Si, dans ce que nous venons de rapporter, l'on a regardé comme des

pastiches des pièces de poésie qui n'en étaient pas, un poète, aussi

du 15me siècle, a passé jusqu'en ces derniers temps pour authentique,

lorsque ses compositions étaient l'œuvre d'un autre. En effet, avant

l'édition des _Vaux-de-Vire_, publiée en 1811, par les soins de M.

_Asselin_, sous-préfet de Vire, le nom d'_Olivier Basselin_ était

peu connu hors de la Normandie. Quant aux chansons de ce poète

Virois, elles étaient à peu près ignorées.[96] Quoiqu'il existât deux

exemplaires d'une édition de 1670, qui contenait des chansons sous

le nom de _Vaux-de-Vire_, le nom d'_Olivier Basselin_ ne s'y trouvait

pas même mentionné. Aussi notre poète normand n'avait qu'une vague

existence avant la publication de 1811, et aurait pu être rejeté dans

le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Jusqu'aujourd'hui aucun

document nouveau, depuis la notice de M. _Asselin_, ne s'est produit,

qui puisse établir avec certitude à quelle époque vivait _Olivier

Basselin_.

[Note 96: Voir l'Introduction de la nouvelle édition des

Vaux-de-Vire d'Olivier de Basselin et de Jean le Houx, par le

Bibliophile Jacob. 1 vol. 12º. Paris: A. Delahays. 1858.]

_Jean Le Houx_, un des meilleurs poètes du milieu du 16me siècle, fit

imprimer d'anciennes chansons qui passèrent pour avoir été composées

par _Basselin_, et y mêla les siennes propres. Il n'eut pas grand'chose

à faire pour s'approprier ces anciens Vaux-de-Vire, il n'eut qu'à les

recueillir de la bouche des anciens du pays, ou plutôt qu'à les écrire,

comme il les avait appris quand il commençait lui-même à faire des

chansons. En les recueillant le premier, _Le Houx_ les rajeunit, si

toutefois il ne les a pas composés lui-même sous le nom d'_Olivier

Basselin_, connu en Normandie à cause d'une ancienne chanson qui se

chantait du temps de _Guillaume Cretin_, et dans laquelle il était

fait mention de ce nom. Du reste _Jean Le Houx_ ne voulant pas sans

doute qu'on l'accusât plus tard de plagiat, a rassemblé tout ce qu'on

savait par tradition de la vie d'_Olivier Basselin_, dans un de ses

Vaux-de-Vire qu'il adresse à _Farin du Gast_.

"Qu'_Olivier Basselin_ et _Jean Le Houx_ ne fassent qu'un seul et

même poète, conclut le _Bibliophile Jacob_, peu importe; ce n'est pas

Horace, ce n'est pas Anacréon, c'est un bon biberon qui chante le cidre

et le vin avec une gaieté toute gauloise."

Cette opinion n'a pour but que de laisser indécise la question de

savoir si c'est _Jean Le Houx_ ou _Basselin_ qui a composé les

chansons. Si plusieurs des célèbres Vaux-de-Vire, soi-disant de ce

dernier, sont l'œuvre d'un poète beaucoup plus moderne, Jean Le Houx,

un grand nombre aussi sont le produit d'un jeu d'esprit de M. _Julien

Travers_, membre de la société des antiquaires de la Normandie, qui

en a fait l'aveu à la réunion des délégués des sociétés savantes à la

Sorbonne, au mois d'avril 1866.[97]

[Note 97: Voir la Revue des sociétés savantes, quatrième série,

tome iii. pages 445 et 574.]

_Moncrif_, lecteur de la Reine Marie Leczinska, a fait une substitution

semblable, d'une chanson de sa composition, en 1742, à une des pièces

de _Robert de Champagne_.[98] Ce même écrivain, dans un _choix_

d'anciennes chansons, donné au public, rima encore, dans le ton du bon

vieux temps, ses deux célèbres romances: "Les constantes amours d'Alix

et d'Alexis," et "Les infortunes inouïes de la tant belle Comtesse de

Saulx." Elles trompèrent longtemps bien des lecteurs. Dans l'_Almanach

des Muses_, publié par _Santreau de Marsy_, en 1765, les rondeaux,

triolets et fabliaux, soi-disant anciens, foisonnent, les vers

pastiches ne manquent pas, les suppositions d'auteur non plus, et l'on

prêtait surtout des chansons aux anciens rois de France.[99]

[Note 98: Voir la curieuse anecdote du Duc de Luynes, dans les

_Mémoires_, année 1742, tome ix. p. 188.]

[Note 99: Sainte Beuve "Histoire Critique de la Poésie Française au

XVIme siècle."]

Avant d'entamer le sujet, en ce qui concerne le siècle présent, voyons

ce qu'a produit l'Angleterre en pastiches et suppositions d'auteur, au

dix-huitième.

Nous croyons que bien peu de pastiches dans ce pays présentent

l'originalité de celui du célèbre docteur _Johnson_, que le docteur

_Matty_, biographe de _William Pitt_, inséra dans son livre, même du

vivant de Johnson, comme un exemple "de l'éloquence du noble lord, dans

le style vigoureux de _Démosthènes_, uni à la manière spirituelle et

ironique de _Cicéron_."

Voici comme la chose arriva. Dans le _Gentleman's Magazine_, édité

alors par _Edward Cave_, on trouve, à partir du mois de Juin 1738,

jusqu'en Février 1743, une analyse des débats du parlement anglais,

sous le titre de "Debates in the Senate of Lilliput." Il était à cette

époque strictement défendu d'imprimer quoique ce fût, des discussions

et discours du parlement; de là, la nécessité de déguiser plus ou

moins les discours. Or, le docteur _Johnson_ n'avait jamais assisté à

aucune des séances; mais _Edward Cave_ avait gagné un des huissiers,

et fut mis à même de prendre note du sujet de la discussion et des

noms des orateurs, ainsi que des principaux points de leurs arguments.

Ces matériaux étaient communiqués à _Johnson_, qui s'en servait pour

composer son compte-rendu des débats.

On peut voir dans le _Gentleman's Magazine_, de l'époque, le discours

de ce dernier, que la biographie de Pitt par le docteur _Matty_ cite

comme un exemple remarquable de l'éloquence de son héros, et qui

est véritablement un excellent pastiche de la manière du ministre

anglais.[100]

[Note 100: Voir _The Proof Sheet_, Journal Littéraire Américain, de

Mars, 1869, 2me vol. No. 5, p. 67.]

Nous ne citerons que pour mémoire l'Alphabet Formosan, et la Traduction

Formosane de la Bible par _Psalmanazar_, que l'évêque de Londres

_Compton_ avait placés parmi les curiosités les plus précieuses de sa

bibliothèque.

Il y a lieu de s'arrêter plus longtemps sur les poèmes d'_Ossian_,

que son premier éditeur, _Macpherson_, est supposé avoir fabriqués.

Ils eurent d'abord un tel succès, qu'admirés par _Goethe_ et par

_Schiller_, ils furent bientôt traduits en allemand, en français, en

italien, en danois, en polonais, et en latin.

Enfin pourtant on réfléchit qu'il était presque incroyable que des

poèmes aussi longs que _Fingal_ et _Temora_, nous eussent été transmis

par la tradition orale seule, depuis un laps de plusieurs siècles.

Finalement le docteur _Samuel Johnson_, alors au zénith de sa renommée,

déclara que le tout n'était qu'une impudente supercherie. Sans

employer un langage aussi violent, _Malcolm Laing_ et _David Hume_

développèrent des opinions analogues.

_Philareste Chasles_, dans ses "Etudes sur le dix-huitième siècle,"

est du même avis: "La sentimentalité de Richardson, la tristesse de

Young, la chevalerie de Tressan, le parallèlisme de la Bible, composent

ce pastiche. L'auteur fit disparaître les Ecossais du quatrième

siècle, hommes nus, à demi sauvages, avec un petit bouclier de cuir ou

d'écorce, un dard, et des canots creusés dans un tronc d'arbre. Il les

remplace par des héros généreux, des filles mélancoliques; il invente

des armures d'acier, de grandes fêtes dans des tourelles, dont les murs

sont couverts de mousse et de lierre, de jolis vaisseaux traversant la

mer, etc."

_M. Laing_, auteur d'une histoire d'Ecosse, examine non seulement

presque chaque ligne de la traduction de _Macpherson_, mais une foule

d'autres ouvrages, anciens et modernes, relatifs à ce sujet, et il

arrive à la conclusion que l'ensemble est pris à cent sources diverses,

et que ce n'est qu'une espèce de centon.

C'était là, à peu près, le sentiment général lorsqu'un nouveau champion

est entré dans la lice, et a cherché à prouver l'authenticité des

poèmes d'Ossian, dans une magnifique édition publiée aux frais du

Marquis de _Bute_.[101]

[Note 101: "The Poems of Ossian, in the original Gaëlic, with a

literal translation into English," &c., by the Rev. Archibald Clerk,

&c. William Blackwood, 1870, 2 vol. gr. in 8º. Le texte gaëlic ou Erse

avait déjà été publié en partie, avec la version en prose, 1º, en 1762:

"Fingal, an epic poem in six books;" 2º, en 1763, "Temora, an epic in

eight books." Il fut publié en entier en 1806.]

Dans une dissertation préliminaire de 66 pages, le nouvel éditeur

établit d'abord que cette publication renferme des poèmes en partie

autres que ceux donnés par Macpherson. "Plusieurs, dit-il, remontent

à une haute antiquité, et mon texte ressemble peu à celui de mon

prédécesseur, composé de vagues généralités, tandis qu'ici on trouva

partout une fraîcheur primitive, un riche coloris, et des détails

entièrement gaëliques. Il serait aussi impossible de reconstruire

_Homère_ avec la traduction de _Pope_, qu'Ossian avec celle de

Macpherson."

On a droit d'exiger, semble-t-il, du nouvel éditeur qu'il ait

connaissance des recherches antérieures pour établir l'authenticité

des œuvres d'Ossian. Or, en 1806 une enquête avait été établie pour

s'assurer de ce point.[102] Les conclusions du comité, composé des

hommes les plus versés dans l'histoire du pays et de la langue, furent

que _Macpherson_ avait adapté et amalgamé d'anciennes poésies erses,

dans lesquelles il était question d'Ossian et de Fingal. Lorsque la

Société Ecossaise travailla à cette enquête, elle ne put découvrir

aucun manuscrit original, remontant à l'époque supposée des poèmes

publiés par _Macpherson_, et nul n'a été découvert depuis. Cependant la

littérature keltique est l'objet de plus de recherches que jamais, et

les travaux de _Reeves_, de _Henthorn Todd_, et d'autres antiquaires,

ont étonné la présente génération par les lumières qu'ils ont jetées

sur les institutions civiles et sociales de l'époque du _Fingal_

de _Macpherson_. Ces renseignements sont irréconciliables avec les

institutions et les mœurs des poèmes de ce dernier. Pourtant, chose

étrange! M. _Archibald Clerk_ ne fait aucune mention des recherches

des savants que nous venons de nommer. Ne les a-t-il pas connus? ou

n'a-t-il pu les contredire?

[Note 102: Report of the Committee of the Highland Society of

Scotland, appointed to inquire into the authenticity of the Poems of

Ossian.]

En attendant, n'est-on pas justifié en rejettant l'Ossian dans la

région fabuleuse de la louve de Romulus, et des héros Merlin, Hengist

et Horsa?

Quant au texte nouveau de l'édition de M. _Clerk_, qui n'est appuyée

que sur des manuscrits relativement modernes, nous adoptons l'opinion

de l'éditeur du _Saturday Review_, du 28 Janvier 1871, qui se récuse

dans cette querelle, parcequ'il ne sait pas le Gaëlique; mais qui

avoue néanmoins qu'il n'a pas la moindre foi dans l'existence du poète

_Ossian_.[103]

[Note 103: _Fin Magnussen_ a prouvé, dans son Essai, en danois,

sur _Ossian_, que ce nom se rapporte à une source scandinave et non

pas keltique. On peut aussi consulter sur l'édition de M. Clerk un

intéressant article dans le journal _The Scotsman_, du 7 Mars 1871, où

l'on rappelle que les héros de _Fingal_ appartiennent à des traditions

irlandaises plutôt qu'écossaises.]

Si Macpherson fit fortune avec ses supercheries, il en fut bien

autrement de l'infortuné _Thomas Chatterton_, dont les poèmes supposés

du moine _Rowley_ sont pourtant bien supérieurs au pseudo-Ossian, et

dont l'auteur périt de misère en 1770.

Ces compositions pastiches sont tellement remarquables que nous

nous y arrêterons un moment. _Warton_, l'historien critique de la

poésie anglaise, regarde ce jeune homme, ou plutôt cet adolescent,

comme un prodige de génie, qui eût été un des plus grands poètes de

l'Angleterre, s'il fût arrivé à l'âge d'homme.

Dans la chambre aux archives de l'église de Sainte Marie, de Redcliffe

Hill, à Bristol, étaient enfermés depuis de bien longues années, six

ou sept vieux coffres de chêne, contenant une quantité considérable

d'anciens parchemins, chartes, contrats de vente et d'achats, etc., que

l'opinion publique faisait remonter jusqu'à l'époque de la guerre des

deux Roses.

Au nombre de ces coffres en était un, cerclé de fer, et à six serrures,

mentionné dans des documents du XVme siècle, sous le nom de _Coffre

de William Canynge_. Vers 1730, tous ces coffres avaient été forcés,

les pièces considérées comme les plus importantes, dans l'intérêt de

l'église, déposées dans un autre local, et le reste abandonné comme

inutile. Cette chambre aux archives était attenante à la maison

paternelle de _Chatterton_, descendant d'une longue suite de bedaux de

l'église de Sainte Marie, depuis cent cinquante ans.

La famille se servait des parchemins abandonnés, à toute sorte

d'usages. Le père en recouvrait les livres des élèves de son école, et

la mère en découpait des patrons d'habillements.

Le jeune _Chatterton_, d'abord d'une intelligence assez obtuse en

apparence, devint amoureux, ainsi que s'exprime sa mère "fell in love,"

d'un vieux manuscrit à lettres capitales enluminées, et celle-ci,

mettant cette passion à profit, se servit de ce manuscrit pour

apprendre à lire à son fils.

L'enfant ayant été admis à l'école publique de Bristol, commença à

donner dès-lors, comme le prouvent des témoignages contemporains,

des preuves d'une intelligence et d'une pénétration exceptionnelles.

A douze ans, affirment des personnes chez lesquelles il se rendait

souvent au sortir de l'école, il avait déjà conçu l'idée d'une série

d'anciens poèmes de _Thomas Rowley_, moine du XVme siècle, poèmes dont

quelques-uns devaient plus tard embarrasser de savants critiques,

des littérateurs habiles, et nombre d'éditeurs instruits. En avait-il

découvert des traces parmi les vieux parchemins, au milieu desquels

il passait des heures entières à peindre des lettres anciennes, et à

copier de vieilles écritures? C'est ce que nous verrons tout à l'heure.

Chatterton avait à peine quinze ans, lorsqu'il donna à un de ses amis,

George Catcott, une ballade en vieux style: "_The Bristow Tragedie_,"

si parfaitement imitée, qu'elle eut plus tard l'honneur d'être

considérée par _Horace Walpole_, comme un des pastiches du _Dr Percy_,

l'éditeur des "Relics of Ancient English Poetry."

A l'antiquaire _Barrett_ il fit présent d'un autre poème, "The Battle

of Hastings," supposé écrit par le moine Saxon Turgot, et traduit par

_Thomas Rowley_, en 1469. _Barrett_, qui avait reçu la copie écrite

de la main de Chatterton, insista à plusieurs reprises pour voir

l'original, et enfin celui-ci finit par avouer que c'était son propre

ouvrage.[104] Comme imitation d'une pièce ancienne, le critique avoue

que c'est là une production étonnante pour un adolescent. D'autres

morceaux succédèrent, donnés à d'autres amis, et toujours supposés

écrits par le moine du XVme siècle.

[Note 104: Sur toutes les suppositions d'auteur, imitations, et

pastiches de notre jeune homme, voir l'excellente Etude biographique en

anglais, par _Daniel Wilson_. Un vol. in 8º. Macmillan, 1869.]

On ne voulut pas admettre alors, et même bien longtemps après, que le

jeune poète fut capable d'écrire rien de pareil. On fut persuadé qu'il

avait découvert tout cela dans les coffres de la chambre aux archives.

Aujourd'hui un examen plus attentif et plus minutieux, ainsi qu'une

critique plus exercée, ne laissent plus aucun doute sur la supercherie.

Ce n'était pas seulement le style et la manière du quinzième siècle,

que _Chatterton_ savait imiter avec beaucoup de talent, mais encore

on trouve insérés dans ses œuvres, bien d'autres imitations, par

exemple, deux pastiches parfaits d'_Ossian_, que, par une ignorance

facile à expliquer dans un enfant de seize ans, il dit être traduit du

Saxon.[105]

[Note 105: Lorsqu'on lit une ode composée par _Pope_ à douze

ans, et une autre par _Cowley_ à treize, on peut avec vraisemblance

supposer, vu les circonstances, qu'un parent, un ami, ou un professeur

leur est venu en aide. Quant à _Chatterton_, il n'avait ni parent, ni

ami, ni professeur pour l'aider.]

En 1766, beaucoup de personnes avaient encore une foi entière dans

l'existence d'un _William Canynge_, maire de Bristol, du temps de

_Chaucer_, de ses descendants à l'époque de la guerre des deux Roses,

et du bon moine _Rowley_. Il a fallu plus de vingt cinq ans pour

détromper le public.

M. _Daniel Wilson_ a fait voir dans sa biographie que la prose et les

vers de Chatterton présentent l'ensemble d'un roman historique où

sont groupés des caractères très fidèlement dessinés, pleins de vie,

et doués parfois d'une tendresse toute lyrique. Peu d'anglais même

savent quelle riche veine de poésie et de fiction romantique se trouve

cachée dans les poésies de _Rowley_, lorsqu'on leur ôte leur antique

phraséologie.

Nous citerons deux exemples; le premier est une ode à la Liberté,

supposé chantée par un chœur de Saxons, à la fin d'une scène où le roi

Edouard le Confesseur avoue sa partialité pour les Normands.

"When _Freedom_, dressed in blood-stained vest,

To every knight her war-song sung,

Upon her head wild weeds were spread,

A gory anlace by her hung.

She danced on the heath,

She heard the voice of _Death_;

Pale-eyed _Affright_, with heart of silver hue,

In vain assailed her bosom to acale;[106]

She heard unflemed[107] the shrieking voice of woe,

And sadness, in the owlet, shake the dale.

She shook her burled[108] spear;

On high she jeste[109] her shield;

Her foemen all appear,

And flie along the field," &c.

[Note 106: To freeze.]

[Note 107: Undismayed.]

[Note 108: Pointed.]

[Note 109: Raised.]

Cette ode finit abruptement, et le professeur Daniel Wilson, en citant

ce morceau, dit que rien de plus poétique n'a été écrit sur ce sujet,

depuis la magnifique apostrophe à la Liberté, par l'ancien poète

_Barbour_, dans le poème de _Bruce_.

Voici la seconde pièce, extraite du poème dramatique d'_Ælla_.

C'est une complainte chantée par un Ménestrel de la cour:--

"Hark! the raven flaps his wings,

In the briared dell below,

Hark! the death-owl loud doth sing

To the nightmares as they go.

My love is dead,

Gone to her death-bed,

All under the willow-tree.

"See! the white moon shines on high;

Whiter is my true love's shroud;

Whiter than the morning sky,

Whiter than the evening cloud.

My love is dead, &c.

"With my hands I'll fix the briars

Round her holy corse to gre (grow).

Elfin Faeries, light your fires;

Here my body still shall be.

My love is dead, &c.

"Come with acor-cup and thorn,

Drain my heart's-blood all away;

Life and all its good I scorn,

Danse by night or feast by day.

My love is dead, &c."

Le drame d'_Ælla_, dans le goût antique, est le chef-d'œuvre de

Chatterton, et fut transcrit sur le manuscrit écrit de sa propre main,

en date de 1769, lorsqu'il n'avait que seize ans.

En quittant l'école de Bristol, Chatterton était entré, en qualité de

clerc, chez un notaire de cette ville. Bientôt fatigué de cette vie

d'asservissement, il partit pour Londres, le 29 Avril 1770, flattant sa

mère et sa sœur de la perspective de brillants succès littéraires dans

la capitale. Il emportait avec lui plusieurs poèmes écrits en style du

15me siècle, qui aurait formé un volume suffisant, dit _Daniel Wilson_,

pour établir la fortune et la gloire d'un poète, quelqu'il fût.

_Horace Walpole_ avait publié en 1764, son pastiche du "Castle of

Otranto," d'après un manuscrit italien, affirmait-il, d'_Omphrio

Muralto_, trouvé dans une ancienne bibliothèque, et imprimé à Naples

en 1529. Il jouissait du reste d'une brillante réputation littéraire et

d'une grande fortune.

Il était donc tout naturel que Chatterton songeât à s'adresser à ce

personnage important, romancier, dramatiste, et poète, pour faire

accepter au public les écrits du moine _Rowley_. D'ailleurs, il avait

écrit au grand seigneur qu'il invoquait son appui comme fils d'une

pauvre veuve qui avait grand'peine à soutenir sa famille, et que ce

qu'il avait composé jusqu'alors ne lui avait rapporté ni renommée ni

argent. Puis dans une autre lettre, accompagnée d'une histoire supposée

de la peinture en Angleterre, écrite par le moine Rowley en 1469, pour

Maître _Canynge_, il annonçait à Walpole qu'il avait en sa possession

encore plusieurs autres manuscrits anciens qu'il lui offrait. On a

prétendu que cette dernière lettre n'était point parvenue à son

adresse; mais il est bien établi aujourd'hui que Walpole les reçut

toutes les deux.

Quant à la première, il ne peut exister de doute, l'adresse était

exacte, la lettre était fermée avec un pain à cacheter; et adresse,

timbre de la poste, et pain à cacheter peuvent encore se voir à présent

au Musée Britannique, parmi nombre d'autres autographes du jeune homme.

Une réponse de Walpole lui-même prouve qu'il avait reçu l'autre lettre.

Ainsi, dit le révérend _Walter W. Skeat_,[110] "When afterwards Walpole

had the hardihood to deny that he ever received the piece in question,

in this falsehood he stands self-convicted."

[Note 110: "The Poetical Works of Thomas Chatterton, with an Essay

on the Rowley Poems, &c." 2 vol. 8º. Bell and Dalby: London, 1871.

Dans cette excellente édition on a suivi un système conseillé dans la

Biographie du professeur Wilson, citée plus haut, celui de changer les

mots archaïques en anglais moderne.]

Walpole fit valoir encore une autre excuse, après la catastrophe; c'est

que Chatterton avait voulu le tromper, le mystifier. Il semble qu'il

n'avait guère le droit de se montrer si susceptible, lui qui avait

fabriqué une lettre supposée écrite par le Roi de Prusse, _Frédéric_,

où il tournait Jean Jacques Rousseau en ridicule, avec une amère

ironie, et où toutes les convenances étaient blessées.[111] Celui-ci en

fut cruellement affecté.

[Note 111: Cette lettre fut écrite au moment où _David Hume_

flattait et caressait le plus J. J. Rousseau, et il avoue avoir pris

part à ce persiflage; plus particulièrement odieux envers un homme

alors proscrit, qui se mettait entièrement à la disposition de ceux

qu'il croyait ses amis.

Voir sur l'affaire de cette supposition d'auteur, "l'Histoire de la Vie

et des Ouvrages de J. J. Rousseau, par Musset-Pathay."]

Chatterton, repoussé avec hauteur par Walpole, et profondément

blessé, vécut pendant quelque temps du produit de ses articles dans

les journaux littéraires; mais bientôt en proie à la misère et à la

faim, mécontent du monde, sauvage, ulcéré, trop fier pour accepter

des secours, le jeune homme mit fin à sa vie par le poison, à l'âge

de dix-sept ans, laissant à la postérité des preuves de la plus haute

intelligence poétique. On trouva sa chambrette jonchée d'une masse de

papiers déchirés sans doute dans son désespoir; et ainsi fut détruite

peut-être plus d'une œuvre remarquable.

Walpole, qui aurait pu le sauver, écrivait, longtemps après la mort

du poète, dans une lettre à la Comtesse d'Ossory, "Chatterton was a

gigantic genius."

En effet, s'adaptant à tous les genres de styles, il sut prendre

tour-à-tour, avoue la critique anglaise, l'esprit satirique de

_Churchill_, le ton noble, mais amer, de _Junius_, la rude vigueur de

_Smollett_, singer parfois la douceur rhythmique et les antithèses de

_Pope_, la grâce travaillée de _Gray_ et de _Collins_, ou bien, encore

sous le manteau du moine Saxon _Rowley_, rivaliser avec l'héroïque

affectation d'_Ossian_. Il est probable, dit le professeur _Daniel

Wilson_, que la puissance intellectuelle de Chatterton a rarement été

surpassée, et peut-être n'a-t-elle jamais été égalée au même âge.

Aussi après sa mort, ce fut un concert de magnifiques éloges en prose

et en vers. _Sir Herbert Croft_ fut un des premiers à faire connaître

au public le génie et le sort fatal de Chatterton.[112] _Malone_, dans

ses observations sur les poèmes de _Rowley_, le regarde comme le

plus grand poète qu'ait produit l'Angleterre depuis _Shakespeare_. Le

docteur Johnson avoue que "This is the most extraordinary young man

that has encountered my knowledge." _Coleridge_, _Wordsworth_, et une

foule d'autres auteurs exaltent la vigueur de son génie.

[Note 112: "Love and Madness. A story too true," &c. 1 vol. 8º.

London, 1780.

Dans le _Monthly Magazine_ de Novembre 1799, _Southey_ a fait connaître

par quelle supercherie peu honorable Sir Herbert Croft s'empara des

manuscrits de Chatterton et les publia.]

A côté du phénomène douloureux qu'offre cette existence tourmentée, à

peine ose-t-on nommer le pseudo-Shakespeare, _Ireland_, héros de la

petite pièce après la tragédie, comme le dit _Philareste Chasles_.

_Samuel Ireland_, le père, avait passé sa vie à voyager sur les bords

de l'Avon, pélerinage dont il consigna les résultats dans un curieux

volume tout rempli de crédulité.

Supercheries littéraires · 第 4 / 11 段