Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, campés sous des

tentes nomades, réduits à chaque instant à emporter notre maison sous la

plante de nos pieds, nous semons notre vie en détail à tous les coins de

la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre

trace et ne restera sacré pour nous par cette rêverie magique que chaque

coup d'oeil ramène à la pensée attendrie. Comme des grains de sable

éparpillés sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de

notre existence gisent oubliées çà et là. Hier, un étranger que je n'ai

jamais vu habitait à cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la

donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer à un autre,

que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succédé à un mort. La

chambre d'auberge indifférente et glacée, le wagon toujours en

mouvement, où, dès qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le

remplacer, voilà l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom,

elle ne porte que des numéros, comme ces cabanons de bagnes où l'homme

lui-même devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne

mémoire, qu'on a perdu sa mère au numéro 24, qu'on s'est marié au numéro

15, qu'on a eu son premier enfant au numéro 36; c'est tout. Et on se

demande à quel numéro l'on mourra.

Hier, une vision du passé s'était penchée sur mon coeur. Il faisait un

doux soleil d'automne; le macadam avait la sérénité d'un ciel sans

nuage, et le nouveau Paris lui-même me souriait d'un air tendre et tout

à fait engageant. L'idée me prit de revoir encore une fois certaine

maison que je sais. Je voulais seulement passer à pas lents sur le

trottoir, lever les yeux à la hauteur du troisième étage et regarder

l'_endroit_. Il y a ainsi des jours de soleil où l'on est heureux à bon

compte. À peine arrivé, un grand serrement de coeur me prit. Il n'y avait

plus rien; la rue même avait disparu, et sur l'emplacement de la maison

démolie, des ouvriers étendaient une couche de bitume fumant, qui

empestait l'air à cent pas.

Cruel Paris! Paris infâme! qu'il faut t'aimer follement pour te

pardonner tout cela!

V

LES SQUARES ET LES PROMENADES

Maintenant, comme Télémaque sortant des Enfers pour entrer aux

Champs-Élysées, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin

cette partie plus agréable de la description du nouveau Paris. Quoi

qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les précédents

chapitres, la vérité est que j'ai faim et soif d'admirer, et que

personne ne loue avec une satisfaction égale à la mienne, quand j'en

puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.

L'administration parisienne, qui, par nature et par système, n'a pas

souvent des idées riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche,

le jour où elle s'est avisée d'ouvrir çà et là des squares, comme autant

d'oasis dans ce grand désert de pierre où les lorettes et les

vaudevillistes peuvent seuls respirer à l'aise. Elle nous devait bien ce

petit dédommagement pour tant de plâtras, de moellons, d'asphalte et de

becs de gaz. Grâce à cette innovation, le bourgeois de Paris, altéré

d'ombre et de verdure, n'est plus condamné à les aller chercher au loin,

jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et

l'autre à quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et

le Parisien n'en demande jamais davantage.

Dans l'histoire de l'édilité actuelle, c'est l'épisode des plantations

que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet

épisode-là ne date que de nos jours. Les régimes précédents avaient bien

fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres

furent plantés dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron,

lieutenant civil et prévôt des marchands, l'un des hommes qui ont le

plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce règne aussi et les

deux suivants virent la création des jardins du Luxembourg, des

Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus

tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des

Champs-Élysées. C'est là un ensemble respectable, et qui mérite qu'on en

tienne compte, si l'on veut bien réfléchir surtout qu'on ne l'avait

point fait payer par ces compensations désastreuses que nous verrons au

chapitre suivant. Mais le passé est passé: revenons au présent.

Jusqu'aujourd'hui, on nous a donné une douzaine de squares, sans compter

ceux des communes annexées. Il y en a sur la place Louvois, devant le

Conservatoire des arts et métiers, sur l'emplacement du vieux Temple, à

la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le

terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant

Sainte-Clotilde, derrière l'hôtel de Cluny, etc., sans parler des

parterres qui s'étendent de chaque côté du Louvre, vis-à-vis le pont des

Arts et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les

massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre végétation

des Champs-Élysées. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de

cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais

non compléter, le réseau stratégique du Paris nouveau, en reliant l'une

à l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs

Poissonnière et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au

confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans

tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrémités du

nouveau pont Louis-Philippe. On en médite d'autres, dont la place est

déjà marquée. Voilà ce qui s'appelle marier l'agréable à l'utile, et

c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.

De plus, il est question de créer deux squares grandioses aux extrémités

sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais à

triple étage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville à ses pieds

pour panorama, et dont les plateaux superposés communiqueraient les uns

avec les autres par des escaliers monumentaux disposés en fer à cheval;

à la Glacière, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient

disposées de telle façon que, de tous les endroits, on pût jouir du plus

merveilleux point de vue, en particulier du _magique_ coup d'oeil

qu'offre la vallée de la Bièvre, dominée par une colline couverte de

maisons et, dans le lointain, par les dômes du Panthéon et du

Val-de-Grâce. Ce sont là jusqu'à présent des projets, pas autre chose,

et de la coupe aux lèvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce

proverbe-là est bien vieux, et ne paraît plus guère de saison.

Autrefois, on eût pu répondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui

il faut répondre modestement: C'est très-probable. Le premier mot a pour

synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'édilité

parisienne.

L'établissement du jardin anglais à triple étage sur la butte Montmartre

offrant surtout des difficultés particulières, qui exigeront d'énormes

dépenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Déjà des

légions d'ouvriers sont installées aux buttes Chaumont et sur les

carrières du Centre, comblées et nivelées, pour y installer à grands

frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait

sourire à l'imagination titanique de M. le préfet de la Seine, qui

serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de près avec la mémoire de

la reine Sémiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins

suspendus. Il est évident que le souvenir de Babylone et des sept

merveilles du monde, chantées sur tous les tons par les poëtes-badauds

de l'antiquité, n'a pas été sans influence sur les embellissements de

Paris, après toutefois certaines pensées stratégiques que nous avons

essayé d'indiquer plus haut,--et qu'on a la noble émulation de détrôner

les anciens,--ne fût-ce que pour venger la civilisation moderne du

mépris systématique des archéologues, et pour leur montrer qu'on peut

vaincre aisément ces prétendus prodiges, admirés jadis par des peuples

enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant à un autre

héros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos

une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'âge

actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'époque mythologique, dans

les tableaux de l'histoire et les déclamations des classes?

[Note 5: Un journal de province s'est attiré un _communiqué_ pour

avoir évalué à une trentaine de millions les frais d'établissement de

cette dernière promenade: ils ne paraissent pas devoir dépasser le quart

de cette somme, dit le _communiqué_,--d'où l'on peut conclure hardiment

qu'ils en atteindront au moins la moitié.]

Les jardins suspendus de Babylone dépassés par les jardins anglais des

buttes Montmartre et Chaumont, «admirable matière à mettre en vers

latins,» pour un prochain grand concours!--Beau paragraphe à ajouter à

une nouvelle édition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!

Nous sommes loin,--quoiqu'il y ait à peine huit ou dix années de

cela,--du temps où il n'existait d'un bout à l'autre de Paris qu'un seul

square, celui de la place Royale.

On crée maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une

maison. On fait pousser à merveille du gazon sur le bitume et des

massifs de verdure sur les pavés; au besoin, on se passerait

parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver à tous les

résultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'à la campagne qu'on a encore

la naïveté de croire à la nécessité de la nature pour avoir des fruits

et des fleurs, comme à la nécessité du raisin pour faire du vin. À

Paris, nous sommes plus avancés que cela.

Ceux de mes lecteurs qui sont assez favorisés des dieux pour posséder

une maison des champs savent ce qu'il en coûte de temps et d'attente

avant de jouir de l'arbre qu'ils ont planté eux-mêmes. C'est quelquefois

l'affaire de plusieurs générations. En confiant une _quenouille_ à la

terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

Il semble donc qu'il y eût là un obstacle quasi insurmontable pour la

création des squares; mais l'administration parisienne, féconde en

ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'était

de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a usé pour

quelques-uns de ce stratagème aussi ingénieux que simple. Qui empêche de

faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, à

l'instar de cet _impresario_ de province qui donnait _la Dame blanche_

en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font

tous les jours du civet de lièvre sans lièvre? L'autre moyen n'est, par

malheur, ni aussi simple, ni aussi économique. Il consiste à enlever du

sol qui les a vus naître des arbres tout entiers, avec leurs racines et

le terrain adhérent, pour les transporter ainsi partout où l'on veut, à

l'aide d'un appareil ingénieux, mais dont l'emploi coûte fort cher[6].

De plus, le _sujet_ n'échappe pas toujours aux dangers de cette

opération chirurgicale, encore aggravés par ceux du voyage. La nature se

venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplanté dans un autre sol

semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il

dépérit à vue d'oeil sous les tassements du sol et la mortelle poussière

du macadam. On avait un géant dans la forêt; on n'a plus dans le square

qu'un nain rabougri et contrefait. Là-bas il se nourrissait d'air vif et

pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non

filtrée. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute

maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on

prodigue à ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le

protège de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en

toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler à

ces petits vieux emmitouflés de flanelle et de coton, soutenus par des

béquilles, chauves, branlants, ridés, exhalant à dix pas une odeur de

tisane et de lait de poule: on peut bien le préserver de la mort, mais

on ne peut le rattacher à la vie. Ces pauvres arbres étiques font peine

à voir; ils vivent de régime comme des poitrinaires, et, par les

chaleurs de l'été, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner

de l'ombre que de leur en demander.

[Note 6: Chaque arbre ainsi transplanté revient, en moyenne, à deux

cents francs. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1865, article

de M. Clavé.)]

Les squares, de dimensions fort diverses, sont jetés à peu près dans le

même moule. Autour du monument qui sert de centre,--presque toujours une

fontaine,--s'arrondit une pelouse, couverte çà et là de petits massifs

de fleurs, agréablement disposés. Le long des grilles s'étendent de

larges plates-bandes de gazon, émaillés de fleurs aussi, et d'arbustes

au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me

permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les

allées, des bancs à claire-voie, au dossier renversé, attendent les

promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y

joignent des chaises pour leurs habitués du grand ton.

Quelquefois le square se compose exclusivement de rangées d'arbres, sans

pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste,

dès que l'automne ramène la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment

d'une sobriété de végétation et d'une maigreur de physionomie qui

rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de

la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins

de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui

semblent faites en pierre et en carton peint, et où l'on sent

l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs,

les grilles, les larges allées et les bancs, vous verrez ce qui restera.

Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du

gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont été

créés de toutes pièces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le

square du Temple, a-t-on commencé par raser les grands arbres du jardin

qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public?

L'administration se croirait-elle déshonorée de conserver de beaux

arbres qui ne lui coûteraient rien, au lieu d'en planter de chétifs qui

lui coûtent fort cher?

À vrai dire, ce n'est pas là un inconvénient réel pour le vrai Parisien,

le Parisien pur sang, celui qui, même dans le paradis terrestre,

regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgré l'amour effréné

qu'il affiche pour la villégiature, au retour de chaque printemps, il

n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La

campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de _genre_, une petite

gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sûr que, sans le respect

humain, le géranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait

amplement à ses instincts champêtres. Il lui faut la nature des environs

de Paris, les fritures d'Asnières, la poussière de Romainville, les

mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres à

trois étages de Robinson, où l'on mange du filet au madère et des

meringues à la crème, au milieu du roucoulement des modistes de la rue

Vivienne et du gazouillement ingénu des fleuristes du Palais-Royal. Ce

qu'il trouve et ce qui lui plaît, dans ces campagnes étiolées de la

banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui

rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent à

ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de

plaisir, des montagnes russes, et la vue du dôme des Invalides à

l'horizon. Son idéal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de

Meudon, en nombreuse société. Il déteste les _trous_ où l'on ne voit

personne, où il n'y a pas d'estaminets, où l'on ne rencontre dans ses

promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nuées

de petits insectes; où l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il

loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit à la mode, et à

proximité du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne

voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de

la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:«Le

chemin de fer passe à deux pas; j'entends tous les trains.» Son rêve

serait qu'on pût bâtir les villes à la campagne, ou transporter la

campagne à Paris. Les squares sont justement faits pour répondre à ce

rêve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus

de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amèrement que les arbres

l'empêchent de voir passer les omnibus.

Et pourtant l'ingrat ne hante guère ces squares qu'il admire tant: il se

contente presque toujours de les regarder à travers les grilles, ou de

les traverser pour abréger son chemin, et il en laisse la libre

possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la

population la plus assidue, et à peu près la seule permanente. L'élément

populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait

qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prélasse. Çà et là, on voit

poindre un schako conquérant derrière une nourrice, et des duos de

troupiers non gradés, se tenant par le petit doigt, errer comme des

ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur

un banc, causant politique et traçant sur le sable, avec leurs cannes,

des lignes stratégiques, destinées à démontrer la prise de Sébastopol,

ou à résumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre

les Anglais. Heureusement, des légions de babys roses tourbillonnent au

milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de

soleil, leurs frais éclats de rire et leur joyeux babil.

La mode n'a donc pas adopté les squares: il faut en prendre son parti.

Elle a moins adopté encore la promenade créée à grands frais sur

l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour

jusqu'à la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets

et de tapissières que d'équipages armoriés sur ce magnifique boulevard,

qui avait rêvé des destinées plus hautes et qui semble tout attristé

d'une telle chute. Figurez-vous les arènes de Nîmes ou le Colysée, bâtis

tout exprès pour servir de théâtre à un vaudeville de Vadé! Telle est

l'impression qu'on éprouve en voyant cette royale esplanade bordée de

chantiers et de marchands de vin, et sillonnée en tous sens par des

marquises coiffées de foulards et des dandys armés de crochets en guise

de sticks. On a pu métamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on

n'a pu changer le quartier. En eût-on fait cent fois plus encore, il

était difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, bornés à tous

les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des

pompes funèbres, l'abattoir et l'hôpital Saint-Louis, ce champ d'asile

de ce que la médecine appelle en termes gracieux «les maladies

cutanées.»

Avez-vous souvenir de ce qu'était l'ancien canal Saint-Martin, surtout

dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste

intacte vous en donnera au besoin une idée, quoique bien insuffisante.

Avec ses ponts tournants, ses écluses, ses bords escarpés, ses berges

encombrées, le jour il était d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect

sinistre. D'un accès toujours difficile et souvent périlleux, le vieux

canal aux eaux croupissantes avait, comme la forêt de Bondy, sa légende

pitoyable, grossie à plaisir par la terreur quasi superstitieuse des

citadins. C'était un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La

police elle-même n'a jamais su au juste le nombre des piétons avinés qui

ont trébuché, au milieu d'une chanson bachique, dans ce ténébreux cours

d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient à l'affût, cachés

parmi les complaisantes épaves de la rive, le passant désarmé et sans

défiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou à

l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin

revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs

gémissements lugubres dans les pièces de M. Dennery. La transformation

opérée a relégué toutes ces lamentables histoires dans le domaine des

mélodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire néanmoins qu'elle a

restreint le péril plutôt qu'elle ne l'a fait entièrement disparaître,

puisqu'elle ne s'est attaquée qu'à une partie privilégiée du parcours,

et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'à la Villette, le vieux

canal reste ce qu'il était jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient

encore beau jeu dans toute l'étendue de l'enclos Saint-Laurent.

Ceci est une première restriction, qui pourra paraître naïve, à force

d'être naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-être pas tout à

fait si naïve: c'est que les gigantesques travaux exécutés par M.

Alphand n'ont pas à beaucoup près, dans leur ensemble, un caractère

d'utilité publique qui puisse être mis en balance avec les frais énormes

qu'ils ont coûtés. J'y vois, comme dans bien d'autres créations du

nouveau Paris, un emploi de moyens tout à fait en disproportion avec le

but, comme pour faire croire à la grandeur du résultat par celle de

l'effort.

Cette remarque ressemble à une contradiction, après tout ce que je viens

de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voulût

simplement ouvrir une large voie à la circulation dans ces parages d'un

abord jusque-là si rebutant, soit qu'on voulût détruire une cause

permanente de périls, il suffisait de déblayer, d'égaliser et d'élargir

les rives du canal. On ne voit pas où était la nécessité de l'enterrer

lui-même sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'exécuter une de

ces oeuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur

grandiose inutilité. Notez bien, en effet, que la partie centrale de

cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, étant couverte de

petits jardins qui servent à dissimuler les prises d'air, ne peut

profiter en rien à la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le

plaisir pastoral et champêtre de faire ces petits jardins qu'on a pris

la détermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la

part de l'administration, des goûts bucoliques, dignes d'être chantés

sur le pipeau par Théocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de

lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cédé

derechef à l'instinct séduisant du grandiose, et au désir de s'illustrer

par un de ces chefs-d'oeuvre qui fournissent une si belle matière aux

articles de journaux, aux discours des préfets, voire aux descriptions

de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives

au bon peuple de Paris.

L'esplanade du canal Saint-Martin se développe sur une largeur d'environ

quarante mètres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit

petits squares, clos de grilles, y sont ménagés de distance en distance:

on peut les voir à son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue

singulièrement le charme. Une fontaine jaillissante s'élève au milieu de

chacun d'eux, et à l'extrémité se cachent dans des massifs verdoyants

les soupiraux circulaires, destinés à donner de l'air et du jour au

canal souterrain. De temps à autre, on voit tout à coup jaillir de ces

soupiraux des panaches de fumée, qui dénoncent au promeneur le passage

invisible d'un bateau à vapeur sous ses pieds.

Paris nouveau et Paris futur · 第 3 / 16 段