Je conseille à mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le café

Parisien, derrière le Château-d'Eau, le Grand-Café, au rez-de-chaussée

du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions,

ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces

innombrables, où ruisselle le reflet de ses milliers de lumières, sa

belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze,

et le carillon joyeux qui émiette les heures à ses insouciants

habitués;--le second, décoré par l'élite de la jeune peinture et les

plus brillants élèves de l'école de Rome, avec ses trois plafonds, où M.

Gustave Boulanger a représenté les Provinces aux grands crus défilant

processionnellement entre deux haies prosternées de fidèles; M. Émile

Lévy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans

le culte sacré de la jouissance, et s'avançant en pèlerinage vers la

Jérusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de

l'Opéra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un élève de

Flandrin, les allégories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture,

de la Science, voire de la Poésie, qu'on ne s'attendait guère à trouver

en pareil lieu;--enfin le troisième, avec sa façade agrémentée de

sculptures, son comptoir splendide, surmonté d'un cadre en boiserie

délicatement ouvragé, sa rotonde à deux étages, entrecoupée de seize

arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie

bordée de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au

riche cadran, où les heures sont marquées par une ronde de douze

nymphes, son balcon à jour ornementé de masques et de médaillons, son

foyer, que décorent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de

Debay, enfin les moulures et dorures qui déroulent de la base au sommet

leurs étincelantes arabesques; ce sont là, sans contredit, des

monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau

Paris.

Je n'ai pas à discuter ici l'illusion de quelques bonnes âmes, faciles à

l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau élèvent

l'esprit, et qu'il finit toujours par s'établir une certaine harmonie

entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont rêvé à ce propos je

ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aperçu les

fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et

un _signe du temps_.

Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand

style, et son habileté féconde en ressources quand il ne s'agit que de

confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente

rapide de la décadence, et celui du tapissier-décorateur, dont le

progrès s'accroît chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant,

que souvent il se marque dans un même édifice et s'y révèle côte à côte

sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau

Louvre. Sans remonter jusque-là, qu'il nous suffise de renvoyer aux

théâtres de la place du Châtelet, et d'indiquer simplement au lecteur la

différence frappante qui existe entre l'architecture extérieure de ces

édifices et leur architecture intérieure, entre la décadence du goût, si

visible d'un côté, et les progrès d'élégance, de luxe et de commodité,

si incontestables de l'autre.

IX

CONCLUSION.

Résumons-nous et concluons. Que résulte-t-il de cette étude sommaire?

Qu'est-ce que Paris a gagné aux vastes travaux qui l'ont transformé de

fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?

Ce qu'il y a gagné, on le voit assez du premier coup d'oeil, et il serait

puéril de le dissimuler. Il y a gagné un certain aspect grandiose et

monumental, résultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce

décorum, de cette uniformité, qui, suivant plusieurs, doivent constituer

le caractère essentiel dune grande capitale. Il y a gagné de l'air, de

la lumière et de l'espace. On a déblayé les quartiers insalubres,

dégagé les monuments, tracé d'un bout à l'autre de la ville un savant

réseau stratégique. Voilà tout, à peu près, et ce n'est point à moi

qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas été plus long à

régler.

Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau résultat en ne sachant

pas s'arrêter à temps, et que, d'une transformation utile, légitime et

qui pouvait être si féconde, on se soit obstiné à faire, en la poussant

à un intolérable excès, une révolution étayée sur un monceau de ruines,

et sur des fondations pires que les ruines elles-mêmes! Ce n'est pas le

principe que nous blâmons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de

prétexte. On avait commencé par 89; on finit par 93. Le terrorisme de

l'équerre et du compas plane sur nos têtes, et voici douze ans que le

comité de l'expropriation sans appel siége à l'Hôtel de Ville. M.

Haussmann pouvait être le second fondateur de la vieille cité

historique; ce rôle n'a pas suffi à son ambition et il a préféré en

être le destructeur. Il a voulu devenir le _Fléau_ de l'édilité et

l'Attila de la ligne droite.

Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court à dresser. Il y

a perdu le pittoresque, la variété, l'imprévu, ce charme de la

découverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage

d'exploration à travers des mondes toujours nouveaux et toujours

inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait

spécial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage

humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, du pays

latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis à la

Chaussée-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il

semblait que l'on passât d'un continent dans un autre. Tout cela formait

dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,--ville de

l'étude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville

du mouvement et du plaisir populaires,--et pourtant rattachées les unes

aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voilà ce qu'on

est en train d'effacer sous la monotone égalité d'une magnificence

banale, en imposant la même livrée à tous les anciens quartiers, en

perçant partout la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans

une perspective d'une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes.

Paris sera bientôt un grand phalanstère dont toutes les aspérités, tous

les angles, tous les reliefs auront disparu, égalisés et aplatis sous le

même niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple

et si accentuée, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui

fait litière des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus

sacrés; une ville de boutiques et de cafés, qui vous poursuit de

l'éternelle obsession de son étalage tapageur et de sa fausse richesse;

une ville d'apparat, destinée à devenir la grande auberge des nations,

le caravansérail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de

Porthos, d'or brodé par devant, de vil buffle par derrière.

Les travaux récents ont, d'ailleurs, l'inconvénient inévitable de ces

vastes entreprises, qui sont le résultat d'un système préconçu plutôt

que d'une étude attentive des besoins qu'elles prétendent satisfaire.

Appliqués pour ainsi dire _a priori_, tout d'un bloc et avec une

rigidité mathématique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au

lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux nécessités et

de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans

leurs transformations les plus radicales, ce caractère factice et

superficiel auquel il est impossible de se méprendre. Ils se superposent

aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler,

sans répondre à leurs besoins, et en transportant toutes les apparences,

toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux

qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit

commerçant et le mince bourgeois des lieux où il vivait en paix depuis

des siècles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux

humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les

quartiers dans leur uniformité contre nature, aussi opposée à la variété

des aspects qu'à la diversité des besoins d'une grande ville, ils

jettent le faubourg Saint-Antoine dans le même moule que le faubourg

Saint-Germain, promènent leur niveau sur le pays latin et les alentours

de la Bourse pour les égaliser, transplantent le boulevard des Italiens

en pleine montagne Sainte-Geneviève, avec autant d'utilité et de fruit

qu'une fleur de bal dans une forêt, et créent des rues de Rivoli dans la

Cité qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale,

démoli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une église, un

hôpital et un palais.

Cette transformation de Paris, dont Paris se fût si bien passé, et pour

laquelle on réclame non-seulement notre docilité, mais notre

enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne

vaut. De plus, elle nous a repris en détail tout ce qu'elle nous

accordait en gros, et aussitôt qu'on était tenté de reconnaître son

bienfait, elle se contredisait en le détruisant. Le développement des

rues s'est fait aux dépens de celui des maisons et des appartements; les

nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumière dans les quartiers

insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les

cours et les jardins, mis d'ailleurs à l'index par la cherté croissante

des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du

macadam, qu'ils n'évitent qu'au prix d'une poussière non moins

désastreuse. Enfin, tout en s'appliquant à donner aux rues un caractère

grandiose et monumental, l'administration a marqué ses édifices de ce

cachet particulier de mauvais goût et de pompeuse mesquinerie que nous

avons constaté.

Peut-être quelque lecteur est-il tenté de me trouver bien sévère. Le

sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop

avancées qu'il se trouvera d'honnêtes gens, désintéressés dans la

question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou

de dénigrement ce qui n'est que l'expression bien incomplète, et

forcément modérée, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde

les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au

sentiment public, et, j'ajoute tout bas, à celui même des architectes

qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il pût se produire en toute

indépendance. S'ils se mettaient un jour à parler, ils en diraient bien

d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau

Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule, à défaut de

celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un gémissement. Qui

pourrait m'indiquer où les édifices qu'on nous inflige ont trouvé des

approbateurs? «Dans _le Constitutionnel_,» me répondra-t-on. C'est

précisément ce que je voulais dire.

Ce qui frappe comme le caractère général de cette architecture bâtarde,

c'est l'absence d'un principe déterminé, le manque de suite et d'idéal,

en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte

la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, où les plus

grandes victoires de l'invention ne vont qu'à confondre les styles sous

prétexte de les unir, à en bouleverser les dispositions fondamentales

sous prétexte de les renouveler. L'ensemble n'est pas varié, il est

décousu. C'est une série d'essais et de tâtonnements, qui, ne se tenant

par aucun lien artistique, ne représentent rien, et où l'incohérence ne

s'affiche pas seulement d'un édifice à l'autre, mais dans les diverses

parties d'un même édifice. On commence d'une manière, on finit d'une

manière différente; l'idée qu'on n'a pas pris le temps de mûrir, se

modifie en chemin, ou se dénature sous toutes les alluvions étrangères

qu'elle est condamnée à subir.

Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caractéristique,

originale, propre au temps, mais on ne voit pas même de persévérance et

de fixité dans l'imitation. Il n'y a point là d'éclectisme, il y a de

l'indécision: on dirait que l'art énervé n'a plus la force de sentir son

impuissance et de choisir ses modèles. Lorsque toutes les époques, même

les plus abaissées par la décadence, se sont crée, ou du moins ont

adopté un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconnaît à première

vue, le seul cachet de l'architecture présente, celle de toutes pourtant

qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne

pourra se reconnaître qu'à l'absence de style. La confusion des langues

a présidé à ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne,

comme disent les professeurs de rhétorique, la ville où toutes les

idées, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une

mêlée contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de

monuments disparates.

Une époque, ou plutôt une administration,--car je crois avoir établi que

c'est là le fait particulier de l'administration,--qui lègue de tels

édifices à la postérité comme le dernier effort de son imagination et de

son goût, est définitivement jugée au point de vue artistique. Le

programme de M. Duruy lui-même, que penserait-il et qu'aurait-il dit de

l'état des beaux-arts au siècle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas

précisément un grand siècle architectural, si, au lieu des Invalides,

de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laissé

comme le témoignage suprême de son génie, commandés par le roi, composés

et dirigés par ses plus éminents architectes, surveillés et approuvés

par ses ministres, exécutés par ses premiers ouvriers, chantés par ses

poëtes officiels, admirés avec orgueil par ses critiques en titre, la

mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel

et le Théâtre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question:

c'est déjà trop d'avoir pu la poser.--Il est vrai que nous ne sommes

plus au siècle de Louis XIV.

N'est-il pas temps enfin de s'arrêter dans cette voie où, depuis douze

ans, sans nous laisser respirer, on nous entraîne à toute vapeur vers un

terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours à mesure

qu'on espère l'atteindre? Est-il nécessaire de faire un si long et si

rude chemin, à travers tant de ruines et de fondrières, pour arriver au

«dégrèvement des taxes locales,» et n'avons-nous pas bien mérité qu'on

plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destiné à marquer le

_couronnement_ de l'édifice?

L'expérience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous

apprendre, et de part et d'autre nous savons à quoi nous en tenir.

Monsieur le préfet de la Seine, ayez pitié de nous! votre peuple vous

demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore,

agenouillé dans la poussière de ses ruines. Grâce pour notre faiblesse!

faites trêve à ces embellissements forcenés, implacables, dont

l'éternelle menace trouble notre sommeil. Arrêtez d'un geste ce flot

impétueux de démolitions, cette mer montante, déchaînée à votre voix,

qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours

à nos pieds, avec l'inexorable sévérité d'un châtiment fatal. Monsieur

le préfet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne fût-ce

que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!

PARIS FUTUR

«Je ne fais que commencer.»

(_Parole attribuée à M. Haussmann._)

«Ce qui reste à faire est au moins

aussi considérable que ce qui vient

d'être accompli.»

(_Discours de M. le préfet de la Seine

à la Commission municipale, le 29

novembre 1864._)

En ce temps-là, j'eus une vision.

Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me

réveillais tout à coup au moment où sonnait la première heure de l'année

1965.

Et l'ange préposé par Dieu à la garde de Paris, me soulevant par les

cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'où il me montra la

grande ville étendue à mes pieds.

Et voici ce que je vis:

Je vis une merveille qui eût excité l'admiration de Barême, et fait

tomber Monge et Legendre en extase.

Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses

nouvelles ceintures et débordé de toutes parts sur ses alentours, en les

engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilomètres

de tour, et remplissait à lui seul le département de la Seine.

Versailles était son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de

former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient

sur les tours de leur cathédrale, pour voir si le flot de Paris

n'arrivait pas enfin jusqu'à eux. D'étape en étape, les derniers

tronçons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient

expirer sur les bords de la forêt de Chantilly, proprement taillée en

parc à l'anglaise. Le boulevard de Sébastopol avait poussé sa pointe en

éclaireur jusqu'aux portes de Senlis, et des îlots de maisons

grandioses, semées çà et là à travers la plaine aride et nue, dans un

désordre sagement réglé par le compas des ingénieurs, comme autant de

jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur

la route de Fontainebleau. Le temps était bien loin où une audace timide

et arriérée voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville,

dont il était d'abord la sentinelle avancée: dépassé par la marée

montante à laquelle il croyait servir de phare et de point de

ralliement, le monument de Chalgrin n'était plus qu'une épave surnageant

encore dans les lointains les plus reculés de la capitale agrandie, et

cette porte d'entrée, qui avait voulu changer de rôle, maintenant punie

de son ambition, ressemblait à une porte de sortie sur le vieux Paris.

La ville avait fait la moitié du trajet au-devant de l'Océan, et l'Océan

s'était avancé à sa rencontre, si bien que l'antique légende de Paris

port de mer était enfin une vérité. Le monstrueux cancer, s'étendant

toujours, avait rongé toutes les chairs vives autour de lui, et,

d'annexions en annexions, la France entière était devenue sa banlieue.

À force de se transformer et de s'embellir, la grande cité avait fini

par faire peau neuve des pieds à la tête. Il n'y restait plus aucun

vestige de ce passé ténébreux qui déshonorait encore çà et là sa

splendeur en l'an de grâce 1865. Un siècle de travaux assidus, dirigés

par une demi-douzaine de préfets qui se transmettaient comme un héritage

sacré la monomanie furieuse de la bâtisse et le _delirium tremens_ de la

démolition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.

Au centre s'étendait une vaste place d'une lieue de circonférence,

autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de

Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais

juste aussi beaux les uns que les autres.

Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mètres de large, et,

par ordonnance, était bordé de maisons de cinquante mètres de haut et

de cinquante fenêtres de façade. Toutes ces maisons, dont la largeur

égalait l'élévation, formaient une longue série de cubes gigantesques,

régulièrement alignés. Des lois sages en avaient déterminé, d'après une

base uniforme, le mode de décoration extérieure et de distribution

intérieure: chacune d'elles renfermait un égal nombre d'appartements,

d'égale dimension. Les mêmes lois sages avaient également déterminé

l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espèce. Il y avait,

par exemple, des cafés de première, de deuxième et de troisième classe,

comme les préfets, et pour chaque catégorie était réglé avec prévoyance

le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des

ornements et des dorures.

Les cafés de première classe, bien entendu, étaient seuls admis sur la

ligne des boulevards. Ainsi l'oeil n'était plus blessé par ces disparates

choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle

abandonnée à elle-même, et le niveau centralisateur, cet instrument des

civilisations complètes, avait passé partout. Les industries ouvrières,

les fabriques, le petit commerce étaient parqués dans les quartiers

intermédiaires: il y avait les rues de maître et les rues de service,

comme il y a les escaliers de maître et les escaliers de service dans

les maisons bien organisées.

De cette place, on pouvait d'un coup d'oeil, en pivotant sur soi-même,

embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu

était occupé par une grande caserne monumentale de forme circulaire,

surmontée d'un phare, oeil immense et vigilant d'où, chaque nuit, un jet

puissant de lumière électrique s'élançait sur tous les points de la

ville; percée, vis-à-vis des cinquante boulevards, de cinquante

embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et

flanquée d'élégantes rotondes, qui étaient des postes de sergents de

ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (_utile dulci_),

oeuvre d'un professeur de cette École des Beaux-Arts régénérée par

l'intervention salutaire de l'élément administratif, représentait dans

une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une

auréole au front, terrassant l'Hydre aux cent têtes de la

Décentralisation; et une frise déroulait autour de l'édifice les

épisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin terminée.

Cinquante sentinelles, postées aux cinquante guichets de la caserne,

vis-à-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette

d'approche, apercevoir, à quinze ou vingt kilomètres de là, les

cinquante sentinelles des cinquante barrières. Un vaste système de fils

électriques, rayonnant du centre aux extrémités, mettait de toutes parts

ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tête

à chaque membre les signaux nécessaires.

Un premier boulevard circulaire, de cent mètres de large, bordé

d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la même

dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intérieurement

l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications,

détruites et comblées, n'étaient plus qu'un sujet de dissertation pour

les archéologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans

l'intervalle, échelonnés de kilomètre en kilomètre, s'arrondissaient

concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges

de moitié, car le Paris de l'an 1965, idéal de la symétrie, et où, par

un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouvé moyen

de ramener la ligne courbe elle-même aux principes de la ligne droite,

offrait cet inappréciable avantage d'être rigoureusement fondé sur le

système décimal. On pouvait le parcourir et l'étudier comme un problème

de mathématiques.

À chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante

boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'étendait,

suivant les théories géométriques les plus pures, une place, dont le

périmètre était exclusivement composé de monuments. Car on ne permettait

pas aux monuments de s'éparpiller partout, sans ordre et sans méthode.

Ils étaient centralisés. Les provinciaux et les étrangers n'avaient plus

besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le

boulevard droit devant eux en sortant de leur hôtel; le soir, ils se

trouvaient de retour à leur point de départ, ayant vu à fond toutes les

curiosités du premier cercle, sans avoir eu à s'enfoncer dans les rues

latérales, abandonnées aux nécessités de la vie courante. Le lendemain

ils recommençaient pour le cercle suivant. Ils savaient même d'avance où

se trouvaient les églises et où se trouvaient les mairies, où les

casernes et où les théâtres, qui alternaient comme les rimes dans un

poëme épique, et ils pouvaient déterminer, par un simple coup d'oeil jeté

sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les

diverses catégories d'édifices, absolument comme les mathématiciens

déterminent le quatrième terme d'une proportion. Jamais un Anglais

n'éprouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul

Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontré un seul dans les rues.

Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les

monuments à dôme, et là les monuments sans dôme; à droite le style

ancien, et à gauche le style moderne.

L'ingénieur en chef de la ville avait inventé une puissante machine pour

transporter dans l'alignement les anciens édifices conservés. C'est

ainsi que l'Hôtel de Ville avait été déplacé de cinq cents mètres, et

que l'hôtel des Invalides avait dû tourner sur lui-même, pour occuper sa

place dans la cité nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de

Sainte-Geneviève et autres étaient venues se ranger docilement dans le

bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, où elles

figuraient parmi les curiosités naturelles, creusées en grottes et

arrangées en cascades. Le mont Valérien avait été taillé en colosse de

Rhodes, dont les deux mains tenaient élevée sur la ville une paire de

flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine

hydraulique d'où les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables;

Montmartre était coiffé d'un dôme, orné d'un immense cadran électrique

qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de

régulateur à toutes les horloges de la ville.

On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui

de faire de Paris un objet de luxe et de curiosité plutôt que d'usage,

une _ville d'exposition_, placée sous verre, hôtellerie du monde, objet

d'admiration et d'envie pour les étrangers, impossible à ses habitants,

mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle

offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se

plaindre, on lui répondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne

point savoir sacrifier leur commodité personnelle aux mâles joies de

l'orgueil patriotique.

Paris nouveau et Paris futur · 第 9 / 16 段