De notre temps, c'est encore, en prenant la satire pour guide, que

_Thackeray_ a fait le pastiche de la manière et du style de plusieurs

romanciers renommés.[176]

[Note 176: "Novels by Eminent Hands."

Le pastiche-parodie de _Harry Lorrequer_, par _Charles Lever_, est

surtout une pièce inimitable. A propos de pastiches des romanciers en

Angleterre, rappelons pour mémoire ceux de la célèbre _Aphra Behn_, qui

donna comme authentiques les lettres de ses amants de Flandre, qu'elle

employa dans la composition de ses romans. La fraude était évidente de

la part de celle qui s'était inventé un mari imaginaire; aussi personne

ne s'y laissa prendre.

Voir la nouvelle édition qu'on vient de publier des œuvres d'_Aphra

Behn_, 6 vol. in 8º. Londres: Pearson, 1871.]

La manière de Sir _Bulwer Lytton_, de _Lever_, de _James_ et de

_D'Israéli_ est si fidèlement imitée, qu'on ne peut s'empêcher de

reconnaître immédiatement la forme de la pensée et le style des

originaux, sauf l'exagération requise pour en faire la critique.

Un auteur américain a adopté le même moyen pour faire la satire des

romans d'écrivains français, et tour à tour M. _Bret Harte_ a appliqué

la férule sur Alexandre Dumas, Victor Hugo, Michelet, aussi bien

que sur Ch. Dickens, Charlotte Bronté, Wilkie Collins, et autres.

Seulement, comme il est d'habitude en Amérique d'outrer toute chose,

_Bret Harte_ s'est abandonné à la parodie.

En 1862, _Sir G. C. Lewis_ publia, sous le nom de _Joannes Brownius_,

un pastiche très bien fait et trop peu connu, des explications que

donnent souvent les antiquaires, d'antiques inscriptions trouvées en

Italie et ailleurs.[177]

[Note 177: Inscriptio Antiqua in Agro Bruttio nuper Reperta; edidit

et interpretatus est Johannes Brownius, A. M. Ædis Christi quondam

alumnus. Oxonii, in 8º de huit pages.]

L'auteur présente d'abord tous les détails de la manière qu'eut lieu la

découverte de cette inscription composée de six lignes, ne contenant

chacune qu'un seul mot. En voici deux des plus longs:

THECOWIUMPEDOVERTHEMOON

TOSEESUCHFINESPORT.

Vient ensuite l'explication savante, tirée du latin combiné avec le

grec, et prouvant que la pierre indiquait le lieu où se faisaient des

sacrifices expiatoires.

Cette explication est pleine du _humour_ anglais.

La Belgique présente aussi quelques exemples du pastiche satirique.

A l'époque où _Victor Hugo_ était à l'apogée de sa gloire, et avant

qu'on eut reconnu les pieds d'argile du Colosse, après la publication

de son galimatias sur _Shakespeare_, de ses chansons des bois et de

sa fameuse lettre aux Allemands, lors du siège de Paris, M. _Alvin_,

un des écrivains les mieux connus de la Belgique, fit paraître les

_Recontemplations_, où il fait ressortir les énormités du style de

_Victor Hugo_.

Dans un "Supplément au Dictionnaire de l'Académie Française," une

trentaine de pages très amusantes sont consacrées à des extraits des

_Contemplations_, dont les hardiesses absurdes de langage sont à peine

croyables.

Les vers suivants sont adressés au poète exilé.

"Lève-toi sur ton roc, regarde, songeur sombre,

Tourne vers moi ce front qui resplendit dans l'ombre,

Etends ton bras géant au-dessus du détroit;

Car le bras de la mer pour le tien est étroit.

"Reçois ce premier né, doux fruit de mes entrailles!

Fallût-il les lancer par dessus les murailles

De la Chine, j'irais t'offrir tout palpitants,

Ces flots, frais écoulés de ma veine, à vingt ans.

"Ma vie, en ces feuillets, n'est point écrite toute,

J'en suis à la première étape de la route,

Je n'y reflète point encore un front blêmi,

Bien que j'aie en mon cœur plus d'une fois gémi."

Une des pièces la mieux réussie dans ce recueil, est celle intitulée

"_Pêcheur d'hommes_;" mais elle est trop longue pour la donner ici.

Un autre écrivain belge, M. _Chalon_, homme d'esprit et de science,

dit _Quérard_, mais effréné mystificateur,[178] exerça ce talent à

l'occasion d'une société de savants qui se forma à Paris, en 1851, sous

le titre de _Société Sphragistique_.

[Note 178: On se souvient encore de son catalogue de _Fortsas_.]

Elle publia des travaux très utiles sur l'archéologie.[179]

[Note 179: Recueil des travaux de la Société de Sphragistique.

Paris, 1851-1855. Quatre volumes in 8º, remplis de gravures des

différents sceaux du moyen-âge.]

M. _Chalons_ s'empara du prospectus de cette société, et en publia

un pastiche aliéna par aliéna, annonçant la formation d'une société

nationale de Boutonistique, composée de savants antiquaires.

Elle se proposait de publier un recueil de documents et de mémoires

relatifs à l'étude spéciale des fibules de l'antiquité, du moyen-âge,

des temps modernes et des autres époques,--le tout accompagné de

planches gravées d'après les originaux.

Suivent les noms des membres fondateurs, du président, du secrétaire,

de l'archiviste-trésorier et du gérant. On promet un bulletin mensuel,

et le prospectus se distribue chez M. Auguste Deck, libraire à

Bruxelles, où l'on peut souscrire.

Entr'autres raisons de la formation de la société, l'auteur nous dit

que "jusqu'à ce jour les antiquaires de tous les pays avaient porté les

investigations les plus profondes sur les monnaies, sur les armes, sur

les vases, sur les cruches, etc., mais ils avaient dédaigné les fibules

et les boutons. Le nombre considérable de ces objets qui existe dans la

remarquable collection de M. le Major *** à Gand, a suggéré d'en faire

l'historique, à commencer par les fibules babyloniennes, trouvées par

le Dr. _Lingard_, jusqu'aux boutons fossiles des habitations des lacs."

Cette plaisanterie eut un grand succès, et les journaux français,

entr'autres le _Charivari_, dans son No. du 26 Juillet, accorda un long

article à ce pastiche.

On a pu voir ci-dessus que les rédacteurs du _Figaro_ sont assez

habiles en ce genre; mais l'un d'eux, M. Albert Milland, a surpassé

ses collègues dans un pastiche extrêmement bien réussi de la scène du

sonnet de Trissotin, insérée dans le No. du Mardi 20 Février 1872. Il

vient lire à Philaminte et à Armande, le recueil de ses satires qu'il

avait justement publié alors, sous le titre de _Petite Némésis_.

Chacun des traits comiques de cette scène est imité d'une manière

charmante.

Les suppléments d'auteur rentrent naturellement dans la classe des

pastiches avoués, car nul ne songerait à remplir une lacune dans un

auteur, soit ancien, soit moderne, sans chercher à imiter le modèle.

La plupart des auteurs de l'antiquité ne sont point parvenus dans leur

intégrité, jusqu'à nous. Il est bien difficile de suppléer de longues

lacunes, et même des livres entiers, en imitant le style et la manière

des grands écrivains d'une époque reculée. Les mœurs, les coutumes, les

usages ont changé.

Cependant nous allons voir que pour les auteurs latins, quelques

savants ont assez bien réussi en ce genre.

Les plus anciens suppléments et continuations d'ouvrage remontent à

_Homère_. L'histoire de la littérature nous fait connaître plusieurs

continuations de ses deux grands poèmes. D'abord il y a _Arctinos_ de

Milet, auteur d'une _Ethiopide_ en neuf mille vers, faisant suite à

l'Iliade et qui s'étend jusqu'à la prise d'Ilion. Puis vient _Leschère_

de Mytilène, dont le récit était la destruction même de Troie, et qu'on

appelait la _Petite Iliade_.

Le Trézénien _Agias_, dans une épopée en cinq livres, racontait le

retour des vainqueurs de Troie, formant ainsi une continuation de

l'Odyssée; on rencontre ensuite la _Télégonie_, autre suite du même

poème, qui commence par les funérailles des _Prétendants_, finit par la

mort d'_Ulysse_, tué sans être reconnu, par _Télégone_, le fils qu'il

avait eu de _Circé_, et formant ainsi la fin du cycle troyen.

_Otfried Müller_, dans son histoire de la littérature grecque, pense

que les Rapsodes Homériques, à force de réciter continuellement les

poèmes d'Homère, en étaient venus tout naturellement à concevoir l'idée

d'y ajouter des morceaux d'un caractère analogue, de leur propre

composition. Ils rattachaient ces poèmes au commencement ou à la fin de

ceux d'Homère.

Pour les poètes anciens de l'Empire romain, la même chose à peu près

eut lieu dès le 16me siècle. Leurs œuvres furent ou achevées ou

continuées.

Un des premiers parmi les savants qui entreprirent cette tâche, fut

_Jean Baptiste de Boulogne_, qui publia en 1519 la fin du 8me livre des

_Argonautiques_ de _Valerius Flaccus_, et y ajouta un 9me et un 10me

livre, très bien imités, d'après la critique.[180]

[Note 180: Voir l'édition Aldine de 1528, in 8º, et celle de Lyon,

1548, in 12º.]

Quoiqu'Ovide ait annoncé lui-même[181] qu'il n'avait composé que six

livres de ses _Fastes_, les savants persistaient à se disputer si le

plan de l'ouvrage ne faisait pas croire qu'il devait se composer de

douze livres.

[Note 181: Trist. lib. ii. Eleg. 1re, v. 549--

"Sex ego Fastorum scripsi totidemque libellos,

Et tibi sacratum sors mea rupit opus."

]

Là dessus, _Celtes Prolucius_, un des premiers qui, à la renaissance

des lettres, ressuscita la poésie latine en Allemagne, écrivit pour

s'amuser, le commencement d'un 7me livre, de sa propre main, sur une

ancienne édition d'Ovide, en ajoutant que le manuscrit des six derniers

livres, se trouvait dans le presbytère d'un village près d'Ulm.

Ce ballon d'essai n'eut pour résultat que de faire rire aux dépens des

savants.

Une autre suite est donnée, vaille qui vaille, par _Barth. Morisot_,

polygraphe dijonnais de quelque réputation.

Il existe sur les _Fastes_ un autre supplément beaucoup moins connu,

et qui n'a été tiré qu'à très petit nombre. C'est une brochure d'une

douzaine de pages, composée par un jeune littérateur marseillais,

il y a près de vingt ans, et qui ne fait preuve, ni d'une profonde

érudition, ni d'une imagination brillante.

Lorsque le style l'emporte sur le fond, dans une œuvre littéraire, il

est dangereux de vouloir suppléer à ce qui peut manquer à un grand

poète.

Ainsi _Maffeo Vegio_, dont Virgile fut l'un de ses grands dieux, dit

Bayle, a voulu donner une conclusion au poème de l'Enéide, qui est

imprimée à la suite de plusieurs éditions de Virgile du 16me siècle. Ce

supplément a été critiqué par _Baillet_;[182] c'est toutefois le plus

connu des ouvrages de _Maffeo_, et il a été traduit en français.[183]

[Note 182: Jugement sur les poètes, No. 1222, tome iv. page 13,

édit. de 1725, in 4º.]

[Note 183: Par Mornhault. Cologne, 1816, in 16º.]

_Michel de Villeneuve_, poète obscur, a voulu, lui aussi, "facere

experimentum in profugo Æneâ."

Enfin, _Joseph Michaud_, auteur du "Printemps d'un Proscrit," a,

dit-on, ajouté un 13me livre à l'Ænéide, mais nous n'avons pu nous

procurer ce travail, pour en juger.

On sait qu'il se rencontre dans ce poème, un certain nombre de vers

inachevés. Il n'était guère possible que des latinistes modernes

n'éprouvassent le besoin d'alonger ces tronçons poétiques, et de leur

donner les justes dimensions de l'hexamètre. Nous avons en ce genre

deux ou trois essais assez malheureux, qui ne valent guère la peine

d'être cités.

On agita souvent, au 17me siècle, la question de savoir si l'histoire

d'_Alexandre le Grand_, par Quinte-Curce, était vraiment de cet auteur.

_Gui Patin_, dans sa 212me lettre (édit. de Reveille-Parise) rapporte

qu'un de ses régents lui avait dit que l'auteur de ce livre était un

savant italien, qui l'avait composé il y a environ trois cent ans.

Le Père _le Tellier_ pense que le silence, que les anciens ont gardé au

sujet de _Quinte-Curce_, est un motif pour croire que c'est un ouvrage

moderne. _Bayle_, dans son Dictionnaire, n'est pas de cette opinion,

mais il l'appuie d'une bien faible raison: "Comme cette histoire est

belle et bien écrite, dit-il, on a tort de croire qu'un auteur du

moyen-âge l'ait composée."

Ce point d'histoire n'est encore nullement éclairci, car on ne compte

pas moins de treize opinions sur le temps où vécut _Quinte-Curce_. La

plus probable est celle qui fixe cette époque au premier siècle de

l'ère chrétienne.

_Vigneuil Marville_ pense (Mêlanges, tome ii. p. 302) qu'il est

peu probable qu'un écrivain, qui aurait fait un livre capable de

l'immortaliser, s'il s'était fait connaître, ait bien voulu sacrifier

sa gloire, à celle d'un _Quinte-Curce_ imaginaire.

Nous croyons qu'un des plus anciens suppléments de cet auteur fut

composé par _Christophe Bruno_, moine de Bavière. D'autres suppléments

ont été copiés sur un manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, par les

frères _Masson_, assez connus des savants, mais ils n'en ont point

découvert l'auteur.

_Scaliger_ les attribuait à _François Pétrarque_.[184]

[Note 184: Voir à ce sujet "Bibliothèque Choisie" de M. Colomiès.

Paris, 1731, un vol. 8º, page 256.]

Ceux de _Jean Freinsheim_ sont les plus célèbres. Le savant allemand

se proposait de combler les lacunes de nombre d'auteurs anciens. Il

commença par _Quinte-Curce_, et de tous ses compétiteurs, il est celui

qui rappelle le mieux la manière de l'original.

Plusieurs fois on avait cru avoir retrouvé les décades qui manquent

à l'histoire de _Tite-Live_, malgré l'ordre du Pape Grégoire I, de

faire brûler tous les manuscrits qu'on trouverait de cet auteur,

sous prétexte des superstitions que contenaient ces décades.[185]

_Freinsheim_ résolut de reproduire les décades perdues, et il en acheva

soixante livres, qui lui valurent une grande renommée.

[Note 185: _Colomiès_, page 40 de sa _Bibliothèque Choisie_,

ajoute à ces renseignements que ce fut ce même Pape qui fit brûler les

manuscrits d'_Afranius_, de _Nævius_, d'_Ennius_, et d'autres poètes

latins, dont il ne nous reste que quelques fragments.]

_Rollin_ pensait que la réussite était si étonnante, que de pareils

suppléments auraient consolé le public de la perte des ouvrages

de l'antiquité, que le temps avait dévorés. Toutefois ce travail

d'imitation n'est pas égal partout, dit la critique. Après le 44me

chapitre du livre lxii., le pastiche est moins heureux. _Freinsheim_

nous apprend lui-même qu'il trouva la tâche trop laborieuse.

"Renonçons, dit-il, à jouer plus longtemps un rôle que nous ne pouvons

plus soutenir; avouons le temps où nous vivons et le nom de Jean

Freinsheim que nous portons."

Les suppléments de _Tite-Live_ ne sont pas aussi estimés que ceux de

_Quinte-Curce_.[186]

[Note 186: _Doujet_ réunit les 95 livres de _Tite-Live_ dans une

édition à l'usage du Dauphin.]

Depuis _Freinsheim_, _Ch. Cellarius_, en 1688, a donné des suppléments

de ce dernier auteur latin, que _Fabricius_ trouve concis et élégants.

_Christian Juncker_ en a fait paraître encore de nouveau, à Dresde, en

1700.

Le zèle et le savoir, pour compléter ce qui nous manque des anciens

auteurs latins, ont excité, avec un égal succès, les savants de la

France et de l'Allemagne.

_Charles de Brosses_ a eu pour _Salluste_ la même passion que

_Freinsheim_ pour _Quinte-Curce_. Rassemblant des centaines de

fragments de cet auteur, et comblant les lacunes, il en a formé un

tout homogène complet. "C'est, sans doute, un assez singulier projet,

dit _La Harpe_, et qui demande toute la constance d'un érudit, que de

réunir en un tout régulier, des fragments informes qui nous restent de

_Salluste_.[187] Ce qui est surtout digne d'éloges, c'est la profonde

connaissance que _De Brosses_ montre partout, de l'histoire, des

écrivains et des mœurs de Rome. Il semble y avoir vécu, et être entré

dans le secret des acteurs qu'il met en scène."

[Note 187: Salluste, Histoire de la République romaine dans le

cours du 7me siècle, en partie traduite du latin sur l'original, en

partie rétablie et _composée_ sur les fragments qui nous restent de ses

livres perdus. Dijon, 1777. 3 vol. 4º.]

_Villemain_ déclare qu'au dessous de _Bossuet_ et de _Montesquieu_,

il n'y a pas en français, un plus beau fragment d'histoire ancienne,

que cette restauration d'après l'antique, et proclame le Président _De

Brosses_ un de ces hommes rares qui doivent être placés les premiers,

après les hommes de génie.

Le 4me volume devait contenir le texte de l'histoire rétablie, avec les

suppléments en latin. Le manuscrit en était achevé, quand _De Brosses_

mourut. Ce manuscrit fut communiqué au jésuite _Gabriel Brotier_, qui

n'en approuva pas la publication. Tout fait croire qu'il est perdu.

_Tacite_ eut son tour, et ce fut le savant que nous venons de nommer,

qui eut la hardiesse de vouloir remplir les lacunes de l'historien

romain, hardiesse qui fut heureuse, au jugement de la plupart des

savants de l'Europe.[188]

[Note 188: Néanmoins M. _Edme Ferlet_, dans ses "Observations sur

les Histoires de Tacite," 2 vol. 8º, Paris, 1801, a fait une critique

violente du travail de _Brotier_. Il est fâcheux que, lorsqu'il peut

avoir parfois raison au fond, il ait toujours tort par la forme.]

On sait que le _Dialogue des orateurs_ (qui a été contesté à _Tacite_,

mais qui est probablement de lui) a d'assez longues lacunes. Nous

n'avons ni le commencement ni la fin du discours de _Maternus_, et

celui de _Messala_ laisse aussi beaucoup à désirer. _G. Brotier_ a

cherché, par d'ingénieux efforts, à suppléer ce qui nous manque, et il

a conjecturé habilement les arguments de _Messala_.[189]

[Note 189: Ce Dialogue des orateurs est l'examen de la question

de préséance des anciens orateurs ou des modernes, question agitée de

nouveau violemment, et généralisée sous Louis XIV.

Voir "Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes" par

Hippolyte Rigault. Paris, 1856, un vol. in 8º.]

Parmi ceux qui ont le mieux réussi dans ces suppléments aux poètes

latins anciens, on doit ranger _Thomas May_, tour à tour au service de

Charles I d'Angleterre et du parlement de Cromwell.

Il fit paraître en anglais (1630), puis en latin, la _Pharsale_ de

_Lucain_ qu'il conduisit jusqu'à la mort de _César_.

Ce travail se recommande par le mérite du style et par l'invention;

_Johnson_ en faisait beaucoup de cas, et il fut annoté et réimprimé

plusieurs fois. On l'a traduit en français en 1816 et en 1819.

N'oublions pas une autre continuation moins connue et très curieuse,

par un maître d'école écossais du nom de _Robert Forbes_, qui publia

à Edimbourg, à l'imprimerie de R. Fleming, en 1750, une "Suite de la

Satire de Boileau sur la Ville de Paris."

Dans un avant-propos au lecteur, _Forbes_ dit qu'il n'a pas la

présomption de lutter avec Boileau, mais qu'il veut seulement l'imiter.

"D'ailleurs, ajoute-t-il, comme j'ai vu Paris avec d'autres yeux que

n'a fait cet auteur, et que ne fait tout Papiste, j'ai cru que cette

ébauche pouvait entrer à la suite de la satire."

Cette brochure de dix pages est devenue très rare.[190]

[Note 190: Voir les _Notes and Queries_, du 23 Mars, 1872, No. 221,

page 234.]

Nous ne pouvons nous occuper des manuscrits inédits, quoique bien des

suppléments puissent y être enfouis: Ainsi _Paulin Paris_, dans son

"Analyse des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi," tome i. p. 39, fait

mention de Commentaires de César, traduits et augmentés par un anonyme.

Il arrive parfois que les auteurs anciens ont annoncé une continuation

que nous ne possédons pas. Ainsi _Lucien_ à la fin du second livre de

son _Histoire Véritable_, dit qu'il allait décrire les merveilles qu'il

avait vues aux Antipodes. Il eut été très intéressant de voir ce qu'il

eût imaginé sur ce thème, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. On

ignore si ces livres annoncés sont perdus, ou si jamais _Lucien_ ne les

a écrits; mais le neveu de _d'Ablancourt_ a continué cette histoire,

et _d'Ablancourt_ a fait imprimer cette continuation à la fin de sa

traduction. Elle est intitulée, "Description de la République des

Animaux; Hommage qu'ils viennent rendre au Phoenix; Passage de Lucien

aux Antipodes; Bataille des Animaux contre les Sauvages; Pacification

par l'entremise de _Lucien_."

L'auteur du supplément, par une idée bizarre, avoue qu'il n'a pas cru

devoir imiter le philosophe de Samosate, en écrivant des choses qui

n'ont aucun fondement dans la raison, et qu'il n'a rien écrit qui n'ait

quelque sens allégorique, ou quelqu'instruction mêlée avec le plaisir.

Quel dommage qu'il n'ait pas déraisonné comme _Lucien_!

Le grand succès, obtenu par des romans, a souvent fait naître la pensée

d'en donner une continuation, mais presque toujours cette tentative a

peu réussi.

Citons-en quelques-uns seulement.

Le _Tom Jones in his Marriage State_, est loin d'avoir la valeur

artistique du roman de _Fielding_, dont _Coleridge_, dans son

_Table-Talk_, a certes exagéré le mérite lorsqu'il dit, "Upon my word,

I think the _Œdipus_, the _Alchemist_, and _Tom Jones_ are the three

most perfect plots ever planned."

La suite de la _Marianne_ de _Marivaux_, est très spirituelle. La

manière et le style de l'auteur sont bien imités.[191]

[Note 191: Par Mme _Ricoboni_, morte en 1792, femme du comédien, et

auteur dramatique de ce nom.

_La Harpe_ en fait un grand éloge, "Elle partage avec Mme _De Tencin_

la gloire de disputer la palme à nos meilleurs romanciers. Peu de

femmes, peu d'hommes même, ont pensé avec autant de finesse et écrit

avec autant d'esprit."]

Le continuateur du _Candide_ de Voltaire, dont nous ignorons le nom,

n'a pas aussi bien réussi.

De même, certains éditeurs de _La Nouvelle Héloïse_ ne se sont guère

tirés heureusement d'une nouvelle lettre de _Saint Preux_, qu'ils ont

intercalée.

On sait que _Scarron_ ne publia que les deux premières parties du

_Roman Comique_.

Après sa mort on parla d'une conclusion de ce roman, qu'un homme de

mérite allait donner au public, d'après les mémoires laissés par

_Scarron_. Cet ouvrage ne paraissant pas, une première suite fut

publiée par _A. Offray_ qui présente, en 17 chapitres, la fin du roman.

Une seconde suite par _Preschac_, continue en 20 chapitres, les

aventures de Ragotin, et de la troupe des comédiens; mais sans amener

une conclusion de l'ouvrage.

Une continuation, peut-être moins difficile à composer, fut donnée au

public par le Duc De Levis, mort en 1830; ce fut celle des contes de

_Zénéïde_ et des _Quatre Facardins_ d'_Antoine Hamilton_. On rapporte

que celui-ci avait écrit une seconde partie de ce dernier conte, qui

avait été montrée en manuscrit à Crébillon fils, par Mademoiselle

Hamilton.

Malheureusement il n'emporta pas ces papiers en se retirant, comme il

aurait pu le faire. Lorsqu'il revint enfin les demander, il apprit

qu'ils avaient été mis au feu.

TROISIÈME SECTION.

DES PASTICHES, IMITATIONS ET SUPPOSITIONS D'AUTEUR, DANS LES BEAUX

ARTS.

_"Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul vaut de l'or,

Parfois le faux pourtant se vend plus cher encor."_

Les curiosités artistiques pastichées ont leur prix, à aussi juste

titre que les _Bibelots_ historiques.

Quoique l'on trouve disséminés dans une foule d'ouvrages, quelques

renseignements sur les contrefaçons et les faussetés dans les beaux

arts, il n'existe guère d'exposé général sur ces sortes de pastiches.

C'est pourtant la première signification de ce dernier vocable, selon

le grand dictionnaire de _Littré_, qui le définit, "L'imitation

servile de la main, de la manière de composer et du coloris du peintre,

du graveur ou du sculpteur, sous le nom duquel le pasticheur veut

produire son ouvrage."

De ces imitations, faites dans l'intention de tromper, naissent

beaucoup de confusion et de défiance, un dommage irréparable pour les

acheteurs de bonne foi ou inexperts, et quelquefois même un dommage

certain pour des vendeurs honnêtes et loyaux, comme nous en verrons des

exemples.

Cette falsification dans les arts remonte presqu'aussi haut que celle

dans les lettres.

_Pline l'Ancien_ (Histoire Natur. XXXV. 2) signale déjà comme purement

imaginaire, le portrait d'_Homère_, venu de la Grèce, dont plusieurs

copies sont arrivées jusqu'à nous, et sont demeurées classiques.

Au témoignage de _Phèdre_ le fabuliste, né sous le règne d'Auguste, et

mort du temps de Néron, les Romains aussi étaient déjà dans l'habitude

de pratiquer ces sortes de fraudes:

"Ut quidam artifices nostro faciunt seculo,

Qui pretium operibus majus inveniunt novis,

Si marmori adscripserunt Praxitelem suo,

Myronem argento."

Supercheries littéraires · 第 9 / 11 段