori_ par le plan général de la ville, au lieu de
s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que
les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les
écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y
avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en
avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais
bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue,
ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de
créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne
servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient
qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur
gouverneur et leur administration.
Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que
voici: le long des maisons, un trottoir divisé en deux étages pour les
deux courants de piétons marchant en sens opposé; le long des trottoirs,
une chaussée pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient
un des côtés de la rue; au centre, séparées de la chaussée par un
parapet, quatre rangées de rails pour les chemins de fer qui
sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance
en distance, les deux rives du remblai, et même dans les rues où ne
pénétraient pas les chemins de fer, à tous les carrefours et sur les
points les plus encombrés, des ponts volants, comme celui que j'avais vu
jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant à franchir, sans
courir le risque d'être éclaboussé ou écrasé, l'océan de fiacres et
d'omnibus qui tourbillonnaient à ses pieds.
Chaque nuit, à deux heures du matin, après la rentrée des théâtres, et
lorsque la ville entière était plongée dans les bras du sommeil, des
machines à vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et
chassant les immondices dans les égouts. Cinq ou six régiments de
balayeuses, suivis d'une armée de frotteurs, se répandaient sur les
trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.
Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre à la circonférence
portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante
portes correspondantes, ceux des départements dont chacune de ces villes
était le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient été
réservés aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus
importants étaient baptisés au titre des victoires de l'empire; les
places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la
royauté. On avait distribué aux rues intermédiaires, dans un ordre
logique et mûrement étudié, les noms des généraux, des ministres, des
industriels et même de quelques écrivains, si bien que la connaissance
de la géographie et de l'histoire aidait à se retrouver dans Paris, de
même qu'une promenade dans Paris était une leçon d'histoire et de
géographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers étaient
devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse à
se présenter à l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait
les chefs de pension et les pères de famille promener méthodiquement des
bandes d'enfants à travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin
les étiquettes et la direction des rues. Paris était comme un grand
tableau mnémotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la
capitale faisait partie des livres élémentaires adoptés par le conseil
impérial de l'instruction publique pour les écoles mutuelles et les
classes inférieures des lycées.
Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces
vilaines étiquettes qui écrivaient autrefois au coin de chaque voie
l'histoire ténébreuse des moeurs et usages du vieux Paris. Plus de rues
des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garçons, du
Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi
donc! cela puait le moyen âge et la mauvaise compagnie!
L'oeil n'était plus davantage attristé par ces grands monuments, noirs
et sombres, en style gothique, c'est-à-dire barbare, qu'un reste de
superstition avait d'abord épargnés. À force de restaurations,
Notre-Dame paraissait enfin présentable. On avait rasé
Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en
regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi à
cette sage détermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi
avaient été transportés dans la tour Saint-Jacques, devenue, au
rez-de-chaussée, un poste de garde nationale, afin de servir au moins à
quelque chose.
Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg
Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine:
jeté aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mètres trônaient
partout avec l'égalité de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands
hôtels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles
surannés de l'oisiveté aristocratique, comme aux lieux où s'ouvraient
naguère les colléges et les cloîtres de la vieille Université, ces
débris de la féodalité et de la scolastique, s'étendaient à perte de vue
de belles rangées de magasins étincelants et de cafés dorés sur
tranches. Par quelque bout qu'on prît la nouvelle ville, c'était
toujours le même Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied
à la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tête, ni
commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait
aux poëtes (il en restait encore, hélas! et l'administration tolérait
même ces insensés avec bienveillance, et les nourrissait à ses frais
dans un prytanée, pour lui faire des cantates aux jours de fêtes)
l'occasion naturelle de comparer la grande ville à la voûte des cieux.
En regardant les maisons de plus près, j'observai deux détails, qui
m'avaient échappé d'abord, et qui intriguèrent singulièrement ma
curiosité. À la façade de chacune d'elles était adapté un petit
instrument, semblable à un compteur, dont je ne pus comprendre le but.
Mon guide m'expliqua que c'était un aéromètre, servant à mesurer les
mètres cubes d'air respirable strictement nécessaires à chaque
appartement, et à vérifier si chaque locataire jouissait de la part
d'oxygène à laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des
séries de jolis pavillons qui, à ce que j'appris bientôt, étaient
destinés à des locations supplémentaires. Les maisons avaient leurs
impériales, à l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les
magasins du rez-de-chaussée coûtaient de cinquante à cent mille francs
de loyer, que le moindre appartement montait à dix mille, le prix de ces
pavillons ne dépassait pas mille écus. C'était l'asile ordinaire des
employés du gouvernement et des journalistes célibataires. Quant aux
ouvriers, relégués au delà du mur d'enceinte, ils faisaient matin et
soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre à leurs travaux;
mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais,
et les candidats à la députation leur rappelaient de temps à autre
qu'ils étaient «le peuple souverain.»
De vingt pas en vingt pas s'élevaient, sur toutes les lignes des
boulevards, de charmantes vespasiennes à trois compartiments, en forme
de tourelles gothiques; car l'administration, pour répondre aux
calomnies de certains pamphlétaires, logés dans les pavillons des toits,
avait tenu à prouver qu'elle comprenait tous les styles.
Les kiosques des marchands de journaux se dressaient à tous les coins de
rues. Grâce aux lumières de l'opinion, éclairée par une longue
expérience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle,
qu'une ingratitude persévérante n'avait pas découragée, le nombre des
feuilles rédigées dans un bon esprit s'était multiplié d'une façon
rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques était fait
par une escouade spéciale d'agents en uniforme, à qui d'autres agents du
service de sûreté publique apportaient matin et soir les liasses de
gazettes contenant les libres appréciations des agents supérieurs, sans
uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le
contrôlassent plus sévèrement.
J'étais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien
Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les
boulevards s'allongeaient après les boulevards, les places succédaient
aux places, les dômes aux colonnades et les colonnades aux dômes. Sans
une cuisson douloureuse à la plante des pieds, il m'eût semblé que je
restais immobile, au centre d'un vaste décor qui se déroulait autour de
moi, en revenant perpétuellement sur lui-même. Au bout de quelques
heures de marche, je débouchai tout à coup devant le Palais-Royal, et je
vis avec satisfaction qu'on l'avait réuni au Louvre, comme les
Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le
trouvant pas: sauf la partie réservée au château, il était devenu
invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le café de la
Terrasse et l'Orangerie avaient poussé de toutes parts leurs
ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly
se prélassait sur le grand bassin, relié par un canal souterrain à la
Seine, et l'avenue des Champs-Élysées prolongeait sa bordure d'hôtels
jusqu'à la place de la Concorde.
De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur
l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la
tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres
d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux
considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la
rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus
grande commodité des charretiers et pour mettre _Bobino_ en
communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait
avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres
recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière,
l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de
l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs
d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de
Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques,
l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place
Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de
l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois
sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un
perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des
squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les
arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur
rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans
les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi
l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant
ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.
Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai
sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de
précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en
était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à
merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande
capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la
Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au
lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un
victorieux,--de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances
du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation,
qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place,
sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce
second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la
toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste
impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée
devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait
comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux,
des pioches et des truelles.
En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de
calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la
poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le
haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu
de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze
des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur,
placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient
en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal.
Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par
une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante
révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.
Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs
expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville
de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes
suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand
Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le
Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une
méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de
lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour
l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un
religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À
gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une
forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger
devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les
Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai
vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me
rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main
sur son coeur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse,
pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du
piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption
de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion
d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du
style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude
d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin,
Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan,
faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie
représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un
souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur,
la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore,
chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de
l'Envie et du Dénigrement.
J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de
bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le
fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait
vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal
articulés. Un bras vigoureux me secoua.
Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient
jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le
bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des
charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur
la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était
devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.
«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa
casquette.
--Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve,
pourquoi m'avez-vous éveillé?»
Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à
la main.
C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans,
d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à
la prolongation du boulevard Saint-Germain.
«Ah! m'écriai-je, vous voyez bien que ce n'était pas un rêve!»
APPENDICE
I
LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS
Il ne sera pas hors de propos de compléter ce volume en soumettant au
lecteur quelques observations et quelques doutes sur la récente liste
des noms de rues, éditée par notre infatigable commission municipale le
24 août de l'an 1864. Ce sont remarques purement _platoniques_, si je
puis ainsi dire,--comme il importe de s'y résigner pour toutes les
critiques qui s'attachent au nouveau Paris, même quand il ne s'agit pas,
comme dans la circonstance présente, d'un fait accompli.
Il faut rendre d'abord cette justice à la nomenclature de la commission,
qu'elle a mécontenté à peu près tout le monde. Les journaux des opinions
les plus diverses se sont rencontrés sur le terrain de l'opposition: je
ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grâces
d'état.
Il est possible, comme je l'ai lu dans un _communiqué_, que cette mesure
ait pour résultat l'amélioration du service postal. Ce point de vue
administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous
permettra d'y être peu sensible. D'ailleurs, les analogies réelles, mais
incomplètes, ou faciles à discerner nettement l'une de l'autre, qu'on
pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais été un obstacle
sérieux à la rapidité des communications, comme à Londres par exemple,
ou elles sont innombrables et bien autrement compliquées. Il est à
craindre que ce changement n'embrouille d'un côté ce qu'il éclaircit de
l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en détruira
d'anciens[13]. Un homme qui a été incapable jusqu'à présent de
distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des
Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il écrit à
la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le
sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tête, sans erreur et sans
confusion, cette foule de nouveaux noms substitués aux anciens; et
est-il bien sûr que la tâche se trouvera simplifiée pour lui ou pour les
intermédiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers
et les commissionnaires, directement intéressés à la question, pensent
du soulagement que l'administration leur a préparé. Pour ma part, je
sens que le prétendu fil d'Ariane de la commission municipale va me
dérouter pour longtemps.
[Note 13: Ici encore ma conjecture s'est trouvée vérifiée. La
plupart des journaux ont raconté, vers la fin de décembre dernier,
l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicilié à Paris, au
lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place
Wagram, et connu aujourd'hui sous sa première appellation de place
Pentagonale, le nom de Wagram ayant été donné récemment à un autre
square placé dans le même quartier. M. B..... envoya, le 22 décembre, de
la rue Vivienne, où il a son bureau, une dépêche à sa famille, laquelle
dépêche lui fut retournée le lendemain avec cette mention: _Destinataire
inconnu.--La place Pentagonale n'existe pas._ M. B...., qui habite
depuis plusieurs années le lieu en question, trouva l'assertion un peu
absolue. Français, il se le fût tenu pour dit, et serait resté convaincu
que, par une erreur dont il était seul coupable, il avait cru demeurer
en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est
Anglais, et, fidèle à la devise de l'Angleterre: _Dieu et mon droit_, il
adressa une réclamation à la direction générale des lignes
télégraphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le
plus grand empressement.
«La dernière édition de la nomenclature des rues de Paris, était-il dit
ou à peu près dans cette lettre justificative, bien que dressée par M.
Sagansan, géographe de l'administration des postes, ne fait aucune
mention de la place Pentagonale. Malgré le zèle apporté par
l'administration pour se _mettre sur la trace_ des changements opérés
dans la dénomination des voies de communication, elle n'arrive pas
toujours à des renseignements exacts, et doit s'en tenir à des documents
officiels, malheureusement incomplets.»
Si une administration publique se trouve débordée par l'activité de M.
Haussmann, dit _le Temps_, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au
dire de M. le préfet de la Seine, gens nomades et tout à fait
désordonnés dans leurs allures?]
Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas terminé,--et les plus
optimistes n'osent prévoir quand il le sera,--nous voilà tenus de
renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de _Guides_, de
démeubler et de remeubler sans cesse notre mémoire, obligée par ces
transformations incessantes à plus de déménagements encore que n'en a
eu à subir le citoyen le plus traqué par l'expropriation. Les libraires
demandent grâce, les géographes n'y peuvent suffire. À peine à
l'étalage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut.
Les _Indicateurs_ s'essoufflent à vouloir fixer au vol la ville du jour,
dont la mobilité raille tous leurs efforts, et ils en sont réduits à
jeter leurs tableaux au pilon avant même de les avoir mis en vente.
Paris se dérobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre
possession, comme ces siéges qu'un enfant taquin renverse derrière vous
au moment où vous allez vous y asseoir. L'armée des éditeurs va pour la
vingtième fois se remettre à l'oeuvre; mais avant qu'ils aient fini, on
aura percé deux ou trois nouvelles rues, raturé une douzaine
d'anciennes, projeté cinq ou six nouveaux boulevards et dressé une
nouvelle nomenclature, qui les forceront à recommencer. C'est leur
affaire, après tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe
dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis
longtemps inventé l'art d'imprimer en caractères mobiles, M. le préfet
de la Seine le leur aurait enseigné à lui seul.
Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms
supprimés, et celle des noms substitués. La division et la marche de cet
examen se présentent d'elles-mêmes.
Examinons d'abord le premier point.