Monceaux est le plus désastreux, le plus navrant échantillon du système
suivi dans les _restaurations_ des jardins publics. C'est encore M.
Alphand qui a été ici l'exécuteur des hautes oeuvres de la ville de
Paris. Le bilan des améliorations est facile à dresser: un boulevard qui
le coupe en deux, des routes carrossables,--pourquoi pas des chemins de
fer?--qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des
stalactites et des stalagmites qui ressemblent à des joujoux en terre
cuite, et qui sont gardés par un surveillant à demeure et par des
écriteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurés, les
cascades remises à neuf, un pont blanchi, les grands ombrages détruits,
le silence et le mystère, qu'on y respirait partout autrefois, chassés
pour toujours; un vernis banal de replâtrage et de rebadigeon jeté sur
les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,--voilà ce
chef-d'oeuvre en abrégé.
Il est bien entendu qu'on a profité de l'occasion pour le rogner en tous
sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes
et bâtir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dépecé
une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et
l'on a choisi celle qui renfermait un délicieux parterre de fleurs et
l'une des plus belles _ruines_ du jardin. Sur la lisière du square
actuel, non loin de la Naumachie, à travers ce qui reste d'arbres et
d'ombrages, on voit se dresser un écriteau, et sur cet écriteau l'oeil
stupéfait lit ces mots _Terrains à vendre_!
Terrains à vendre! Ô les ingénieurs des ponts et chaussées! ô les
barbares!
Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression
que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aimée. Ils cherchent
les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les allées
ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respecté même semble
avoir perdu son charme et son mystère. On a éclairci et régularisé
partout. De tous les points, on aperçoit des boulevards, des grilles, du
bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et
glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris.
Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison
peut-être; mais cela était divin autrefois! J'en appelle avec certitude
à tous ceux qui ont gardé l'ineffaçable souvenir de l'ancien jardin,
c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont vu.
C'est là ce que le _Constitutionnel_, dans cet admirable article dont
j'ai déjà parlé, appelle l'une des plus belles _créations_ de M.
Alphand: jugez de ce que doivent être les autres! Dumolard faisait des
créations dans ce genre. Il dit encore, le _Constitutionnel_, qu'on a
_rajeuni entièrement_ le parc de Monceaux.--Oui, comme ces barbiers qui
vous _rajeunissent_ en vous coupant un bout d'oreille et un tronçon de
nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne à
rajeunir nos lois, et qu'on ne _rajeunisse_ plus nos jardins! Mais ce
qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du
_Constitutionnel_.
VII
INTERMÈDE
PROMENADE PITTORESQUE À TRAVERS LE NOUVEAU PARIS
Muse, changeons de style et quittons la satire:
C'est un méchant métier que celui de médire;
À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal.
Ainsi parle quelque part le prudent Boileau, qui n'avait eu garde
pourtant de s'attaquer à Colbert et aux distributeurs de pensions. Je
veux suivre un moment son conseil et, sans sortir du sujet, délasser le
lecteur, et me délasser moi-même, par un petit intermède sur le pipeau
rustique. Arrivé à mi-terme de l'âpre montée que j'ai entrepris de
gravir, je me sens quelque peu las, et ne suis pas fâché de me détendre
un moment: Les lecteurs graves,--professeurs d'humanités, poëtes
épiques, diplomates et procureurs généraux,--sont loyalement prévenus
d'avoir à passer ce chapitre. Si M. Nisard le lit, je l'avertis qu'il
n'y rencontrera aucune vérité générale exprimée en un langage définitif.
Ceci posé et bien entendu, je commence sans autre exorde.
Le titre de ce chapitre étonnera beaucoup de lecteurs. Que peut-il y
avoir de pittoresque dans le nouveau Paris? Peu de chose, je l'avoue,
mais quelque chose néanmoins: on le va voir tout à l'heure, ou ce sera
ma faute. La ville de marbre et de carton-pierre qu'on nous bâtit est
grandiose, monumentale, épique, c'est convenu; mais j'ose croire que M.
Haussmann lui-même n'a jamais élevé ses prétentions jusqu'à y mettre le
moindre brin de pittoresque. J'ai fini pourtant par en trouver un brin
en y cherchant toute autre chose, et je n'en suis pas plus fier qu'il ne
faut.
L'immense mouvement de reconstruction de Paris a créé une foule de
maisons neuves, dont les rez-de-chaussée, à peine terminés, sont
accaparés aussitôt par de petites industries vagabondes, en attendant
les vrais locataires, qui commencent à se faire attendre longtemps. Ces
rez-de-chaussée, souvent sans portes et sans fenêtres, ouverts à tous
les vents et à tous les regards, semblent faits exprès pour certains
industriels de la rue, qui y cumulent le double bénéfice du toit
hospitalier et de l'exposition en plein air. Ils leur permettent de
s'établir au centre de Paris, dans des quartiers populeux et riches,
pour une redevance modique, facile à prélever sur les recettes
quotidiennes. On les loue au mois, à la semaine ou au jour.
Les industriels nomades des nouveaux rez-de-chaussée parisiens se
partagent en trois catégories principales: les photographes populaires,
les marchands de bric-à-brac, tenant bazars et boutiques à treize sous,
les montreurs de curiosités et particulièrement de femmes colosses.
Jusqu'à présent, ces intéressants personnages comptent parmi ceux qui
ont le plus profité de la transformation de Paris. Ceci est une
circonstance atténuante, que je porte au bénéfice de M. le préfet de la
Seine.
Les bazars ne demandent pas une longue description. Ils n'ont rien
d'oriental. Généralement, dans les rez-de-chaussée des maisons neuves,
ils sont réduits à leur plus simple expression, et s'étalent sur une
table portative ou même à terre. Ces bazars sont le lieu d'asile et la
grande fosse commune de toutes les porcelaines en faïence, porte-monnaie
en papier, bronzes en zinc, parapluies montés en jonc, cannes revernies
et recollées, chaînes d'or en chrysocale, diamants en bouchons de
carafe, épingles de corail à un sou, cristaux en verre, éventails en
papier d'emballage. On y trouve des cadres historiés à trente centimes
et des tableaux à l'huile à deux francs, exécutés à la mécanique par les
jeunes aveugles ou les prisonniers. Les objets d'art y pullulent, en
particulier les dessus de pendules, représentant Corinne sur le cap
Misène, Malek-Adel aux genoux de Mathilde, ou le jeune et beau Dunois
prenant congé de sa belle, avec son casque et sa guitare. Parmi les
gravures en taille-douce et les lithographies coloriées, vouées au
sentimentalisme à outrance, les planches intitulées: _le Départ_, _le
Retour_, _Heureuse mère_, etc., obtiennent généralement un beau succès.
_Bélisaire_ et _le Soldat laboureur_ sont aussi très-loin d'être usés,
en dépit des plaisanteries impuissantes des petits journaux. Le peuple
se moque bien des petits journaux, qui ont la prétention de régenter
l'esprit français, et qui ne régentent que les loustics des brasseries!
La fibre sentimentale domine chez les masses; elles ne se préoccupent
que du sujet: quand il les attendrit, il est toujours traité avec
beaucoup d'art. C'est ce qui assure le triomphe des mélodrames, de
certains tableaux du Salon et de certaines romances poitrinaires.
Pour faire contre-poids au genre mélancolique, il y a aussi les
lithographies gouailleuses et gauloises, à l'usage de la partie avancée
de la population. Les ingénieuses estampes qui obtiennent le plus de
succès dans ce genre, si éminemment français, sont celles qui
représentent trois gros moines, ventrus et bourgeonnés comme des
Silènes, attablés à un jeu de cartes devant une demi-douzaine de brocs
monstrueux, et un curé qui, surpris à dîner un vendredi, fourre
précipitamment un poulet sous la nappe, et ne laisse plus voir qu'un
hareng dans son assiette, aux yeux de son visiteur édifié.
Assurément ces deux sujets sont beaux: ils ont je ne sais quelle fleur
de raillerie attique, qui doit les rendre recommandables aux
intelligences cultivées, et l'on y retrouve toute la force de
dialectique et toute la puissance d'ironie qui caractérisent aujourd'hui
nos immortels héritiers de Voltaire. Il faut, sans nul doute, applaudir
à ces piquantes épigrammes qui entretiennent le feu sacré de la haine
des jésuites chez la nation la plus spirituelle du monde. Oserai-je
ajouter toutefois que je les trouve un peu faibles? Oui, et M. Cayla me
comprendra, j'en suis sûr. Dans une autre lithographie, on voit un
capucin qui confesse une jeune fille, en clignant de l'oeil d'un air
malin à l'aveu de certains _péchés mignons_, et en faisant une moue
luxurieuse avec sa bouche lippue. Ceci est déjà mieux, sans être encore
le dernier effort du genre. Toujours la gaudriole fut l'amie de la libre
pensée, et il faut qu'elles marchent de concert et se complètent l'une
l'autre pour achever l'émancipation de l'esprit humain, comme l'ont bien
compris Rabelais, Voltaire, Diderot, et l'illustre ami de M. Perrotin,
feu Béranger.
Les bazars vendent quelquefois, en outre, des almanachs de l'an passé et
de petits livres au rabais, choisis parmi les plus instructifs, tels que
les _Aventures de Cartouche_ et les _Mémoires de Vidocq_. Leur
population se compose généralement du marchand, de l'_aboyeur_, et d'un
compère qui choisit avec acharnement, s'extasie avec ravissement, achète
avec discernement, paye longuement et revient fréquemment.
Çà et là sont aussi installées de petites boutiques de comestibles où
l'on débite des fragments de fromages, des fritures mystérieuses au
grésillement provocateur, au fumet séduisant; des limonades polonaises,
confectionnées avec des détritus de réglisse et des résidus de peau de
citron; des crèmes à la vanille à un sou la tasse, et des glaces
panachées à deux liards le verre. Généralement ces cuisines en plein
vent sont desservies par des Arlésiennes ou des Cauchoises, dont les
formes robustes et les bonnets insensés font l'admiration du gamin de
Paris.
Aimez-vous la photographie?--Moi non plus,--comme disait Grassot, dont
on me permettra d'emprunter en cette rencontre le spirituel langage. Je
lui en veux d'avoir multiplié outre mesure les formes du laid. Mais si
je n'aime pas la photographie, j'aime les photographes. Je les aime pour
leurs longues barbes, leurs prospectus et leur bonne opinion
d'eux-mêmes. Ce sont des artistes mitoyens, ni chair, ni poisson, adorés
des bourgeois, et très-propres à réconcilier l'art avec les admirations
de la masse. Les fruits secs de la peinture, les invalides d'atelier,
les incompris des Salons, ont une consolation toute prête en se faisant
photographes. L'invention de Daguerre est le champ d'asile des
incapacités de l'art. Le métier est fort commode et fort couru, parce
qu'il peut, à la rigueur, se passer d'études et d'intelligence, ce qui
est toujours une condition facile à remplir.
Le plus grand des photographes connus, comme chacun sait, est Nadar, qui
a six pieds de long,--quelques pouces de moins que la girafe. J'en ai
découvert un autre dans un rez-de-chaussée du nouveau boulevard
Malesherbes, à qui il ne manque, pour être aussi grand que lui, que ce
qui manque à Nadar lui-même pour égaler la girafe. Ce n'est pourtant pas
son élève: comme mademoiselle Lenormand et le _célèbre Moreau_, Nadar
n'a jamais formé d'élèves. Mais s'il n'a pas d'élèves, il a des rivaux,
je l'en préviens, surtout dans cette partie du boulevard de Sébastopol
qui s'étend entre la rue Soufflot et la rue des Écoles. Là sont
entassés, presque en plein air, une dizaine de photographes, tous plus
étonnants les uns que les autres. Je défie M. Courbet de regarder sans
enthousiasme leurs montres d'exposition. Ils travaillent dans tous les
genres et dans tous les prix. Ce sont eux qui ont créé le portrait à un
franc. Le dernier venu, plus audacieux encore, vient de lancer le
portrait à vingt-cinq centimes, «le même que celui à un franc,» dit
l'affiche. C'est un coup d'éclat et un coup d'État, supérieur à celui
qui a illustré M. de Girardin, lorsqu'il créa la presse à quarante
francs.
Ces industriels joignent quelquefois à leur art la vente des faux-cols
et des cravates. Ils font, au besoin, votre silhouette avec du papier
noir découpé, qu'ils collent sur un fond blanc et qu'ils recouvrent d'un
verre. Ils vous offrent, au rabais, des portraits de Garibaldi et de
mademoiselle Léonie Leblanc, et tout bas, à l'oreille, des vues
stéréoscopiques, où les amateurs de ces sortes de choses jouissent du
coup d'oeil enchanteur de deux jambes de filles déchaussées trois lignes
(ou pouces) plus haut que la police ne le permet.
Les comédiennes des divers théâtres de Paris fournissent le principal
aliment de ces _vues_ au stéréoscope et des galeries photographiques. On
nous les montre dans toutes les postures et sous tous les costumes,
faute de pouvoir nous les montrer sans costumes,--idéal suprême dont les
régisseurs de spectacles et les photographes se rapprochent
sournoisement chaque jour. Puisqu'on les représente ainsi, c'est
qu'elles le veulent bien. Non-seulement elles le veulent bien, mais
elles en sont enchantées: cela les popularise, c'est leur gloire, c'est
un triomphe et une consécration. Elles envoient ces images à leurs amis
de coeur et les répandent dans leur famille. La petite soeur y puise un
noble sujet d'émulation, la mère en pleure de joie, et les camarades en
crèvent de jalousie. Pauvres _clowns_ de la publicité, misérables
créatures, mettant toute leur gloire et toute leur âme à être les jouets
banals du public, et rivalisant entre elles avec rage à qui lui sera
servie le plus souvent, en chair et en os, nues par en haut, nues par en
bas, riant, pleurant, grimaçant à volonté, montrant les dents, tirant la
langue, faisant l'oeil en coulisse, découvrant la gorge, cambrant les
hanches, arrondissant la poitrine, en matelotes, en salmis, au beurre
noir, à la crapaudine!
Revenons aux photographes des rez-de-chaussée.
Voici une affiche que j'ai copiée à la devanture de l'un d'entre eux:
PHOTOGRAPHIE DES FAMILLES
X***, _Piémontais_
MENTIONNÉ PAR _LE SIÈCLE_ DU 19 SEPTEMBRE
Élève de M. Disdéri
PHOTOGRAPHE DE S. M. L'EMPEREUR
_Rabais de moitié pour MM. les militaires_
SALON SPÉCIAL POUR LES NOUVEAUX MARIÉS
Portraits instantanés
Ressemblants toute la journée.
C'est simple, mais c'est beau.
Le département des charlatans et saltimbanques est le plus curieux de
tous. On y trouve des femmes à barbe, des veaux à deux têtes, des
sauvages dévorant des carottes crues avec une voracité indomptable, des
phénomènes de tout genre, des nains, des géants, et surtout des femmes
colosses. Tant qu'il y aura des saltimbanques et des badauds, la femme
colosse sera par excellence la grande _attraction_.
Pour ma part je connais actuellement trois femmes colosses sur le
parcours des nouveaux boulevards; je les ai vues, je leur ai parlé. La
plus remarquable des trois a dix-huit ans, à ce qu'assure l'affiche, et
cette jeune personne pèse 250 kilog. Une annonce mirifique, qui trahit
des intentions très-littéraires, occupe les deux côtés de la porte
d'entrée:
«Venez voir la magnifique géante, née dans la Nouvelle-Castille, éclose
comme une fleur des tropiques sur les bords du Guadalquivir, dont les
eaux, semées d'or et d'argent, arrosent les rives enchantées de la belle
Andalousie, et baignent Séville, cette superbe capitale, considérée
comme la huitième merveille du monde.
«Elle a l'honneur de donner ici ses séances publiques, destinées à
toutes les classes de la société, à tous les âges et à tous les sexes.
«La devise de la reine des géantes est _politesse_, DÉCENCE et SOURIRE!»
Au-dessus s'étend une toile superbe, une oeuvre d'art, signée du nom de
Mauclair, le peintre ordinaire de MM. les saltimbanques. Elle représente
la reine des géantes en costume de Célimène, un éventail à la main, la
robe coquettement retroussée jusqu'au genou, ainsi qu'il se pratique
dans le grand monde, et entourée d'un groupe d'hommes comme il faut, de
belles dames et d'officiers supérieurs, dont les gestes et les attitudes
sont empreints d'une profonde admiration.
Séduit par les sollicitations du pitre, qui a une bonne figure, pleine
de candeur et de conviction, j'entrai. Le pitre me présenta à la reine
des géantes, qui m'accueillit avec une politesse exquise; il m'assura
d'ailleurs qu'elle avait reçu une éducation distinguée.
C'est peut-être elle qui a rédigé l'annonce.
Nous étions seuls. Elle me demanda un cigare. Le pitre m'expliqua que le
médecin lui conseillait de fumer pour maigrir.
Un peu plus loin, le _grand spectacle oriental_ vous offre la
représentation de la _Prise de Pékin_. À la porte, un monsieur bien mis,
mais râpé, parlant en termes élégants, mais émaillés de _cuirs_, annonce
le spectacle:
«On verra, dit-il avec une fougue entraînante, les colonnes se former en
masses serrées pour marcher à l'assaut du palais d'été. On verra les
murailles s'écrouler avec fracas. On entendra le bruit de la trompette
et du tambour, se mariant à la grande voix du canon.»
Une chandelle d'un sou et des fusées de deux liards représentent à
merveille les bombes et les boulets. L'écroulement des murailles se
résume en deux morceaux de carton disjoints et renversés à l'aide d'une
ficelle; les colonnes serrées se composent de quatre soldats et d'un
général découpés tout d'un bloc dans une image d'Épinal et collés sur
bois; un bonhomme, poussant devant lui une brouette de papier, montre
en action les travaux de sape et de mine de l'armée française; un autre,
s'avançant par soubresauts saccadés, figure la fuite du Fils du ciel et
de son peuple. Mais quoi! le propre de l'art le plus élevé est justement
de faire beaucoup avec peu de chose. Je ne puis me lasser d'admirer le
génie du saltimbanque. Vous eussiez donné ces bonshommes, hauts de deux
pouces, à M. Victorien Sardou lui-même, qu'il eût été bien embarrassé
d'en tirer parti, tandis que le directeur de ce modeste établissement,
sans subvention, a trouvé moyen d'en faire sortir successivement la
victoire de l'Alma, le siége de Sébastopol, la bataille de Magenta, et
saura, au besoin, quand les comédies guerrières ne donneront plus, en
tirer le drame du _Courrier de Lyon_.
On rencontre même parfois des spectacles instructifs et utilitaires, par
exemple, ceux des messieurs qui ont inventé quelque chose, qui exposent
un nouveau système d'aérostats ou de cabinets inodores.
Il y a quelque temps, un ancien professeur de mathématiques, de plus
Allemand, exhibait, dans un rez-de-chaussée du boulevard de Magenta, le
flûteur de Vaucanson, revu, perfectionné et augmenté: une femme, assise,
avec un larynx en caoutchouc, doué d'une voix qui a une étendue de deux
octaves, comme celle des fortes chanteuses, et exécutant toute sorte
d'airs avec le timbre et l'accent, je n'ose dire avec l'intelligence
d'une prima donna. Cette machine a dû coûter cher, moins cher toutefois
qu'il n'en coûte au Conservatoire pour former et à l'Opéra pour payer un
premier sujet. Qu'on juge des services qu'elle peut être appelée à
rendre, le jour où les directeurs aux abois auront à lutter contre une
grève des ténors. Ce tube en caoutchouc serait merveilleux pour les
points d'orgue de madame Cabel; et, comme il ne craint pas les courants
d'air, qui empêcherait de le faire chanter dans la coulisse, pendant que
M. Mario, si souvent enrhumé, se bornerait sur la scène à ouvrir la
bouche et à se livrer à une mimique expressive?
Vous trouverez aussi, parmi les saltimbanques utilitaires, des marchands
de pommades pour les cheveux et d'onguent pour les cors, s'il est permis
de ranger ces artistes parmi les saltimbanques. Vous avez vu sans doute,
boulevard de Sébastopol, un pédicure accompagné d'une femme en châle
jaune et d'un hibou. Une fenêtre sans vitres leur sert d'encadrement.
Tous trois sont graves, mais le hibou est le plus grave des trois. La
femme se tient droite et regarde les passants, qui regardent le hibou.
Le hibou et le pédicure regardent aussi les passants.
Le pédicure est assis, mais le hibou, comme la femme, se tient perché
tout le jour sur ses pattes. Le pédicure a une physionomie engageante.
De temps en temps, il se lime les ongles et se cure les dents; alors la
foule, toujours amassée devant son étalage, le regarde lui-même avec une
curiosité avide. Une grande pancarte, plantée comme une bannière sur le
devant de la scène, représente un monsieur très-distingué, un artiste,
coupant un cor à une dame avec tant de dextérité et de belles façons
que la dame lui sourit d'un air tout à fait heureux. Au-dessous, la
légende explique que le pédicure a été admis à l'honneur de soulager un
ancien ministre et plusieurs facteurs de la poste aux lettres. Toutes
les dix minutes, le pédicure se lève et frappe la pancarte avec une
baguette; alors la foule regarde la pancarte,--et c'est tout.
Je voudrais bien savoir à quoi pense la femme du pédicure, à quoi rêve
le hibou!
On voit que le pittoresque ne perd jamais entièrement ses droits. Chassé
du plein soleil, il trouve un asile dans les coins. Traqué de rue en
rue, il s'installe au jour le jour dans des abris provisoires, qu'on lui
ferme le lendemain. Il s'accroche partout, et tire parti même de son
plus cruel ennemi. Comme le lièvre qui se réfugie entre les jambes du
chasseur, le pittoresque aura prolongé sa vie en se précipitant au coeur
même de la place, et il aura fait sa dernière apparition et obtenu son
dernier triomphe dans les lieux destinés à lui servir de tombeau.
VIII
LES MONUMENTS
Le nouveau Paris a été rempli, bourré jusqu'au bord de monuments dans
tous les styles et dans toutes les dimensions, comme ces jardins
hollandais où leurs propriétaires entassent les _curiosités_ par
centaines,--rochers, bassins, grottes, statues, kiosques et cabinets. On
n'a pas seulement tracé des squares, percé des boulevards, aligné des
rues, déblayé et gratté les anciens édifices; on a élevé des palais et
des halles, des églises et des théâtres, des hôpitaux et des casernes,
des tours, des ponts, des fontaines. On a préparé sur tous les points de
la ville une ample matière aux descriptions des _Guides_, à
l'admiration des provinciaux et à la jalousie des Anglais.
Le premier de ces monuments, par sa date et par son importance, c'est le
nouveau Louvre. Le régime actuel aura eu la gloire de mener rapidement à
terme, grâce à la précaution qu'il avait prise de supprimer au préalable
tous les obstacles, cette réunion des deux grands palais monarchiques,
rêvée par Henri IV, Louis XIV et Louis-Philippe; rêvée surtout, comme la
continuation de la rue de Rivoli, par Napoléon Ier, dont Napoléon III
semble s'être proposé de reprendre tous les projets pour les achever;
décrétée par le gouvernement provisoire, et toujours restée à l'état
théorique. En cinq ans, moins de temps qu'il n'en faudra pour l'Opéra,
l'oeuvre a été définitivement achevée. Jetons un coup d'oeil, puisque nous
ne pouvons rien faire de plus dans les limites de ce volume, sur ce
colossal impromptu de pierre et de marbre.
Au point de vue purement artistique, l'entreprise offrait des
difficultés spéciales, dont il est juste de tenir compte. Le Louvre et
les Tuileries, construits isolément et sans aucune idée de réunion
future, ne sont pas situés dans le même axe: on a dissimulé cette
divergence, d'ailleurs peu sensible, par la création de deux squares
destinés à rompre la perspective, mais qui ne peuvent masquer le défaut
de parallélisme des pavillons centraux qu'en masquant ces pavillons
eux-mêmes, et tout au moins une partie des bâtiments, c'est-à-dire en
cachant précisément le coup d'oeil qu'on a voulu produire. Heureusement,
ces squares sont plantés d'arbres parisiens, dont le maigre rideau de
verdure laisse de nombreux interstices à la vue. Il fallait trouver, en
outre, pour les constructions nouvelles, une forme qui s'harmonisât à la
fois avec l'architecture du Louvre et avec celle des Tuileries, deux
édifices bâtis à des époques diverses et d'un type complétement
distinct, dont les parties mêmes, successivement greffées de siècle en
siècle sur le tronc central, présentent des échantillons de tous les
styles et des traces de toutes les fantaisies.