sultan blasé. Elle achète le terrain et le bâtiment, démolit celui-ci et
revend celui-là, rachète, revend encore, permet, retire, se ravise, et
joue à la maison comme l'enfant au château de cartes. On l'a vue, après
avoir laissé construire des édifices gigantesques sur le sol déblayé par
elle, changer tout à coup d'idée, et le racheter pour les détruire, au
moment où l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des
Champs-Élysées restera célèbre dans les fastes de l'expropriation.
Homère, qui a consacré plusieurs chants à la toile de Pénélope, eût fait
tout un poëme sur le rond-point des Champs-Élysées. Ces coûteuses
inconséquences sont le châtiment des volontés trop promptes et qui se
savent trop maîtresses d'elles-mêmes. Leur incertitude naît de la hâte
de leurs décisions, que rien n'arrête et ne mûrit au passage. Elles
affichent leur insuffisance dans leurs variations. À chaque instant,
l'_édilité_ parisienne semble répéter le mot du médecin de la légende:
_Faciamus experimentum_. Mais quand l'expérience est manquée, le patient
en souffre plus que le médecin.
Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces
tergiversations après le fait accompli, est ce qui s'est passé, il y a
quelques années, dans la cour intérieure du Louvre. Je cite ici ce
détail, entre parenthèses, pour sa signification générale, et j'espère
que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique les _gestes_ de
l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oublié. On essaya
d'établir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carrés,
avec des bancs, puis on supprima les carrés et les bancs pour revenir à
de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-être quelque erreur
de détail, mais en atténuant plutôt qu'en exagérant. Au centre de la
cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet
d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue équestre, puis la
statue équestre fit place à un petit massif de gazon et de fleurs, puis
le massif s'évanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour
arriver à ce beau résultat qu'on a bouleversé la malheureuse cour
pendant deux ou trois ans. Il eût été plus simple et plus économique de
commencer par où on a fini, c'est-à-dire de ne pas commencer du tout.
Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore à quelques-uns des
_embellissements_ de Paris.
Quel chapitre instructif nous pourrions écrire en examinant par quels
rapports étroits s'enchaînent ces abus de l'expropriation avec le mode
de nomination de la municipalité parisienne, élue par le pouvoir qu'elle
contrôle, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses à dire aussi
sur les conséquences économiques du système, sur ce mépris inouï de la
dépense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur
les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favorisé
que celui de l'État, n'est pas même voté indirectement par le
contribuable, qui a dévoré, par lui-même ou par ses annexes, près de six
milliards depuis 1852, et, à l'heure qu'il est, dépasse des neuf
dixièmes, c'est-à-dire de 180 millions, celui de la Suisse entière, et
égale celui de l'Espagne!
Mais ce chapitre me mènerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le
laisse, avec bien d'autres, à ceux qui entreprendront l'histoire
politique de ce temps.
Par quel miracle incessamment renouvelé la ville peut-elle subvenir à
l'effroyable consommation de deniers que représentent ces travaux
cyclopéens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la nôtre. On
assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis
enchanté pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a
deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, grâce
à Dieu, et l'impôt, qui nous regarde beaucoup. Elle joue à merveille de
ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-être seulement en
joue-t-elle un peu trop.
Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de fête et de triomphe,
lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du
Prince-Eugène, du premier surtout. Ce jour-là, on avait renouvelé pour
Sa Majesté l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il
fit scier dans la nuit et tomber à l'aube, comme d'un coup de baguette,
sous les yeux du monarque, une forêt qui gênait le point de vue, et
celle de Potemkin pour la czarine, à qui il montra des villages en toile
peinte tout le long des déserts de l'Ukraine,--joli tour de
prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps
d'ailleurs sous les fenêtres de chaque Parisien. _Le Constitutionnel_ a
rendu compte de la fête dans cette langue dont il a le secret, et il a
trouvé pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu'à lui.
Lorsque les invités eurent admiré à loisir «le bel aspect que présentait
la ligne du boulevard,» suivant l'heureuse expression du respectable M.
Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on procéda à
l'apothéose du système, et l'_Expropriation pour cause d'utilité
publique_ apparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale,
affable, souriante, l'air tout à fait engageant, et le front couronné de
roses. À cette vue, l'enthousiasme des maçons s'éleva jusqu'au lyrisme:
ils se jetèrent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes
les maisons se décorèrent, comme par enchantement, d'inscriptions
lyriques où dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que
la postérité recueillera:
À NAPOLÉON III
LES OUVRIERS DU BÂTIMENT RECONNAISSANTS!
C'est le véridique _Constitutionnel_ qui le dit, et je le crois sans
peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus coloré
dans la forme, du représentant Nadaud à la Législative: «Quand le
bâtiment va, tout va.»
Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une
très-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des
capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne
savent pas tout le bien qu'on leur veut.
Nous avons eu récemment deux nouvelles éditions, revues et
considérablement augmentées, de cette ingénieuse harangue; mais cette
fois la chose s'est passée tout à fait en famille. Paris se rappellera
longtemps le discours du trône prononcé, à l'ouverture de la dernière
session municipale, par notre Grand-Édile. Il est impossible de boire à
sa santé et de se porter un toast à soi-même avec plus de satisfaction
naïve. Personne ne s'entend comme M. Haussmann à faire l'apologie de M.
le préfet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant
d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous
comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment édifiant entre le chef
et les membres du conseil de tutelle donné à cet éternel mineur qu'on
appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents
membres, les membres s'applaudissent d'avoir été choisis par un si
excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a élus est le
plus grand chef du monde, et le chef déclare à son tour qu'il est
impossible de rêver de meilleurs membres que ceux qu'il a élus.
Spectacle aimable, et bien propre à toucher quiconque a le sentiment de
l'harmonie!
Seulement, dans ces discours _pro domo suâ_, pleins de vues si
originales et si neuves, peut-être M. le préfet de la Seine abuse-t-il
un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu
qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont si _nomades_ et si
_vagabonds_, est-il bien généreux à M. le préfet de les en railler avec
une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a changé dix fois de
domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue
des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des Écoles l'en a chassé. Il s'est
réfugié rue de la Harpe; le boulevard de Sébastopol a jeté sa maison
bas. Il a cherché un nouvel asile derrière l'Odéon; la rue de Médicis
l'a forcé de fuir. En désespoir de cause, il a passé l'eau: le boulevard
Magenta, le boulevard du Prince-Eugène et cinq ou six autres l'ont
poursuivi, traqué, acculé. M. Haussmann lui reproche de déménager trop
souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la
plaisanterie lugubre.
IV
LES MAISONS
Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes
ont bâti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des
quartiers où elles ressemblent à des palais: entrée monumentale,
surmontée de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout,
de l'or au balcon, etc. J'ai examiné en détail un de ces palais dans la
rue de Rivoli: il est habité au rez-de-chaussée par un marchand de vin
et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste;
au troisième par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être
nommé. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, même les
huissiers, logeât «sous des lambris dorés.» Mais ce bronze est du zinc,
cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des décors
de théâtre: il faut les voir à distance, sans chercher à les toucher du
doigt.
Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais,
avaient bien leur prix. Pour l'élégance elles font piètre mine à côté
des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus à y
loger leurs chevaux. Les portes d'entrée rustiques conduisent à des
appartements carrelés; mais l'escalier est large et monumental, les
couloirs sont vastes, les dégagements faciles, les plafonds élevés. Une
famille patriarcale tiendrait sans gêne dans ces grandes pièces, où l'on
n'en était pas venu encore à mesurer l'espace à un centimètre près. Les
palais nouveaux, sépulcres blanchis, faits de plâtras et de rognures de
pierre, que le moindre coup de vent ébranle du haut en bas, sont divisés
verticalement et horizontalement en tranches exiguës, dans chacune
desquelles un ménage parisien étouffe, faute d'air, de lumière et
d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pavés. Ce que
l'administration a rendu d'air à la ville en élargissant les rues, les
propriétaires le retirent, et au delà, en rétrécissant les appartements.
Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogné par l'ampleur et la
multiplicité des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent,
pour ainsi dire, ne laissant pas même entre elles un espace suffisant
pour que deux maisons adossées s'y puissent développer à l'aise. Le
terrain est hors de prix, et on l'économise précieusement comme s'il
était d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils
seraient trop heureux!
Des mouches même auraient peine à respirer en ces réduits étroits,
encombrés des mille et un brimborions de la mode. On y a constaté des
cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons récentes rappellent, pour la
plupart, ces boîtes à compartiments où les caricaturistes nous montrent
les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des
trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles à six
étages. Le propriétaire économise dans l'escalier une niche pour le
concierge, qui n'est pas toujours aussi bien logé qu'un chien de garde,
et sous la partie supérieure du toit une rangée de chambres, où l'on ne
peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un mètre
carré, la cour est un entonnoir ténébreux, hanté par des exhalaisons
pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosphère, et où j'ai vu plus
d'une fois, gracieusement adossés, la pompe des locataires et... le
cabinet _intime_ du portier.
Je demande pardon du détail, mais il complète le tableau. Ô bonnes gens
de province, vous êtes bien vengés!
Tous ces _palais_ semblent jetés dans le même moule, et il est aisé de
comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et
l'élévation; elle n'impose pas le nombre des étages, mais elle fixe un
_minimum_ de hauteur pour chacun d'eux, et un _maximum_ d'élévation pour
la maison. Les propriétaires, qui n'aiment pas à perdre de place, au
prix où sont les terrains, d'une part prennent généralement ce _minimum_
pour règle et se gardent bien de le dépasser; de l'autre atteignent
l'extrême limite de ce _maximum_, pour faire rendre au sol tout ce qu'il
peut porter et compenser en élévation le peu d'étendue de la superficie.
De là cette richesse et cette variété de coup d'oeil qui, dès l'entrée
d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des
rangées de maisons passées au même niveau, et offrant de la base au
sommet le même nombre de fenêtres strictement rangées sur la même ligne.
Cent personnes vivent entassées les unes au-dessus des autres sur les
différents échelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut
toucher de la tête les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans
ces abominables cages parisiennes, où l'on est condamné à tous les
bruits, à toutes les odeurs, à toutes les maladies de ses compagnons de
chaînes. Bon gré mal gré, par les fenêtres vous recevrez les confidences
olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le
piétinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les cheminées, des
bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes.
Au-dessous, madame a la migraine: vous voilà condamné, par la galanterie
et la compassion, à mettre des pantoufles et à marcher sur la pointe des
pieds pendant huit jours; vis-à-vis, mademoiselle étudie son piano, et
répète six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce
supplice est de ceux qui ne se décrivent pas. Des enfants qui jouent à
la toupie dans l'appartement supérieur suffisent à vous rendre tout
travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une
armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de
la nuit vous réveille en sursaut. Vous êtes bloqué et traqué par un
essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble,
s'il prend fantaisie à votre concierge de manger de la soupe aux choux,
il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux
côtés à la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une à une et
jusqu'à la lie.
Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai éprouvé moi-même,
Quæque ipse miserrima vidi,
Et quorum pars magna fui.
Telle est la règle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en
particulier dans les maisons bâties à l'usage des millionnaires; il est
inutile de me les opposer. La plupart des propriétaires, gens sagaces,
ont imaginé un moyen ingénieux d'éviter à leurs locataires tous ces
petits désagréments, en les remplaçant par d'autres qui les compensent
avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause première;
comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent même pas: cette cause
est passée à l'état de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour
ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires,
mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce
sont des rois absolus qui trouvent plus commode de réformer leurs sujets
que de se réformer eux-mêmes, et qui bâtissent tout un système
d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres défauts. Par exemple,
pour éviter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la
soupe aux choux, ce qui est attentatoire à la dignité d'un citoyen
libre. Pour éviter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des
enfants, ce qui est attentatoire à la moralité publique: il est vrai que
l'exiguïté de ses appartements suffirait à elle seule pour le lui
interdire. Les chiens sont mis à l'index, les oiseaux à peine tolérés.
On commence même à proscrire le piano, ce qui est dur,--au moins pour
les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et
ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-mêmes au
propriétaire des cours mieux aérées, des appartements plus hauts et des
plafonds plus épais.
Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de
l'orléans pour de l'elbeuf, à l'entrée de l'hiver, voudrait encore vous
faire payer les frais de sa malhonnêteté et de sa ladrerie, et ne vous
livrerait sa redingote qu'à la condition expresse que vous ne sortirez
pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propriétaire parisien
ressemble à ce tailleur, et voilà le beau marché que nous signons tous
les jours, en payant fort cher pour cela.
Car, il faut bien en revenir là, ces appartements, ou plutôt ces
_compartiments_ mesquins, de si haute apparence et de si pauvre réalité,
marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez,
dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations
dont je parlais tout à l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent
encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides,
où l'on mange de maigres biftecks, mais où l'on fait payer les dorures
aux consommateurs. Toutes ces magnificences extérieures, commandées de
plus en plus par la transformation et les _embellissements_ de la ville,
sont un leurre puissant à la vanité parisienne, qui de tout temps a
mieux aimé et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la
réalité, qu'elle ne ferait de la réalité sans les apparences. Les
propriétaires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte à
ces goûts candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalités
du dehors, en économisant sur la solidité, l'espace et le confortable,
ce qu'ils ont donné au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les
Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent à se
laisser duper.
Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues
par des boulevards de trente mètres, l'élargissement prodigieux de
toutes les voies nouvelles, ont singulièrement rétréci et par là même
accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a décuplé et
parfois presque centuplé de prix, en proportion des demandes, et pour
bien d'autres motifs encore. Tel mètre carré, qui jadis valait
vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de
mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de
Sébastopol. Les spéculateurs se sont jetés sur cette nouvelle proie.
Tout ce que le Limousin renferme de maçons ne peut suffire à la tâche,
et la multitude des bâtisses, comme on dit en style technique, a fait
hausser la main-d'oeuvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que
les propriétaires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant
d'un bon nombre de prétextes, qui ne manquent pas davantage, pour élever
le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, même lorsqu'ils
en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne réclame pas contre eux
l'application du _maximum_. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un
logement est, comme le pain, un objet de première nécessité; mais je
trouve que nous avons bien assez de réglementation pour notre bonheur,
et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander à l'État un
certain genre de services, où il s'empresse toujours de dépasser nos
désirs.
De temps en temps, quand les gémissements des locataires, ce pauvre
peuple taillable à merci, s'élèvent en choeur sur un ton plus lamentable
que d'ordinaire, l'administration s'inquiète et avise. Elle fait un
discours éloquent, elle publie une note catégorique et concluante, d'où
il appert, de la façon la plus nette du monde, qu'elle ne démolit pas
une maison sans en bâtir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement
quinze ou vingt mille logements vacants à Paris, et que, par conséquent,
la cherté des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument
indépendant des derniers travaux, contraire à la logique des choses, et
qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les
embellissements de Paris n'ont causé aucune aggravation de charges aux
Parisiens, et que le dégrèvement des taxes locales en sera, au
contraire, la conséquence infaillible.
Et les loyers montent toujours.
Mais du moins, comme les malades de Molière, on a la satisfaction de
savoir que l'on meurt dans les règles. Et cela est agréable.
Donc les appartements parisiens réunissent l'extrême cherté à l'extrême
incommodité. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et
terre, soumis à toutes les servitudes imposées par le propriétaire, le
concierge et les voisins, toujours pressé d'en sortir, soit pour aller
chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,--oui, vraiment,
de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on
jamais bien réfléchi à l'influence que ce genre d'habitation doit
nécessairement exercer sur le tempérament physique et moral des
Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caractère
inquiet, sur cette irritabilité nerveuse qui en fait le peuple le plus
mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafraîchissant,
salutaire à l'esprit et au coeur, plus calmant et plus bénin que le
_chez-soi_. Sans paradoxe, je suis convaincu que le _home_ anglais, cet
intérieur si paisible et si confortable, si isolé de tous les tumultes
du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand
rôle dans les prospérités de l'histoire politique et sociale de la
nation, aussi bien que dans la patriarcale fécondité de ses mariages. Où
est le _chez-soi_ possible à Paris? Allez donc vous rafraîchir et vous
retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et
pénétrés de tous côtés par la pression du dehors! L'administration
urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprimé que les moyens
matériels des révolutions, en supprimant les pavés et les
enchevêtrements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des
principales causes morales, tant que subsisteront ces
logis-compartiments, voués à toutes les tyrannies tracassières; tant
qu'elle n'aura pas transplanté le _home_ sur les bords de la Seine. Je
sais bien qu'il est difficile de donner à chacun de nous, comme aux
habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien
moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte
de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme à s'effrayer pour si
peu!
Ô chère maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopopée),
quel doux souvenir j'ai gardé de toi, et comme je te revois souvent, du
fond de ces affreux appartements où l'on ne pénètre que par escalade, et
d'où l'on ne sort qu'avec cette fatigue fébrile et cette espèce de
courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troublé par les
bruits de la rue! Elle est bâtie au grand air, la maison de province,
tout près de l'église, dont on voit le clocher de son lit, et à cinq
cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la précède, un cep où
pendent des raisins picorés par les moineaux la tapisse du haut en bas.
On y entre sans grimper, et dès le seuil on est chez soi. Au
rez-de-chaussée, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la
salle à manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier
étage, les chambres à coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre
que Paris ne connaît pas; au-dessus, le grenier; derrière, un jardin où
babillent les oiseaux, où fleurissent les roses, où les pommiers et les
groseilliers mûrissent; au bout, la rivière. Par la fenêtre, on voit des
pêcheurs à la ligne, des boeufs qui passent et du linge bien blanc,
étendu sur des cordes dans des prés tout verts; on entend les chansons
des fillettes et les bons contes des lavandières entremêlés de vigoureux
coups de battoir.
Elle est bâtie en briques rouges, la maison de province, et elle coûte
dix mille francs! Pas d'oeil dans votre vie, pas de pieds sur votre tête,
pas de tête sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de
concierge! On n'y vit pas sous la constante préoccupation du terme et
sous la terreur du congé. Rien ne vous empêche d'y agir à votre gré et
d'y dormir à votre aise quand il vous en prend envie. Vous êtes chez
vous. Il n'y a qu'à fermer les volets pour s'isoler complètement du
reste de la création. La famille y demeure depuis six générations; la
mère y est morte, l'enfant y est né, vous y êtes né et vous y mourrez
vous-même. Toute la maison déborde de traditions et de souvenirs; vous
ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent
avec une irrésistible douceur par tous les objets qui vous entourent.