amateurs d'émotions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant
d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La
première sensation qu'on éprouve est étrange, à se voir glisser sous
terre, entre les murs d'une voûte de quatre mètres de haut et de quinze
de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des
roulements de fiacre sur sa tête. Il semble qu'on soit entré dans le
royaume des gnomes. Le soleil, pénétrant par les soupiraux, découpe sur
la voûte une série de cercles étincelants, et la lumière intérieure est
assez abondante pour éclairer tout le trajet. D'un bout à l'autre, on y
peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expédition est
curieuse à faire une fois, mais à la longue elle manque de pittoresque,
ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des
ingénieurs.
Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte
d'appendice fastueux au chapitre des égouts parisiens. Ils ferment, par
un trait final qui dépasse tous les autres, ce hardi développement de la
ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une
étendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de
l'aqueduc d'Ancus Martius et du _cloaque_ de Tarquin! Ce sont des jouets
d'enfants, bons à reléguer dans l'histoire ancienne avec les sept
merveilles du monde, et qui feraient sourire de pitié le moindre de nos
conseillers municipaux. Les Romains sont dépassés, voilà qui est
entendu, et si quelque stoïcien incorrigible osait encore n'être pas
suffisamment fier de son pays et de son époque, il ne resterait qu'à le
renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand égout collecteur.
VI
LES PARCS ET JARDINS
Lorsque Turenne eut été emporté par un boulet de canon, on créa huit
maréchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela
ces huit maréchaux _la monnaie de M. de Turenne_. Le mot me revient en
mémoire comme tout à fait de circonstance, au moment où, après avoir
parlé des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs
et jardins. Assurément, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que
cette multitude de squares semés, comme autant d'îlots de verdure, sur
toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et
sans arrière-pensée, si je pouvais y voir autre chose que la menue
monnaie des grands parcs bouleversés et des grands bois réduits à la
portion congrue.
Je ne veux rien exagérer: le boulet de canon de l'alignement, pointé par
l'artillerie de l'utilité publique, n'a pas encore jeté bas ces beaux
jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a
rudement écornés et rognés au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus
ou moins senti les éclaboussures de cette terrible mitraille. Qui
oserait se dire aujourd'hui complétement rassuré? Les habitués du
Luxembourg, comme ces invités à la fête napolitaine donnée au
Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promènent sur un volcan. L'ombre
de M. Haussmann, armé de sa baguette magique, les poursuit partout: ils
appréhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le
jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au détour de chaque
allée, ils croient voir la silhouette menaçante d'un ingénieur armé de
ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est
une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini
_d'embellir_ Paris, ils sentiront l'épée de Damoclès suspendue sur leur
tête, et ne dormiront pas tranquilles.
Comment leur en vouloir? Le passé les instruit et les met en garde
contre l'avenir. On a déjà pris sur leur jardin l'espace nécessaire pour
élargir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute
compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles
neuves: peut-être en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie complétement
inutile, qui relie la rue de Vaugirard, à partir du derrière de l'Odéon,
à la rue Soufflot, a coupé un grand tiers de l'admirable grotte de
Médicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de
l'émotion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de
croire définitivement enterré, après son rejet par la commission
municipale de 1849. Une pétition, signée par de nombreux habitants du
quartier, vint porter au Sénat des doléances et des protestations qu'il
accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les
doléances de ce monde. Le Sénat lui-même ne les sauva pas de leur
inévitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire
un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme
révolutionnaires, triompheraient sous l'égide de cette auguste
assemblée, qu'on eût difficilement soupçonnée d'un esprit d'indépendance
malséante et de tendance à la rébellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul
contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tête à l'orage, et
fit rentrer dans le silence les flots irrités du Sénat. Ce fut un beau
spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps _conservateur_ de
l'empire français ne put même conserver son jardin: ce n'était pas
encourageant pour un début dans la carrière de l'opposition. Espérons,
en dépit de ce pronostic fâcheux, qu'il sera plus heureux pour la
Constitution.
_Et nunc erudimini_, journalistes naïfs qui faites de l'opposition aux
embellissements de Paris!
Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le
grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas
l'empereur,--un homme du moins dont l'omnipotence dépasse celle même du
chef de l'État, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois
compte de sa politique, et qu'il est contrôlé par un conseil législatif
qu'il n'a pas élu lui-même. Cette omnipotence de M. le préfet est
absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre où elle s'exerce;
elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M.
Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idéal et l'apogée de la
centralisation. Il l'avait prouvé déjà par tous ses actes, et il a pris
soin de le déclarer tout récemment encore, dans un accès de
condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien
voir, sans rien entendre, _les yeux fixés sur la postérité!_ Avec une
sérénité hautaine et dédaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme
un vainqueur à une ville prise d'assaut. Que le Sénat et les expropriés
en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M.
Guéroult, qu'à prier l'Esprit-Saint de répandre ses grâces sur l'esprit
de M. Haussmann, d'illuminer sa volonté et d'inspirer ses décrets.
Depuis la mémorable séance du Sénat dont nous venons de parler, M. le
préfet de la Seine a dû se répéter plus d'une fois, avec un légitime
orgueil, le mot de la Médée de Corneille:
Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?--Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
Hélas! oui, c'est assez; c'est même beaucoup trop.
Donc, après quelque délai accordé aux convenances,--car on est homme du
monde, et le Sénat, après tout, malgré le déplorable exemple qu'il avait
donné aux vieux partis, méritait certains égards,--on vit les ouvriers
revenir à l'oeuvre interrompue. Les tranchées s'ouvrirent: d'ignobles
barricades en planches se dressèrent au travers du noble jardin envahi
par des hordes de maçons; on abattit les grands platanes et les
marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consternés, mais
curieux,--sous les yeux du Sénat, si mal récompensé de cette initiative,
qui n'était encore de sa part qu'un acte d'obéissance à une invitation
souveraine. On démonta la fontaine, on numérota les pierres, comme font
les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta
proprement le tout, sans rien casser, à une vingtaine de mètres en
avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les
ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un
bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Châtelet. Il ne faut
point médire du progrès: qui sait si, quelque jour, on ne transportera
pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Séverin, sous prétexte qu'ils
contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les démolir.
Ainsi raccourcie, la magnifique allée de platanes de la _Grotte de
Médicis_ a perdu toute sa poésie, en perdant sa plantureuse pelouse,
remplacée par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres
ombrages qui semblaient verser le _frigus opacum_ chanté par Virgile, et
le mystérieux lointain de sa fontaine, gâtée par l'adjonction d'un
groupe blanchâtre qui choque comme une dissonance.
Joignez à ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait déjà
subies, sous le règne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais
à ses dépens, et vous aurez son bilan définitif,--définitif jusqu'à ce
jour du moins. Il est temps de le clore, en vérité. Mais des bruits
sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Pépinière, ce
délicieux réduit où le promeneur peut se croire à deux cents lieues de
Paris, et respirer à pleins poumons, loin des becs de gaz et du
roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en
fleurs. En fait d'_embellissements_, tout est possible aujourd'hui, je
le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; néanmoins je me refuse
absolument à croire à celui-là, tant que je ne l'aurai pas vu de mes
propres yeux. Je me refuse à croire, jusqu'à ce que le doute ne soit
plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique à des entrepreneurs
de bâtisses, et qu'on ait le courage de faire élever la nouvelle École
polytechnique au beau milieu de la Pépinière. Le jardin des Tuileries a
été un peu plus respecté. On s'est contenté d'abord de lui prendre çà et
là quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y
tailler un jardin pour le château. Ce jardin, isolé par un fossé de deux
mètres, a enlevé au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains
pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le
Parisien, qui a la mémoire tenace, n'a pu s'empêcher de se ressouvenir
que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient
mieux respecté les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce
et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y élever une
orangerie qui fait pendant au jeu de paume bâti du côté de la rue de
Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il
paraît qu'on en a eu besoin pour une écurie. La terrasse a été ainsi
dépouillée de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du
public, on l'a fermée à la circulation.
Les Champs-Élysées, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis
petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont guère perdu que le
carré Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques
supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens
sont égaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas à
bâtir de belles maisons de chaque côté de l'allée centrale, comme il y
en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de
terrain perdu fait mal à voir. L'administration a là plusieurs millions
sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point à laisser perdre les
millions. Seulement, ce jour-là, elle nous donnera un beau square autour
de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas déjà donné
d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?
Nous y voici donc enfin, à ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de
Paris nouveau! Parlons-en tout à notre aise. Mais, avant d'y entrer,
arrêtons-nous en route, s'il vous plaît, dans cette petite cabane de
fort piètre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un
_paradis_, d'après l'enseigne et les affiches apposées à la porte.
Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus précieux, dans ce
siècle d'industrie et de progrès! Ce jardin, fabriqué en entier par la
main de l'homme[7], où tout est faux, depuis les feuilles des giroflées,
des lilas et des géraniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de
vigne; depuis les gouttes de rosée étincelant sur le gazon, jusqu'aux
insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes
flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'à la terre
qui garnit les plates-bandes,--cet ingénieux jardin, travaillé bien
mieux que nature, et où, pour comble de perfectionnement, on a supprimé
le parfum des fleurs, qui ne sert qu'à donner des migraines, est tout
bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,--symbole du
lieu et symbole du temps, où l'art remplace au besoin la nature et la
supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne à
l'édilité une leçon utile, dont elle profitera, nous l'espérons: il lui
enseigne discrètement l'art de créer à l'avenir, sur le premier point
venu de l'asphalte, des squares et des parcs où l'on n'aura qu'à passer
le plumeau chaque matin comme sur une étagère, et qui feront par leur
propreté et le bon ordre de leur végétation l'admiration des amis d'une
nature correcte, élégante et disciplinée, en harmonie avec les
splendeurs égalitaires du nouveau Paris. En même temps, il est placé sur
la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une
préparation. C'est le prologue du poëme, le portique du temple.
[Note 7: Depuis que ceci est imprimé, le _Paradis artificiel_ a
disparu, à ce que nous croyons, ou il a émigré. C'est dommage: il était
là à sa vraie place.]
Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie forêt, un
peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui
poussaient à tort et à travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de
la mousse, de grandes herbes qui vous gênaient les pieds, des mares, des
fourrés sans queue ni tête,--un _trou_ enfin! La nature s'y permettait
çà et là, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la végétation
s'en donnait à coeur joie. C'était intolérable. À la porte de Paris, du
côté le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a
mis fin à ce scandaleux désordre. Les ingénieurs ont passé là!
Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement décimé, est, en
attendant mieux, le triomphe de la nature élégante, et, comme s'exprime
le propriétaire du _Paradis artificiel_ dans ses affiches, «un nouveau
fleuron ajouté au laurier de l'industrie française.» On ne s'attendait
guère à voir l'industrie en cette affaire.
Un architecte-paysagiste, M. Varé, et un ingénieur des ponts et
chaussées, M. Alphand, ont donné leurs soins au _plan_ du nouveau bois.
Un architecte et un ingénieur, ô nature! Jamais forêt ne fut à pareille
fête. L'architecte a arrangé les choses en paysage historique, à la
manière de feu Bidault, avec des _fabriques_ dans le fond, des moulins
d'opéra comique, des pigeonniers crénelés et des cascades à grand
spectacle; l'ingénieur a jeté là-dessus le charme prestigieux des
avenues larges de cent mètres, des allées bordées de trottoirs et des
cantonniers en costume administratif[8]. Grâce à leurs efforts combinés,
le bois de Boulogne a été _embelli_ absolument de la même manière et
avec le même succès que la ville de Paris, dont il est la digne
succursale champêtre. On en a fait un pendant à la rue de Rivoli.
[Note 8: L'administration du bois de Boulogne comprend quatre
services, et de véritables armées d'employés, le tout nécessité par sa
transformation en parc à l'anglaise. L'entretien de ses plantations
figure sur les budgets ordinaire et extraordinaire de 1865 pour une
somme de trois millions trois cent quatre-vingt-six mille francs, et
l'on sait la distance habituelle qu'il y a du budget projeté au budget
définitif. Que dites-vous du prix? Il me semble que c'est cher, mais je
me trompe peut-être.]
Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de
Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remédier autant que possible à
cette fâcheuse exception, de peigner et d'émonder les arbres, de
ratisser, d'égaliser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a été
fait de main d'homme: les lacs, les îles, la butte Mortemart, construite
par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivière, et
couronnée d'un vieux cèdre qu'on a transporté au sommet, les sentiers,
les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa
grotte et ses stalactites,--tout jusqu'aux poissons des lacs, couvés par
M. Coste et éclos par les procédés de la pisciculture. Il n'y manque que
le canard mécanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail à mettre
sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette:
«Le public est prié de ne pas toucher.»
Rendons, du reste, cet hommage à l'artiste qu'il y a souvent très-bien
imité la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande
cascade, qui a absorbé à elle seule deux cents mètres cubes de blocs de
grès pris dans les carrières de Fontainebleau. Les guides vous
expliquent cela au mètre et à la toise, comme pour les marmites des
Invalides. On y rencontre des notaires posés en points d'exclamation, et
des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule
dans les lacs, à telles enseignes qu'elle y est charriée par la pompe à
feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrémenté de bateaux peints,
de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafés-restaurants, et
autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis
des grilles!
En de certains endroits, par exemple du côté de la porte Maillot, M.
l'architecte et M. l'ingénieur des ponts et chaussées ont laissé des
coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dépaysés dans un
ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin
en loin,--à la _mare d'Auteuil_, où il reste un saule pleureur, et au
_rond des Chênes_, où il y a des arbres âgés de trois siècles,--trouver
des réduits à demi sauvages, que les habitués de Longchamp regardent
avec dédain, ou plutôt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part
de l'architecte, est-ce amour de l'antithèse, est-ce condescendance pour
les goûts vulgaires des _archéologues_ de la nature, ou désir de faire
mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?
Mais je n'ai garde de médire des travaux qui ont transformé--et
rogné--le bois de Boulogne! Jamais oeuvre ne fut mieux appropriée à sa
destination. On l'a fabriqué tel qu'il le fallait pour les goûts et les
besoins de ses habitués. La ville de Paris a interrogé le bois, avec une
variante au proverbe: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu
dois être.» La _mare aux Biches_ et le _parc aux Daims_ sont faits à
souhait pour les rêveries de ces messieurs et de ces dames; la _route du
lac_ contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre
jeunesse dorée, et les crinolines à la mode trouvent un théâtre digne
d'elles dans le _rond des Cascades_. Longchamp, le Turf, le Pré Catelan,
le parc de la Société d'acclimatation, l'Hippodrome, complètent les
délices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des
deux sexes. On peut prévoir le moment où, grâce à cette mystérieuse loi
de déplacement qui entraîne toutes les villes en les faisant glisser,
comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-à-dire dans un sens
contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne
se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-être en deviendra
le centre. Alors on le découpera en tranches, qu'on vendra fort cher,
comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de
Saint-Cloud; et des hôtels se dresseront à tous les points pittoresques,
pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on
trouve au bord du Léman ou devant la chute du Rhin.
Le bois de Boulogne a son pendant à l'autre extrémité de Paris, dans le
bois de Vincennes. À eux deux ils font, à l'orient et à l'occident de la
grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se complétera
bientôt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les
vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la
Glacière. Vincennes est le _Bois_ de l'est de Paris, l'Eldorado
populaire des élégants du _faubourg Antoine_. Les artilleurs y abondent,
promenant à leurs bras conquérants, parmi les bourgeois couchés sur
l'herbe, les grisettes endimanchées du bal d'Idalie, qui valent bien les
lorettes à toutes voiles de Mabille et du Château des Fleurs. Le
boulevard du Prince-Eugène abrège le chemin d'un kilomètre, pour les
habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.
Ce dernier bois n'a pas échappé lui-même aux transformations et aux
améliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade
comparable en splendeur à celle des opulents et des oisifs; mais
hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, on n'y a pas tout à fait réussi,
et que les _embellissements_ du bois de Vincennes ne l'ont pas _enlaidi_
autant que ceux du bois de Boulogne.
Le lecteur me dispensera aisément de décrire les lacs, les rivières, les
percées, les buttes factices, les villas jetées sur les flancs de la
forêt, et tous les agréments ménagés dans le paysage. Ce qui me touche
beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement à cause de sa
destination plébéienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la
mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous
savez, le peuple n'a pas les goûts raffinés du dandy: on a fait des
concessions à ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgré
sa physionomie un peu maigre et quelquefois étriquée, est dans son
ensemble un fort joli morceau, qui a même des endroits tout à fait
appétissants.
Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces
endroits, des barrières en fil de fer, qui font vilain effet dans le
paysage, et qui barrent désagréablement le chemin au promeneur toutes
les fois qu'il a envie d'aller s'étendre à l'ombre. On voyage autour du
bois plutôt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, où le
public défile devant la pièce capitale, au cri sans cesse répété du
gardien: «Circulez, messieurs, circulez!» L'administration a-t-elle peur
qu'on ne lui use son herbe,--ou qu'on ne la mange?
J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a été diminué d'une
bonne moitié par les empiétements successifs du génie militaire et du
chemin de fer. On l'a refoulé par degrés pour bâtir, sur l'emplacement
des vieux arbres séculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps
de garde, une école de pyrotechnie, un fort et deux redoutes liées par
une enceinte bastionnée, avec pont-levis, caserne voûtée à l'épreuve de
la bombe et deux magasins à poudre. Si l'artillerie vient en aide aux
architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait,
on a coupé la partie comprise entre le château et le champ de manoeuvre
de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranchées et
poser ses rails en pleine forêt. De quart d'heure en quart d'heure, le
sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effarés:
«Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilité publique.»
J'ai gardé le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de
rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien
fait, mais après l'avoir dépouillé, mutilé, après avoir abaissé au
niveau d'un square vulgaire ce qui était le plus adorable jardin de
France, l'idéal de la nature arrangée. Il y a des gens,--je les ai
entendus, et ils paraissaient de bonne foi,--qui osent parler des
embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges
qu'y a opérés la baguette féerique de l'édilité parisienne. Ce serait à
faire frémir le bon sens révolté, si l'on ne savait que les trois quarts
de ces audacieux panégyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,--ce
sont les seuls à qui l'on puisse pardonner,--et que le dernier quart se
compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers à leur
admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En
dehors de ces deux catégories, nul homme doué de sentiment et de raison
n'a le droit d'énoncer sérieusement une pareille ineptie.