son fils naturel qui, dit-il, fait des _Scènes de la vie privée_,
par douzaines, et détruit la langue par ses tours et ses expressions
étranges.[162]
[Note 162: Il est curieux de comparer à plus de trente ans de
distance, cette opinion sur le style de _Balzac_, avec celle de _H.
Taine_, dans ses "Nouveaux Essais de Critique." Elle est singulièrement
sévère: "Son style choque ou étourdit, dit-il, c'est un artiste
violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion en
style chargé, tourmenté, excessif," etc.]
Dans deux autres lettres bien imitées, Victor Hugo est moins maltraité
que Sainte Beuve et Balzac, et les dernières plaisantent d'une manière
très agréable, sur les expressions et les tendres sentiments de M. _de
Chateaubriand_ pour Mme. _de Récamier_.
Il est à regretter que N. Chatelain n'ait pas inséré dans son recueil
de _Pastiches et imitations libres_, une autre lettre de Mme. de
Sévigné, publiée en 1829, sous le titre de "Visite de Mme. de Sévigné,
à l'occasion de la Révocation de l'Edit de Nantes." C'est un tour de
force vraiment remarquable, car il est impossible de mieux imiter le
style.
Deux nouvelles lettres pastiches du même auteur, sur cet axiome
politique, "Il faut mater le peuple par la prospérité," ont été
publiées en 1839, dans un opuscule intitulé _La Muselière_.
_Chatelain_ rappelle, dans un appendice, que Mlle. _Lespinasse_, cette
charmante lectrice de Mme. _du Deffand_, a ajouté deux chapitres
pastiches au voyage sentimental de _Sterne_. Elle y célèbre avec grâce
et bonheur deux bonnes actions de cette dame. Ces chapitres ont été
insérés dans les œuvres posthumes de _d'Alembert_.
On se rappelle la vogue qu'eurent durant la première moitié de ce
siècle, les Mémoires du fameux _Prince Eugène_ de Savoie. Les faits y
sont si bien exposés (comme aurait pu le faire le héros qui humilia
si fort Louis XIV.) que le public s'y laissa prendre d'abord, mais la
supercherie fut découverte par _Fontanes_, et aussitôt avouée par le
_Prince de Ligne_.
En donnant à son tour un recueil de pastiches de quelques grands
écrivains, le _Marquis du Roure_ exprime, après chacun des sept
morceaux qu'il compose, son jugement sur l'original, afin de montrer
le mécanisme, si nous pouvons employer ce mot, de ces sortes de
compositions.[163]
[Note 163: "Réflexions sur le Style Original."
Ce livre est extrêmement rare, n'ayant été tiré qu'à soixante
exemplaires pour être distribués aux personnes dont le nom est imprimé
en tête de chaque exemplaire.]
"L'originalité, dans l'acception littéraire, ne saurait être un mérite
en soi, dit l'auteur, car elle tient souvent à certains défauts de
l'écrivain, à ce qu'on nomme dans les arts, soit de l'esprit, soit de
la main, _la manière_. Il perd ou néglige la trace des vrais modèles,
pour faire autrement qu'eux.
"De là vient que les pastiches les plus habilement dessinés, déguisent
les beautés de l'original, au lieu de les reproduire, parceque ces
pastiches, étant faits d'après des parties saillantes, c'est à dire,
défectueuses, réunissent en faisceau des défauts qui, dans le type,
sont du moins entremêlés de beautés véritables."
Voici son opinion sur _La Bruyère_: "Des ridicules extérieurs, et
souvent des circonstances puériles, choisis de préférence, pour
représenter un caractère; l'affectation de terminer ses tableaux par un
trait inattendu, des réticences, des détours, des oppositions de mots;
enfin, ce style prophétique qu'il faut souvent deviner, comme le disait
_Boileau_, du style de _La Bruyère_, voilà ce que j'ai imité. Il y a
de tout cela chez le peintre des _Caractères_, mais ce n'est pas là ce
qu'on admire dans le portrait _d'Irène_, au chapitre de l'homme; dans
celui d'_Antisthène_, au chapitre jugements; dans celui _d'Emire_, au
chapitre des femmes; en un mot, ce n'est pas là ce qui met La Bruyère
au premier rang des moralistes et des écrivains."
Après le pastiche d'après J. J. Rousseau, il ajoute:
"On peut reconnaître dans l'auteur de _l'Héloïse_ à la multiplicité
des antithèses, à des sentiments paraphrasés, enfin à un certain
arrangement artificiel de mots, que son feu part de la tête, plutôt que
de l'âme; qu'il ne se perd pas de vue dans ses plus fortes émotions;
enfin qu'il est encore sophiste dans ses épanchements, et c'est par là
que nous l'avons trouvé soumis aux contrefacteurs."
Ces remarques sont très propres à bien faire comprendre la théorie du
pastiche, comme amusement littéraire.[164]
[Note 164: Si dans les exemples qui suivent, le pastiche a souvent
la forme, soit de la parodie, soit du centon, c'est qu'il est souvent
difficile d'éviter la confusion des trois genres. C'est ainsi que
_Théodore Zuinger_, dans son vaste travail encyclopédique intitulé
"Theatrum humanæ vitæ" (5 vol. in fol.), les fait descendre tous,
des rapsodes grecs: "Epici olim, dit-il, sua carmina recitabant et
interpretabantur, donec rapsodi hoc munus invasêre, et Homeri primum,
mox cæterorum poetarum illustrium simias se professi sunt, et ex
iisdem centones consuerent. Digressis enim rapsodis et recitationem
intermittentibus, lusus gratiâ, prodibant parodi qui omnia à rapsodis
pronunciata, cum risu, inverterent, et præter rem seriam propositam,
alia ridicula subinferrens. Ergo ut satyra ex tragœdia, mimus è
comedia, sic parodia et centones, de rapsodia nati sunt."]
Une brochure de 52 pages, publiée à Lyon, en 1810,[165] y occasionna
quelque scandale, comme pastiche d'un véritable compte-rendu, mais où
l'on avait imité le style, et entremêlé des remarques et des réflexions
d'une critique très plaisante, sur les compositions littéraires de
plusieurs auteurs Lyonnais de l'époque, prosateurs et poètes.
[Note 165: L'Académie de Lyon en 1809, ou analyse raisonnée du
compte-rendu des travaux de cette Académie.]
Une critique-pastiche du même genre, mais d'une plus haute portée, et
très sévère pour plusieurs des noms célèbres du commencement de notre
siècle, parut en 1821, sous le titre de "L'Elysée, ou quelques scènes
de l'autre monde." On l'attribue à _Cadet de Gassicourt_.
Le sujet est Napoléon I. paraissant devant le tribunal qui juge les
rois, et la description de la séance extraordinaire de l'Académie
Elyséenne, à l'occasion de l'admission de Napoléon au nombre des
immortels.
Une idée assez originale, c'est que les ombres de tous ces grands
personnages sont sous la condition imposée par le destin, de ne plus
rien dire de nouveau. Ce qui fait que pour ne pas _repenser_ sans cesse
(comme s'exprime _Mercier_, à la page 44), elles puisent leurs discours
dans les productions contemporaines, dont elles reproduisent les formes
et les idées.
Ainsi _Mercier_, dans une conversation avec Mme De Staël, veut lui
faire un compliment et lui dit, "Vous vous avancez comme l'aurore,
votre bouche est comme une grenade entr'ouverte, et vos yeux sont
purs comme les piscines de l'Hésébon. Vous êtes brillante comme une
des roses mystiques sur un trône de candeur, semblable à la galère
athénienne chargée de porter les présents sacrés de Cérès. O! je vous
en conjure par les chevreuils des montagnes, soutenez-moi avec des
fleurs et des fruits, car mon âme s'est fondue à votre voix."[166]
[Note 166: _Les Martyrs_, et le _Génie du Christianisme_, passim.]
Dans le discours prononcé par Mme De Staël devant l'Académie, elle
fait un brillant panégyrique de Napoléon, en imitant les formes de ses
"Considérations sur les Révolutions."
Après plusieurs autres discours satiriques, cette séance de
l'immortelle Académie est terminée par des couplets, des cantates
et des chants d'apothéose des écrivains les plus plats et les plus
flagorneurs, de la littérature du premier empire.
L'emphase, souvent exagérée, de _Chateaubriand_, a naturellement donné
lieu à de faciles pastiches. Un des plus amusants est, "L'Itinéraire de
Pantin au Mont Calvaire,"[167] qui fut lu par toute la France, à cette
époque, et dont la lecture, même aujourd'hui, est encore très plaisante.
[Note 167: "Itinéraire de Pantin au Mont Calvaire, en passant par
la rue Mouffetard, le Faubourg St Marceau, ceux de St Jacques et de
St Germain, les Quais, les Champs Elysées, etc., etc.; ou, Lettres
inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant, et
traduit pour la première fois du Bas-Breton," par M. De Chateauterne.
In 8vo de 220 pages. Paris, 1811.]
"Souvent aux rayons de la lune qui alimente les rêveries, au bord du
ruisseau où les blanchisseuses de mon pays rendent à leur linge sa
blancheur première, je croyais voir le Génie des souvenirs assis
pensivement à mes côtés. Triste, mollement étendu sur une botte de
paille, ressemblant à un jeune homme assis sur les bords d'un volcan,
je voulais entretenir ceux qui m'environnaient; toutes mes promenades
étaient muettes. Vastes déserts des hommes, bien plus tristes que
ceux des bois, vous ne disiez rien à mon cœur. La parole distraite se
perdait sur ma langue immobile. Une grande âme doit contenir plus de
chagrin qu'une petite, et je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie."
Un jour Chactas veut mourir, mais une lettre d'Atala le sauve.
"Je disais au monde un éternel adieu, quand j'aperçus venir de loin le
facteur du village, semblable au Génie des airs, secouant sa chevelure
bleue, embaumée de la senteur des pins; il s'avançait, heureux messager.
"Que me remit-il? une lettre d'Atala! à moi, qui depuis des siècles
ne lisais plus pour m'amuser, qu'Homère et la Bible; qui cherchais à
fondre dans les teintes du désert, et dans les sentiments particuliers
de mon cœur, les couleurs de ces deux grands et éternels modèles."[168]
[Note 168: Ce pastiche a de la ressemblance avec la critique qu'on
trouve dans "Saint Géran, ou la nouvelle langue française," et dans "La
suite de Saint Géran, Itinéraire de Lutèce au Mont Valérien," ouvrage
dont nous avons parlé dans l'_Essai sur la Parodie_. Toutefois ceux-ci
rentrent plutôt dans la classe des centons, que l'Itinéraire de Pantin,
où l'on imite le style et les formes de langage, sans copier toujours
les phrases mêmes.]
Parmi les innombrables académies que vit briller l'Italie, se distingue
celle _des Arcades_. Les membres cultivaient beaucoup le pastiche. Un
d'eux, savant recommandable à bien des titres, _Valperga de Caluso_,
fit imprimer à Turin, en 1813, deux épîtres _d'Horace_, adressées
à l'Empereur Auguste. Dans la première, l'auteur déplore la mort
de Mécène; l'autre est une espèce de protestation contre certaines
théories littéraires. La prudente loyauté de _Valperga_ s'épargna la
supposition, si commode et si commune, d'un vieux manuscrit récemment
découvert, et ne se cacha point d'avoir composé un pastiche que l'on
était disposé à croire authentique, tant il était bien fait.[169]
[Note 169: Voir "Une imposture littéraire," page 24. Nous avons
déjà cité cette rare plaquette.]
Dans les premières années de ce siècle, M. _Ménégault_ publia sous
le nom d'Angélique Rose Gaetan, un pastiche, tour de force original.
Les 522 vers dont se compose le _Mérite des femmes_, par Legouvé,
sont appliqués, avec identiquement les mêmes rimes, au Mérite des
hommes.[170]
[Note 170: Ce poème de Legouvé a souvent été soumis à la critique
des pastiches et des parodies, tels que Le _Démérite des femmes_, par
Pelletier; le _Mérite des femmes travesti_, etc. etc.]
"La raison de ceci, dit malicieusement l'avant-propos, c'est que
n'ayant pu trouver un dictionnaire de Richelet, dans tout mon
département, et n'étant guère maîtresse de la rime, j'ai tout uniment
suivi celles du _Mérite des femmes_."
Le lecteur a vu, dans la première section, des pastiches pris pour des
compositions anciennes, mais qu'un écrit auquel l'auteur a mis son nom,
soit regardé comme l'œuvre d'un antique grammairien, c'est ce qui est
plus rare. _Boissonnade_, en rendant compte, dans ses _Mêlanges_, de la
traduction en prose de l'Iliade, par le _Prince Lebrun_, raconte que le
traducteur mit à son livre un discours préliminaire en grec, qui aurait
fait beaucoup d'honneur à un helléniste de profession, et que, trompé
par l'archaïsme de ce morceau, un anglais écrivit une dissertation
pour prouver que c'était là évidemment une composition antique.
La même chose aurait pu facilement arriver à M. Victor Leclerc
lorsqu'il publia en grec de bon aloi (en 1814), son poème grec de
_Lysis_, trouvé sous les ruines du Parthénon, et traduit en vers
français décasyllabes; mais il avoua qu'il en était l'auteur, à ses
amis, et joignit au poème, une traduction en vers du _Pervigilium
Veneris_.
En France, _Rabelais_ et _Montaigne_ ont très souvent été le sujet de
pastiches, comme on a pu le voir ci-dessus; donnons-en encore deux
exemples de notre époque.
_Ch. Nodier_, dans l'Histoire du Roi de Bohème, à l'article
_Navigation_, décrit ainsi la position de Tombouctou:--
"... Des Tombuctiens rien ne vous sera présentement narré en ceste
magnificque et seignieuriale histoire, que ne treuviez jà grabelé aux
livres de Navigaige. Toutesfois n'en croyez mie ce fol ravasseur de
Claude Ptolémée géographe, car il ne dégoise de Tombouctou que gaffes,
bourdes, trupheries, gaberies Lucianicques, et phantasies abhorrentes
à nature, telles que hommes cacamorphes et Siléniens à la queue de
six empans. Mercy de dieu, que n'en avez vous de tant suppellative
amplitude, vous aultres paillards de plat païs. Tombuctiens sont gens
à priser entre tous humains, frisques, guallants, coquarts, bien
advenants en leur maintien, bien advantagéz en nez, idoines à tous jeux
plaisants, bons rencontres et honnestes devis, et voulentiers aymants
mieulx cent messes dictes, qu'un voyrre de vin bu.
"Au demourant, féaulx subjects, beaux payeurs d'imposts, et furent
aussy bons chrétiens que le fustes oncques."
Quant à _Montaigne_, le comte de Peyronnet, un des ministres de Charles
X. en fit un pastiche des mieux réussis, durant son imprisonnement.[171]
[Note 171: Pensées d'un prisonnier. 2 vol. in 12º. Bruxelles:
Dumont, 1834.
Ce livre plein d'une noble philosophie pratique, et d'un style pur et
correct, sera toujours lu avec plaisir.]
"Au temps que je fis un précédent chapitre sur la solitude, poinct ne
m'advisai-je que c'estoit une thèse double, et un subject à deux faces.
De la volontaire, bien argumentai-je assez pertinemment et abondamment.
De l'involontaire, je n'en dis mot, et ne scais pourquoy. Si est ce que
la dernière a bien aultrement besoing d'admonition et de rencofort.
"Aujourd'huy le veulx amender. Ces forcenées discordes m'y ont faict
songier, qui mettent tout en branle et en combustion. Vray est qu'on
ne peult meshuy assurer de rien, et que tel sommeille bonnement chez
soy, n'ayant faict à aulcuns ni tort, ni dommage, qui à l'adventure en
sera osté à son réveil et mis en la geole, avec force maltraictement
et pilleries en sus. Sera-ce rayson qu'il s'aille pour cela, désoler
et pendre? Je me suis tasté et exprouvé l'esprit en ce subject n'y a
guère, et tiens-je pour seure que de ceste incommodité là, il en soit
comme de plusieurs ses pareilles, lesquelles tant plus on les envisaige
de loing, tant plus vous semblent-elles oultrageuses. Mais que ne soyez
assez fol pour laisser prendre et enserrer vostre esprit, de mesmes
temps que vostre personne; bien vous veulz-je estre pleige et caultion
que le reste vous sera tellement quellement légier à souffrir.
L'essentiel est que l'âme soit libre. Gaignier ce poinct là, c'est
ville gaignée; et est comme il fault faire nargue à vostre geolier,
ne luy laissant de son prisonnier que la moindre part, en luy robbant
l'aultre."
Nous avons vu plus haut comment _Chatelain_, dans ses _Lettres de
Livry_, avait critiqué le style de _Sainte Beuve_, qui, dans son
roman _Volupté_, n'avait pas encore atteint la vigueur montrée depuis
dans ses _Lundis_. _Balzac_, dans une de ses nouvelles, "Un prince
de la Bohème," fait aussi la satire de ce langage précieux. _Nathan_
esquisse le portrait d'un raffiné, en se tenant toujours dans les
eaux de Monsieur de Sainte Beuve, dit Balzac: "On voit dans cette
existence une vie dégagée, mais sans point d'arrêt. Ce n'est plus le
velouté de la fleur, mais il y a du grain desséché plein, fécond,
qui assure la moisson d'hiver.... Ne trouvez-vous pas que ces choses
annoncent quelque chose d'inassouvi, d'inquiet, ne s'analysant pas,
ne se décrivant pas, mais se comprenant, et qui s'enflammerait en
flammes épaisses et hautes, si l'occasion de se déployer arrivait?
C'est _l'acedia_ du cloître, quelque chose d'aigri, de fermenté dans
l'inoccupation croupissante des forces juvéniles, une tristesse vague
et obscure... "Assez! assez! s'écria la Marquise impatientée; vous me
donnez des douches à la cervelle!"
Après une autre tirade dans le même genre, la Marquise demande: "Ah!
çà, mon cher Nathan, quel galimatias me faites-vous là?" "Madame,
répondit Nathan, vous ignorez la valeur de ces phrases précieuses; je
parle en ce moment le _Sainte Beuve_, une nouvelle langue française."
_Balzac_ ne s'attendait guère à être traité de la même façon, et à plus
juste titre peut-être, si l'on en croit la critique de M. _Taine_.[172]
[Note 172: _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_, page 63, où
une très sévère analyse est faite du style de Balzac.]
En 1833, M. _De Latouche_ publia une édition des poésies d'_André
Chénier_, augmentée de pièces inédites et posthumes. A cette occasion,
le célèbre chansonnier _Béranger_ prétendit, d'abord de bonne foi sans
doute, ensuite par entêtement, que la plupart des poésies d'_André
Chénier_ étaient de _De Latouche_, et il répétait sans cesse cette
opinion extraordinaire. Il est vrai que _De Latouche_ nia; mais la
fatuité n'était pas son moindre défaut, et il laissa entrevoir qu'il
avait beaucoup paré son poète, pour le montrer au public.
Ce peu de franchise dans la dénégation confirma l'idée de _Béranger_,
qui n'avait jamais été initié par ses études à la belle antiquité, et
il ne vit plus désormais dans _Chénier_, que des pastiches par _De
Latouche_. Confondre ainsi ces deux écrivains, c'était faire preuve
d'un goût douteux en poésie.[173]
[Note 173: Voir la préface de l'édition critique des œuvres
d'André Chénier, par M. Bec de Fouquières, 1 vol. gr. in 8º.
Paris: Charpentier, 1862; et une note de _Sainte Beuve_, dans le
_Chateaubriand_, tome ii. p. 303.]
Si Béranger voulait voir un pastiche dans les vers d'André Chénier,
_Napoléon III_ a été accusé de n'avoir rien inventé et d'avoir tout
pastiché, comme écrivain, comme politique, et comme socialiste, par
M. _Jules Clartie_, dans son ouvrage "L'Empire, les Bonapartes et la
Cour," où, en parlant de la fameuse théorie des _hommes providentiels_,
mise en avant dans la "Vie de César," il montre qu'elle est empruntée
tout au long à _Hegel_, dans son écrit sur Jules César, et sur sa
mission dans le monde.
On a composé en France plusieurs ouvrages d'assez longue haleine,
qui sont de véritables pastiches, tels que les _Contes drolatiques_
de Balzac, dont le style, les formes et les idées de _Rabelais_
sont imités avec une certaine affectation, "car, dit-il, dans une
de ses historiettes, on treuve éternellement dans ses escripts
resplandissants, ceste bonne philosophie à laquelle besoing sera de
toujours recourir."
Deux fois la plume facile de _Jules Janin_ s'est exercée, avec succès,
à cette sorte de plaisanterie, dont la difficulté augmente en raison de
la longueur des œuvres que l'on imite.
"L'âne mort et la femme guillotinée," est un pastiche-critique sanglant
des romans à sensation, et il en développe le motif dans sa préface:
"Je dois à la critique, pour m'excuser de l'affreux cauchemar que
je me suis donné à moi-même, d'expliquer que, pour n'être pas dupe
de ces émotions fatigantes d'une douceur factice, dont on abuse
à la journée, j'ai voulu m'en rassasier une fois pour toutes, et
démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est d'une
fabrication facile, comme la grosse terreur. Dans ce système, il faut
voir avec les yeux du corps, bien plus qu'avec ceux de l'esprit, pour
être dans le vrai. Ainsi je choisis par exemple un vaste emplacement
ténébreux, sur le bord d'un précipice, ou sur le haut de quelque
montagne; je creuserai autour un large fossé que le temps a rempli
d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerai une prison féodale
aux murs suintants, où je logerai à mon gré des forçats, des sorcières,
des bourreaux, des cadavres, et autres agréables habitants bien digne
de cet Eden."
L'autre pastiche de _J. Janin_ était plus audacieux, car il faut avoir
les reins forts pour imiter _Denis Diderot_, le père de _Jacques le
Fataliste_ et de _l'Encyclopédie_. Et cependant le volume, où il
raconte les dernières années de la vie du _Neveu de Rameau_, est, pour
l'imagination et pour le style, d'une vérité qui fait illusion d'abord.
C'est la raison pour laquelle nous avons choisi de le citer ici, au
lieu de le placer au rang des suppléments d'auteur.
Dans aucun de ceux-ci les écrivains ne se sont astreints à une aussi
rigoureuse imitation du style de leurs modèles; ce qui en fait un
véritable pastiche,[174] et en même temps un livre qu'on lit avec
plaisir, jusqu'à la dernière page.
[Note 174: _La fin d'un monde et du Neveu de Rameau._ 1 vol. in
12º. Paris: Collection Hetzel, 1861. Cet ouvrage est épuisé depuis
longtemps.]
Tout le monde sait le bruit que fit en 1807, la découverte de _P. L.
Courier_, dans la Bibliothèque Laurentienne, à Florence, d'un manuscrit
de la pastorale de _Longus_. Il contenait un passage assez long, resté
jusqu'alors inconnu.
_P. L. Courier_ fit tirer en 1810, soixante exemplaires seulement de
la version d'_Amyot_, de cette pastorale, dans laquelle il introduisit
une traduction du fragment nouvellement découvert, pastiche si parfait
du premier traducteur, que très peu de lecteurs pourraient reconnaître
l'interpolation sans avoir été prévenus.
Rappelons aussi un pastiche à peu près du même genre, composé par un
autre érudit du premier ordre.
M. _Littré_, voulant montrer que le français du 12me siècle était plus
capable de reproduire Homère, dans une langue plus conforme au génie
de l'antiquité, que le français moderne, traduisit le premier livre de
l'_Iliade_, dans le français de cette époque. C'est un ingénieux tour
de force.[175]
[Note 175: Voir "La Poésie Homérique et l'ancienne Poésie
Française," dans la _Revue des deux Mondes_, du 1er Juillet 1847.]
L'amusement littéraire du pastiche a été cultivé en Angleterre, surtout
comme satire, tantôt en adoptant un nom ancien, tantôt en imitant,
d'une manière outrée, le plan et le style d'ouvrages modernes, ce qui
donne à ces compositions un air de parodie.
On en trouve, entr'autres, deux exemples amusants dans le recueil
célèbre de _Poetry of the Anti-Jacobin_, extraits d'une publication
hebdomadaire de la fin du siècle dernier, remplie de satires politiques
et jeux d'esprit, des hommes les plus célèbres de l'époque.
M. _R. Payne Knight_ ayant publié un poème didactique en six livres,
intitulé "The Progress of Civil Society," le fameux _Canning_ et ses
amis, en firent un pastiche-parodie, accompagné de notes critiques et
philosophiques, sous le titre de "The Progress of Man."
Vers le même temps un Docteur _Darwin_ publia "The Loves of Plants and
Economy of Vegetation," dont on fit les plus magnifiques éloges, et que
le même _Canning_ et son collègue _Frère_ parodièrent dans un poème
ridicule, "The Loves of the Triangles."
Dans le même genre est une brochure, aujourd'hui très rare, et imprimée
à Oxford en 1865, sous le titre de "The Dynamic of a Particle, with an
Excursus on the New Method of Evaluation as applied to π."
L'introduction est très originale; nous en donnerons un extrait dans
nos REMARQUES de la fin du volume.
En Angleterre, le pastiche prenait généralement les allures de la
parodie, comme on peut le voir dans notre essai sur ce dernier genre,
où les pièces du _Bon Gaultier_, par le poète _Théodore Martin_,
et celles publiées par le pamphlétaire _Hone_, sont de véritables
pastiches.