Il pouvait montrer aux incrédules, disait-il, des documents plus

curieux encore. Entr'autres un traité théologique égyptien, écrit

sur une peau de femme, au premier siècle! Aussi, un poème grec

d'_Œnopidès_, tracé sur une peau semblable, à la même date!

On peut aisément s'imaginer que tout ceci ne servait guère à augmenter

la confiance du public.

_Simonidès_, ayant eu à subir de très vives attaques du savant

_Tischendorf_, songea à s'en venger d'une manière assez curieuse. Les

érudits se rappellent le bruit que fit la découverte, au Mont Athos, du

fameux _Codex Sinaïticus_, ou texte de l'Evangile, par _Tischendorf_,

qui en fit présent à l'Empereur de Russie, et qui exposa l'historique

complet de cette découverte dans un petit volume, supérieurement

imprimé à Leipsig, sous le titre de "_Sinaïbibel, ihre Entdeckung,

Herausgabe, und Erwerbung_."

_Simonidès_ publia que ce manuscrit n'avait aucune authenticité,

puisque c'était lui-même qui l'avait composé. Il expliquait tout au

long les circonstances de cette fabrication.[130]

[Note 130: Supplément au journal _The Guardian_, du 3 Septembre et

du 21 Novembre 1863.]

Dans une lettre du 17 Janvier, du journal cité ci-dessus, on répondit

que Simonidès cherchait à se parer des plumes du paon, et qu'en 1862,

il n'avait pas même connaissance du célèbre codex, lorsqu'il en fut

question, en sa présence, à l'Université de Cambridge. _Alexandre von

Humboldt_, qui avait suivi toute cette controverse avec grand intérêt,

nommait _Simonidès_ une énigme vivante et un nœud gordien insoluble.

En 1867, on annonça, dans les journaux, la mort de notre fameux grec,

arrivée à Constantinople; mais deux ans après, le révérend _Donald

Owen_ le retrouva à Saint-Pétersbourg, préparant pour la presse "des

documents historiques de grande importance, par rapport aux droits du

Gouvernement russe."

Comme il lui était arrivé quelquefois de se rendre à lui-même, sous

un autre nom, témoignage de l'authenticité de ses pastiches, il n'y

aurait pas lieu de s'étonner si _Simonidès_ se présentait de nouveau un

jour incognito, comme témoin de l'authenticité de tout ce qu'on lui a

contesté.[131]

[Note 131: _Gentleman's Magazine_, Octobre et Novembre 1865.]

Ces fabrications de faux documents mirent la puce à l'oreille

des archivistes, à ce qu'il paraît, car M. _R. F. Le Men_ qui

remplissait ce poste dans le département de Quimper, accusa M.

_De la Villemarqué_, de faire passer pour vraies des supercheries

pareilles.[132] Cet écrivain disait avoir découvert dans une église

près de Morlaix, en Bretagne, les poésies d'un ancien poète du pays,

_Quin-Clan_, dont de très courts fragments seulement avaient échappés

à la destruction. Ces poésies appartiennent aux 5me et 6me siècles. Ce

_Quin-Clan_ était le _Merlin_ des Bretons, sinon le véritable _Merlin_

des romans de chevalerie.[133] Malheureusement ce précieux manuscrit

disparut très peu de temps après sa découverte, et ne fut plus jamais

retrouvé. Quelque temps après M. de la Villemarqué fit paraître son

volume intitulé _Barzas-Breiz_, ou chants populaires de la Bretagne,

dont partie du texte était de pure imagination, dit M. _Le Men_.

[Note 132: Voir _Athenæum_, du 11 Avril 1868.]

[Note 133: Voir _Le Courrier Français_, du 28 Octobre 1835; et un

article de M. Francisque Michel dans le _Foreign Quarterly Review_,

d'Avril 1836.]

Ce qui frappa d'abord le plus notre critique, ce fut l'ensemble et

l'admirable suite des _Barzas-Breiz_. Si quelqu'un avait eu l'idée

de présenter, par épisodes, l'histoire complète de la Bretagne, il

n'aurait pas pu mieux réussir. Il ne manque pas un chaînon depuis les

Druides jusqu'aux Chouans. Cette suite parfaite suscita des soupçons,

et un examen critique ne fit que les confirmer. On peut diviser ces

chants ou petits poèmes, en deux classes. D'abord les soi-disant contes

anciens, tels que _La prédiction de Gwenc'hlan_, _La marche d'Arthur_,

_La submersion de la ville d'Is_, _Le tribut de Nomenoë_, _Le vin des

Gaulois_, lesquels M. Le Men regarde comme de simples fabrications.

Puis viennent les chants dont les prototypes sont bien connus, mais

qui ont été modifiés pour leur donner un caractère historique et

une apparence d'ancienneté, tels que _Les vêpres des Genouilles_, et

plusieurs autres, où les anachronismes abondent.

Terminons en citant textuellement notre critique, "Depuis vingt ans,

j'ai parcouru toutes les parties de la Bretagne, et principalement _le

Finistère_, et j'ai passé bien de jours dans les lieux mêmes où M. de

la Villemarqué dit avoir recueilli ses anciennes chansons et poèmes.

J'ai pris des renseignements auprès de ceux qui connaissent le mieux

les mœurs et les coutumes de la Bretagne, nommément Messieurs _P.

Proux_ et _Lugel_, nos deux meilleurs poètes bretons contemporains,

dont la compétence pour juger de chants nationaux, est incontestable.

Ils m'affirment qu'ils n'ont jamais rencontré dans la Basse Bretagne

les noms de _Gwenc'hlan_, d'_Arthur_, de _Merlin_, de _Nominoë_, soit

dans des poèmes connus, soit dans des traditions populaires.

"J'ai aussi consulté les inspecteurs des écoles primaires qui reçurent

l'ordre du ministre de l'instruction publique, de 1851 à 1853, de

rassembler les chansons populaires des districts ruraux, et j'ai reçu

les mêmes réponses négatives.

"M. d'_Arbois de Tubainville_, correspondant de l'Institut de France, a

demandé des explications, dans la _Revue Critique_ du 23 Novembre 1867;

mais l'éditeur des _Barzas-Breiz_ avait jusqu'en Avril 1868, gardé le

plus profond silence."

Nous ignorons si des explications ont été données depuis, mais

l'accusation nous a paru assez singulière pour n'être pas passée sous

silence. Enfin, quand même une grande partie des _Barzas-Breiz_ ne

feraient que reproduire l'histoire embellie des poèmes _d'Ossian_, M.

_De la Villemarqué_, par ses nombreuses publications sur la littérature

de la Bretagne, en a ravivé le souvenir, dans une sphère très étendue.

A cette époque l'Angleterre, aussi bien que la France, présentait de

ces supercheries sur une assez grande échelle. Citons entr'autres une

fabrication systématique des lettres de _Lord Byron_, de _Shelley_,

et de _Keats_, qui étonna la ville de Londres, de 1850 à 1852. Ces

faux autographes étaient si bien contrefaits qu'ils déçurent tous les

collecteurs anglais.

L'éditeur _Moxon_ acheta très cher dans une vente publique, une série

de ces lettres, et en publia vingt-cinq, avec une introduction pompeuse

du poète _Robert Browning_.

Après un long et soigneux examen, elles furent reconnues n'être que

des pastiches. Le premier soupçon s'éleva par un singulier hasard.

M. _Moxon_ avait présenté un exemplaire de sa publication au poète

_Tennyson_, chez lequel M. _Palgrave_, jetant par accident les yeux

sur ces lettres, en rencontra une qui faisait partie d'un article du

_Quarterly Review_ de 1840, écrit par son père, _Sir Francis Palgrave_.

La chose étant prouvée, _Palgrave_ informa aussitôt _Moxon_, qu'il y

avait là un plagiat, et l'éveil ainsi donné, toutes les autres lettres

furent discutées, l'une après l'autre, et l'on acquit l'évidence d'une

complète supercherie. M. _John Murray_, un des plus grands éditeurs

de l'Angleterre, avait aussi été pris au piège. Il avait acheté au

libraire _White_, quarante-sept lettres supposées autographes de Lord

Byron, pour cent-vingt-trois livres sterling et six shellings, à raison

de deux guinées et demi la pièce.

L'affaire de _Moxon_ avait rendu soupçonneux M. _Murray_, qui,

possédant un nombre considérable de documents, poèmes et lettres

de la main du noble poète, examina scrupuleusement ses nouvelles

acquisitions, les soumit à des connaisseurs, les confronta avec

d'autres originaux, et enfin il lui fut démontré que lettres et notes

de _Byron_, de _Shelley_, et de _Keats_, n'étaient que d'habiles

pastiches.

Le libraire _White_, qui en avait vendu une grande partie, expliqua,

dans une lettre à M. _Murray_, le système original dont une femme

s'était servi pour lui en imposer, en excitant sa compassion pour la

détresse où se trouvait un fils naturel de _Byron_.[134]

[Note 134: Ce récit est trop long pour trouver place ici, mais on

peut en lire les détails dans le _Athenæum_ du 6 et du 20 Mars 1853;

dans la _Literary Gazette_, de la même date, et dans les _Principia

Typographica_ de S. Leigh Sotherby, Londres, 1858, 3 vol. in fol.]

Un des plus savants collectionneurs de France fut dans le cas de devoir

se défendre contre une accusation du même genre que la précédente.

Il possédait nombre de lettres de l'époque de la Révolution de 93,

et dans un triage, il en vendit plusieurs, entre autres vingt-cinq

lettres autographes de la Reine _Marie-Antoinette_, acquises par M.

d'_Hunolstein_, qui allait publier une nouvelle édition de son ouvrage

sur cette infortunée princesse.

Ces autographes excitèrent l'attention du public, à la suite d'une

discussion sur leur authenticité, et M. _D'Arndt_, conservateur de la

Bibliothèque Impériale à Vienne, fit voir, par la forme et par le fond,

qu'ils n'étaient que des pastiches qui avaient trompé la perspicacité

de M. _Feuillet de Conches_.

Nous avons parlé ci-dessus de deux véritables héros pour la

fabrication de documents supposés, le premier, _Simonidès_, dont les

hauts faits ont été décrits. Le second fut _Vrain Lucas_, dont il nous

reste à rappeler l'étonnante audace en ce genre.

Le 8 Juillet 1867, l'Académie des Sciences de Paris entendit, pour

la première fois, M. _Michel Chasles_, mathématicien très distingué,

parler des autographes rares et précieux qu'il avait acquis à grands

frais.

Dans le courant du même mois, M. _Prospère Faugère_, auteur de nombreux

travaux sur Pascal, et M. _Bénard_ d'Evreux, écrivirent à l'Académie

pour lui signaler quelques-uns de ces faux autographes,[135] que M.

_Chasles_ avait fait insérer dans les bulletins de cette société

savante. Cet avertissement n'empêcha pas celui-ci de continuer sans

retard la publication de documents semblables, qu'il continuait à

soutenir parfaitement authentiques.

[Note 135: Il s'agissait de deux lettres de _Blaise Pascal_ écrites

au chimiste anglais _Boyle_, et de quatre notes.]

Le bruit de cette discussion attira l'attention des savants de

l'Angleterre, et _Sir David Brewster_ écrivit d'Edimbourg, à l'Académie

de Paris, pour démontrer l'impossibilité d'avoir foi en ces pièces, qui

impliquaient une correspondance entre Pascal, dans le déclin de l'âge,

avec _Newton_, un enfant de douze ans!

Nonobstant, M. _Chasles_ défendait pied-à-pied, les pièces qu'il avait

produites.

Il y avait déjà cent cinquante lettres et notes publiées dans les

"Comptes-rendus," concernant _Pascal_, et M. _Michel Chasles_ annonçait

que dans sa collection il y avait deux mille lettres de _Galilée_.

"_Quos Deus perdere vult, prius dementat._"

Deux ou trois mois plus tard, l'étonnement redouble. Le crédule

académicien présente un premier fascicule de ces lettres de _Galilée_,

où l'on trouve qu'il s'était occupé des lois de la pesanteur avec

_Pascal_, alors seulement âgé de dix-sept ans.

Ici l'Italie se soulève à son tour, et prouve que Galilée n'a jamais

écrit en français, qu'il ne savait probablement pas.

Malgré tout, l'Académie déclare, le 5 Août 1869, que toutes ces pièces

portaient le cachet de l'authenticité. On s'appuyait surtout sur une

lettre de _Galilée_ à Louis XIII., paraphée par Louis XIV., _manu

propriâ_.

Pendant ce temps, les accusations de faux pleuvaient de toute part.

M. _Breton_ (De Champ) démontre que seize notes de _Pascal_, et deux

fragments d'une lettre de _Galilée_, ne se composaient que de passages

littéralement copiés dans "L'Histoire des Philosophes Modernes," par

_Alexandre Savérien_.

M. _Sylvain Van de Weyer_, Ministre de Belgique à Londres, aussi

fin connaisseur en bibliographie qu'habile diplomate, écrivit au

_Daily News_, le 10 Mai 1869, une lettre dans laquelle, surprenant le

faussaire la main dans le sac, il montre qu'une lettre supposée de

_Milton_ à _Louis XIV._, sur son voyage en Italie, était prise, phrase

par phrase, dans la notice sur _Milton_, que M. _Villemain_ avait

insérée dans ses Mêlanges.

M. _W. G. Clarke_ publie une lettre dans la _Pall-Mall Gazette_, du 27

Septembre de la même année, au sujet de plusieurs autographes supposés

de _Shakespeare_, écrits en français, et y donne la preuve que ces

pièces sont tellement remplies d'anachronismes et d'invraisemblances,

qu'on ne peut assez s'émerveiller de l'extrême ignorance de M.

_Chasles_.

Finalement, M. _Le Verrier_ lit un mémoire à l'Académie, démontrant

que les lettres de Newton, de Pascal, de Malherbe, de Rotrou, de

Montesquieu, de Maupertuis, de Louis XIV., de Leibnitz, etc., etc.,

n'étaient composées que de fragments copiés dans les ouvrages de

Voltaire, de Thomas, du Duc de La Vallière, de Chauffepié, et autres.

Les procédés de fabrication étaient maintenant mis à découvert.

Cette colossale manufacture de pastiches allait chercher ses sujets

jusqu'au delà de l'ère chrétienne. Il y avait des lettres de _Jules

César_ et des empereurs romains, plusieurs des rois mérovingiens,

de Charlemagne, d'Alcuin, des Apôtres, de Boèce, de Cassiodore, de

Grégoire de Tours, de Saint Augustin.

M. _Michel Chasles_ déclara, en pleine académie, qu'il avait acheté

plus de vingt mille de ces pastiches, et qu'il avait payé au

fabricateur plus de cent cinquante mille francs!

Ce qui doit vraiment faire douter que le collectionneur, tout grand

mathématicien qu'il fut, était _compos mentis_, c'est que parmi ces

autographes il y en avait du sage Thalès, de Pythagore, de Sapho, de

Lazare le ressuscité, de la Madeleine. Bien plus, ceux de Jules César

et des empereurs romains étaient écrits en français!

Nous ne pouvons nous empêcher de donner un spécimen ou deux:--

LETTRE DE SAPHO A PHAON.

_Sapho à son très-amé Phaon, salut._

"Très chier amé, près de ces bords charmans où la veue admire en

s'égarant, une immense estendue, où la plaine des mers et la vouste

des cieux semblent dans le lointaing se confondre, ...ce fut là que

embrasé par l'amour, tu me donna (_sic_) le premier baisé, et me

pressa de le rendre," etc., etc.

DÉFI DE JULES CÉSAR A VERCINGETORIX.

_Julii_ (sic) _César au Chief des Gaulois_.

"J'envoy devers toy un mien amé qui te dira le but de mien voyage; je

veus covrir de mes soldats la terre qui t'a veu naistre. C'est en vain

que tu la vouldras défendre. Tu es brave, je le say, mais aussi le

serai, s'il plaist aux Dieux. Ains rend moy tes armes, ou prépare toy

à combatre. Ce vi. des Kal. de Jullius."[136]

[Note 136: L'écriture des originaux imite celle du dixième ou du

onzième siècle, et _Lucas_ disait qu'il ne les avait donnés que comme

traduction d'antiques documents détruits.]

On comprend aisément que ce ne fut que tout à la fin que ces dernières

merveilles se produisirent. Les lettres des savants de France et

d'Italie étaient composées avec adresse. Le fabricateur, _Vrain

Lucas_, qui n'avait reçu qu'une demie éducation, et qui ne savait ni le

grec ni le latin, se gardait bien de les tirer de son imagination. Il

copiait ses phrases dans les ouvrages de ceux qui faisaient l'objet de

ses pastiches, ou sophistiquait légèrement les originaux existants.

La confiance inspirée par le mérite éminent du collectionneur, et le

respect imposé par son caractère, peuvent, jusqu'à un certain point,

contribuer à excuser l'erreur dans laquelle l'Académie des Sciences est

tombée.

L'affaire ayant été portée devant les tribunaux, les experts trouvèrent

plus de vingt-sept mille de ces pièces, émanant de six cent soixante

personnages célèbres.[137] L'ensemble des circonstances exposées dans

le procès, sert à expliquer comment la discussion sur ces pastiches a

pu durer deux années, comment les bulletins des Comptes-rendus leur

ont accordé plus de 400 pages, et comment cette société savante a pu

déclarer authentiques 381 pièces fausses.

[Note 137: De Pascal, 1745; de Newton, 622; plus de trois mille de

Galilée; six cents de Montaigne, etc. Jamais le stupide aveuglement

d'un amateur d'autographes a-t-il été poussé jusque-là?]

_Vrain Lucas_ ne fut condamné qu'à deux ans de prison et 500 francs

d'amende.

Cette affaire, où il reste encore de nombreuses obscurités à éclaircir,

sera pour l'avenir l'une des plus extraordinaires des supercheries

littéraires et de la manie des autographes poussée jusqu'à la

folie.[138]

[Note 138: Deux ouvrages donnent tous les détails désirables: 1º,

Une Fabrique de Faux Autographes, ou Récit de l'Affaire Vrain Lucas,

par Henri Bordier et Emile Mabile, 1 vol. 4º. Paris: Techener, 1870.

2º, "Défense de B. Pascal," etc., etc., par Faugère, 1 vol. 4º. Paris:

Hachette, 1868.

Il y a lieu de s'étonner que Vrain Lucas ait si mal réussi dans ses

pastiches de lettres de Jules César et autres personnages de ces

époques reculées, lorsqu'il aurait pu prendre pour modèles nombre de

ces sortes de fausses lettres parmi les manuscrits de la Bibliothèque

du Roi, à Paris, telles que la lettre d'_Ypocras à César_, d'_Aristote

à Alexandre_, du _Prestre Jehan à l'Empereur de Constantinople_,

etc. Paulin Paris, tomes 5 et 6, de son analyse de ces manuscrits,

et Ferdinand Denis, dans _Le Monde enchanté_, les avaient déjà fait

connaître.]

A la suite de cet exposé d'une supercherie qui ruina le renom de haute

intelligence d'un homme de mérite, racontons celle qui servit au

contraire à rehausser la réputation d'un rédacteur de journal.

La surprise ne dura à la vérité qu'un jour, mais elle produisit des

pastiches qui méritent d'être conservés.

Signé par M. _De Villemessant_, le _Figaro_ du 8 Juin 1870, annonçait

au public que son journal (bien connu par ses principes impérialistes)

avait été vendu au parti républicain, à des conditions telles, que

sans blesser gravement les intérêts de sa famille, il ne lui était pas

permis de refuser. Les noms les plus retentissants s'étaient associés

à la nouvelle rédaction: Victor Hugo, George Sand, Emmanuel Arago,

Louis Blanc, Edgar Quinet, Félix Pyat. Ils avaient envoyé leurs lettres

d'adhésion en prose et en vers, et y développaient leurs principes les

plus républicains. Ces pastiches étaient composés avec adresse, et on

rapporte que quelques lecteurs trompés, ont déchiré le journal sans le

lire jusqu'au bout. Ces imitations représentaient non seulement les

théories sociales et politiques des républicains avancés, mais encore

leur style et leur manière.

"O justice! O représailles! disait F. Pyat, en terminant sa lettre,

quand viendrez-vous? Certes, quoiqu'on dise, je hais le meurtre, le

sang, la poudre et les balles; mais je hais encore plus les tyrans de

la terre, et je veux anéantir les uns par les autres."

"J'oublierai l'insulte et l'outrage, s'écrie Edgar Quinet; l'oubli

d'un mal personnel, voilà qui est humain; mais le crime qui atteint

les autres, le mal fait à mes frères, l'exil de nos amis, les morts de

nos parents,--oh! les oublier, ce ne serait pas d'un homme, mais d'un

tigre!"...

Le pastiche le plus remarquable dans ces lettres d'adhésion, est un

poème de cent vingt-huit vers, par Victor Hugo, intitulé "La Presse des

Mouchards."

Voici le commencement et quelques vers de la fin de ce morceau, dans

lequel on a très bien saisi le style des _Châtiments_:--

"Parceque dix-huit ans sur ce crime ont passé,

La honte serait bue et le sang effacé!

Et que le Plébiscite absout le fils d'Hortense,

Décembre et Lambessa sont de peu d'importance!

Parceque ce César, roi des bourgeois félons

Sur le peuple qui râle, a mis ses deux talons!

Il faudrait baillonner la Némésis-Tonnerre,

Et laisser le vautour bien repu dans son aire!

Non, ce n'est point fini.

* * * * *

Oh! que je suis heureux, sur mon rocher superbe!

L'aigle vole au zénith, autour de moi croît l'herbe;

O rocs de Guernesey, vagues, vents opportuns,

Qui portez jusqu'à moi sa brise et ses parfums;

Antres et bois touffus, si chers à mes études,

Sol de la liberté, sauvages solitudes,

Flots du sombre océan, de senteurs pénétrés,

Séparez mon courroux de ces _Mandrins_ lettrés;

Ne me laissez pas voir la France pâle et maigre,

Livrée aux appétits de cette haute-pègre!

Ne me laissez pas voir mes amis aux tombeaux,

Et sur leurs corps souillés, le bec de ces corbeaux!

Car je suis seul et vieux, pauvre proscrit, sans armes,

Les yeux levés au ciel, et tout gonflés de larmes!"

Plusieurs autres articles ultra-révolutionnaires remplissaient ce

numéro du journal, dont il se vendit un nombre très considérable, et

que le public s'attendait à voir saisi le lendemain par la police.

La surprise cessa lorsque le numéro suivant fit connaître que ce

n'était qu'une supercherie littéraire.

SECTION SECONDE.

DES PASTICHES COMPOSÉS COMME EXERCICE DE STYLE OU AMUSEMENT, ET DES

SUPPLÉMENTS D'AUTEUR ET INTERCALATIONS.

"_Idem duo quum faciunt, non tamen est idem._"

--PUBLIUS SYRUS.

Nous ne pouvons mieux commencer cette section, qu'en citant les paroles

d'un habile pasticheur, pour expliquer ce qui engage un écrivain à

ce labeur d'imitation:--"La première impulsion à laquelle il faut

attribuer le goût d'imiter différents auteurs, c'est le charme secret

et involontaire que l'on éprouve à leur lecture, c'est la convenance de

leurs pensées, la beauté de leurs sentiments, la magie de leur style

qui nous séduit. On ne peut manquer de perfectionner son propre goût,

par l'imitation des plus beaux modèles."[139]

[Note 139: Avant-propos du recueil des Pastiches de N. Chatelain.]

Cependant il faut bien y prendre garde, il y a un écueil en naviguant

dans ces eaux, et notre auteur y a échoué, comme nous l'avons vu

ci-dessus.

Après avoir présenté au lecteur un précis historique de _la plupart_

des pastiches anciens et modernes, suppositions d'auteur et

supercheries, composés avec l'intention plus ou moins prolongée de

mettre en défaut la sagacité du public,[140] donnons une esquisse de

ceux qui ne furent qu'un amusement et un exercice de style.

[Note 140: Nous disons _la plupart_, parceque les anciens seuls

occuperaient un fort volume en ce genre, et les modernes, au moins

trois ou quatre. Chez les premiers, par exemple, à commencer par

_Homère_, qu'on lise le 3me livre de la _Science Nouvelle_, de _Vico_

"De la découverte du véritable Homère," et l'on verra que de pages

il faudrait consacrer aux Rapsodes dont les chants divers ont formé

l'_Iliade_ et l'_Odyssée_.

Tous les savants sont persuadés aujourd'hui que les différentes

productions publiées sous le nom de l'antique _Orphée_, ne sont pas

de lui. _Platon_, dans sa _République_, s'exprime avec mépris sur ces

poèmes que des charlatans décoraient des noms d'_Orphée_ et de _Musée_.

_Onomacrite_, au rapport d'Hérodote, était un faussaire de profession.

Saint Clément d'Alexandrie lui attribue les poèmes d'_Orphée_.

_Boxhorn_ et _Barthius_ n'ont-ils pas attribué à un poète ancien, la

satire _de Lite_, du chancelier _L'Hôpital_?

Qui n'a pas entendu parler de _Phalaris_, tyran d'Agrigente, dont

les célèbres épîtres, écrites six cents ans avant Jésus-Christ, dans

le dialecte attique usité sous les _Antonins_, ont donné lieu à la

controverse remarquable entre le savant _Bentley_ et _Charles Boyle_?

Déjà _Photius_ les regardait comme apocryphes, et les raisons qu'en

donna _Bentley_, ont été analysées avec élégance par _Hippolyte

Rigault_ dans son histoire de la querelle des anciens et des modernes.

Les curieux pourront encore trouver dans cette dissertation de

_Bentley_, l'examen des fausses lettres de Thémistocle, d'Euripide, de

Socrate, et des fables Esopiques.

Du même genre est la _lettre d'Alexandre à Olympias_ et à Aristote,

sur les merveilles de l'Inde, qui a joui si longtemps d'une étrange

autorité, et que _Berger de Xivrey_ a insérée dans ses _Traditions

Tératologiques_.]

"Un homme d'esprit, dit l'abbé d'Artigny, qui se serait fait une

parfaite étude d'un auteur, pourrait sans doute si bien l'imiter,

qu'il serait difficile de distinguer le style de l'un, de celui de

l'autre."[141]

[Note 141: Nouveaux Mêlanges d'Histoire et de Littérature, tome i.,

p. 358.]

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