Une publication qui attira l'attention publique au dix-huitième siècle,

trompa les historiens pendant vingt ans. Ce fut _la Rym-Kronyck, etc.

door Broeder Klaas Kolyn_, publiée dans les "Analecta Belgica," de

_Gérard Dumbar_, et attribuée à un Bénédictin de l'Abbaye d'Egmont,

près de Haarlem, qui vivait vers la fin du douzième siècle. Cet ouvrage

obtint la confiance générale, et on le cita dans nombre de travaux

historiques. A la longue cependant le doute s'éveilla, et enfin

les recherches de _Wagenaar_, de _Van Wyn_, et d'autres critiques,

prouvèrent que le moine était bien innocent dans cette cause, et que

c'était l'œuvre d'un avocat de Bois-le-Duc, nommé _Henri Graham_,

aidé d'un graveur, Regnier de _Graaf_. Ce fut ce dernier qui révéla

la vérité, lors de la vente à _Corneille van Alkemade_, du manuscrit

original.[71]

[Note 71: Voir Foppens, "Bibliotheca Belgica;" Van Wyn, "Loisirs

Domestiques;" et Ypey, "Histoire de la Langue Hollandaise."]

La France, au siècle dernier (et durant celui-ci, comme nous le verrons

bientôt) a été peut-être de tous les pays, le plus fécond en pastiches

et en supercheries littéraires, comme le prouvent suffisamment les

travaux bibliographiques de l'infatigable _Quérard_.

De 1757 à 59 l'habile ministre de Louis XV., _Choiseul_, composa,

dans un intérêt politique, un curieux pastiche dans une collection de

lettres supposées écrites d'Amérique par le général français, _Marquis

de Montcalm_, à son cousin M. _De Berryer_, résidant en France. On

y trouve une très-juste appréciation de la situation des colonies

d'Amérique, et une prédiction bien nette de la Révolution qui se

préparait. Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les

deux continents. _Bancroft_, dans son Histoire des Etats Unis, les

qualifie nettement de contrefaçon.[72]

[Note 72: Vol. iv. chap. ix. page 128, en note. Voir aussi _Notes

and Queries_, 4me Série, viii., Novembre 11, 1871, page 397.]

Les Mémoires de Bachaumont rapportent qu'en 1773, un pamphlétaire

inconnu, hostile aux derniers ministres de Louis XV., fit paraître une

soi-disant lettre du père _Caussin_ au Cardinal _de Richelieu_, qui

contrefaisait merveilleusement le style figuré de ce temps-là, ainsi

que la manière du vieux Jésuite. Elle peut être considérée comme un

pastiche remarquable, ajoute notre auteur.

Nous avons déjà signalé un des plus fameux pasticheurs de cette époque,

_Courtilz de Sandras_.[73]

[Note 73: A notre époque il a trouvé un continuateur du genre,

qui, par sa prodigieuse fécondité, a surpassé son modèle, nous

voulons parler de _Lamothe-Langon_, au sujet duquel on peut consulter

_Quérard_.]

Lors de la nouveauté du poème de _Voltaire_, "La Guerre de Genève," la

société de Paris courut après les chants épars de cet ouvrage, dont on

avait le premier sans le second, le troisième sans le quatrième. C'est

alors que _Cazotte_ imagina de donner le septième chant de la _Guerre

de Genève_, pour satisfaire l'impatience du public, et pour jouer un

tour au poète. Il l'intitula septième chant, pour flatter l'espérance

des amateurs auxquels il eut la satisfaction d'entendre dire, trompés

qu'il étaient, que puisqu'il y avait sept chants, on pouvait se flatter

d'en avoir au moins douze.

Pendant huit jours l'ouvrage passa pour être de la même main que le

commencement.

On y suppose les événements des 5me et 6me chants qui n'ont jamais été

faits par _Voltaire_. Vachine, la sorcière dont la baguette a causé

les désordres précédents, métamorphose l'Ennui en brouillard épais qui

s'appesantit sur la ville. Les dames de Genève pour se dérober à son

influence, se sauvent à Ferney, chez Voltaire:--

"Déjà l'Ennui, par le bruit écarté,

Craignant bientôt d'entendre la trompette,

Abandonnait les murs de la cité:

Vers les Grisons méditant sa retraite,

Il s'éloignait d'un vol pénible et lourd,

Opprimant l'air qui lui livre passage.

Où vas-tu donc? es-tu fou? es-tu sourd?

Arrête-toi, retarde ton voyage,

Dit une voix dont il connaît l'accent.

Il reconnaît la sorcière, et descend."

* * * * *

"_La Guerre de Genève_, une des taches de la vieillesse de _Voltaire_,

dit _La Harpe_,[74] misérable production, aussi mal conçue que mal

écrite, eut pourtant un moment de succès, et donna lieu à un plaisant

pastiche."

[Note 74: "Cours de Littérature," tome iii., page 224, édition in

8º d'Agasse, an vii.]

Pendant quelque temps, _Horace_ parut être en France l'auteur ancien

dont on affectionna de donner des pastiches au public. Sans parler

d'une huitaine d'hexamètres placés à la tête de la dixième satire du

1er livre,[75] ni des vingt vers imaginés par je ne sais quel confrère

de _Nodot_, pour remplir un vide que plusieurs avaient soupçonné dans

l'ode à _Manucius Plancus_,[76] racontons la découverte de M. _Edm. Ch.

Genet_,[77] frère de _Madame Campan_, de deux petites odes d'Horace,

jusqu'alors inconnues. Elles avaient été trouvées par un prince

_Gaspar Pallavicini_, dans un vieux manuscrit de Rome. On n'explique

pas comment une copie passa du noble personnage à M. _Genet_.

[Note 75: Voir l'édition de _Dacier_, et le Dictionnaire de

_Bayle_, à l'article _Lucilius_.]

[Note 76: M. F. _Parison_ dit les avoir trouvés écrits sur un vieil

exemplaire _d'Horace_ qui paraissait avoir appartenu à _G. Bachet de

Méziriac_:--Auraient-ils été fabriqués par le savant académicien?"

suggère l'auteur du pamphlet d'où nous tirons ces renseignements.]

[Note 77: Alors jeune secrétaire d'ambassade, et qui devait

être plus tard ministre de France aux Etats Unis, où il présenta au

Président _Jackson_, une fausse médaille de Jules César qu'il prétendit

avoir déterrée.]

Quoiqu'il en soit, celui-ci s'empressa de communiquer cette précieuse

trouvaille au savant _d'Ansse de Villoison_, qui les inséra dans les

notes d'une édition de _Daphnis et Chloé_ dont il s'occupait alors.

Ces deux odes nouvelles étant venu à la connaissance du prince _Egon

de Furstemberg_, qui faisait imprimer à Prague une édition de luxe

_d'Horace_,[78] il les intercala dans son texte.

[Note 78: Deux volumes in 8º. Cette édition publiée sans date, et

sans nom d'imprimeur, était entièrement destinée à des présents. C'est

un livre d'une excessive rareté.]

_Lemaire_, _Van der Bourg_ et d'autres ont montré que ces vers ne

peuvent être attribués au grand poète romain, et que même le prince

_Pallavicini_ ne fut pas le plus adroit des faiseurs de pastiches,

car nul autre ne doit être réputé coupable de la composition de ces

vers que cet homme de loisir trouva tout simple de mettre sur le compte

_d'Horace_.[79]

[Note 79: Voir sur toute cette affaire une curieuse brochure

anonyme, intitulée: "Une imposture littéraire, appendice aux Mêlanges

Philologiques de Chardon de la Rochette, d'après son manuscrit complété

par P. F. T. _Servan de Sugny_; in 8º de 39 pages." Ces deux odes

pastiches ont trouvé place dans l'édition polyglotte d'Horace, par

_Monfalcon_.]

"_Habet sua quisque pericula lusus._"

On a du reste de lui, d'autres essais en ce genre.

Il est possible qu'il ait été encouragé par le succès des _Lettres de

Ganganelli_ (Clément XIV.), fabriquées par le Marquis _de Caraccioli_,

et publiées en 1779. Tout le monde en a été longtemps la dupe. Il en

fut de même des vigoureux pamphlets qui rendirent _Boulanger_ odieux

aux catholiques, et dont _Damilaville_ était l'auteur, comme maintenant

on le sait à n'en pas douter.[80]

[Note 80: Nodier, "Questions de Littérature Légale," page 74.]

Une des plus heureuses supercheries de la dernière moitié de ce siècle,

fut la chanson attribuée à _Marie Stuart_:--

"Adieu! plaisant pays de France,

O ma patrie

La plus chérie,

Qui a nourri ma jeune enfance."

Elle parut pour la première fois en 1765, dans l'_Anthologie

Française_ (4 vol. 8º.), comme tirée du manuscrit de _Buckingham_,

et la supposition fut répétée jusque dans la première édition de la

Biographie Universelle de _Michaud_. Cependant dans le volume de

Septembre 1781, de _l'Esprit des Journaux_,[81] on prouve déjà que la

Reine d'Ecosse, qui n'a jamais fait que de très pauvres vers, ne peut

être l'auteur de ceux-ci.

[Note 81: "Mêlanges d'Histoire et de Littérature," par _M. De

Villenfagne_.]

_Philareste Chasle_,[82] _Viollet-le-Duc_,[83] et _Sainte Beuve_,[84]

eurent beau répéter la même chose, _M. Dargand_, dans une vie de _Marie

Stuart_, publiée il y a peu de temps, persiste à dire: "Ces vers sont

désormais inséparables du nom de cette reine, qui les acheva quelques

semaines plus tard à Holyrood."

[Note 82: Revue des deux mondes, du 1er Juin 1844.]

[Note 83: Bibliothèque Poétique, 2ième Partie, page 20.]

[Note 84: "Derniers Portraits Littéraires," page 63.

_M. Feuillet de Conches_ a également donné quelques détails sur ces

vers, dans ses _Causeries d'un Curieux_, tome iv., page 424.]

Il faut restituer ces vers à un journaliste, _Meunier de Querlon_,

fabricant d'autres pastiches ingénieux,[85] et qui finit par avouer

son innocente fraude, dans une lettre à _Mercier de St Léger_.

[Note 85: Voir "Les Innocentes Impostures, ou Opuscules par M----."

Magdebourg, 1761.

"L'Esprit dans l'histoire," par Ed. Fournier, page 111.]

La fille de Querlon, dont la mémoire anecdotique était encore fraîche,

dans un âge avancé, s'égayait volontiers sur la crédulité publique,

à propos des suppositions d'auteur et des pastiches de son père.

Celui-ci avait puisé l'idée dans _Brantôme_ qui fait exprimer en prose,

à Marie Stuart, les mêmes regrets, presque dans les mêmes termes que

l'Anthologie lui prête en vers.

N'oublions pas, à propos de cette chanson supposée, de rappeler

des pastiches vraiment tragiques, des vers et des lettres de cette

reine d'Ecosse, qui ont principalement contribué à sa condamnation.

L'innocence ou la culpabilité de Marie Stuart est une question

historique qui dépend de l'authenticité ou de la fausseté d'une

correspondance avec le _Comte de Bothwell_, son troisième mari.

Cette correspondance était renfermée dans un coffret d'argent ayant

appartenu à _François II._, et que Bothwell oublia dans le château

d'Edimbourg, lorsqu'il prit la fuite.

Deux publications récentes ont renversé l'accusation qu'avait soutenue

M. _Mignet_, dans sa "Vie de Marie Stuart," et elles ont prouvé

jusqu'à l'évidence, que les lettres et papiers qui ont formé la

base de la condamnation, n'étaient que de mauvais pastiches et une

coupable supposition d'auteur.[86] Ils furent forgés par les ennemis

de la reine, surtout par le traître _Buchanan_, et l'on y énonce des

sentiments et des faits, en contradiction directe avec la vérité.

[Note 86: Voir: L. Wiesener, "Marie Stuart et le Comte de

Bothwell." Paris, 1863. 8º. "Mary Stuart and the Casket Letters." By

T. F. N., with an Introduction by H. Glassford Bell. London: Hamilton,

Adams & Co. 1870. 8º. Voir aussi le _Gentleman's Magazine_ de 1760.]

_L. Wiesener_ qualifie de la manière suivante les documents

accusateurs: "Le mensonge y est flagrant partout; le mensonge par

insinuation, le mensonge qui se ménage, en détournant le sens des

faits, le mensonge qui les suppose hardiment, le mensonge qui, à

propos, sait approprier à ses fins un lambeau de vérité, ou se cacher

derrière elle, le mensonge qui s'attendrit, celui qui s'indigne, en un

mot, un chef-d'œuvre de mensonge. Et c'est par de pareils documents que

_Mignet_ s'est laissé guider![87]

[Note 87: L. Wiesener fournit les preuves de cet enchaînement de

mensonges.]

Les Lords se réunissent en armes contre la reine, au commencement

de Juin, sous prétexte des faits mentionnés dans ces lettres; elle

est faite prisonnière le 15 de ce mois, enfermée le 16 à Lochleven,

et ce n'est que le 20 que se trouve le coffret! Le 26 Juin, une

proclamation dénonce _Bothwell_, comme meurtrier de _Darnley_, et

publie l'emprisonnement de la reine; mais nulle mention n'est faite de

ces lettres si terriblement accusatrices.

Le 17 Juillet suivant, un acte du Conseil de Régence ôte à Marie

Stuart sa liste civile, mais dans les motifs, rien encore quant aux

lettres. Bien plus, dans tous les Conseils tenus par les révoltés, du

20 Juin au 4 Décembre, il n'y a pas la moindre allusion à ces pièces

fatales. Un ambassadeur français arrive en Ecosse, le 23 Juin, pour

prendre connaissance des causes de la captivité de la souveraine, mais

on ne lui parle aucunement de cette correspondance. _Throgmorton_,

l'envoyé de la reine _Elisabeth_, n'en sait rien non plus. Ce n'est

que lorsqu'une assemblée générale a prié le Régent et les Lords du

Parlement de faire connaître les causes de la détention de _Marie_,

qu'il est enfin fait mention de ces coupables lettres, dans un acte du

Conseil secret du 4 Décembre 1567, et c'est le 20 Juin que le coffret

avait été trouvé!

La reine d'Angleterre demande qu'on lui communique ces documents, et

on en transmet une traduction en Anglais, sous prétexte que plusieurs

sont écrites en écossais, dialecte ignoré de _Marie_. Enfin l'accusée

elle-même, malgré ses demandes réitérées, ne put jamais obtenir de voir

ces pièces, même en copie, quoiqu'elle déclarât pouvoir prouver leur

fausseté. En effet, le contenu montre à l'évidence que _Buchanan_ les

traduisit en latin, sur un texte écossais, et nous venons de le dire,

la reine ne parlait pas ce dialecte. Ce qui démontre encore mieux la

fraude, c'est que le régent _Murray_ soutint plus tard, à Londres, que

les originaux étaient en français, assertion contradictoire. Jamais

ces originaux ne furent communiqués, jamais ils ne furent imprimés, et

ils disparurent dès le seizième siècle, ne laissant subsister que les

menteuses accusations de Buchanan.

_Mignet_, dans son ouvrage cité plus haut, a consacré l'appendice G.

de son premier volume, à l'examen de l'authenticité de ces lettres de

Marie Stuart, et il se pose ces deux questions:--1. Les copies qui nous

restent de ces documents, sont-elles conformes, quant au contenu, aux

originaux perdus ou détruits? 2. Ces originaux étaient-ils de la main

de Marie?

_Mignet_ répond affirmativement; mais le professeur _Wiesener_

démontre sans réplique que c'est sans preuves valables.[88]

[Note 88: Ces cassettes supposées, de lettres d'amour, ont, à

plusieurs reprises, servi à calomnier d'illustres personnages. La

prétendue cassette de _Monsieur le Grand_, renfermant les poulets

écrits à _Saint-Mars_, a répandu, de son temps, de cruelles médisances.

N'en fut-il pas de même, plus tard, des mille mensonges sortis de la

merveilleuse cassette de ce fat de _Lauzun_? Une des plus cruelles de

ces inventions, moins atroce pourtant que les lettres à _Bothwell_, fut

la cassette du surintendant _Fouquet_. _Louis XIV_, seul avec sa mère

et _Le Tellier_, virent les véritables lettres de cette cassette, et

celles qui auraient causé trop de scandale, furent brûlées. Néanmoins

les passions du moment et l'envie en répandirent bientôt de supposées,

en profusion. Voir: _Causeries d'un Curieux_, tome ii. page 503.]

Après cette digression rétrospective que le pastiche de _Meunier de

Querlon_ nous a mis en mémoire, revenons à la fin du 18me siècle,

et parlons d'une supposition d'auteur et de pastiches qui ont fait

grand bruit, et sur le compte desquels on ne sait la vérité que depuis

très-peu de temps.

La question avait été examinée par les plus célèbres critiques; mais

récemment M. _Antoine Macé_ l'a résolue par la publication de documents

inédits.[89]

[Note 89: "Les Poésies de Clotilde de Surville, études nouvelles,

suivies de documents inédits," par _Antoine Macé_. Grenoble, 1870. Un

vol. in 8º.

L'abbé Brizard ne produisit pas un aussi long doute par son _Fragment

de Xénophon_, trouvé dans les ruines de Palmyre, et qu'il publia en

1783.]

Comme c'est une des curiosités de l'histoire des pastiches, donnons un

résumé de la discussion. M. Raynouard, dans le _Journal des Savants_,

n'hésite pas à mettre les poésies de _Clotilde_ sur la même ligne

que les inventions du poète anglais _Chatterton_ et que les _Poésies

Occitaniques_, habile pastiche du style des troubadours, publié par

_Fabre d'Olivet_, précisément à la même époque, et chez le même éditeur

chez lequel _Vanderbourg_ avait fait paraître son recueil.

_Villemain_ déclare que ces œuvres de Clotilde sont une petite

construction gothique élevée à plaisir par un moderne architecte.

_Daunou et Ségur_ suivent la même opinion.

_Sainte Beuve_ consacre à cette question une étude spéciale: "M. De

Surville, dit-il, profita de l'espèce d'engouement qui, pendant plus

de trente ans,[90] et jusqu'en 89, s'attachait à la renaissance de la

vieille poésie française, sous sa forme naïve et chevaleresque. Rien

ne manquait en l'air, en quelque sorte, pour susciter ici ou là un

_Surville_."

[Note 90: Qu'on lise comme un exemple du roman pastiche de cette

époque, et qui eut un instant de grande vogue: "L'Histoire amoureuse de

Pierre le Long et de Blanche Bazu," par Sauvigny.]

Enfin aux yeux de la critique, la question paraissait décidée,

résolue, tranchée définitivement. Quoique les écrivains que nous

venons de nommer ne s'entendent pas sur l'auteur de ces poésies, les

uns les donnant au Marquis de Surville, les autres à Vanderbourg, tous

s'accordent du moins à proclamer qu'elles sont de fabrication moderne,

et n'ont rien d'authentique.

Dans le _Journal de l'Instruction Publique_,[91] M. _Macé_ commence par

analyser vingt-huit documents inédits, d'une authenticité qui défie

tout soupçon, et toute espèce de doute. Il en déduit que tous les

critiques précédents se sont trompés. Il examine les jugements, les

opinions et les systèmes accrédités jusqu'alors, par des écrivains

qui sont justement célèbres, mais auxquels manquaient les pièces du

procès. Il prouve la faiblesse des arguments les plus convainquants:

d'abord que ces poésies sont trop parfaites pour le 15me siècle;

que l'orthographe est fautive; que l'auteur observe des règles de

versification que ce siècle ne connaissait pas, etc. etc. etc.

[Note 91: Tome xxxii. des 31 Janvier, 4 Février, et 23 Mars, 1863.]

Quant aux faits vraiment irréfutables comme, par exemple, que dans

cette œuvre on combat le système astronomique de _Ptolémée_, en faveur

de celui de _Copernic_, qui n'était qu'un tout jeune enfant, même à la

fin de la longue vie de _Clotilde_; 2º, qu'on y réfute les doctrines

matérialistes de _Lucrèce_, dont le poème ne fut retrouvé que l'année

même de la naissance de _Copernic_ (1473); 3º, qu'on y fait mention

des sept satellites de la planète de Saturne, qui n'ont été découverts

et observés qu'aux 17me et 18me siècles, par _Huyghens_, _D. Cassini_

et _W. Herschell_, ces trois arguments, en apparence formidables, sont

réduits à néant par la simple raison que les pièces où se trouvent

tous ces faits, n'existent pas dans la première édition des poésies de

_Clotilde_, donnée par _Vanderbourg_, en 1803.[92] On ne les rencontre

pour la première fois que dans une publication faite en 1826, sous

le titre de: "Poésies inédites de Clotilde de Surville, par M. M. De

Roujoux et Nodier."

[Note 92: Paris, Nepveu éditeur, in 8º, in 12º, et in 18º, avec

gravures d'après Colin, élève de Girodet. Ce même libraire Nepveu

publia, en 1824, une nouvelle édition du recueil livré au public par

_Van der Bourg_, mais les pastiches de Nodier-Roujoux ne s'y trouvent

pas davantage.]

"Il est très curieux, fait observer _Sainte Beuve_, de voir _Nodier_

se faire le champion de _Clotilde_, au point de publier en son honneur

ses poésies inédites, tandis que dans ses 'Questions de Littérature

Légale,' il attaque leur authenticité, et il les attribue au Marquis de

Surville."[93]

[Note 93: "Tableau de la Poésie Française au XVIme siècle."]

Du reste la plupart de ces poésies soi-disant inédites, sont simplement

transcrites du _Journal Littéraire de Lausanne_, publié de 1794 à

1798, et rédigé par Madame la Chanoinesse de Polier.[94] C'est dans ce

journal qu'avec maints autres contributeurs, le Marquis de Surville

inséra les premiers extraits des œuvres de _Clotilde_. Jamais toutefois

il ne donna comme composées par sa parente, les pièces publiées par

_Nodier_.

[Note 94: Dix volumes in 8º, avec l'épigraphe: _Il emprunte

d'ailleurs ce qui fait son éclat_.]

_Madame Polier_ avait, sur sa demande, communiqué à ce dernier

divers manuscrits qu'elle n'avait pas jugé à propos d'insérer dans

son journal. M. _Macé_ produit des pièces de poésie du Marquis de

Surville, et démontre par leur comparaison avec celles de _Clotilde_,

qu'il était incapable d'inventer celles-ci.

Le style, ainsi que le fond des compositions du marquis, sont pauvres

d'idées, sans harmonie et sans rhythme. Or, les pièces évoquées furent

écrites de 1782 à 1787, lorsque de Surville est supposé avoir fabriqué

les manuscrits de son aïeule.

Pour ceux qui regardent _Vanderbourg_ comme auteur et arrangeur, c'est

pis encore. Il ne se trouvait pas en Europe en 1787, et il ne put

jamais, dit-il lui-même, dans une lettre confidentielle, se procurer

les numéros du Journal Littéraire de Lausanne où se trouvaient les

pièces qu'il aurait inventées.

_Raynouard_ et _Daunou_ ont eu vraiment la main malheureuse.

Il est prouvé que le frère du Marquis de Surville avait vu entre les

mains de celui-ci, de vieux manuscrits récemment découverts dans des

papiers de famille, et qu'il les avait péniblement transcrits avec

l'aide d'un feudiste.

M. _M. Villeneuve_, _Dupetit-Thouart_, et d'autres personnes, dont la

sincérité ne peut être mise en doute, donnent témoignage qu'ils ont vu

le Marquis de Surville, avant et pendant l'émigration, absorbé par le

déchiffrement de manuscrits, qui disparurent très vraisemblablement

dans l'auto-da-fé qui consuma les titres et papiers de famille des

Surville, à Veviers, pendant la terreur.

Une foule d'autres raisons qu'il serait trop long de développer ici,

et qu'on peut lire dans l'ouvrage de M. _Macé_, prouve l'existence

d'une femme poète au 15me siècle, ayant composé de très beaux vers,

inspirés par l'amour maternel, l'affection conjugale et de nobles

sentiments patriotiques. Ces vers cependant ne nous sont pas parvenus

dans leur originalité, ou, si l'on veut, dans leur rudesse primitive.

Néanmoins tous ceux que _Vanderbourg_, en homme de sens et de goût, a

insérés dans son recueil, en faisant un choix et un triage rigoureux,

ne sont vraisemblablement que très peu altérés, falsifiés, gâtés et

embellis, dans le sens moderne. Telle a été jusqu'à la fin de sa vie,

l'opinion de _Vanderbourg_, comme cela résulte de deux lettres tout

récemment publiées, qu'il écrivait à M. _de Surville_, _jeune_, en 1822

et 1824, au moment où il préparait une nouvelle édition des poésies de

_Clotilde_. Les originaux ont incontestablement existé, mais ils furent

remaniés par _Jeanne de Vallon_, au 17me siècle, et par le Marquis de

_Surville_, au dix-huitième. Un éminent critique a comparé ces vers

à un excellent tableau original, retouché par des mains plus ou moins

habiles.

On sait que le Marquis de Surville fut traduit devant un conseil de

guerre, condamné à mort et fusillé le 2 Octobre 1798, au Puy-en-Velay,

comme criminel d'État.

Ici se présente un nouvel exemple de l'incurie et de la négligence

des biographes au sujet de cette victime de la Révolution. _Barbier_,

_Charles Brunet_, et _Quérard_ répètent, on ne sait pourquoi, que le

marquis fut condamné comme voleur de diligences! _Nodier_, qui prétend

l'avoir rencontré deux fois, le fait mourir à La Flèche.[95]

[Note 95: _M. Leber_, tome i. p. 271, du catalogue raisonné de sa

bibliothèque, léguée à la ville de Rouen, fait mention d'un portrait de

_Clotilde de Surville_, peint à l'aquarelle, d'après un émail de _Mme

Jaquotot_, et ajoute: "Ce portrait, plein de charmes, n'est, comme la

publication de _Vanderbourg_, que le rêve d'un talent admirable." C'est

dommage que _Leber_ n'ait pu lire l'ouvrage _de Macé_.]

Supercheries littéraires · 第 3 / 11 段