Le lecteur ne connaît peut-être pas la longue filière par où doit passer

tout projet avant d'arriver à son exécution, et l'interminable

hiérarchie d'architectes sectionnaires et divisionnaires, d'inspecteurs,

de commissions, qu'il doit escalader degré par degré, au hasard de

laisser un lambeau de l'idée primitive à tous les pas de cette marche

laborieuse. L'artiste choisi fait d'abord un plan préalable, accompagné

d'un devis sommaire, d'après les instructions qu'il reçoit d'un chef de

bureau, et en se conformant aux indications générales, aux dimensions et

à la forme du terrain concédé, aux conditions matérielles tracées par

l'administration, qui n'est pas précisément et qui n'a pas mission

d'être un corps artistique. Il le soumet à l'un des architectes chargés

de la direction particulière des édifices. Quand tous deux sont

d'accord, et il faut bien que le premier finisse toujours par tomber

d'accord avec le second, l'avant-projet va à l'architecte en chef de la

ville de Paris, qui l'examine et le modifie encore pour son propre

compte. Quand tous trois sont d'accord, il passe au conseil des

architectes, qui fait lui-même ses observations et ses retouches. Puis

il arrive au préfet, qui recommence l'examen, indique des modifications

nouvelles, ou approuve. C'est alors seulement qu'est tracé le projet

définitif, qui repasse par la même filière pour y subir derechef les

mêmes épreuves, et finit, après cette odyssée dont Ulysse eût été

jaloux, par aborder au rivage de la commission municipale, qui alloue ou

refuse les fonds. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne les refuse

jamais.

Et je n'ai indiqué que les étapes officielles, qui parfois se

compliquent de quelques autres. Qui oserait, par exemple, refuser au

chef de l'État le droit d'intervention et de décision souveraine, même

lorsque les travaux sont en cours d'exécution? Ce droit, il l'a, et il

en use; il n'est pas besoin de dire que ce n'est jamais que pour le plus

grand bien de l'art: on nous l'a souvent assuré, et nous ne commettrons

point la mesquine impolitesse de le mettre en doute.

Mais,--en dehors, bien entendu, de cette dernière intervention, purement

facultative,--il n'en est pas moins vrai que cette longue filière, qui

semblerait devoir être une garantie, n'est le plus souvent qu'une gêne.

Le projet soumis au vote bienveillant de la commission municipale

n'entre au port que comme ces vaisseaux radoubés, qui ont été contraints

de relâcher ici pour refaire leur carène, là pour acheter de nouvelles

voiles, plus loin pour reconstruire leur grand mât, ailleurs pour

remplacer leur équipage. Modifié par l'un d'après ses fantaisies et ses

préférences personnelles, par l'autre d'après ses idées et ses

traditions d'école, tiré au romain par celui-ci, ramené au grec par

celui-là, nuancé d'assyrien par un cinquième, subissant le contre-coup

de toutes les volontés contradictoires, de toutes les variations qui

surviennent dans les conditions matérielles, dans les chiffres de la

somme et les proportions du terrain alloué, il ne garde plus rien de

l'esprit qui l'a conçu. Ah! que nous comprenons bien le gémissement de

l'une des plus déplorables et des plus illustres victimes du système,

qui s'écriait un jour en parlant de son monument: «Je ne puis me

résoudre à passer devant. Toutes les fois que mes affaires me conduisent

de ce côté, je baisse la tête et je fais un détour.»

Le principal personnage de cette hiérarchie artistique, le seul maître,

ce n'est pas l'architecte en chef, c'est le préfet de la Seine: il

serait naïf de démontrer cet axiome, et non moins naïf de s'en étonner.

Ainsi, l'abus de la direction administrative finit par anéantir toute

direction artistique, et, sur ce point du moins, l'excès de la

centralisation nuit à l'unité. C'est par là que s'expliquent, d'une

part, l'aspect décousu de tant de monuments; de l'autre, le retour

permanent, par-dessus toutes ces fantaisies qu'il absorbe et recouvre de

sa domination, de ce style neutre, impossible à définir, mais

reconnaissable au premier coup d'oeil, que la postérité baptisera le

style Haussmann, comme on dit le style Louis XIV et le style Pompadour.

De la fontaine Saint-Michel, il n'y a, pour arriver à la place du

Châtelet, que la Seine à franchir, en passant entre le Palais de Justice

restauré et le nouveau Tribunal de commerce. Arrêtons-nous un moment

devant ce dernier, pour contempler le dôme qui semble poussé comme une

superfétation bizarre sur le toit de cet édifice juridique, où il ne

peut avoir d'autre but que de masquer la courbe du boulevard Sébastopol

et de clore dignement la perspective. L'histoire de cet ornement

postiche, plaqué après coup sur un monument qui n'en avait que faire,

serait curieuse et instructive à tous égards. Un jour, je suppose, M. le

préfet a vu une photographie représentant le dôme de l'hôtel de ville de

Brescia: il est charmé de ce petit morceau; il appelle l'architecte et

lui ordonne de l'adjoindre à son plan. «Mais ce dôme ne répond nullement

au caractère de l'édifice, et ne s'harmonise pas avec le système que

j'ai adopté. Là-bas il est parfaitement à sa place, ici il fera

disparate, et il faudra inventer tout un appareil de raccords

disgracieux pour parvenir à asseoir sur la toiture ce supplément

inattendu qui va tout gâter.--C'est égal: le dôme me plaît, il répond

bien à la gare de l'Est qu'on aperçoit à l'autre bout de l'horizon. Je

veux le dôme.» Et l'architecte met le dôme.

Encore une fois, est-ce à lui qu'il faut s'en prendre, et aurons-nous

le courage de le blâmer?

Par le percement du boulevard de Sébastopol et de l'avenue Victoria,

comme par le prolongement de la rue de Rivoli, la place du Châtelet est

devenue une sorte de vaste carrefour ouvert aux quatre vents du ciel,

qui laisse fuir le regard de tous les côtés et n'a, pour ainsi dire,

point d'enceinte. Monuments et boulevards semblent s'être donné

rendez-vous sur ce chétif emplacement, peu digne d'un tel honneur. Au

centre trône la fontaine de la Victoire, qu'on a alourdie par

l'adjonction d'un maussade piédestal orné de sphinx, moins alourdie

toutefois que la fontaine des Innocents, qui, à force de réparations et

de restaurations, en est venue à être méconnaissable. La fontaine du

Châtelet a eu son heure de popularité, le jour où une ingénieuse et

puissante machine l'a transportée, debout, à douze mètres de sa

situation primitive, puis exhaussée sur son nouveau piédestal,

absolument comme le cèdre de la butte Mortemart au bois de Boulogne. Les

pessimistes chagrins qui nient le progrès du temps présent ne nieront

pas du moins celui de nos machines, capables de transférer la colline

Montmartre sur la place de la Concorde, au premier signe de M. le

préfet, pour en faire le centre d'un square ou la base de l'obélisque.

De chaque côté se dressent deux théâtres, dus encore à M. Davioud, l'un

des plus coupables, ou tout au moins des plus compromis, parmi les

ministres ordinaires de M. Haussmann. Ces bâtiments étranges, qui ne

ressemblent à rien de connu, affichent la prétention de créer un nouvel

ordre d'architecture, non encore classé jusqu'à présent dans les

_Traités_ et les _Manuels_ sur la matière. Ce sont des théâtres; on ne

sait ce qui les empêcherait d'être des bazars ou des marchés couverts.

Sauf quelques ornements des façades, rien n'y indique et n'y caractérise

leur but. Les deux édifices, vus en bloc, sont jetés dans le même moule,

et reproduisent le même aspect, à la fois bizarre et massif. Un

péristyle percé de cinq arcades en plein cintre, immédiatement surmonté

d'un foyer dont la disposition extérieure répète celle du

rez-de-chaussée, puis d'un second foyer-terrasse, et le tout couronné en

retrait par un attique percé de lucarnes rondes, que domine un toit

convexe à pans coupés, semblable au couvercle d'une gigantesque boîte,

telle est la physionomie générale de ces monuments. On dirait que chacun

d'eux en renferme un second, qui a fini par briser son enveloppe en

soulevant la tête.

Au théâtre du Cirque, le premier étage, qui forme galerie, allie à son

arcature classique je ne sais quelles ambitieuses réminiscences du style

oriental, qui tranchent d'une façon singulière sur le caractère général

de l'édifice. Cette façade est, du reste, la moins lourde des deux. Mais

au Cirque, comme au Théâtre-Lyrique, les côtés et le derrière,

entièrement nus, présentent tout juste l'aspect harmonieux et grandiose

d'une caserne. À défaut de lignes architecturales plus savantes et plus

variées, n'eût-on pu du moins égayer de quelques décorations accessoires

ces longs murs et cette interminable série de fenêtres, dont la

simplicité outrée jure avec la destination des salles comme avec la

physionomie monumentale de la façade, à laquelle tout le reste a été

sacrifié? Il y a ici, de la part de l'édilité parisienne, une de ces

contradictions bien propres à dérouter la critique, qui, si elle ne peut

parvenir à goûter les travaux du Paris moderne, voudrait du moins en

saisir l'esprit général, et cherche de bonne foi à les comprendre et à

s'en rendre compte.

Par une autre contradiction, dont je ne me charge pas de trouver le

motif, M. le préfet, qui partout ailleurs ne recule devant aucune

dépense pour déblayer et isoler les salles de spectacle, comme il vient

de faire pour le Théâtre-Français, s'est appliqué à entourer le Cirque

d'un cordon de maisons particulières, destinées à des cafés, à des

boutiques, à des hôtels garnis, et d'un caractère si peu architectural,

que, à peine bâties, il a fallu se mettre en frais considérables pour

dissimuler leur déplaisante apparence, en attendant peut-être qu'on les

supprime. Il eût été plus simple de ne pas les bâtir. L'administration

aura été prise cette fois d'un de ces accès d'économie qui saisissent de

temps en temps les prodigues, et leur font mettre de côté un bout de

chandelle au moment même où ils jettent les billets de banque par la

fenêtre. Ou peut-être a-t-elle voulu apporter un léger tempérament à un

état de choses auquel elle aura largement contribué pour sa part, et

interrompre par quelques maisons habitées cette longue ligne d'édifices

et d'établissements publics, qui, prolongée à droite et à gauche sur

presque toute l'étendue des quais, a pour conséquence naturelle d'en

détruire l'animation, d'en faire la nuit des endroits particulièrement

déserts et dangereux, et d'isoler les deux rives de la ville en reculant

leurs points de contact.

L'instinct populaire, si apte à découvrir du premier coup le défaut

saillant d'une oeuvre, celui par où elle touche au ridicule, et à le

résumer d'un mot, a trouvé une métaphore trivialement pittoresque pour

exprimer son jugement sur les théâtres de la place du Châtelet. Il les a

comparés à deux grandes malles de voyage, comme il a comparé à un

huilier colossal le groupe formé par la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois

et la tour qui l'unit à l'église. En regardant ces édifices à quelque

distance, il est impossible de n'être pas frappé par la justesse de ce

verdict du suffrage universel appliqué à l'art.

De tous les autres théâtres récemment construits, celui de l'Opéra, si

je ne me trompe, est le seul auquel l'administration ait pris part, le

seul aussi qui mérite de nous arrêter. Par une mesure excellente, à

laquelle on ne perdrait rien de recourir plus souvent, le projet a été

mis au concours, et, malgré l'insuffisance du délai, une avalanche de

plans de bonne volonté a répondu à l'appel. M. Haussmann n'a qu'à

frapper du pied la terre pour en faire jaillir des légions

d'architectes. Parmi tant de vétérans chevronnés, c'est un jeune élève

de l'école de Rome qui a remporté la palme. Nous ne pouvons juger encore

directement son oeuvre, qui commence à peine à sortir de terre, et à

dessiner ses premières assises, à quelques pieds au-dessus du sol;

mais, autant qu'il est permis de se prononcer d'après le plan en relief

exposé à l'un des derniers Salons, il nous semble que les qualités et

les défauts en sont à peu près les mêmes que ceux du nouveau Louvre,

c'est-à-dire la richesse des détails poussée jusqu'à l'excès, et leur

variété, jusqu'au décousu. Tout en louant la science et l'habileté

incontestables dont l'architecte a fait preuve, et qui mettent son oeuvre

au-dessus de la plupart des autres monuments du Paris impérial, on y

voudrait une plus grande sobriété d'ornementation, des lignes plus

simples et plus suivies, une plus puissante unité. Le portique, trop

étroit, semble ajouté après coup au corps de l'édifice, au lieu d'en

être le point de départ, et il prend un caractère subalterne devant le

développement des riches et élégants pavillons qui ornent les façades

latérales. M. Ch. Garnier a cru devoir accuser extérieurement les trois

grandes divisions du théâtre: l'emplacement des foyers, par un péristyle

et une terrasse; celui de la salle, par une coupole écrasée, qui la

couvre sans la dominer; celui de la scène, par un immense fronton

triangulaire qui forme le point culminant. Mais cette disposition offre

quelque chose d'incohérent et de morcelé qui déroute le regard, et il y

a surtout une bizarrerie assez malheureuse dans ce fronton rejeté à

l'arrière-plan et précédé d'une coupole, au-dessus de laquelle il plane,

par une transformation imprévue de toutes les conditions habituelles de

l'art. Ce serait ici le cas de rappeler à M. Garnier un proverbe

populaire, qu'il connaît aussi bien que moi.

Les exigences du programme, la nécessité d'isoler les uns des autres les

nombreux services de ce monument colossal, depuis les entrées du public

et des abonnés jusqu'à celle de l'empereur; de relier au théâtre les

magasins d'accessoires et toutes les ressources d'une administration

monstre, l'ont conduit à ces placages plus ou moins dissimulés, qui

rompent l'harmonie de l'oeuvre, et ressemblent à des excroissances

parasites et mesquines accrochées aux flancs de l'édifice. On pardonnera

surtout beaucoup à l'architecte pour peu qu'on n'oublie pas la nature

et la multitude des conditions qui lui étaient imposées, en dehors même

des nécessités du programme, et les exigences contradictoires qu'il

devait concilier dans son plan. Imposer à un théâtre outre ses magasins

et ses ateliers, outre des remises couvertes pour les équipages et un

grand corps de garde, lui imposer jusqu'à des écuries de trente chevaux

pour l'attelage de Sa Majesté et pour son escorte, c'est vraiment

pousser la centralisation trop loin, et vouloir absolument faire du

nouvel Opéra un gigantesque pot-pourri architectural.

Est-il bien sûr aussi, malgré la garantie du concours, que l'oeuvre

primitive soit restée à l'abri de toute modification ultérieure, qu'elle

ait pu se dérober entièrement à l'action de la fameuse filière? N'a-t-on

imposé, je veux dire conseillé à l'artiste aucune de ces améliorations

désastreuses qui, de progrès en progrès, finiraient par substituer le

plan de la Bourse à celui du Parthénon? Si on me l'affirme, je tâcherai

de le croire.

Le nouvel Opéra s'élève sur une place évidemment trop petite.

L'administration a cette fois économisé le terrain, pour regagner une

parcelle des trente millions, sans parler des suppléments, que lui

coûtera ce palais de la musique et de la danse. Le Grand-Hôtel encombre

de sa masse gigantesque les abords étriqués du théâtre. Pendant sa

construction, le bruit courut, on s'en souvient, que l'édilité se

repentait de l'avoir laissé bâtir, et qu'elle voulait l'abattre. Il n'y

avait là rien que de très-vraisemblable et de très-conforme à la

tradition. Un moment les maçons arrêtèrent leurs travaux, et le

Grand-Hôtel, mélancolique comme une ruine dans ses murs inachevés, resta

suspendu entre son berceau et sa tombe. Tout s'est borné à une

modification du plan primitif de la Société, qui n'a fait, pour ainsi

dire, que mettre plus en relief l'insuffisance de la place en y ajoutant

une irrégularité choquante. Aujourd'hui qu'il est en pleine activité et

en pleine splendeur, nous allons voir si l'administration se décidera à

le racheter, en tout ou en partie, pour le démolir. Cela lui coûterait

quelques millions de plus qu'alors[10]; mais qu'est-ce que trois ou

quatre pauvres millions pour elle, qui a déjà manié des milliards? Une

goutte d'eau dans l'océan. En vérité ce ne serait pas payer la leçon

trop cher, si elle devait lui profiter.

[Note 10: Depuis que ceci est écrit, j'ai lu dans quelques journaux

qu'en effet on venait de s'aboucher avec les propriétaires du

Grand-Hôtel pour leur acheter le droit de démolir l'angle du bâtiment

qui masque l'Opéra, et qu'on était arrêté par le prix effrayant qu'ils

en demandent. Il est à croire que ce temps d'arrêt ne sera pas long.]

Mais cela ne suffit point. Même en agrandissant la place, l'Opéra

resterait sans perspective, puisqu'on s'est avisé trop tard qu'il ne se

trouve pas dans celle de la rue de la Paix. Pour lui en créer une et

déblayer le point de vue, on n'a rien trouvé de mieux que de percer deux

nouvelles voies qui vont déboucher en face de lui sur le boulevard, car

c'est là évidemment le seul but, la seule explication possible de ces

rues, auxquelles on a voulu, par pudeur, attribuer l'intention assez

plaisante de mettre en rapport la Bourse et le Théâtre-Français avec

l'Opéra. La Bourse!... certes, je n'ignore point les rapports naturels

qui existent entre le 5 pour 100 et le foyer de la danse, mais la Bourse

fonctionne de jour et l'Opéra de nuit. Le Théâtre-Français! Je cherche

en vain à qui pourra servir cette voie de communication entre les deux

spectacles, puisque ceux qui iront à l'un n'iront pas en même temps à

l'autre,--à moins que ce ne soit aux critiques pressés qui auront besoin

d'assister à deux représentations le même soir. Tracer une rue tout

exprès pour faciliter la tâche des critiques, cela est bien digne de la

magnificence de M. Haussmann et me donne quelques remords de mon

ingratitude.

Il est vrai que, pour achever l'oeuvre, la rue Lafayette va mettre

l'Opéra en rapport direct avec la Villette et son bassin! À la bonne

heure, au moins! voilà une satisfaction donnée aux immortels principes

de 89!

Pour se rendre compte du prix que coûtera l'Opéra, il convient donc

d'ajouter aux trente millions de sa construction, et aux quarante

millions des expropriations ordonnées pour lui faire place ou pour les

rues aboutissantes, un nombre au moins égal de millions pour le tracé

des autres voies dont nous venons de parler. Il y a de grandes villes

qui n'ont pas autant coûté. Mais il sera beau!

Rendons cet hommage à la commission municipale et à son actif président

que leur zèle étend sa sollicitude à tous les besoins. Après les

théâtres et les casernes, les églises ont trouvé leur tour. On nous en

bâtit de toutes parts dans les genres les plus variés, depuis le

gothique pur et le gothique fleuri jusqu'au style de la Renaissance et

du dix-septième siècle, sans parler du style byzantino-moscovite de la

chapelle grecque, dont la grande coupole fait rêver les bons bourgeois

parisiens aux minarets de Stamboul. Par un étrange renversement de

rôles, dont il ne faut pas lui envier le privilége, car ce dédommagement

lui était bien dû, la banlieue a accaparé les plus belles, quoique les

moins coûteuses de ces églises: c'est sans doute qu'on n'a pas jugé

nécessaire de surveiller d'aussi près et d'_améliorer_ avec autant

d'ardeur les plans de ces architectes suburbains, qui ont pu échapper

ainsi, jusqu'à un certain point, aux perfectionnements de la redoutable

filière. Parmi les édifices religieux élevés à Paris depuis dix ans,

nous n'en connaissons pas qui vaillent Saint-Jean-Baptiste, de

Belleville, Saint-Bernard, de la Chapelle, et Notre-Dame, de

Clignancourt.

Malgré la date récente de son achèvement, Sainte-Clotilde, commencée en

1847, échappe au cadre de ce livre. Elle reste jusqu'à présent

l'expérience la moins malheureuse inspirée par l'imitation de cette

grande architecture gothique, qu'il est si difficile de faire revivre,

parce qu'elle est un art tout d'inspiration, de hardiesse et d'élan, qui

ne s'est jamais formulé en règles fixes comme l'architecture grecque.

Rue Saint-Lazare, dans l'axe de la Chaussée-d'Antin, M. Ballu construit,

selon le style de la Renaissance, l'église de la Trinité, qui, avec son

grand porche surmonté d'une belle rosace, son clocher de soixante-cinq

mètres de haut, son mur-pignon, couronné d'une balustrade découpée à

jour et de deux tourelles, avec le square et la fontaine dont elle sera

précédée, produira du boulevard l'effet d'un joli fond de décor pour

fermer la perspective de la rue. L'église Saint-François-Xavier est trop

peu avancée encore pour qu'il soit possible d'en rien dire. Dans le

faubourg Poissonnière, l'église Saint-Eugène, improvisée en vingt

mois,--avant le nouveau Louvre, cela pouvait passer encore pour une

improvisation,--montre un échantillon du style gothique (il faut le

croire du moins, sans pouvoir le spécifier davantage) réduit à sa plus

simple expression, et marié à l'art industriel du dix-neuvième siècle.

On sait que, par motif d'économie,--un motif qui échappe forcément aux

discussions de la critique, car, selon le proverbe, nécessité n'a point

de loi,--l'architecte de Saint-Eugène a inauguré l'emploi du fer et de

la fonte substitués à la pierre dans l'ornementation de cet édifice.

Sans avoir cette excuse à invoquer, M. Baltard reprend aujourd'hui la

même idée, pour l'appliquer sur une plus vaste échelle et dans des

conditions incomparablement plus difficiles et plus grandioses, en son

église de Saint-Augustin, dont le gros oeuvre se dessine au point de

bifurcation du boulevard Malesherbes. M. Baltard a été conduit à cette

expérience délicate et dangereuse par son succès dans la construction

des halles centrales. Mais d'une halle à une église, il y a toute la

distance qui sépare la science et l'industrie de l'art. Je crains que M.

Baltard n'ait sacrifié l'art à la science, et l'architecte à

l'ingénieur. Il s'est laissé entraîner par l'attrait d'un problème à

résoudre, d'une ressource nouvelle à créer; il a vu surtout dans son

église une occasion favorable d'appliquer en grand ses calculs sur la

statique et ses études sur la combinaison des forces et des résistances,

plus encore que de créer un monument qui satisfît à toutes les lois de

la beauté artistique: c'est en quoi je dis que l'ingénieur a dominé

l'architecte. L'emploi du fer et de la fonte a pour premier résultat de

donner à un édifice le vulgaire cachet d'un bâtiment commercial. Qu'on

le réserve pour les gares, les marchés, les bazars, rien de mieux: on en

peut même tirer là des effets heureux; mais, à moins d'une nécessité

impérieuse comme celle qui existait pour la construction de

Saint-Eugène, je voudrais qu'on l'exclût soigneusement de toute oeuvre

artistique et monumentale, spécialement des églises. Dans un édifice

gothique surtout, la fonte, ce laid et utile produit de l'industrie

moderne, de toutes les matières celle qui semble répugner le plus à se

laisser façonner par la main de l'art, choque comme un contre-sens et un

anachronisme. Tout au plus pourrait-elle faire bonne figure, à côté des

becs de gaz, dans un temple protestant.

D'ailleurs, pour rester économique, ce qui est sa seule justification

possible, l'emploi du fer et de la fonte impose à l'architecte une sèche

et lourde monotonie d'ornementation. Les meneaux des fenêtres et des

rosaces, les arcs et les colonnes, les nervures et les arêtes de la

voûte, toutes ces parties dont chaque détail était si délicatement

varié par le ciseau de l'ouvrier, coulées dans le même moule, vont

reproduire partout une disposition uniforme. Là est la grande

difficulté, à laquelle on n'échapperait qu'en multipliant et en

diversifiant les moules, c'est-à-dire en reportant sur ce point les

dépenses supprimées sur la matière première. Quand l'église

Saint-Augustin sera terminée, nous jugerons de quelle manière s'y sera

pris M. Baltard pour tourner cet obstacle, et nous proclamons d'avance

que nul n'est plus capable que lui d'en venir à bout.

Paris nouveau et Paris futur · 第 7 / 16 段