[Note 3: Il est difficile, pour le dire au moins en note, de

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PARIS NOUVEAU

ET

PARIS FUTUR

PAR

VICTOR FOURNEL

Je ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, ne présente aux

yeux cette richesse de lignes, cette opulence de détails, cette

diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple

et d'inattendu dans le beau, qui caractérise un damier. (V. Hugo,

_Notre-Dame de Paris_.)

PARIS

JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

90, RUE BONAPARTE, 90

LYON, ANCIENNE MAISON PERISSE FRÈRES RUE MERCIÊRE,

47, ET RUE CENTRALE, 34

1865

* * *

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS

Paris Nouveau

I. Coup d'oeil général

II. Les rues. Plan stratégique du nouveau Paris.

III. L'expropriation pour cause d'utilité publique.--La ville des _nomades_

IV. Les maisons

V. Les squares et les promenades

VI. Les parcs et jardins

VII. Intermède.--Promenade pittoresque à travers le nouveau Paris

VIII. Les monuments

IX. Conclusion

Paris futur

APPENDICE

I. Les nouveaux noms des anciennes rues de Paris

II. Un chapitre des ruines de Paris moderne

III. Les précurseurs de M. Haussmann

FIN DE LA TABLE.

* * *

AVANT-PROPOS

La loi reconnaît à tout citoyen le droit de critiquer, comme il

l'entend, les actes de l'autorité; l'administration pousse la

bienveillance jusqu'à l'inviter à le faire. Une circulaire célèbre a

confirmé et étendu ce droit, en exhortant spécialement les préfets à ne

point redouter le contrôlé public, qui n'a désormais d'autres limites

que le respect de la constitution et de la dynastie. Rien, dans ce

modeste volume, ne touche de près ou de loin à ces hautes sphères, où je

n'ai pas l'habitude de me hasarder. Je borne mon ambition à discuter

les faits et gestes, non pas même du pouvoir, mais de l'édilité

parisienne, et je le fais beaucoup moins au point de vue politique, qui

n'est pas mon affaire[1], qu'au simple point de vue artistique et

pittoresque, qui a bien aussi son prix, ne fût-ce que pour montrer ce

que valent des travaux qui ont coûté si cher. Je ne suis qu'un

critique,--peu de chose, moins que rien,--protestant, avec une plume qui

ne fera pas de barricades, contre l'idéal d'une municipalité souveraine,

qui est libre de ne pas l'écouter, et qui, j'en suis sûr, usera de cette

liberté comme j'use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant

de Paris qui s'en va contre Paris qui vient.

[Note 1: Pour les côtés politiques, administratifs et financiers de

la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilité, et avec

le sentiment profond de mon incompétence, aux discussions de la Chambre,

aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux

remarquables où M. Ferdinand de Lasteyrie a creusé bien des faces de ce

vaste sujet, que la différence de mon cadre me condamnait à effleurer

seulement.]

Non que j'espère en aucune façon convertir l'administration à mes idées:

je ne suis pas si naïf. J'ose à peine espérer d'être lu. Mais ce n'est

plus mon affaire, et j'aurai mis du moins ma conscience d'artiste et

d'archéologue en repos.

Toutefois, malgré l'évidence du droit, il convient d'aborder cette

matière avec précaution. M. le préfet de la Seine n'est point avare de

ses _communiqués_: il en produit autant que de nouvelles voies, et

quelquefois il les fait presque aussi longs que la rue de Rivoli[2]. Les

décisions de la commission municipale ont un protecteur chevaleresque et

tout-puissant qui, non content de les convertir en oeuvres, avec une

rapidité littéralement foudroyante, ambitionne de joindre l'assentiment

moral de ses administrés à leur soumission matérielle, et de les imposer

à leur admiration comme à leur volonté. Il est difficile aujourd'hui de

parler de Paris sans que, des plus hautes régions de la magistrature

urbaine, parte une voix qui demande, je veux dire qui prenne la parole

pour un fait personnel; et l'on doit chercher d'adroites circonlocutions

pour arriver à dire que la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois ne vaut

peut-être pas Notre-Dame, et que la fontaine Saint-Michel ne paraît pas

tout à fait à la hauteur de l'ancienne fontaine des Innocents. Cela

prouve, du reste, que M. le préfet de la Seine aime la discussion; nous

l'aimons aussi, et nous ne demandons pas mieux qu'on nous réponde,

pourvu que ce ne soit pas en nous fermant la bouche. Nous avons peu de

goût pour ce système de riposte qui consiste à foudroyer l'adversaire à

son aise, après avoir pris la précaution d'enclouer ses batteries, et

nous ne tenons pas plus à le subir que nous ne tiendrions à l'imposer.

[Note 2: Voir, en particulier, plusieurs des innombrables

_communiqués_ adressés à _l'Opinion nationale_ et au _Journal des

Débats_. M. le préfet s'entend mieux que pas un à se faire une tribune

de celle de ses adversaires.]

Ici, qu'on nous permette une réminiscence classique. Quand un général

romain montait au Capitole, loin de s'inquiéter des quelques voix

discordantes qui se mêlaient aux acclamations de la foule, il voulait

les entendre, et les réclamait au besoin comme un assaisonnement du

concert. On organisait une opposition par ordre derrière le char du

triomphateur. C'était là, sans doute, un raffinement de sensualité

païenne qui serait aujourd'hui déplacé, et je ne demande pas qu'on le

ressuscite; chacun sait bien, d'ailleurs, que cette résurrection serait

impossible. Mais, à une époque où nous avons emprunté tant de choses à

l'histoire du peuple qui a produit Jules César, le souvenir m'a paru

tout à fait de mise.

Les Parisiens, dit-on, admirent beaucoup leur nouvelle ville; on assure

que les étrangers nous l'envient; les provinciaux nous apportent leur

extase de tous les bouts de la France. J'ai lu dans _le

Constitutionnel_, et dans plusieurs journaux également accrédités,

auxquels un publiciste fameux a prêté récemment un concours inattendu,

que la transformation de Paris est le miracle du siècle; il est d'usage

de n'en point parler, dans les cantates et dans les discours qui ont

gardé la tradition du grand style oratoire, sans y joindre l'épithète de

_prodigieuse_, ou tout au moins d'_admirable_. Dernièrement, un homme

d'esprit, en une comédie fameuse applaudie deux cents fois de suite sur

un de nos premiers théâtres, faisait des embellissements de Paris son

argument le plus victorieux contre les _ganaches_ qui s'obstinent à nier

le progrès de toutes choses et les charmes particuliers de l'époque

actuelle. Contre un si rare accord qu'est-ce que la voix d'un

contribuable obscur, qui n'est pas même fonctionnaire? Je suis honteux

d'opposer à cette mer d'enthousiasme le grain de sable de ma critique.

Mais, puisque j'ai le malheur d'être une de ces _ganaches_ que

l'argument ne suffit pas à convaincre; puisque j'ai le mauvais goût de

ne point me trouver d'accord avec l'esthétique des cantates et du

_Constitutionnel_, j'aurai du moins la franchise d'avouer ce ridicule,

sans chercher à l'atténuer, et de me punir de mes torts en les expiant

par une confession publique et sincère.

* * *

PARIS NOUVEAU

ET

PARIS FUTUR

* * *

PARIS NOUVEAU

I

COUP D'OEIL GÉNÉRAL

Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoudé sur la balustrade

des tours de Notre-Dame, regardait Paris étendu sous ses pieds, voici ce

qu'il voyait: un océan de toits aigus, de pignons taillés, de clochetons

sculptés, de tourelles accrochées aux angles des murs; un luxuriant

fouillis de pyramides de pierre, d'obélisques d'ardoises, de donjons

massifs, de tours aériennes, de flèches brodées en dentelles; un

labyrinthe fourmillant et profond, où se confondaient dans un harmonieux

pêle-mêle les devantures sculptées, les fenêtres historiées, les portes

enjolivées, les solives curieusement ouvrées, les murailles crénelées,

les églises aux grands porches ogivaux surchargés de statues, les hôtels

somptueux et sévères avec leurs forêts de cheminées, de girouettes, de

sveltes aiguilles, de pavillons, de herses de fer, de lanternes

découpées à jour, d'arabesques étincelantes, de vis, de spirales, de

gargouilles et de tournelles en fuseau. Un inextricable enchevêtrement

de ruelles serpentait d'un bout à l'autre de la ville, faisant à travers

les hautes maisons pittoresques des percées capricieuses et charmantes,

ménageant aux regards des perspectives infinies, où l'imprévu naissait

et renaissait à chaque pas; mêlant sans cesse, dans le plus amusant

amalgame, le hideux à la grâce et le grandiose au burlesque.

Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariolée de

bourgeois en robes de laine, de seigneurs en robes de drap d'or, de

magistrats et de prélats en robes de soie, embéguinés de velours et

d'hermine; d'archers et de sergents de la prévôté, en hoquetons, côte à

côte avec les truands de la cour des Miracles; de jongleurs en bas

rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attelée à son

rouet; de trouvères, la harpe au dos et le tambourin pendu à la

ceinture. Ici, une confrérie s'avançait, la bannière du patron en tête;

là, un chapitre portait en procession la châsse de son saint; plus loin

les chefs d'une corporation se rendaient au lieu de leur séance,

escortés des compagnons en grand costume, et précédés de la bande

joyeuse des ménétriers. Partout les écoliers turbulents de l'Université

animaient la ville de leurs cris, de leurs rixes et de leurs fêtes.

C'était un éblouissement, un rêve, souvent un cauchemar. Un grand poëte

a décrit ce spectacle magique et prestigieux que présentait chaque jour

le Paris du moyen âge, et je serais fâché qu'on pût croire que j'ai

voulu recommencer la description après lui.

Aujourd'hui, lorsque M. Prudhomme, propriétaire, électeur, expert juré

et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne

Vendôme, escorté de sa famille, et qu'il promène ses regards majestueux

sur Paris, il voit sous ses pieds s'aligner à l'équerre, s'allonger au

cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui. Les étroites et

bizarres ruelles de la vieille cité sont devenues de larges _artères_,

croisées à angles droits, le long desquelles une population correcte

circule au pas d'ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des

sergents de ville. Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques

et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes

églises gothiques, qui rappellent le moyen âge comme l'auteur d'_Alonzo_

rappelait Chateaubriand; la Bourse, qui ressemble à la Madeleine, et la

Madeleine, qui ressemble à la Bourse; des auberges qui singent des

palais, des palais qu'on prendrait pour des auberges, des cafés

suisses, mauresques, renaissance, turcs et chinois, et, couronnant le

tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer

d'édifices, et les signes particuliers de la haute civilisation à

laquelle nous sommes parvenus. Partout s'épanouit dans sa fleur ce beau

style municipal et administratif, destiné à faire l'admiration des chefs

de bureau. Partout flamboie sobrement et réglementairement une

architecture égalitaire de stuc et de plâtre, où rien ne dépasse le

niveau, où pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre: un de ces

idéals d'architecture tel qu'en peut rêver un préfet de police dans ses

songes les plus désordonnés.

La forêt touffue du vieux Paris a été émondée, taillée, rognée, peignée

et lissée, comme le jardin de Boileau par son _gouverneur_ Antoine,

comme le parc de Versailles par le Nôtre et la Quintinie. L'édilité

moderne, pour parler la langue officielle, a fauché à tour de bras la

sombre forêt, pleine de ronces et de broussailles; puis elle l'a

proprement taillée en losanges, en pyramides, en quinconces et en

plates-bandes. La France, pays turbulent et fougueux, est possédée par

la rage de l'élégance et de la correction classique. Elle n'a jamais

assez de gouvernement, cette nation qui passe pour révolutionnaire, et

qui l'est par soubresauts et par brusques réveils: il lui en faut dans

ses arts comme dans ses moeurs, dans ses maisons comme dans ses lois. La

toilette de Paris est devenue une question de cadastre administrée par

des arpenteurs, et centralisée entre les mains d'une bureaucratie

inflexible, une sorte d'appendice matériel aux articles du code

Napoléon. La grande ville s'est disciplinée à la façon d'un régiment

sous la main de son colonel; ses maisons font la haie, rangées de front

par ordre de taille, échelonnées par uniformes, soigneusement astiquées

du haut en bas, comme des soldats à la parade. Les bourgeois pour qui

c'est une suprême jouissance de contempler au Champ de Mars des

fantassins alignés à perte de vue, tous les mêmes, restant debout trois

heures en plein soleil sans broncher d'un millimètre, sans que l'oeil du

caporal le plus rigide puisse distinguer l'ombre d'une différence dans

les plis des guêtres, la direction du fusil ou l'expression des

physionomies, ceux-là doivent trouver aussi ce spectacle admirable, car

il présente à peu près la même opulence de lignes et la même variété

d'aspects. Nous n'avons plus qu'une rue à Paris: c'est la rue de Rivoli.

Non contente d'avoir poussé sa trouée jusqu'au bout de la ville, elle

reparaît partout, en se déguisant sous une multitude de noms. Encore un

peu de temps, et nous n'aurons plus de rues: il n'y aura plus que des

_boulevards_.

Paris, au moyen âge, c'était un drame de Shakespeare: Paris,

aujourd'hui, c'est une tragédie de M. Viennet, corrigée par S. E. le

maréchal Magnan; ou, si on l'aime mieux, c'est un poëme épique revu par

un professeur de grammaire. Sans mépriser les tragédies de M. Viennet,

je préfère les drames de Shakespeare: j'espère que M. Viennet ne s'en

offensera pas. On a opposé souvent avec complaisance Paris, la ville de

marbre, à Lutèce, la ville de boue; mais il y avait bien des perles dans

cette boue, tandis que ce marbre n'est parfois que du bois peint et du

carton-pierre. Du reste, qu'on veuille bien le croire, je sais mesurer

mes regrets, et me voici tout prêt à avouer qu'il en est probablement de

ce Paris du moyen âge,--tant pleuré par les artistes, tant chanté sur la

lyre et le mirliton par les faiseurs de poëmes et de romances,--comme de

Cologne, de Constantinople et de beaucoup d'autres villes, qui sont

belles surtout à distance, vues de loin ou de haut, et à la condition

qu'on n'y entre point. Mais à chaque pas, au fond de ses ruelles sombres

et sales, autour de ses places étroites et encaissées, à l'angle d'un

carrefour ou d'un cul-de-sac immonde, étincelait tout à coup un bijou

architectural qui, de sa vive lumière, éclairait joyeusement ces

ténèbres. On pouvait, ce me semble, respecter les bijoux en changeant

leurs écrins, et balayer la boue sans enlever les perles.

D'un autre côté, en faisant le procès du nouveau Paris, je suis le

premier à lui accorder les circonstances atténuantes. Il a été ingrat et

oublieux, comme un parvenu, pour l'antique cité qui l'a porté

laborieusement dans ses flancs; mais il faut lui tenir compte de ce

qu'il a fait de bon et de beau. Il a donné de l'air et de la lumière à

ses habitants; il a ouvert ses portes au soleil, gratté la lèpre qui

rongeait depuis des siècles ses plus hideux quartiers, secoué la vermine

dont son épiderme était dévoré. Paris nouveau a tracé çà et là quelques

promenades, a ouvert des squares, a dégagé des monuments: en élargissant

ses rues, en déblayant ses quais, en jetant bas ses masures et ses

cloaques, il a pourvu à son hygiène matérielle et à son hygiène

politique; il a travaillé du même coup contre la peste et contre les

révolutions. C'est bien, mais ce n'est pas tout; l'hygiène est une

excellente chose, l'art aussi: il serait bon de les combiner ensemble,

au lieu de les opposer. Je ne nie point en certains cas tout le charme

de la ligne droite; je voudrais seulement qu'elle entrât au besoin en

compromis avec la ligne courbe, qu'on ne s'obstinât pas à croire la

perspective plus inviolable que l'histoire, et que messieurs des ponts

et chaussées daignassent avoir quelques égards pour les chefs-d'oeuvre

gothiques du pauvre bon vieux temps. C'est ici tout simplement une

question de mesure, de civilité et de bon goût.

Il n'y a plus que trois endroits dans Paris où l'on puisse retrouver une

ombre de la physionomie disparue: la montagne Sainte-Geneviève, la Cité

et le Marais. Je passais l'autre jour par la rue Vieille-du-Temple, et

mon coeur d'antiquaire était réjoui. Après avoir dépassé la rue des

Blancs-Manteaux, dont le nom me transporta un moment à quatre siècles en

arrière, je m'arrêtai un quart d'heure dans la crotte, coudoyé par les

beurrières et les garçons bouchers, pour contempler d'un oeil attendri la

jolie tourelle brodée d'arabesques qui fait l'angle de la rue des

Francs-Bourgeois. Ce n'est pas assurément un rare chef-d'oeuvre, mais il

reste si peu de tourelles aujourd'hui à Paris! La première fois que je

passerai par là, il est probable qu'elle n'y sera plus.

Prenons Paris tel qu'on nous l'a fait, ou défait: les lamentations des

_vieux partis_ n'y changeront rien. Le mieux est de s'accommoder du

présent, en tâchant de se préparer à l'avenir, et sans prodiguer au

passé de stériles regrets. C'est cette nouvelle ville que je me propose

de parcourir avec soin pour en dire, à mon goût et sans parti pris, le

bien et le mal, les embellissements et les enlaidissements. Je puis

promettre d'être juste, mais ce ne sera pas ma faute si la justice me

force plus souvent à condamner qu'à absoudre.

II

LES RUES.--PLAN STRATÉGIQUE DU NOUVEAU PARIS

Après ce coup d'oeil général du haut des tours de Notre-Dame, descendons

dans la rue, et vérifions en détail cette première vue d'ensemble.

Cet examen ne va pas sans difficulté, et quelquefois sans péril. La mue

de Paris, commencée depuis douze ans, est une opération laborieuse et

compliquée. Le monstre s'épuise en efforts, il crie, il geint, il se

débat, il remplit l'air du fracas de ce rude travail, et couvre au loin

le sol des débris de sa vieille peau.

Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se résigner à acheter

son admiration au prix qu'elle mérite. Il est condamné au spectacle

indéfiniment prolongé de la coulisse et à tout ce tripotage des

machinistes que la toile de fond cache à l'Opéra. Il trébuche aux amas

de décombres entassés dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers

effondrant une masure ou un palais à coups de pioche, faisant pleuvoir

les pierres, ou attelés à une corde et tirant à grands cris un pan de

mur, qui s'écroule dans un tourbillon de poussière, avec un mugissement

d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons décapitées, éventrées,

coupées en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fenêtres

brisées ou les murailles abattues tous les secrets de leur aménagement

intérieur, zébrées de ces raies noires et sinistres que laissent

derrière eux les conduits des cheminées, et qui semblent le signe de

ralliement des démolisseurs,--espèces de cadavres branlants, mi-debout,

mi-couchés, résignés à l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'âme et

les yeux. Il faut à chaque pas manoeuvrer, se courber, faire un détour,

frôler les maisons ou prendre le milieu de la chaussée, écouter un

_gare_! éviter à ses pieds un tas de moellons ou de mortier; à ses

côtés, une charrette, un cheval, un maçon tout blanc de plâtre; sur sa

tête, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant,

enjambant et regimbant, savourer jusqu'à la dernière note cet abominable

concert formé du grincement de la _truelle Berthelet_ sur la muraille,

de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaçante

du cric et du cabestan, et des jurements enroués des Limousins.

Les rues de Paris sont en déménagement perpétuel comme ses habitants. Là

où il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule

aujourd'hui; là où il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou

six. Des maisons s'élèvent sur l'emplacement des anciennes voies; des

voies nouvelles font leur trouée à travers des pâtés de maisons jetées

bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge,

bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards

font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines,

comme ces monstrueux cétacés qui dépeuplent la mer pour s'arrondir, et

ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits

poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inquiéter

que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille âmes,

laborieusement créée par l'effort persistant de quinze siècles, la

première et déjà la plus belle du monde, est comme non avenue, et le

Paris nouveau en prend à son aise avec elle, absolument comme s'il avait

à se déployer de toutes pièces dans un espace vide. Au lieu de

s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de

Louis-Philippe, de s'associer à lui en se contentant de l'embellir et de

le modifier au besoin, il préfère le renverser sans façon, comme ces

mottes de terre qu'on écarte ou qu'on broie du pied sur son passage.

Vous avez vu ces fantômes que les physiciens créent et chassent à leur

gré avec la rapidité de l'éclair; ainsi les rues apparaissent ou

s'évanouissent, pauvres ombres chinoises obéissant au moindre clin

d'oeil de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilité de celles qui

vivent n'est pas moindre que l'instabilité de celles qui meurent. Même

quand on respecte leur existence, même quand elles ne sont pas rognées

ou coupées en deux, même quand on ne les reprend pas pour les prolonger,

en modifier la direction ou les élargir, les voies de Paris restent

soumises à une mobilité perpétuelle et sont toujours en travail. On les

empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on

déplante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des

vespasiennes, ou bien on les démolit; on expérimente les systèmes les

plus divers sur la chaussée et sur le trottoir, on répare l'asphalte, on

étend de nouvelles couches de bitume empesté et brûlant; on les éventre

pour creuser un égout, on les referme; on les rouvre pour placer une

conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour réparer les

tuyaux de gaz, et pendant des semaines entières la rue est sillonnée de

tranchées béantes, d'où s'exhalent des miasmes suffocants.

Tel est le premier trouble apporté à la jouissance des admirateurs du

nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas

encore sans mélange, et que, malgré toute l'ardeur et la bonne volonté

de nos magistrats, il reste toujours çà et là quelques débris de la

vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de

Paris a des bigarrures qui en détruisent l'unité et l'harmonie. À côté

d'une artère de vingt mètres de large, voici une petite ruelle qui n'a

pas dix pieds[3]; et derrière ce beau monument rectiligne, tout neuf et

tout reluisant, on découvre dans le lointain un grand vilain bâtiment

noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient

rendre de si grands services à la construction d'une caserne! Puis,

partout des maisons en ruines, des démolitions commencées, des

constructions inachevées, des barrières en bois, des clôtures de

planches sales et disjointes, des échafaudages à perte de vue, tout

l'appareil de la maçonnerie et de la charpenterie, choses désagréables à

l'oeil de l'amateur classique qui aime la propreté! Il s'avoue tout bas,

en soupirant, qu'il est pénible d'assister à ces détails de toilette,

dont il ne faudrait voir que le résultat, et qu'on est obligé de rendre

pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver à le faire si beau.

[Note 3: Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne

point remarquer l'inaction obstinée qui condamne certains quartiers à un

_statu quo_ dangereux, en contraste avec l'activité fiévreuse et sans

bornes qui impose à d'autres des transformations radicales dont ils

n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux

actuels, on réclame en vain l'élargissement des étroites rues

Saint-André-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, où

l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers.

Mais ce ne serait là qu'une opération utile, modeste et sans gloire: on

a préféré prolonger jusqu'au Panthéon la fastueuse inutilité du

boulevard de Sébastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se

plaint la banlieue annexée, sauf sur deux ou trois points de la rive

droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue

a gagné jusqu'à présent à l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi,

de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans

participer à ce qu'elle prend, de loin, pour ses priviléges. La banlieue

ne connaît pas son bonheur.]

Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera terminée, si elle

doit jamais l'être. Plus ne sera besoin alors d'échafaudages et de

clôtures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de

vieilles maisons à démolir; et quant à ces grands vilains bâtiments

noirs, qui vous choquent à juste titre, on n'en gardera que tout juste

ce qu'il faut pour produire un agréable contraste, une surprise

piquante, après les avoir grattés, nettoyés, blanchis et redorés du haut

en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets à chaque pas des

rues de trente mètres, des avenues bordées de palais, et des boulevards

à bouche que veux-tu.

En attendant, il ne faut pas mépriser les résultats conquis. On fait ce

qu'on peut. On nous a déjà donné une cinquantaine de boulevards

nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter,

et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de Sébastopol et de

Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du

prince Eugène, de Magenta, de Malesherbes, de l'Étoile et de Monceaux,

le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolongée, les boulevards des

Trois-Couronnes et de la Santé, les deux boulevards Pereire, les

boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-André, Haussmann, Richard-Lenoir,

et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des maçons occupés

ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons

en avoir, en y joignant les compléments prochains, plus de cent-vingt

aujourd'hui. En vérité, la plume se fatiguerait à ces énumérations

homériques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait

volontiers M. le préfet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant à

Louis XIV:

Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.

Je ne puis déployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans découvrir

de tous côtés des multitudes de larges avenues, nées d'hier ou à naître

demain, et que je ne soupçonnais pas, sans m'étonner chaque fois

davantage de la quantité de boulevards que peut contenir une capitale.

Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgré la contagion de

l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles

que M. le préfet de nous en faire.

Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilité de Paris. Ce

qui est vrai au moment où nous l'écrivons ne l'est plus peut-être au

moment où cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces

changements au vol, ils échappent sans cesse. Le courant vous dépasse,

vous déborde, et flue entre les mains qui cherchent à le saisir.

Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est à

l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste réseau stratégique

artistement conçu. Il faut bien le dire: ce qu'on a appelé les

embellissements de Paris n'est au fond qu'un système général d'armement

offensif et défensif contre l'émeute, une mise en garde contre les

révolutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une

infatigable persévérance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en

douter. Tout est conçu dans les voies nouvelles à ce point de vue, fort

légitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position

respective, leur point de départ et d'arrivée, tout, jusqu'à la nature

du pavage adopté. Nous l'allons montrer aisément.

Qu'on étudie sur une carte le système général des rues neuves de Paris,

on s'apercevra bien vite qu'il a été ordonné _a priori_ dans le but de

dégager les monuments qui peuvent devenir au besoin des centres et des

forteresses pour l'insurrection, de couper les quartiers populeux et

populaires, de ménager partout des issues inattaquables à la force

armée, de mettre largement en communication, par des lignes de circuits

ininterrompues, qui s'appuient et se complètent l'une l'autre, toutes

les parties de la grande capitale; de relier enfin, sans laisser la

moindre lacune dans l'intervalle, tous les édifices importants à de

vastes rues, ces rues aux quais et aux ponts, les quais aux boulevards

intérieurs, les boulevards intérieurs aux boulevards extérieurs et aux

portes de Paris. Dix ans encore, et il sera impossible de choisir un

point quelconque dans un quartier de la ville qui ne soit pressé,

englouti, anéanti entre une quadruple rangée de _boulevards_ convergeant

vers lui à droite et à gauche, devant et derrière,--amples vomitoires,

où les régiments pourront se déployer sans obstacles, où l'artillerie et

la cavalerie chemineront à l'aise, où le canon, enfilant à pleine gueule

ces belles rues toutes droites, tracées à souhait pour lui, fera rafle à

tout coup. Une caserne s'élève à chaque point de jonction, et les forts

dominent tout cela. Les professeurs de barricades auront désormais bien

à faire. Le métier est gâté.

Si je n'admire pas beaucoup, comme on l'a vu, les _embellissements_ du

Paris impérial, je ne puis trop admirer, en revanche, le plan

stratégique suivant lequel ils ont été dirigés. En vérité, c'est à

croire que l'architecte en chef de la ville est un officier supérieur du

génie militaire, ou que M. le préfet de la Seine a fait ses études à

l'École polytechnique et les a complétées à l'École d'application de

Metz. Vauban n'eût pas préparé avec plus de soin les opérations d'un

siége. Voyez plutôt. Le boulevard Sébastopol, qui traverse tout Paris,

en coupant la rue de Rivoli à angle droit, et qui met le palais du

Luxembourg en communication avec les quais, les autres boulevards et la

gare de l'Est, isole d'un bout à l'autre les deux redoutables rues

Saint-Denis et Saint-Martin, tient en respect la Halle et le noyau des

ruelles environnantes, et les vieux centres historiques de l'émeute: les

rues Aubry-le-Boucher, du Cloître-Saint-Merry, etc. Sur la rive gauche,

la partie supérieure de la même voie et le boulevard Saint-Germain, avec

la rue des Écoles, lancés à travers le foyer turbulent du faubourg

Saint-Marceau, divisent en tronçons et trouent par de larges saignées le

repaire des étudiants et celui des chiffonniers. Les barrières de

l'École de médecine et de l'École de droit, comme celles de la rue

Clopin, sont percées à jour. Il reste encore quelque chose à faire en

pleine montagne Sainte-Geneviève: on le fera, gardez-vous d'en douter.

Passons la Seine. Le boulevard Mazas et celui du Prince-Eugène, qui vont

se réunir tous deux à la barrière du Trône, commandent ainsi au faubourg

Saint-Antoine, que la large rue du même nom coupait déjà par le milieu.

Ce boulevard du Prince-Eugène, qui a recueilli tant de malédictions pour

le terrible abatis de théâtres qu'il a fait à son premier pas, on se fût

bien gardé d'y renoncer, eût-il dû soulever mille fois plus d'anathèmes

encore. Il n'en est pas un seul dans Paris qui ait été plus adroitement

conçu, pas un qui ait fait plus de besogne d'un coup. Il troue en plein

centre un quartier populeux et remuant, il ouvre et dégage le chemin de

Vincennes, où il y a, comme on sait, un très-joli fort, plein de jolis

soldats; il met en rapport la caserne du Château-d'Eau avec les

chasseurs de la forteresse; enfin il complète de la manière la plus

ingénieuse, après le boulevard Mazas d'une part, après les boulevards

Bourdon et Beaumarchais de l'autre, une combinaison grâce à laquelle on

peut prendre à tête et à queue ce formidable faubourg, qui se souvient

un peu trop d'avoir renversé la Bastille, et l'investir pour monter à

l'assaut de ses barricades. C'est une oeuvre d'artiste, et l'auteur a dû

s'y mirer avec complaisance.

Le point de départ du boulevard du Prince-Eugène s'appuie sur le flanc

gauche d'une caserne, placée là à l'intersection de toutes ces grandes

voies, comme le temple du _genius loci_. Sur le flanc droit de la même

caserne s'appuiera le point de départ du boulevard Magenta: c'est le

vieux mythe d'Antée qui reprenait des forces en touchant la terre. Le

boulevard Magenta continue celui du Prince-Eugène en ligne droite, et,

croisant celui de Strasbourg, il coupe par le milieu d'autres quartiers

inquiétants, entre les boulevards intérieurs et les boulevards

extérieurs. Ainsi seront dominés et tenus en échec les faubourgs

Saint-Denis, Saint-Martin et Poissonnière, et s'établira une

communication directe entre la gare de l'Est et la fameuse caserne,

centre où tout aboutit, et autour duquel rayonnent toutes les voies,

comme jadis autour du forum.

Jetez maintenant les yeux sur l'Hôtel de Ville, le but naturel de tous

les émeutiers, le siége de tous les gouvernements provisoires, le point

le plus important et le plus disputé de Paris, aux jours de révolutions.

Aujourd'hui l'Hôtel de Ville, dégagé de toutes parts, et trois fois pour

une, par le quai, l'avenue Victoria et la continuation de la rue de

Rivoli, en outre proprement flanqué à l'arrière d'une caserne

respectable, ne peut plus devenir l'objet d'une surprise ni d'un coup de

main.

Avons-nous besoin de poursuivre la démonstration? Restons-en là. Le

lecteur pourrait se lasser de ces explications fastidieuses, qui étaient

nécessaires pour établir un point dont ceux-là mêmes qui s'en doutent ne

se doutent pas assez. Pas un détail n'a été négligé dans l'ensemble, et

le gouvernement a retourné d'avance tous les atouts pour lui.

Ainsi partout l'émeute est déboutée et réduite en vasselage; partout

ses quartiers généraux sont traqués dans leurs repaires et pris entre

deux feux. Les nouvelles voies, larges, dégagées, découvertes,

s'allongent en lignes droites au lieu de s'arrondir en lignes courbes

comme les anciennes, et ce qu'on prend pour un simple amour de la

symétrie est de plus un profond calcul stratégique. Celles mêmes qui

paraissent tracées sans but direct, cette multitude d'avenues

géométriques qui vont à l'aventure, d'ici, de là, à droite, à gauche, se

poursuivant, se croisant, partant tout à coup comme des fusées sous vos

pieds et courant à perte de vue n'importe où, d'une allure aussi

intrépide que si elles allaient quelque part; ces gigantesques

boulevards, en particulier, qui rayonnent par douzaines autour de l'Arc

de Triomphe et vont tête baissée, à travers ravins et montagnes, aboutir

aux endroits les plus extravagants et se jeter dans le vide, concourent

encore indirectement à la réalisation du même plan.

À ces causes de déroute pour l'insurrection, joignez-en une autre, qui

a sa valeur: c'est que le macadam a supprimé le pavé, cet élément

essentiel de la barricade. Voilà ce qui protége le macadam contre les

plus vives et les plus justes récriminations.

D'ailleurs, je ne suis pas de ceux pour qui c'est là de tous points une

invention damnable, et je le trouve précieux aux jours de soleil, du

moins pour les gens qui ont cinquante mille livres de rentes. Comme la

plupart des transformations de Paris nouveau, il tend à favoriser le

développement du luxe, en nécessitant l'emploi et en multipliant par là

même le nombre des équipages. Quant aux piétons assez mal avisés pour ne

pas comprendre les nécessités d'une ville de luxe, c'est à eux à se

garer de la poussière; et quant aux arbres, ils ont déjà tant d'autres

chances d'asphyxie, qu'une de plus ne signifie pas grand'chose: il

serait bon seulement de les faire épousseter matin et soir. Si donc il

n'y avait que des voitures à Paris et s'il y faisait toujours beau, il

faudrait élever des statues à Mac-Adam. Mais le climat parisien est

aussi variable que la physionomie d'une jolie femme: il n'use du soleil

que dans les occasions solennelles, en guise de distraction au

brouillard et d'antithèse à la pluie, et l'on sait quelle chose

homérique, inénarrable et sans nom, devient le macadam par les jours de

pluie.

Le macadam a, de plus, le tort grave d'exiger un continuel entretien de

toilette, non-seulement fort dispendieux pour la bourse du Parisien,

mais encore plus désagréable à la plante des pieds. Il engloutit des

océans de cailloux, qu'il ne rend jamais. Le proverbe populaire: _Pavé

de bonnes intentions_, ne peut mieux s'appliquer qu'au macadam,

lorsqu'il est neuf ou qu'on le rempierre: j'en appelle à tous ceux qui

ont traversé une rue de Paris dans ces dures circonstances. Si l'on ne

voulait qu'un terrain égal et doux à la marche, il y aurait mieux que

cela, et je conseillerais à ceux que ce soin regarde d'aller faire un

tour en Hollande et d'y étudier ce pavage uni et propre comme un

parquet, que la pluie même ne fait que laver sans le salir. Mais on

veut toute autre chose, et la vraie raison est justement celle qu'on ne

dit pas. L'administration a des pudeurs de vierge qui nous étonnent

toujours de sa part.

Ainsi donc, sur ce chapitre des transformations de Paris, il serait bon

désormais de s'entendre. Qu'on nous parle du réseau stratégique des

nouvelles rues, qu'on nous les montre savamment tracées, combinées avec

art, comme autant de parallèles, de sapes et de circonvallations,

destinées à réduire une place rebelle; qu'on nous présente le nouveau

Paris comme un vaste terrain soumis aux servitudes militaires et

abandonné aux opérations des officiers du génie,--gens aimables,

d'ailleurs, et qui ne demandent pas mieux que d'agrémenter çà et là

leurs travaux par un petit jardin, et de voiler quelquefois leurs

tranchées derrière un bouquet d'arbres ou un kiosque,--à la bonne heure,

j'admirerai sans restriction. Encore une fois, je comprends et j'admets

que le premier droit d'un gouvernement soit de prendre des précautions

contre l'émeute. Mais il faudrait avoir le courage du mot propre et ne

pas parler d'embellissements plus qu'il ne convient, car alors je

n'admire plus du tout.

Ce caractère mathématique des rues se retrouve dans leurs moindres

détails. Elles fauchent tout en droite ligne sur le sol comme sur les

côtés. Pour éviter une courbe invisible à l'oeil et insensible au pied,

on fait des percées à travers le terrain comme pour les tunnels de

chemins de fer. Un beau jour on taillera en pleine butte Montmartre, on

ouvrira une voie géométrique à coups de pics et de sondes en creusant la

montagne Sainte-Geneviève, dût-on démolir le Panthéon, ou l'isoler sur

une cime, au haut d'un escalier de cinquante degrés. Il y a des maisons,

sur les flancs du boulevard Malesherbes, qui sont perchées dans la nue,

et aux extrémités de la rue de Rivoli, qui sont juchées sur des

trottoirs de huit à dix marches; il y en a eu longtemps, de chaque côté

du boulevard de Sébastopol (il en reste quelques-unes) qui semblaient

bâties sous terre et extraites des fouilles d'un nouveau Pompéi: le sol

était à la hauteur du deuxième étage. Au coin de la rue

Monsieur-le-Prince et de la place Saint-Michel, il faut escalader une

dizaine de degrés pour arriver aux rez-de-chaussée de droite, et en

descendre presque autant pour arriver à ceux de gauche. À la jonction de

la rue Victor-Cousin avec la rue Soufflot, on trouve d'un côté des

ravins, de l'autre des montagnes, qui communiquent ensemble par un

système de talus et d'escaliers compliqués. En face du Panthéon, on

montait au Luxembourg comme à un grenier, et l'on y monte encore comme à

un entresol; ailleurs, on descend comme dans une cave. Le quai de la

Mégisserie et certaines ruelles adjacentes, les rues du

Marché-Saint-Jean et de la Verrerie, le confluent de la rue de la Harpe

avec le boulevard de Sébastopol, sur beaucoup de points les abords du

boulevard Saint-Germain et de la rue des Écoles, offrent le spectacle de

quartiers pris d'assaut. La rue Baillif n'arrive à joindre le

Palais-Royal que par un escalier de quinze marches. Les maisons de la

rue Bellefonds sont campées sur des escarpements sauvages et dominent de

dix mètres le square Montholon, où l'on descend comme dans un entonnoir.

La rue Marbeuf est divisée dans sa longueur en deux parties parallèles,

dont l'une surplombe de quinze pieds et forme cul-de-sac. Les alentours

du rond-point de l'Étoile, l'avenue de Saint-Cloud, le quartier Beaujon,

défient toute description: il est prudent de faire son testament avant

de s'aventurer dans cet inextricable dédale tout hérissé de ravins, de

contre-forts, d'échelles et d'escaliers à pic[4]. La traversée de la

Bérésina n'est qu'une plaisanterie près de la traversée de la rue du

Bel-Air, et Dieu sait ce qui sortira de ce provisoire et combien de

temps il doit durer. C'est la frénésie, l'ivresse, la folie furieuse de

la ligne droite; c'est le chaos mathématique. Sur plus d'un point, M.

le préfet de la Seine a trouvé moyen d'arriver à la confusion par

l'excès et l'abus de la géométrie. Au rebours de Caussidière, il lui est

arrivé de faire du désordre avec de l'ordre.

[Note 4: Voir, à défaut des quartiers eux-mêmes, la série d'articles

extrêmement curieux publiés par M. de Coëtlogon, dans la _Gazette de

France_, en 1864 et 1865.]

Dans la partie supérieure du boulevard Saint-Denis, les tranchées

entreprises pour le passage du boulevard Magenta et les travaux qui en

ont été la suite avaient produit les résultats les plus inouïs. Ce

quartier semblait avoir été bouleversé par un cataclysme dont on a

cherché à régulariser les traces sans pouvoir les faire entièrement

disparaître. Ici, c'était un trottoir bordé de balustrades qu'on avait

ménagé devant quelques boutiques, et qui filait en terrasse à hauteur de

premier étage, absolument comme un balcon; là, c'étaient des maisons

étagées de haut en bas, et qu'on reprenait en sous-oeuvre pour faire des

boutiques à la place des caves; ailleurs, un pont suspendu traversant la

rue et servant de voie d'accès au bureau d'une fonderie, qui

anciennement était au rez-de-chaussée et se trouvait maintenant au

premier, sans avoir changé de place; ailleurs, des portes cochères qui

s'ouvraient à deux battants à hauteur d'entresol. Le boulevard

Bonne-Nouvelle, près la porte Saint-Denis, et surtout le boulevard

Saint-Martin, font l'effet d'une gorge sombre entre deux montagnes. En

s'accoudant aux garde-fous et en se penchant au-dessus du puits de

l'abîme, on a le vertige à voir tourbillonner sous ses pieds cette

flotte de fiacres et d'omnibus dans une mer de macadam. En Suisse, sur

le mont Blanc, ce serait pittoresque; à Paris, devant le théâtre de M.

Mélingue, c'est fort laid, et de plus c'est une contradiction. Comment

se fait-il qu'on n'ait point abattu, afin de niveler le sol, ces

quelques douzaines de maisons juchées en observatoire à droite et à

gauche de la chaussée, comme pour faire la nique à l'architecture

égalitaire du nouveau Paris? Est-ce respect humain?--Bah!--Est-ce

économie?--Fi donc!--C'est tout simplement que M. Haussmann n'était pas

encore préfet de la Seine.

III

L'EXPROPRIATION POUR CAUSE D'UTILITÉ PUBLIQUE.

LA VILLE DES NOMADES

En ce temps-là, l'expropriation pour cause d'utilité publique avait déjà

fait son chemin; elle régnait, mais n'était point arrivée pourtant à la

pleine possession de la redoutable dictature qu'elle exerce aujourd'hui.

Les auteurs de cette loi ne prévoyaient guère le cruel abus qu'on en

ferait un jour. Elle est devenue entre les mains de l'autorité spéciale

une sorte de bélier aveugle, qui frappe comme un sourd; une catapulte

inflexible et sauvage, poussée par tous les instincts d'une

centralisation effrénée. Elle cogne de la tête et des pieds, elle

frappe, elle démolit, elle pulvérise, elle broie, la monstrueuse

machine; elle dévore sans cesse et ne peut se repaître. Ce n'est pas

l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est l'expropriation

pour cause de bon plaisir. Elle porte gravée au front le vers de

Juvénal,--un poëte d'aujourd'hui, né dix-huit cents ans trop tôt:

_Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._

Je n'en dis pas le quart de ce qu'en ont dit souvent les avocats devant

les tribunaux, et pas la dixième partie de ce qu'en pense le public, qui

subit, mais qui juge.

Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, dans les débats entre la ville et les

expropriés, l'opinion, représentée par le jury, prend invinciblement la

défense de ceux-ci, et, ne pouvant faire mieux, proteste sans relâche

par le chiffre des indemnités qu'elle alloue. Cette protestation n'en

vaut peut-être pas une autre, mais, pour le moment, elle ne manque pas

de logique et de force. Le jury sent bien que c'est lui, en définitive,

qui paye ces indemnités-là; mais il proteste, parce qu'il est le

jury,--et aussi parce que, en matière d'expropriation, on ne sait pas,

ou plutôt on sait trop ce qu'on peut devenir un jour. C'est un bon

procédé de confrère à confrère, à charge de revanche; c'est une semaille

qui peut se changer en moisson.

Cet état de choses a donné naissance à une industrie nouvelle, celle de

l'homme qui spécule sur son expropriation. Il y a des gens qui ont pris

pour spécialité d'acheter, de bâtir, d'établir une maison de commerce

dans un quartier qu'ils prévoient devoir bientôt disparaître. Le

quartier n'est pas difficile à trouver: on n'a guère que l'embarras du

choix. Cela est devenu une sorte de jeu de Bourse, mais plus sûr que les

autres. On cite un limonadier, déjà démoli trois fois, par suite de

savants calculs, et qui, d'indemnités en indemnités, est parvenu à

reconstruire dernièrement un café monstre, une merveille,--qu'il espère

bien voir démolir encore avant de mourir. Alors il se retirera, et il

ira bâtir une maison de campagne dans une Arcadie lointaine où

l'_utilité publique_ n'aura rien à voir.

Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent à l'oreille

n'a pas même craint de la prêter à de hauts personnages, accusés

d'imiter sur un autre terrain ces ministres déchus, qui passaient pour

escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques

leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces,

aussi bien en défendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a osé le

premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il

n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que

de condamner un système qui prête le flanc à de pareils commérages, et

leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la prévention ou de la

malignité publique.

Nous avons tous appris par coeur, au collège, un joli conte du bonhomme

Andrieux. Il s'agit d'un meunier têtu, dont le petit moulin est convoité

par le grand Frédéric, pour l'agrandissement du château. L'intendant des

bâtiments royaux le mande auprès de lui, et un dialogue intéressant

s'établit entre eux:

«Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?--Rien du

tout, car j'entends ne le vendre à personne. _Il vous faut_ est

fort bon, mon moulin est à moi Tout aussi bien au moins que la

Prusse est au roi.»

On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-même le

meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:

«Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...--Je suis le

maître.--Vous, de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des

juges à Berlin.»

Le monarque est désarmé par ce mot. Que voilà un monarque débonnaire,

malgré sa réputation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation

pour cause d'utilité publique n'était pas encore inventée alors!

Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton

aujourd'hui à un sous-chef des bureaux de l'Hôtel de Ville!

Paris nouveau et Paris futur · 第 1 / 16 段