conception et la physionomie extérieure du monument. Il est d'un style
difficile à définir, essentiellement moderne, et qu'on ne peut rattacher
complétement à aucune époque antérieure,--ni à la Renaissance, dont il
n'a pas la légèreté, la richesse et la grâce; ni, malgré son dôme, au
dix-septième siècle, dont il n'a pas l'imposante et harmonieuse majesté.
En somme, c'est quelque chose de neuf, qui témoigne d'une louable
indépendance et qui vise avant tout à l'originalité. L'ensemble n'est
pas dépourvu de physionomie. En sa qualité d'architecte en chef de la
ville de Paris, il est à croire que M. Baltard n'a pas eu à discuter
avec l'esthétique de MM. les chefs de bureaux, et, en dehors de son
contrôle personnel, n'a été soumis qu'à celui de M. le Préfet, qu'il est
difficile d'esquiver. Il a fait preuve dans sa construction d'une
habileté et d'une hardiesse réelles; il lui en a fallu beaucoup, rien
que pour vaincre les difficultés de l'emplacement ingrat, en forme de
triangle irrégulier, qu'on lui a assigné. Il ne manque à l'église
Saint-Augustin que le caractère d'une église: au premier abord, à cette
architecture solide et mathématique, on dirait d'une forteresse ou d'une
prison. Si M. Baltard était homme à s'occuper des détails, je lui
conseillerais d'en alléger la masse sévère par quelques sacrifices aux
grâces, qu'on ne hante point assez dans les traités de statique et de
géométrie.
* * * * *
Toutes les fois que nos yeux sont affligés par un de ces édifices
déplorables dont l'art préfectoral continue à nous menacer, une pensée
et un souvenir se représentent obstinément à notre esprit. Il y a deux
ans, à l'inauguration du boulevard du Prince-Eugène, on avait disposé
sur la place du Trône une décoration, composée d'un portique circulaire,
d'une fontaine et d'un arc de triomphe, mais figurée provisoirement en
charpente et en toile, afin de permettre les modifications nécessaires,
conformément a l'effet produit. Or, cet effet fut tel, qu'après
plusieurs essais de transformation on n'a rien trouvé de mieux que de
supprimer le tout. Combien de mécomptes et de bévues épargnés à
l'administration, si l'on avait eu la prudence d'appliquer le même
procédé à la plupart des édifices nouveaux, avant leur achèvement
définitif! Supposez que la mairie et la tour Saint-Germain-l'Auxerrois
eussent d'abord été figurées en carton, je suis sûr que M. Hittorf et M.
Ballu se fussent des premiers attelés à la corde des démolisseurs. Et
quel soulagement pour nous, pour M. Davioud lui-même, si l'on avait pu,
le lendemain de son inauguration, rouler la fontaine Saint-Michel comme
une toile peinte! Quand on songe que, grâce à cette précaution
élémentaire, il n'est peut-être pas un monument du nouveau Paris qui ne
nous eût été épargné, on éprouve un sentiment de regret dont la vue même
de Napoléon Ier en costume d'apothéose sur la cime de la colonne
Vendôme ne peut suffisamment tempérer l'amertume.
Je doute qu'il y ait un seul des méfaits artistiques de l'administration
actuelle contre lequel l'opinion publique se soit soulevée avec une plus
énergique unanimité que cette fantaisie pseudo-classique, fruit d'une
imagination égarée par le souvenir des Césars, et dont la solennité
confine au burlesque. Au temps du premier empire, lorsque la littérature
et l'art, sous la direction de l'abbé Delille et de David, professaient
qu'il n'est point de salut en dehors de la mythologie, on pouvait
comprendre encore ce caprice impérial; et la statue de bronze, revêtue
de la toge romaine, à la veille des désastres de 1812 et de 1814,
aurait pu répondre comme ce César mourant à ceux qui l'interrogeaient:
_Sentio me fieri Deum_. Mais aujourd'hui, après la révolution qui a
balayé tous ces oripeaux de la vieille friperie classique, sous un
gouvernement qui se fait gloire d'être issu du suffrage universel et de
révérer dans le chef de sa dynastie la plus haute expression des idées
nouvelles et du droit populaire, c'est un énorme contre-sens historique
et artistique d'avoir, au haut d'une colonne fondue avec le bronze des
canons autrichiens, et déroulant en spirales, de la base au sommet, un
immense fouillis d'épaulettes, de colbacks, d'uniformes modernes,
substitué à la figure légendaire de Napoléon en redingote grise et en
petit chapeau, telle qu'elle est restée dans le souvenir et le culte de
la foule, je ne sais quelle banale effigie de parade et de convention,
qui ne répond à aucun sentiment et n'en éveille aucun. Il y a là une
puérilité emphatique et déclamatoire qui fait sourire. Était-ce bien la
peine de tant nous moquer des Anglais et de leur statue de Wellington
en _costume_ d'Achille au sortir du bain?
Que nous parle-t-on de la colonne Trajane, et qu'a-t-elle à faire ici?
La colonne Trajane s'élevait à Rome: il était tout simple que les
artistes romains habillassent leurs empereurs en empereurs romains, et
ils n'auraient pas songé à les déguiser en Pharaons, sous prétexte
d'apothéose. Nous autres, nous sommes en France, à Paris, en l'an de
grâce 1865, et cette statue théâtrale, dressée en place publique, à
quarante mètres au-dessus de la sentinelle qui fait sa faction le fusil
au bras, en face de l'État-Major devant lequel on peut voir rangés en
ligne les tambours de la garde nationale, à dix pas du boulevard, des
omnibus de la Bastille et du Grand-Hôtel, peut passer pour une mascarade
à peu près aussi ridicule que l'Alcide, en perruque à triple marteau, de
la Porte-Saint-Martin. Le contre-sens ressort encore plus vivement
lorsqu'on rapproche ce sacrifice aux vieilles conventions _académiques_
de l'arrêté par lequel M. le ministre de la maison de l'empereur,
quelques semaines plus tard, dépossédait l'Académie de la direction de
l'École des Beaux-Arts, lui reprochant d'endormir les élèves dans une
routine déguisée sous le nom de tradition, et de ne pas suffisamment
comprendre les nécessités de l'idéal moderne.
Voilà donc ce qu'on nous a donné en fait de monuments nouveaux! Si du
moins on respectait les anciens, puisqu'on éprouve une telle impuissance
à les remplacer! Quelques-uns sans doute, nous avons grand plaisir à le
reconnaître, ont été restaurés avec soin, avec amour, par exemple la
Sainte-Chapelle, dont les travaux étaient commencés dès les dernières
années du règne de Louis-Philippe; Notre-Dame, où je ne regrette que les
précieux souvenirs historiques des vieilles corporations qui avaient
enrichi les chapelles de leurs _mais_ et de leurs _ex-voto_; la tour
Saint-Jacques, qu'on a isolée, en l'enchâssant, comme un joyau, dans un
maigre écrin de verdure. Bien qu'elle ait pratiqué ces dégagements avec
la furie d'exécution qu'elle apporte en tous ses actes, et qu'il ait
fallu les payer chèrement par de véritables hécatombes de maisons, je
sais gré à l'administration du zèle qu'elle a mis à déblayer les
principaux édifices des pâtés de bâtiments où ils étaient enfouis.
Mais voici le revers de la médaille. Ce beau zèle, excellent en
principe, ne sait point s'arrêter à temps dans ses applications. Comme
il ne sent jamais le frein, il court à toute bride, emporté par
l'ivresse d'un pouvoir absolu. En comptant bien, on ne trouverait guère
plus d'une douzaine de monuments de la vieille ville qui soient restés
debout, et encore non-seulement grattés, badigeonnés et recrépis, mais
raccommodés et complétés à la dernière mode. Hormis les trois ou quatre
que j'ai cités, devant lesquels,
À cet air vénérable, à cet auguste aspect,
Les meurtriers surpris sont saisis de respect.
ceux qu'on n'a pas détruits, on les a mutilés, et ceux qu'on n'a pas
mutilés, on les a _restaurés_ à la façon des tableaux du Louvre,
c'est-à-dire en y remplaçant les teintes noires par de belles teintes
blanches, et ces couleurs sombres qui attristaient l'âme par de jolies
petites couleurs gaies qui réjouissent l'oeil. Qui nous expliquera par
suite de quel mystérieux enchaînement d'idées on a pu voir en même temps
nos _édiles_ faire pomper sur les monuments neufs une composition
noirâtre destinée à les vieillir, et faire gratter les vieux monuments
pour les rajeunir? Les trois quarts des plus vénérables édifices qui ont
survécu à la destruction de l'ancien Paris sont employés à des usages
divers, dont la nomenclature serait instructive. On sait que l'église
Saint-Barthélemy, avant sa démolition, était devenue un bal d'étudiants,
comme la tour Saint-Jacques une manufacture de plomb de chasse. On a
installé le théâtre du Panthéon dans l'église Saint-Benoît (aujourd'hui
démolie), un marché dans les Carmes de la place Maubert, des métiers à
vapeur dans l'église romane de l'abbaye Saint-Martin. Des marchands de
vin, des chambres garnies, des magasins, des fabriques, des maisons de
bains, ont élu leur gîte dans la chapelle des Mathurins (dont les restes
viennent de disparaître), dans le splendide hôtel de la Valette, dans
l'hôtel de la Bazinière, dans les églises Saint-Sauveur et Saint-Jacques
de l'Hôpital.
Mais ces profanations ne sont pas toutes, à beaucoup près, du fait de
l'administration présente, et les précédentes en peuvent réclamer
largement leur part. En outre, quelques-unes sont le résultat naturel et
fatal de la marche du temps, des révolutions, de l'extinction des
familles, du déplacement et du morcellement des fortunes. Autant vaut,
d'ailleurs, un marchand de vins dans l'hôtel de la Valette qu'une
caserne de gardes municipaux dans l'hôtel du maréchal d'Ancre, ou un
mont-de-piété dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et
particulier à la municipalité actuelle, c'est moins de gâter les vieux
monuments ou de les profaner, que de les détruire. On ne se doute pas
assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la frénésie de
l'alignement, ont ébréché ou renversé à Paris, en dix années,
non-seulement de maisons historiques, mais d'édifices curieux ou
ravissants, tombés en poussière sous la pioche et jetés en morceaux dans
le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville;
et des centaines de monuments, qui échappaient à l'attention de la foule
par leur petitesse ou se dérobaient sous d'affreux pâtés de maisons en
plâtre, mais qui faisaient les délices de l'archéologue, ont pu
disparaître sans qu'ils s'en doutassent.
Le seul tracé du boulevard de Sébastopol et de ses annexes, sur la rive
gauche, a culbuté par douzaines les cloîtres, les chapelles, les
colléges de la vieille Université. La rue des Écoles a fait une
effroyable percée à travers tous ces antiques et vénérables asiles de
l'étude qui peuplaient la montagne Sainte-Geneviève, ce lieu de
pèlerinage où l'Europe entière venait chercher la science. La place de
Grève, bien qu'elle ait gardé son Hôtel de ville, a perdu toute sa
physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des
innombrables souvenirs historiques évoqués par son nom. Et voici qu'on
parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le
ventre à l'École de médecine, pour traverser d'un bout à l'autre le
noble faubourg, ce quartier paisible où les rues sont larges, le
commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'hôtels qui restent
déserts tout l'été, sorte de Thébaïde de Paris qui n'a certes nul besoin
qu'on y ouvre de nouveaux débouchés à la circulation, et où cette
prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner les _vieux
partis_, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les
recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en
boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que
le faubourg Saint-Honoré? C'étaient, à peu près, les deux seuls points
de Paris où il y eût encore de vastes hôtels qui se développassent en
largeur, au lieu de se développer en hauteur, des cours qui ne
ressemblassent point à des puits artésiens, et des jardins ailleurs que
sur le rebord des fenêtres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut
permettre à aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de
se dérober à l'envahissement du commerce et à l'égalité du niveau
commun.
Ces trouées des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec
l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la
maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le collége de Bayeux et
dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean
de Latran ne les feraient pas dévier d'un millimètre. En 1806, des
faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas formé le
projet de prolonger la rue des Prouvaires à travers l'église
Saint-Eustache? En ce temps arriéré, le triomphe de la ligne droite
était encore indécis: aujourd'hui, on n'eût point hésité, quitte à
recoudre après coup une abside postiche à l'église, comme on a fait pour
Saint-Leu. Le plus précieux bijou architectural du treizième siècle et
une borne-fontaine sont absolument égaux devant la ligne droite: la
ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des
monuments. Périsse l'art plutôt qu'un principe! Peut-être est-ce acheter
un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, tracée au
tire-ligne, au compas et au fil à plomb, et offrant dans ses voies
principales, au lieu de ces rangées de vastes et antiques hôtels, une
double haie de marchands de vin, de restaurants et de cafés.
Que serait-ce donc si, à côté des hôtels et des monuments de tout genre,
nous voulions énumérer toutes les rues illustres ou fameuses,--ces rues
qui écrivaient l'histoire entière de Paris dans leurs noms
pittoresques,--disparues, englobées, rasées de fond en comble par ces
insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines?
Et comme si ce n'était pas encore assez, écoutez les faiseurs de
projets, les _mouches du coche_ de l'attelage municipal: ils vous
démontreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le
résidu de la vieille cité disparaisse jusqu'à la lie, de les débaptiser,
pour enlever à Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur
odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands
hommes ou de victoires; d'autres, plus ingénieux encore, d'affubler
chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie
du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de manière à
métamorphoser le plan de Paris en une carte de France[11].
[Note 11: Ce projet n'est pas nouveau. Je ne remonterai pas jusqu'à
Henri IV, et l'idée qu'il avait conçue de faire converger vers la place
de l'Europe des rues portant les noms des provinces: dans ces limites,
rien n'était plus légitime. En son ouvrage intitulé: _Paris à la fin du
dix-huitième siècle_ (in-8°, p. 83), Pujoulx expose tout au long un plan
qui lui est propre, et qui consiste, en considérant Paris comme le
centre d'un vaste État, à présenter dans les dénominations de toutes ses
rues, impasses, places et quartiers, un résumé de la carte géographique.
Sous la Révolution, le 14 brumaire an II, le citoyen Chamouleau, au nom
de la section des Arcis, avait fait sur le même sujet une proposition
beaucoup plus originale à la Convention. Voici comme elle était
formulée: «Les communes de la France seront divisées en arrondissements
particuliers, dont chaque place publique sera le centre; toute place
publique portera le nom d'une _vertu principale_. Les rues affectées à
l'arrondissement de cette place seront désignées par les noms des
_vertus_ qui auront un rapport direct avec cette vertu principale.
Lorsqu'il n'y aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de
quelques grands hommes; mais on les rangera dans l'arrondissement de
leur vertu principale.--À Paris, par exemple, le Palais National
s'appellera _Temple ou Centre du républicanisme_; l'Hôtel-Dieu, _Temple
de l'humanité républicaine_; la Halle, _Place de la frugalité
républicaine_. Les rues adjacentes, pour la première, seront les rues de
la Générosité, de la Sensibilité, etc., et pour la seconde, de la
Tempérance, de la Sobriété, etc. Il s'ensuivra que le peuple aura à
chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche, et bientôt la morale
dans le coeur.» Pourquoi cet admirable projet n'a-t-il pas eu de suites?
Mais on pourrait le reprendre aujourd'hui: ce serait une telle occasion
de mettre les vertus du dix-neuvième siècle en lumière, à moins
toutefois qu'on ne craigne, selon le cas prévu par le sagace citoyen
Chamouleau, qu'il n'y on ait pas assez.]
En compensation de tant de ruines, on nous a bâti ce que nous avons vu:
du moyen âge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique débarrassé de
l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain mêlés de chinois; de la
Renaissance bâtardée de décadence; des imitations de Vitruve, des copies
de Vignole, des réminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthénon;
partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style préfectoral
dont nous avons parlé.
Mais il faut chercher ailleurs la véritable architecture du nouveau
Paris. Les monuments où s'affirment et se démontrent le génie
particulier de l'administration comme celui de l'époque présente, ce ne
sont pas ceux qui affichent la prétention d'arriver jusqu'à l'art et de
relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caractère
d'utilité, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui
sont inspirés par les besoins du luxe et du confortable, par les
exigences croissantes du plaisir.
Dans la première catégorie, les gares, les ponts, les puits artésiens,
les casernes, tout ce qui est oeuvre d'ingénieur plutôt que d'architecte,
voilà les vrais édifices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel.
J'ai nommé les casernes; on nous en a bâti sur tous les points: la
caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de
commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derrière l'Hôtel de
ville et dans la Cité; la caserne typique du Prince-Eugène, celle de la
Pépinière, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour
l'état-major de la garde de Paris, près de la préfecture de police, cinq
ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en bâtit
encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont protégés.
Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait été reconstruit,
sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite
de cette fièvre de démolition, de réparation et de reconstruction qui
pousse l'édilité actuelle à ne pas laisser un coin de Paris, pas une
rue, pas un édifice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et
pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription
qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la postérité n'en
ignore, que tel monument, commencé par Louis XIV, a été terminé ou
rebâti sous le règne de Napoléon III. De plus, on nous a donné deux
ponts entièrement neufs, baptisés par nos récentes victoires: à coup
sûr, ce sont de beaux ponts, solidement campés sur leurs arches hardies,
comme il sied à des ponts qui ont coûté à eux seuls autant que trois ou
quatre églises réunies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de
Solférino, soulève une réflexion qui n'est pas sans intérêt. Lorsqu'il
était si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer
dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle
arrière-pensée inquiétante il s'étend en face du palais de la
Légion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de prévoyante
sollicitude, n'aurait point voulu se ménager ainsi un argument
irrésistible pour raser quelque jour le palais[12].
[Note 12: Un bruit court,--et l'expérience nous a appris que, sur le
chapitre des travaux de Paris, il faut tenir grand compte des bruits qui
courent,--un bruit court qu'on nous prépare un nouveau pont entre celui
des Arts et celui des Saints-Pères, pour correspondre à un guichet du
Louvre qui n'est pas encore ouvert, et à une rue qu'on se propose de
percer. Seulement, quand il aura été bâti, les deux autres seront
devenus inutiles, et on trouvera encore vingt excellentes raisons pour
les démolir.--M. Haussmann n'est pas heureux avec les ponts, comme l'a
fait observer M. F. de Lasteyrie. Après avoir exécuté séparément les
deux tronçons du boulevard de Sébastopol sur la rive droite et sur la
rive gauche, il s'est aperçu non-seulement qu'ils n'étaient pas dans le
même axe, mais encore qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans l'axe des
deux ponts destinés à les mettre en communication. Il a fallu les
abattre tous deux pour les reconstruire à côté: c'était l'affaire de
quelques millions seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'en parler.
Mais, après cette opération, il s'est trouvé que le nouveau pont au
Change n'était guère mieux que l'autre en ligne droite avec le
boulevard. Voilà qui s'appelle jouer de malheur. Reste la ressource de
le démolir une seconde fois.]
Les deux chefs-d'oeuvre de cette architecture utilitaire, qui appartient
à l'art moins qu'à la science, c'est le grand égout collecteur et les
Halles centrales. Le grand égout est une merveille souterraine, une
création prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler
de loin à l'admiration. À la rigueur, on peut approcher les Halles de
plus près, et même y entrer un moment. Pour nous, cette vaste
construction, d'une hardiesse légère et d'une solide élégance, où l'air
et la lumière pénètrent avec tant d'abondance, où tout a été si
habilement calculé pour la commodité des aménagements et les besoins de
la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en
gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente
gigantesque en fer et en brique, comme il convient à un marché couvert,
est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe
chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait
craquer successivement toutes les ceintures où l'on essaye de le
contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'édifice le plus
irréprochable élevé dans ces douze dernières années. Quoi qu'en veuille
faire croire la critique officielle, nous sommes à une époque de prose,
et il y a là une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par
l'évidence de leur signification.
Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture,
devenue stérile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du
luxe et du confortable. Après les Halles, les monuments par excellence
palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-Hôtel et l'Hôtel du Louvre,
ces deux caravansérails babyloniens de la civilisation la plus raffinée,
ces deux cités modèles qui peuvent loger sous le même toit la population
d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation
puissante toutes les ressources de la vie matérielle et toutes les
commodités de la vie élégante. Ce sont encore ces grands cafés, ces
jardins féeriques, tous ces établissements frivoles et charmants,
demeures royales élevées au plaisir devenu roi, et où les conceptions
ambitieuses de l'architecture d'État sont vaincues par la souple adresse
et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.