signature de Shakespeare, lui apporta successivement un reçu, un
acte par-devant notaire, et des lettres d'amour de la jeunesse de
cet illustre écrivain. Cet appât eut du succès, et notre jeune homme
s'enhardit à fabriquer d'autres documents, griffonnés sur de vieux
parchemins souillés, salis et enfumés. Il couronna son œuvre par une
tragédie du _Roi Lear_ corrigée, et par une autre tragédie soi-disant
inédite du même auteur, intitulée, _Vortigern et Rowena_.
L'excellent père publia, sur beau papier, la fraude de son fils, de la
meilleure foi du monde. L'imitation était assez adroite pour qu'elle
trompât d'abord quelques érudits. On discuta sur les dates, on analysa
la couleur de l'encre, la forme des lettres, etc.[113]
[Note 113: "Le Dix-huitième Siècle en Angleterre: Etudes
Humoristiques par Philareste Chasles." Un vol. 12º. Paris, 1846.
Le même auteur a donné aussi, comme on l'a vu ci-dessus, quelques
renseignements sur _Ossian_ et sur _Chatterton_; mais ils sont de
tous points insuffisants pour l'appréciation de ces supercheries
littéraires.]
_Malone_, le savant commentateur et critique de Shakespeare, signala
le premier ce pastiche. Néanmoins la tragédie de _Vortigern_ fut
représentée comme originale, sur le théâtre de Drury Lane, dont
_Sheridan_ était alors directeur. Trois cents livres sterlings furent
payées au père du pasticheur, avec droit de partage aux bénéfices
pour les 60 premières représentations. Il y a lieu de s'étonner qu'un
écrivain dramatique tel que _Sheridan_ s'en soit laissé imposer, car
la pièce était assez mauvaise pour qu'elle tombât dès la première
représentation. Huit jours auparavant, _Malone_ avait proclamé partout
que ce drame n'était incontestablement qu'une supercherie.
Lorsque tous ses pastiches eurent été complétement éventés, _Ireland
fils_ publia ses _Confessions_, livre très curieux, où il explique
l'origine et le mode de fabrication de ces fraudes, ainsi que le
profit qu'il en a retiré. On y rencontre aussi nombre d'anecdotes
sur l'époque, des extraits des deux tragédies, et diverses autres
compositions d'_Ireland_, qui ne manquent pas de talent.[114] On
pourrait même dire qu'en Angleterre, aux 18me et 19me siècles, ceux
qui ont cherché à tromper les lecteurs, en se couvrant d'un masque
plus ou moins ancien, ont montré un talent supérieur à celui de leurs
confrères dans les autres pays.
[Note 114: "The Confessions of William Henry Ireland, containing
the particulars of his fabrications of the Shakespeare manuscripts,
together with anecdotes and opinions of many distinguished persons." 1
vol. 8º, avec fac-similes. London, 1805.]
Quoiqu'_Allan Cunningham_, vrai poète en son genre, ne tienne pas
à beaucoup près dans la république des lettres, le même rang que
l'adolescent de Bristol, il offre un cas analogue, sauf le fatal
dénoûment, et qui montre combien est grande cette tentation de
déguisement littéraire.
En 1809, M. _R. H. Cromek_ faisait un pélerinage en Ecosse pour y
découvrir de vieilles chansons du pays. Il rencontra à Dumfries le
jeune _Allan Cunningham_, qui gagnait dix-huit shellings par semaine
comme maçon, mais qui possédait une connaissance extraordinaire de la
poésie populaire de l'Ecosse, en même temps qu'une lecture étendue en
ce genre. Il s'essayait même à faire des vers, et produisit quelques
morceaux à M. _Cromek_, que ce critique reçut d'un air de grande
condescendance, car il n'avait nul goût pour la poésie moderne. Son
ambition était de rivaliser avec l'évêque _Percy_ et _Walter Scott_,
en publiant les œuvres de quelque vieux barde oublié. Le jeune maçon
avec la perspicacité de sa race, s'aperçut bien vite de ce faible, et
chercha à le satisfaire en apportant à _Cromek_ d'anciennes pièces
de vers que celui-ci déclara _divins_!--"Dites-moi, je vous prie,
écrivait-il à un de ses correspondants à Londres, quels sont les noms
des anciens poètes de _Nithsdale_ et de _Galloway_?"
Le correspondant, qui n'était pas disposé à inventer un nouveau
_Rowley_, répondit d'une manière évasive, et les pastiches du jeune
homme ignoré furent publiés dans un beau volume, portant sur le titre
le nom de _Cromek_, comme éditeur. Les critiques de la capitale
félicitèrent leur confrère de la riche trouvaille qu'il avait faite
dans une région stérile jusqu'alors en ce genre. Ce ne fut que plus
tard que la ruse se découvrit.
On s'est très rarement occupé en Angleterre de ces supercheries en
littérature. Il appartenait à _Isaac d'Israeli_ de donner un résumé
de ce sujet, mais il n'en a guère tiré partie dans ses mélanges fort
curieux d'ailleurs, et annonçant une vaste lecture. Les quelques pages
qu'il y a consacrées, ne contiennent pas même l'indication des sources
qu'on pourrait consulter.[115]
[Note 115: Ses trois courts chapitres sur la matière, sont:--1º.
Celui sur les imposteurs littéraires; 2º. Celui consacré aux imitateurs
remarquables; et 3º. Le chapitre sur les faux littéraires (literary
forgeries). Ce dernier est le plus intéressant.]
Si chaque genre, à son tour, a son âge d'or en littérature, celui
du pastiche et des suppositions d'auteur est incontestablement le
dix-neuvième siècle. Le nombre en est si considérable, que nous ne
ferons mention que des plus curieux.
En 1803, _Barbié de Bercenay_ et _Sulpice Imbert_, comte de la
Platière, s'amusèrent à publier une correspondance très bien imitée,
de _Louis_ XVI. avec ses frères, et plusieurs personnages célèbres,
pendant les dernières années de son règne.
M. _Beuchot_, dans la "Bibliographie de la France," convainquit les
plus incrédules que ces lettres, acceptées comme authentiques, étaient
supposées.
Les plus habiles critiques sont quelquefois pris au piège du pastiche,
mais il arrive aussi que le contraire a lieu, et que c'est le
mystificateur qui est mystifié.
_Paul Lacroix_, le prince des pasticheurs et de la pastichomanie,
qui nous a conservé la mention d'une partie des siens,[116] comme
documents pour l'histoire du genre, est un exemple du fait. Il publia
dans un catalogue, avant que le manuscrit authentique et autographe
eut passé dans la bibliothèque de S. A. R. le _Duc d'Aumale_, que "les
historiettes de Tallemant des Réaux étaient évidemment un ouvrage
supposé, que M. _De Monmerqué_, de concert avec _Taschereau_, qui
possède si bien son XVIIme siècle, auraient déterré à la bibliothèque
du roi, dans les recueils d'anecdotes de _Falconet_, ou bien extrait
des manuscrits de _Conrart_, à l'arsenal."
[Note 116: Voir l'Introduction aux Mémoires de Messire Jean de
Laval, Comte de Chateaubriand. Genève, 1868. Un vol. in 18º, tirage à
cent exemplaires numérotés.]
L'écrivain qui inventait un sixième livre de _Pantagruel_,[117] des
Mémoires du _Cardinal Dubois_, de _Gabrielle d'Estrées_, etc., etc.,
n'aurait pas dû se fourvoyer ainsi. Rappelons en passant que la
publication de ces Mémoires de _Tallemant des Réaux_ a contribué à
laver la tache qu'un autre pasticheur avait imprimée au parlement de
Grenoble, pour un arrêt qui fut regardé comme authentique pendant plus
de deux cents ans.[118]
[Note 117: Il ne fut toutefois jamais publié que le prologue et le
premier chapitre.
Lors de la publication de ce pastiche, un journal de Paris, en
annonçant ce sixième livre, disait: La lecture de ce livre inédit
convaincra les plus incrédules, qu'il ne peut être attribué qu'au
véritable auteur de Pantagruel.]
[Note 118: Article _Sauvage_, tom. iii. p. 93, de l'édit., in
12º, de 1840. Cet arrêt supposé, rendu en 1637, fut inséré par
plusieurs jurisconsultes dans les recueils d'ordonnances et dans les
commentaires. C'est sur la donnée de cet arrêt qu'a été composé le
livre, intitulé, _Lucina sine concubitu_, par _John Hill_, qui prit le
pseudonyme d'_Abraham Johnson_. _Mercier de Compiègne_ publia cette
plaisanterie en français.
Dans "Les Mémoires de Fléchier" (Paris, Hachette, in 12º, 1862), sur
les _Grands jours d'Auvergne_, en 1669, l'auteur fait mention, à la
page 127, d'un cas à peu près semblable à l'arrêt supposé de Grenoble.]
L'incorrigible _Paul Lacroix_ publia en 1828 un autre pastiche qui
réussit encore mieux que les précédents. Ce fut une lettre de _Clément
Marot_ à la sœur de François I, sur le recueil de ses contes, et qui
fournissait la preuve des liaisons intimes qui avaient existé entre ces
deux personnages célèbres.
Citons encore du même écrivain la traduction de l'ode d'_Horace_,
"Pastor, cum traheret," etc., attribuée au prince qui fut depuis
Louis XVIII. Quand elle fut publiée en 1829, on ne doutait pas que ce
souverain en fut véritablement l'auteur.[119]
[Note 119: Dans "Les Supercheries Littéraires dévoilées" par
_Quérard_, tome iii. page 9, on trouve de longs détails sur ces
pastiches.]
_M. Fauriel_, désireux de contribuer à la réputation de son jeune ami
_Prosper Mérimée_, l'engagea à recueillir et à publier une collection
de poésies Illyriennes, qui, disait-il, ne pouvaient manquer de réussir
en France, d'après ce qu'il en avait entendu réciter dans le pays. Un
an après ce conseil, en 1827, _Mérimée_ fit paraître _La Guzla_, chants
Illyriens d'_Hyacinthe Maglanowich_.
Rien ne faisait soupçonner le pastiche au public, mais _Fauriel_ ne
tarda pas à le reconnaître, et fut très mécontent qu'un ami eut essayé
de le prendre pour dupe.
Néanmoins ces originaux supposés eurent un grand succès, et un naïf
Allemand non seulement les traduisit en vers, mais il prétendit même
avoir su retrouver, sous la version française, le mouvement et le
rhythme de l'original.
A cette époque, le mensonge littéraire se rencontrait partout en
France, même dans les sermons. _Serieys_ publia à Paris, en 1810, sous
le titre de "Sermons inédits de Bourdaloue," deux pastiches assez bien
faits de ce célèbre prédicateur.
Presque tous les _Mémoires_, soi-disant inédits des 16me, 17me et 18me
siècles rentrent dans cette catégorie. On commença même à attaquer les
anciens auteurs latins, comme l'avait fait _Hardouin_.
_Eugène Du Mesnil_ voulut établir que le poème de _Lucretius Carus_,
avait été composé par _Jean Pontanus_, de Naples. Il en donnait quinze
différentes raisons.
Nous aimons à croire que ce n'était là, pour M. _Du Mesnil_, qu'un
paradoxe, car pour l'existence de ce poème nous avons le témoignage
de Cicéron, de Stace, de Quintilien. Puis on se demande comment
_Pontanus_, voulant faire un pastiche qu'il attribuait à un auteur
plus jeune que _Cicéron_, et de douze ans seulement plus âgé que
_Virgile_, aurait affecté les tournures archaïques familières à
Lucrèce, quoiqu'elles ne soient pas étonnantes chez celui-ci, comme le
remarque fort bien _Bayle_.
Plusieurs bibliophiles se donnèrent la peine de défendre l'authenticité
du poème de _Lucrèce_, dans un journal littéraire.[120] On pourrait
donner à cette défense le titre de _Love's labour lost_.
[Note 120: L'_Intermédiaire_ du 29 Juin 1870.]
Une supposition d'auteur plus adroite que la précédente, fut celle de
M. _E. Begin_, qui, dans une histoire des rues de Metz, fit intervenir
dans son récit _Claudius Numatianus Rutilius_, et donna la traduction
française de deux lettres, supposées écrites par ce poète latin du Vme
siècle.
Entraîné par l'exemple de la France, le célèbre poète italien
_Leopardi_ s'amusait à publier en 1826 une traduction faite au XIVme
siècle, d'après une version latine d'une chronique grecque, relatant
l'histoire des Saints Pères du Mont Sinaï. Il imita si bien le vieux
style italien, que de fins connaisseurs y furent pris. Du reste cet
écrivain aimait assez à mystifier ses amis et le public, car il publia,
peu de temps après, deux odes grecques dans le genre d'Anacréon, et la
traduction d'une ode à Neptune, protestant qu'il avait trouvé, dans
un vieux manuscrit, ces débris jusqu'alors inconnus de la littérature
hellénique.[121]
[Note 121: Gustave Brunet, "Essai sur les Bibliothèques
Imaginaires," 1 vol. 8º, p. 383. Paris: Techener. 1862.]
La manie des supercheries littéraires était dans l'air. Un peu plus
tard, un étudiant allemand nommé _Wagenfeld_ composa une traduction
grecque de l'historien phénicien _Sanchoniaton_, supposée faite par
_Philon_ de Biblos. Ce travail décélait une profonde connaissance des
antiquités sémitiques.
L'auteur prétendit que le manuscrit original avait été trouvé dans
un couvent de Portugal. Le directeur du Lycée de Hanovre, le savant
_Grotefend_, fut trompé par l'écolier au point d'écrire un avant-propos
pour le travail de _Wagenfeld_, intitulé, "Analyse de l'histoire
primitive des Phéniciens, par Sanchoniaton, faite sur le manuscrit
nouvellement retrouvé de la traduction complète de _Philon_, avec des
observations de M. F. Wagenfeld."
On y avait inséré un fac-similé de l'original; seulement comme le texte
grec ne paraissait pas, et que les savants ne pouvaient en obtenir
l'inspection, des doutes s'élevèrent, et toutes les circonstances
de la trouvaille ayant été mûrement pesées, il fut prouvé, même au
Directeur du Lycée de Hanovre, qu'il n'y avait jamais eu dans cette
affaire qu'une très adresse et très habile supposition d'auteur.
Mais c'est plus particulièrement en France que réussissent ces jeux
d'esprit.
Comment en serait-il autrement lorsque même les esprits les plus graves
cherchent à tromper le public, ne fut-ce que pour quelque temps, et
prennent plaisir à la déception et à la crédulité des lecteurs?
Le premier quart du dix-huitième siècle s'ouvrit par un petit ouvrage
rempli d'un parfum attique et que l'auteur, qui ne s'avouait que le
traducteur, disait avoir trouvé parmi les manuscrits d'un évêque grec.
Il ajoutait, "On ne sait ni le nom de l'auteur ni le temps auquel il
a vécu; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieur à
_Sapho_, parcequ'il en parle dans son ouvrage."
Le succès fut si grand que les sept chants de ce poème en prose,
soi-disant grec, furent bientôt traduits dans presque toutes les
langues. L'auteur garda assez longtemps le secret, car l'ouvrage ayant
paru en 1729, l'auteur écrit à son ami l'abbé _de Guasco_, en 1742, "Je
voudrais que vous fussiez de retour à Paris, avant que je parte, et je
me réserve de vous dire alors le secret du _Temple de Gnide_."
Il était naturel que _Charles de Secondat_, _Baron de Montesquieu_, et
Président du Parlement de Bordeaux, cherchât à cacher son nom; mais il
n'était pas besoin de tacher à induire en erreur ses amis aussi bien
que le public.
Ce ne fut que plus tard qu'il avoua ce pastiche, dans une lettre où il
disait qu'il n'avait eu d'autre but que de faire une peinture poétique
de la volupté. Depuis lors, bien des écrivains, s'appuyant d'un si
grand nom, crurent pouvoir regarder le public comme leur jouet, et rire
de sa crédulité.
Aux exemples que nous en avons déjà donnés, en voici quelques autres.
M. _Louis Lazare_ mit en circulation avec succès des lettres du roi
Henri IV., jusqu'au jour où M. _Berger de Xivrey_ eut démontré d'une
façon peremptoire que ce n'étaient que des pastiches. Nullement
découragé par cet échec, le même écrivain, un peu plus tard, présenta
aux lecteurs, dans _Le Peuple Français_, un article intitulé, "_Edilité
Parisienne_, de longues citations d'histoire anecdotique soi-disant
inédites, dans lesquelles le style ancien est très bien imité; mais
l'auteur se garde bien de laisser soupçonner que ce n'est là qu'une
supercherie."[122]
[Note 122: Voir le No. du 27 Août 1869.]
L'audace des contrefacteurs était telle qu'ils n'hésitaient pas à
tromper le gouvernement même. Sous le ministère de M. de Villemain, le
grec _Minoïde Minas_ eut mission d'explorer les vieilles collections de
livres et de manuscrits de son pays, et rapporta du couvent de Sainte
Laura, au mont Athos, un manuscrit inédit des fables et apologues
de Babrius.[123] Le savant Helléniste _Boissonnade_ fut chargé de
l'éditer. Or dans l'intervalle, M. _Minas_ vendit au Musée Britannique,
à Londres, un manuscrit renfermant 95 fables du même _Babrius_, dont
M. _G. Cornewall Lewis_ publia une édition à Londres en 1859.[124]
[Note 123: La critique a décidé qu'on ne peut placer cet auteur
au-dessous du troisième siècle. Ainsi ce poète est postérieur à
_Phèdre_, qu'il surpasse, dans l'opinion de quelques-uns, par la
précision élégante de son style.]
[Note 124: Babrii Fabulæ Æsopeæ e codice manuscripto: partem
secundam nunc primum edidit G. Cornewall Lewis. Un vol. in 8º.]
On espérait que c'était le complément, ou la seconde partie, comme le
dit le titre latin, du recueil incomplet rapporté d'Orient par _Minas_
et que le ministère français faisait éditer. Malheureusement pour
les savants, M. _Dübner_ démontra, dans le journal de l'instruction
publique du 15 Févr. 1860, que ces nouvelles fables étaient des
pastiches, auxquels l'helléniste anglais s'était laisser prendre trop
facilement.[125]
[Note 125: Voir Egger, "Mémoires de Littérature Ancienne," tome i.
page 490, et suiv.]
Nous avons cité dans l'introduction, le volume de pastiches composés
par M. _Chatelain_. Cet écrivain ne montra pas toujours la même
franchise. En 1837, il publia quatre lettres de _Voltaire_ à Madame
_Du Deffand_, au sujet du jeune _Benjamin Constant de Rebecque_. Dans
une note explicative, il prétend que ces lettres furent laissées par
Mme _du Deffand_ à _Horace Walpole_. "Il paraît, ajoute-t-il, que M.
_B. Constant_ a fait l'acquisition des originaux qui le concernaient,
de _Walpole_ lui-même, qui ne voulut point céder les réponses de Mme
_du Deffand_. Au reste, cette négociation explique pourquoi les lettres
que nous livrons au public, ne se trouvent dans aucune des collections
des œuvres de Voltaire."
Ne croyant point encore cette explication suffisante, et pour établir
sans réplique l'authenticité des documents, _Chatelain_ va jusqu'à
avancer que des membres de la famille de Benjamin Constant l'avaient
assuré que la Biographie Universelle se trompait en donnant 1767 comme
date de sa naissance,[126] tandis qu'il est né en 1759, ce qu'on
pouvait vérifier chez M. _Chevillard_, père, notaire, rue du Bac., No.
15.
[Note 126: Ce qui ne lui aurait donné que l'âge de 6 ou 7 ans,
quand il demanda des lettres de recommandation en 1774, pour se
présenter chez Madame _du Deffand_.]
Nom de notaire, rue, numéro, toutes ces indications étaient fausses.
L'extrait de baptême du grand publiciste, prouve qu'il est bien
réellement né le 29 Octobre 1767.[127] La même année que _Chatelain_
poussait ainsi la supercherie littéraire jusqu'au mensonge, Toulouse
voyait paraître un magnifique in 8º, tiré à cinquante exemplaires
seulement, et imprimé en or, argent et couleurs, à l'imitation des
anciens manuscrits. Le _Carya Magalonensis_, chronique de Montpellier,
durant les premières années du XIVme siècle, acceptée comme
authentique, eut une seconde édition en 1844, avec la traduction en
regard, par M. _A. Moquin-Tandon_. L'ouvrage trompa la clairvoyance des
critiques les plus éprouvés.
[Note 127: Quérard, "Supercheries Littéraires."]
M. _Raynouard_ lui-même, dont les décisions semblaient infaillibles,
écrivit au traducteur pour le féliciter d'avoir mis en lumière un livre
qu'il considérait comme devant ajouter des renseignements curieux à
l'histoire de la langue d'Oc. Quelques journaux de Toulouse et de
Montpellier furent induits en erreur, comme le savant philologue.
Mais M. _Fortoul_, alors professeur à Toulouse, depuis ministre
de l'instruction publique, déclara, "qu'il regardait le _Carya
Magalonenenis_ comme une contrefaçon habile et exacte de cette langue
romane qui a eu autrefois tant de gloire, et qui est aujourd'hui le
sujet de tant d'études."
Le secret avait été bien gardé, car l'auteur de ce pastiche l'avait
confié à quelques amis, en distribuant la première édition. Enfin il
souleva tout-à-fait le voile.[128]
[Note 128: "Les Ecrivains pseudonymes," etc., par Quérard. 1 vol.
pp. 335. Paris, 1854.]
Deux véritables héros pour la fabrication de pastiches et de fausses
pièces, ont étonné le dix-neuvième siècle. Le premier est le grec
_Simonidès_, qui commença sa carrière en ce genre, en arrivant à
Athènes avec un grand nombre des manuscrits les plus rares, tant sacrés
que classiques, provenant, assurait-il, du couvent du Mont Athos.
Parmi eux se trouvait un ancien _Homère_, avec un commentaire complet
d'_Eustathius_. Un examen minutieux prouva que ce n'était guère que la
copie de l'édition du poète grec, par _Wolf_, les erreurs y comprises.
En 1851, _Simonidès_ proposa à Constantinople, la publication d'un
_Sanchoniaton_ complet, et promit en outre des inscriptions cunéïformes
avec traduction en phénicien, et des manuscrits arabes en caractères
syriaques, renfermés dans une boîte de métal qu'il avait aidé à
déterrer, mais qu'on découvrit malheureusement qu'il avait enfouie
lui-même en ce lieu.
Arrivé en Angleterre en 1853, il présenta à la Société Royale de
Littérature de Londres, quatre livres de l'Iliade qu'il tenait de son
oncle _Bénedictus_, moine du Mont Athos. Dans une des séances de la
société, il prononça un discours sur un Dictionnaire Hiéroglyfique
Egyptien dont il avait connaissance, et sur des chroniques
Babyloniennes en caractères cunéïformes.
Les lettrés trop crédules admirèrent le zèle infatigable qui avait pu
rassembler de pareils trésors.
_Simonidès_ entremêlait adroitement les vrais manuscrits avec les faux.
Le Musée Britannique lui en acheta onze exempts de tout soupçon. Ce
n'était là, comme nous allons le voir, que préparer habilement ses
plans.
Il fit alors une excursion en Allemagne, et il y mystifia un instant
des savants tels que _Bunsen_, _Lepsius_, et _W. Dindorf_. Le manuscrit
d'_Uranios_, contenant un fragment de l'ancienne histoire d'Egypte,
fut accepté par ce dernier comme authentique, et d'après ses conseils,
l'université d'Oxford fit imprimer un spécimen de ce document. Peu de
temps après, _Lepsius_, qui s'était aussi intéressé à cette trouvaille,
annonça qu'après un examen plus attentif, il avait reconnu, que le
texte de ce manuscrit était pris en partie dans ses propres ouvrages à
lui, et en partie dans ceux de _Bunsen_. _Tischendorf_ confirma cette
opinion et démontra de son côté que l'_Uranios_ n'était qu'une fraude
littéraire.
_Simonidès_, qui était parvenu à vendre ce manuscrit à l'Académie de
Berlin, pour cinq mille dollars, fut arrêté à Leipsig, au moment où
il prenait le chemin de l'Angleterre. On le conduisit à Berlin, où il
fut mis en prison et traduit devant une cour de justice. Il échappa
toutefois à une condamnation, en conséquence de l'omission de certaines
formalités légales, mais néanmoins, le 30 Mars 1856, la police lui
donna l'ordre de quitter le pays.
Simonidès revint en Angleterre, et y fit valoir bien haut son
acquittement, preuve, disait-il, de son innocence et des calomnies
auxquelles il avait été en butte.
Renouant le fil de ses anciens rapports avec les savants du pays, il
leur fit entendre qu'il avait connaissance d'une foule de manuscrits
précieux, inconnus, dont un était de la main de l'_Empereur Théodose_!
M. _Mayer_, zélé Egyptiologue de Liverpool, non seulement lui acheta
des pièces fort anciennes, mais encore lui donna accès à son Musée, le
priant d'expliquer plusieurs _papyri_ qu'il lui confia.
Par ses conseils, M. _Mayer_ fit publier, à grands frais, avec les
explications de Simonidès, un beau volume, contenant entr'autres
certaines portions de l'évangile de Saint Mathieu, supposées écrites
par _Nicolas d'Antioche_, sous la dictée de l'apôtre lui-même![129]
[Note 129: "Fac-Similes of certain portions of the Gospel of St.
Matthew, and of the Epistles of St. James and St. Jude, written on
papyrus, in the first century, etc. etc. Edited and illustrated, by
Constantin Simonidès." In fol. London: Trübner, 1862.]
Le journal littéraire (_Athenæum_) examina soigneusement ces pièces,
et les déclara fausses. Mais l'audace ou l'ingéniosité de notre grec
ne s'effrayait pas si vite.