cette opinion. A la fin du siècle dernier, il y avait un pauvre auteur
dont la fureur était de correspondre avec les hommes de génie du temps.
Comme ses lettres restaient presque toujours sans réponse, il prenait
le parti de s'en faire lui-même, et il y mettait tant d'art, que _J.
J. Rousseau_, lisant dans une feuille publique, un de ces singuliers
pastiches qui lui était attribué, n'osa pas affirmer que la réponse
n'était pas réellement de lui, tant l'auteur avait imité heureusement
le style de Rousseau.[142]
[Note 142: L'embarras et le doute de _Rousseau_ ressemblent
à ce que dut éprouver _Voiture_ par l'espièglerie de _Madame de
Rambouillet_. Il avait lu un sonnet de sa façon à un indiscret ami, qui
le retint et en donna copie à la Marquise.
Celle-ci le fit imprimer et introduire dans un de ces recueils de vers,
alors si nombreux. Quand _Voiture_ vint réciter ce sonnet à l'hôtel,
on lui montra le livre. Le sonnet imprimé et le sien étant tout un, le
poète finit par croire que ces vers qu'il s'imaginait avoir composés,
il s'en était ressouvenu seulement. On rit longtemps avant de le
désabuser. ("Précieux et Précieuses," par _Ch. L. Livet_. 1 vol. 8º, p.
30. Paris, 1859.)]
Dans les temps anciens on pourrait, peut-être sous un double
rapport, ajouter comme pastiches, à ceux que nous avons cités dans
l'introduction, le roman grec de _Nicetas Eugenianus_, "Les amours de
Drosille et de Charicles." L'auteur avoue franchement qu'il ne vise pas
à l'originalité, et qu'il ne fait qu'imiter _Prodrome_ (auteur du 12me
siècle), qui composa en vers ïambes irréguliers, le poème de "Rhodante
et Dosiclès." En effet, _Eugenianus_ copie scrupuleusement toutes les
situations du roman de _Prodrome_, et de plus, dit _Boissonnade_,
elles ne sont décrites qu'avec des centons malassortis d'Anacréon, de
Théocrite, de Bion, de Moschus, et de Musée.
Les deux romans de "Théagène et Chariclée," par _Héliodore_, et de
"Leucippe et Clitophon," _d'Achille Tatius_, doivent se placer dans la
même catégorie. Tous deux ont une ressemblance tellement frappante,
qu'il est impossible d'y voir deux œuvres originales, et dont l'une
ne soit pas le pastiche de l'autre. Mais lequel des deux est le plus
ancien ouvrage, est une question non encore résolue d'une manière
absolue.[143]
[Note 143: Voir "Les Romans Grecs et Latins," par Victor Chauvin,
in 12º. Paris: Hachette, 1864, et Boissonnade, "Critiques Littéraires."]
Les pastiches latins sont assez fréquents aux 16me et 17me siècles, et
c'est surtout à ces époques que l'on peut voir les intimes rapports
qu'il y a, entre ce genre et les centons. Nous avons donné, dans un
précédent ouvrage,[144] quelques renseignements sur des auteurs dont
les écrits se rapprochent d'avantage du pastiche, que du genre dans
lequel nous les avons classés. Ainsi, L'_Anacreon Chistianus_ que
le jésuite _Gilbert Jouin_ publia en 1634, et dont _Titon du Tillet_
vante l'élégance, est un vrai pastiche, avec lequel voulut rivaliser,
plus d'un demi siècle plus tard, le célèbre professeur de grec à
l'université de Cambridge, _Joshua Barnes_, en publiant sous le même
titre, deux odes anacréontiques, pour prouver, disait-il, que _G.
Jouin_ n'avait pas assez approfondi le rythme poétique et la langue du
poète grec.
[Note 144: "Revue Analytique des ouvrages écrits en centons, depuis
les temps anciens, jusqu'au 19me siècle." Londres: Trübner, 1868.]
Ce genre d'amusement était assez commun alors. Le jésuite _Famino
Strada_ inséra dans ses "Prolusiones Academicæ," des essais et des
harangues, pastiches latins qu'il n'aurait eu qu'à supposer tirés
de quelque vieille bibliothèque, en y ajoutant un commentaire, pour
prouver l'identité de style avec celui des auteurs qu'il avait
imités.[145]
[Note 145: Il ne faut pas pousser trop loin les rapports, souvent
intimes, qui existent entre l'imitation et le pastiche, sinon on
arriverait à dire avec _Macrobe_, que Virgile dans sa description de la
ruine de Troie, et de son cheval de bois, ne donne qu'un pastiche de
_Pisandre_ qu'il a copié assez littéralement. Il en serait de même du
4me livre de l'Enéïde, qui n'est guère qu'une décalque de l'amour de
Médée pour Jason, dans le 4me livre des _Argonautiques_ d'Apollonius.
La couleur et presque tous les traits du tableau de la peste du 3me
livre des _Géorgiques_ sont pris dans la description qu'en a faite
Lucrèce, dans son 6me livre.
Au commencement de l'Enéïde la tempête et les plaintes de Vénus à
Jupiter sont une véritable imitation-pastiche du 1er livre de _la
guerre Punique_ de _Nevius_.
Ainsi parle _Macrobe_, qui continue cet examen pendant près de 250
pages in 8º, dans le 5me et 6me livres de ses _Saturnales_.]
On est étonné du grand nombre et parfois du tour agréable de ces
sortes d'imitation de l'antiquité profane, que la ferveur ascétique et
la mysticité ont fait composer, dans la langue des auteurs grecs et
latins, pendant plus de deux siècles en France, en Italie, en Belgique
et en Allemagne.
Le père _Benardin Stephonio_, dont les vers posthumes furent publiés à
Rome, in 1655, et qui avait commencé par écrire, comme exercice, des
imitations chrétiennes, en mètre et en rythme, anacréontiques, composa
un excellent pastiche de _Pervigilium Veneris_, qui se lit encore
aujourd'hui avec plaisir.[146]
[Note 146: In Natalibus Christi noctem, Carmen trochaïcum, en voici
le début:
"Cras amemus, sodales, cras amasse sit necessitas,
Cras beate ut nunquam amavimus, beate si unquam amavimus."
]
Pour montrer combien il eût été facile à ces écrivains de tromper les
lecteurs, nous pouvons citer l'anecdote que l'abbé _Regnier Desmarais_
raconte lui-même dans ses Mémoires.[147]
[Note 147: "Mémoires de Littérature" (par Sallengre), tome i., page
64.]
"A mon retour en France, dit-il, je me mis à entretenir commerce de
lettres avec diverses personnes en Italie, et particulièrement avec
l'abbé de _Strozzi_, résident pour le roi, à Florence. J'écrivais
toujours en italien. Or, ayant composé alors une ode, et l'ayant
envoyée à l'abbé Strozzi, il s'en servit pour faire une tromperie
à deux ou trois académiciens de la _Crusca_, de ses amis. Pour cet
effet, il supposa que _Leo Allatius_, bibliothécaire du Vatican, lui
avait écrit qu'en revoyant le manuscrit de _Pétrarque_, qui y est
conservé, il en avait trouvé deux feuillets collés, et que les ayant
séparés, il y avait trouvé l'ode qu'il lui envoyait. La chose parut
d'abord difficile à croire, ensuite la conformité du style et des
manières la rendit vraisemblable, et quand elle fut éclaircie, M.
le Prince Léopold, protecteur de l'Académie de la _Crusca_, auquel
l'abbé Strozzi faisait voir toutes mes lettres, proposa à l'Académie de
m'élire, ce qu'elle fit."
Dans un volume que nous croyons très rare et que ne possède pas le
Musée Britannique, on rencontre des pièces de vers en latin, en
français, en italien, en hollandais, parmi lesquelles se trouvent
quelques pastiches de l'époque dont nous nous occupons.[148]
[Note 148: "Lusus imaginis Jocosœ, sive Echus à variis poetis,
variis linguis et numeris exculti." Ex bibliothecâ Theod. Dousæ,
accessit M. Schoockii dissertatio de naturâ soni et echus.
Ultrajecti. Acad. Typog. 1638, in 8vo.]
Ce ne fut pas la poésie seulement qui cultiva ce genre. Les vies
d'Annibal et de Scipion qu'on trouve dans l'édition du _Plutarque_,
publiée par _Campanus_, furent composées par _Donat d'Acciaioli_,
son contemporain. Plusieurs écrivains ont de bonne foi cité ces vies
comme étant de Plutarque. _Jean Rualdus_, qui ajouta beaucoup de
notes à l'édition de cet auteur, en 1624, imputa la supposition de ces
biographies, à la malice _d'Acciaioli_. "Afin de donner plus de crédit
à son ouvrage, dit-il, l'auteur débita qu'il avait traduit ces vies du
grec de Plutarque."
_Rualdus_ avait tort d'accuser le Florentin de vouloir tromper
ses lecteurs, car dans une de ses lettres à Pierre de Médicis, il
avoue qu'il n'a eu d'autre intention que de composer des pastiches,
recueillis, dit-il, de divers auteurs grecs et latins.[149]
[Note 149: Voir "Histoire de l'Académie Royale, des Inscriptions et
Belles Lettres," tome iii. page 286, in 8vo. Amsterdam, 1731.]
Dans une pièce anonyme qu'on peut lire au troisième volume des Mémoires
de Littérature de l'abbé d'Artigny, qui a pour titre "Description du
Château de Delphes," et censée avoir été envoyée de St Pétersburg à
un journaliste de Paris, _Avril_ 1750, on énumère assez longuement les
principales raretés que renferme la bibliothèque de ce château.
Or ces livres cités ne sont que des suppositions d'auteur; ainsi
il mentionne les œuvres de _L. Varius_, ce célèbre poète tragique,
dit-il, ami d'Horace et de Virgile, qui y sont en six volumes;[150]
ce manuscrit est unique. On trouve encore dans cette bibliothèque, un
"Pétrone complet en vingt-huit livres, et écrit en lettres rouges."
[Note 150: Cette supposition d'un manuscrit de _L. Varius_, donna
peut-être l'idée au médecin de Groeningue, _Heerkins_, de mettre sur
le compte de ce poète latin, une tragédie de _Progné_, composée par un
Vénitien du seizième siècle.
Il y a un mémoire intéressant de _Aug. Weichert_, intitulé "Dissertatio
de Lucio Vario." Lipsiæ, 1829.]
On pourrait parfois confondre le pastiche et la parodie, comme dans
l'exemple donné par Boileau, en imitation des vers de _Chapelain_,
dont il imite admirablement la rauque et barbare harmonie. C'est là
le pastiche critique ou satyrique que _Rabelais_ a aussi employé avec
succès dans son discours de l'écolier Limousin, pastiche des "Angoisses
de Dame Hélisenne de Crenne,"[151] disent quelques commentateurs; mais
plutôt du _Champfleury_ de _Geoffrey Tory_, où l'on rencontre des
phrases toutes semblables. Ne semble-t-il pas que Rabelais a voulu
aussi faire un pastiche-parodie du "Triumphus Cæsareus," que _Kirker_
a mis à la tête de son "Œdipus Ægyptiacus," et qui est composé de
vingt-cinq langues, lorsque Panurge dans son discours d'introduction à
Pantagruel, emploie successivement quantité de dialectes dont plusieurs
ne sont que du baragouin?
[Note 151: _Rigoley_ regarde ce nom comme un pseudonyme. Les
ouvrages qui portent ce nom d'auteur, ne furent pas publiés avant 1538;
or le second livre de Pantagruel, où se trouve ce discours, parut en
1532.]
Le pastiche, la parodie et le centon se rapprochent souvent de telle
manière, que la théorie du Recteur _David Hopp_, peut presque faire
appliquer aux trois genres, ce qu'il dit de la parodie seulement:
"Auctorum sententias ad dissimilia argumenta transferre, servatis
quantum fieri potest, ipsorum verbis."
_Giles Menage_, auquel ses contemporains reprochaient d'être
centoniste, parodiste et plagiaire, paraît s'accuser involontairement
d'être tout cela, dans cinquante ou soixante pages de
"l'Anti-Baillet."[152]
[Note 152: Edition en 4to de 1728.]
C'est surtout dans les temps modernes qu'on a employé cette imitation
satirique du style, comme une œuvre de critique littéraire; et comme
étude, elle a son utilité et son mérite. L'on a souvent écrit qu'en
fait de style, l'écrivain ne doit chercher à imiter personne, que
chacun a son style à lui, d'après son tempérament et la tournure de
ses idées. Il n'en est pas moins vrai qu'on ne perd jamais rien à
chercher, en commençant à écrire, à prendre pour modèles les grands
écrivains. Dans ce sens, s'essayer aux pastiches des auteurs célèbres,
peut avoir son bon côté. Ce n'est jamais en vain que l'on s'approche
de ces foyers de l'intelligence; il en reste sur la pensée et sur
la forme qu'on lui donne, un mystérieux rayonnement. Aussi même les
grands écrivains Balzac, Boileau, La Bruyère, et d'autres, n'ont pas
dédaigné de s'amuser parfois à cet exercice. Outre la parodie de Racine
auquel Boileau contribua, ce satiriste s'entendait très bien aussi au
pastiche véritable. Dans ses œuvres on en rencontre deux extrêmement
bien faits. L'un d'après _Balzac_ écrivant des Champs Elysées à M. le
duc de Vivonne, au sujet de ses victoires, qui, dit-il, réveillent des
gens endormis depuis trente ans, etc., l'autre, d'après _Voiture_, au
même seigneur, aussi pour le complimenter sur ses hauts faits.
La Bruyère a composé un agréable pastiche d'après _Montaigne_, au
chapitre cinq, "De la société et de la conversation."
"Je veux avoir mes coudées franches, et estre courtois et affable à
mon point, sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout estriver
(lutter) contre mon penchant, et aller au rebours de mon naturel qui
m'emmeine vers celui que je treuve à ma rencontre. Quand il m'est
égal, et qu'il ne m'est point ennemy, j'anticipe sur son accueil, je
le questionne sur sa disposition et santé; je luy fait offre de mes
services, sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre,
comme disent aucuns, sur le qui-vive.
"Celuy-là me deplaist qui, par la cognoissance que j'ay de ses
coustumes et façons d'agir, me tire de ceste liberté et franchise.
Comment me ressouvenir tout à propos, et d'aussy loing que je vois
cet homme, d'emprunter une contenance grave et importante, et qui
l'avertisse que je crois le valoir bien, et au de là; pour cela de
me rementevoir de mes bonnes qualités et conditions, et des siennes
mauvaises, pour en faire la comparaison? C'est trop de travail pour
moy, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention,"
etc.
Au chapitre cinq "de la cour," La Bruyère a un autre passage en vieux
style que M. _Augier_ croit être aussi un pastiche, mais l'auteur ne
le donne pas pour une imitation de Montaigne, ainsi qu'il le fait dans
celle que nous venons de citer. _Walckenaer_ pense que _La Bruyère_
donne ici une citation vraie.
Ne pourrait-on pas regarder comme un pastiche mal réussi, les "Essais
dans le goût de ceux de Montaigne," composés en 1736 par le Marquis
d'Argenson, réimprimés à Amsterdam en 1785?
Nous citerons plus loin d'autres pastiches d'après _Montaigne_,
qui, avec Balzac, le grand épistolier, a été l'objet de fréquentes
imitations de cette espèce. Une des plus élaborées d'après ce dernier
écrivain, est "La Comédie des Comédies," composée des passages les plus
ampoulés de Balzac, dont on cherche à faire ressortir le ridicule.[153]
[Note 153: Cet opuscule publié sous le nom de _Péchier_, est très
probablement de _René Bary_.]
On se rappelle le bruit que fit, dans le temps, la querelle entre
Madame _Dacier_ et Lamotte sur la prééminence des anciens. Elle avait
défendu Homère en style fort lourd et plein de pédanterie, et son
antagoniste lui répondit dans ses "Réflexions sur la critique," avec
une grâce et une politesse que _d'Alembert_ qualifie de chef-d'œuvre
d'élégance.[154] L'année qui suivit l'essai de Mme Dacier, "sur les
causes de la corruption du goût," un anonyme publia à Paris, sous
le même titre, un pastiche de cet essai, dans lequel il prétend que
le véritable moyen de ramener le bon goût chez les modernes, est
de revenir à l'étude de la cuisine chez les anciens. "Les peuples,
dit-il, changent leur goût moral, en changeant leur cuisine. Si les
grecs modernes, malgré l'influence du soleil levant,[155] restent dans
l'avilissement, c'est qu'ils ne se nourrissent plus à la manière de
leurs ancêtres"[156]. Il conclut que, si l'on proscrivait la cuisine
moderne en la remplaçant par celle _d'Apicius_, tous les _Chapelains_
seraient des _Homères_, les _Desmarets_, des _Virgiles_, les poètes
lyriques, des _Pindares_, les avocats, des _Démosthènes_.[157]
[Note 154: "Eloge de Lamotte." Au sujet de cette querelle, voir
le tome iv. de La _Bibliothèque Française_, de l'abbé _Goujet_, et Le
Cours de Littérature de _La Harpe_.]
[Note 155: Mme Dacier avait parlé, de la renaissance du bon goût
"chez les nations favorisées des regards du soleil levant," phrase dont
les mauvais plaisants s'étaient égayés.]
[Note 156: Il est curieux de comparer cette idée émise en
plaisantant, avec le système sérieux de M. _Taine_, dans son "Histoire
de la Littérature Anglaise," sur l'influence exercée par la nourriture
sur les idées littéraires d'Angleterre.]
[Note 157: On trouve l'analyse de ce pastiche-critique dans "_Le
Chef-d'œuvre d'un inconnu_," tome ii. page 464.]
La même année que parut l'attaque de Mme _Dacier_, fut publié pour la
première fois, par de Saint Hyacinthe, "Le Chef-d'œuvre d'un inconnu."
Cette satire peut être considérée comme une réunion de divers pastiches
des commentaires niais et sans fin du 17me siècle, qui égaraient
l'esprit et corrompaient le goût. Souvent en effet, les _Burmann_,
les _Scaliger_, les _Schoppius_, et autres s'emparaient de l'ouvrage
d'un ancien, moins pour en éclaircir le sens, que pour faire un vain
étalage d'érudition et de pédanterie. Un des plus curieux exemples
de ces sortes de commentaires, lequel _Palissot_ a présenté comme la
véritable source du "Chef-d'œuvre d'un inconnu," est un traité latin
sur le "Cantique des Cantiques," où le moine flamand _Titelman_ emploie
trois cents pages de petit texte très serré, pour nous donner des
explications saugrenues et indécentes, sur le poème hébreux. Toutes
les fictions étaient pour ces savants des emblèmes ingénieux qui,
sous des dehors bizarres, cachent les secrets les plus mystérieux de
la nature, les préceptes les mieux raisonnés de la morale et les plus
utiles maximes de la politique.[158]
[Note 158: "_Chef-d'œuvre d'un inconnu_," tome i. page 324, de
l'édition, donnée par _Leschevin_, et qui a effacé toutes les autres.
Il existe plusieurs imitation-pastiches de cet ouvrage, comme on peut
en voir les détails dans les notes du second volume.
_Cervantes_, dans sa préface de Don Quichotte, a aussi tourné en
ridicule, comme Saint-Hyacinthe, les commentateurs et leurs notes
marginales, leurs citations et leurs folles imaginations.]
L'abbé _Galiani_, l'ami intime de Madame _d'Epigny_, réussit aussi
très bien à se jouer des savants par des pastiches. Il publia à
Naples un recueil, contenant un certain nombre de pièces attribuées
aux académiciens de cette capitale, et où il avait singé, avec un
rare bonheur, leur manière d'écrire. Comme c'était un éloge funèbre
du bourreau, le public fut d'abord étonné, mais la mystification fut
aussitôt avouée aux applaudissements universels.
Un pastiche de la plaisanterie de Sénèque sur la mort de l'Empereur
_Claude_, a été inséré, par un anonyme, dans l'histoire de
Pierre de Montmaur, par _de Sallengre_. Il est intitulé "Monmor
Parasitosycophantosophistœ Ἀποχραποθἐωσις" c'est à dire: la
Marmitodéïfication de Montmaur. Cette pièce latine n'a rien de commun
avec la _Métamorphose de Gomor en marmite_, que l'on trouve dans le
même recueil, et qui est l'œuvre de _Dalibray_.
L'abbé _Desfontaines_ que la colère de _Voltaire_ a trop fait
déprécier, a composé un pastiche-critique amusant des harangues
officielles de l'Académie Française,[159] dont il fit ressortir
l'enflure et le ridicule.
[Note 159: Discours de remerciement prononcé par Messire Christophe
Mathanasius, lorsqu'il fut reçu à l'Académie Française.]
L'imitation d'une ancienne tragédie latine composée au 16me siècle,
comme amusement littéraire, par _Gregorio Corrario_, vénitien,
protonotaire apostolique, trompa si bien un pauvre savant hollandais,
_Nicolas Heerkens_, qu'il crut cette pièce composée par _Lucius
Varius_, poète tragique du temps d'Auguste. Il avait reçu le manuscrit
d'un religieux d'un couvent d'Allemagne où il avait fait un voyage. On
douta de cette origine sans raisons suffisantes, nous semble-t-il; et,
parceque _Heerkens_ fit plusieurs tentatives pour faire imprimer cette
tragédie comme une pièce ancienne inédite, tandis que l'abbé Morelli
découvrit qu'elle avait déjà été imprimée en 1558, on accusa le savant
hollandais de vouloir mystifier le public. A notre avis, c'était lui
qui était le mystifié, et en lisant les détails de cette affaire dans
le 3me vol. des Mêlanges de _Chardon de la Rochette_, nous ne pouvons
que plaindre _Heerkens_ de n'avoir pas su qu'un Vénitien s'était amusé
à composer une tragédie latine à l'imitation des anciens.
A propos de pastiche de tragédie, rappelons celle d'_Iphigénie_ de M.
M. _Leclerc_ et _Coras_, où les auteurs ont suivi pas à pas la tragédie
du même nom, que _Rotrou_ avait donnée trente-cinq ans auparavant.
En comparant les deux pièces, on voit qu'ils ont employé les mêmes
situations, la même marche, souvent les mêmes pensées.
_Patin_, dans "Etudes sur les tragiques grecs," dit que cette triste
_Iphigénie_, pour laquelle ils se disputèrent tous deux, ressemblait
trop à celle de _Rotrou_, pour qu'ils y eussent droit l'un ou l'autre.
On connaît l'épigramme de Racine:--
"Entre _Leclerc_ et son ami _Coras_,
Tous deux auteurs rimans de compagnie,
N'a pas longtemps s'ourdissaient grands débats,
Sur le propos de leur _Iphigénie_.
Coras lui dit: La pièce est de nom crû!
Leclerc répond: Elle est mienne, et non vôtre!
Mais aussitôt que l'ouvrage a paru
Ils n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre."
Parmi les hommes de talent qui, par une pure fantaisie, ont employé
leur plume à imiter le style des grands écrivains, il faut placer
_Nicolas Chatelain_. Ce littérateur, né à Rotterdam en 1769, se fit
naturaliser en Suisse, et fixa sa résidence à Rolle, dans le canton de
Vaud, où il mourut vers le milieu de notre siècle. Il nous a laissé
deux collections de pastiches,[160] où une vingtaine d'auteurs sont
très spirituellement imités et critiqués.
[Note 160: 1º, "Pastiches, ou imitations libres de style de
quelques écrivains des 17me et 18me siècles." 1 vol. in 8º. Paris:
Cherbuliez, 1855.
2º, "Lettres de Livry, ou Madame de Sévigné, juge d'outre-ridicule."
8º. Genève, 1835.]
Dans les _lettres de Livry_, il renferme dans un cadre fictif, ses
propres idées, et il les exprime dans un style très rapproché de celui
de modèle.
Ce jeu d'esprit a reçu son titre de la délicieuse campagne de _Livry_,
où Mme. de _Sévigné_ est supposée se retirer pour rendre compte
tout à son aise, à Mme. De _Grignan_, avec l'aide de son fils et de
_Corbinelli_, des ouvrages nouveaux.
_Chateaubriand_ a une grande part dans cette satire spirituelle du
style moderne.
_Quérard_, à l'article _Sévigné_, dit que cette publication est un
pastiche, sans être une mystification, puisqu'on y fait l'analyse
d'ouvrages de l'époque actuelle, et il l'attribue à N. Chatelain.
Toutefois M. _Rostain_, le savant bibliophile de Lyon, n'est pas
éloigné de croire qu'il est l'ouvrage de feu M. _Gaultier_, professeur
distingué de Genève, où cette brochure a, selon toute apparence, été
composée.[161]
[Note 161: Elle se compose de 103 pages. Imprimée à Paris en 1835,
elle est devenue fort rare, et mériterait d'être réimprimée.]
La première des quinze lettres que renferme ce recueil commence ainsi:--
"Voilà qui est dit, ma fille, j'y consens: pour satisfaire à votre
curiosité, et amuser votre paresse, je vous enverrai, à fur et à mesure
qu'ils paraîtront, des extraits de tous ces ouvrages nouveaux et si
bizarres qui nous poursuivent. Vous jugerez des pensées et du style, et
par cela même des auteurs.
"M. De Pomponne en prit l'autre jour un hoquet à force de rire; nous
crûmes le perdre pour ce chien de livre."
Dans la troisième lettre, elle raconte une visite qu'elle a faite à
M. De _Sainte Beuve_, célèbre casuiste, qui occupa en 1643, une des
chaires royales de théologie, et qui était lié avec ce que l'école de
Port-royal renfermait d'hommes les plus méritans.
"Je le trouvai les mains jointes, dit Mme De Sévigné; quand il me vit,
il s'empoigna la tête, et me dit, Madame, vous connaissez tous mes
chagrins; j'ai un neveu qui fait des romans, et quels romans!"
Là-dessus il examine le style de _Volupté_, du Sainte Beuve du 19me
siècle, et après avoir lu le portrait de religieuse que l'auteur y
décrit, il ajoute, "Il n'est pas permis d'écrire ainsi. _Un visage
macéré_ avec _un éclair d'aurore inaltérable_; une créature dont _la
chair est contrite_, et puis un _suaire qui_ illumine, un amoureux
sourire intérieur _qui ne dissipe jamais le perpétuel nuage_!"
La lettre continue ainsi et finit par la critique des poésies de
_Joseph Delorme_ et des _Consolations_.