s'exprimait d'un air de grande bonne foi, en les présentant comme
anciens; et excellent latiniste comme il l'était,[47] il n'est pas
étonnant qu'il déçut quelquefois le public lettré. Dans son quatrième
discours, adressé à Madame la Marquise de Rambouillet, il cite des
paroles de Cassius et de Caton, une lettre de Fabricius à Pyrrhus,
un billet de César à Cléopâtre, comme extraits d'un vieux manuscrit,
qui lui est heureusement tombé entre les mains. Toutefois ici, comme
la supposition est flagrante, il ajoute une explication, qui laisse
entrevoir la vérité: "L'auteur de ce manuscrit n'est pas un inconnu, un
enfant de la terre; il a un nom et un pays, et porte des marques de sa
naissance. Il est vrai pourtant, Madame, que je ne vous parle pas si
affirmativement de la vérité de ces lettres qu'il ne vous soit permis
de suspendre encore votre jugement.
[Note 47: Le philosophe Gassendi lui a rendu ce témoignage,
"Balzacius cui nemo, non gallicè modò, sed latinè etiam scribentium
elegantiæ palmam non facilè cedat."]
"Puisqu'en ce pays de Grèce, il y a quantité de gens de bonne volonté
et de grand loisir; puisque les sophistes ont servi de secrétaires à
Phalaris et à d'autres princes, je ne sais combien de siècles après
leur mort, ils pourraient bien avoir rendu le même service à César. Au
surplus, si ces pièces ont été contrefaites, ç'a été, je pense, à peu
près au siècle d'Auguste."
Ce demi-aveu même laisse exister le doute, par les derniers mots, sur
l'intention de Balzac d'induire en erreur Madame de Rambouillet.
Suffit-il pour empêcher le lecteur d'être pris au piège, que dans une
édition des poésies latines de Balzac, publiée par Ménage en 1650,[48]
on trouve, à la page 189, huit petites pièces de vers avec l'intitulé:
_Ficta pro antiquis_, sous lequel l'éditeur a placé le fragment
attribué à Turnus?
[Note 48: Joann. Ludov. Balzacii Carminum libri iii., in 8º. Paris,
1650.
Ces peccadilles contribuèrent peut-être à faire traiter si rudement
Balzac par le _P. Goulu_, général des Feuillants, qui écrivit contre
lui deux volumes d'injures. _Bautru_ disait de Balzac, qu'il était
_attractif d'injures_.]
La France n'était pas le seul pays où l'on pratiquait ces sortes de
supercheries; en Espagne le pastiche et les suppositions d'auteur
prospéraient singulièrement.
Le biscayen _Antonio de Guevara_, moine franciscain, auteur de
plusieurs ouvrages, pourvu de deux évêchés, et historiographe de
Charle-Quint, ouvre la marche par son _Horloge des Princes_, espèce de
roman philosophique dont Marc-Aurèle est le héros, et qui ressemble à
la Cyropédie de Xénophon.[49]
[Note 49: _Relox de Principes._
On sait que cet ouvrage a fourni à _Lafontaine_ son admirable fable du
_paysan du Danube_, d'après une traduction française par R. B. _De la
Grise_, conduit en Espagne, après la bataille de Pavie.
Cette traduction, revue et corrigée par N. _De Herberay_, seigneur des
Essarts, fut suivie de si près par Lafontaine, qu'il s'appropria non
seulement toutes les idées, mais même les expressions du traducteur.
Voyez l'édition des Fables de Lafontaine, par _Robert_.]
L'auteur prétendit qu'il avait traduit cet ouvrage sur un manuscrit
très ancien trouvé à Florence. Le public ajouta foi à cette assertion;
mais enfin un professeur de littérature au collège de _Soria_, nommé
_Petro de Rua_, prouva que c'était une œuvre moderne, et défia l'auteur
de montrer le manuscrit.
_Guevara_ fut alors assailli de toute part, avec d'autant plus
d'animosité que les pastiches d'_Annius de Viterbe_ avaient récemment
encore excité la colère des savants.
"Je m'imagine, dit _Bayle_, dans son dictionnaire, que le succès
qu'avait eu d'abord le _Marc-Aurèle_ de _Guevara_, encouragea l'anglais
_Thomas Elyot_ à une fraude du même genre."
Cet auteur publia à Londres, sous le règne de Henri VIII., un ouvrage
qu'il prétendit avoir traduit sur un manuscrit grec d'_Encolpius_,
auquel _Alexandre Sévère_ était fort attaché, et qui est connu pour
avoir publié la vie de cet empereur.
_Elyot_ avançait qu'un gentilhomme napolitain, nommé _Puderico_, lui
avait prêté l'original. Le public fut trompé pendant quelque temps;
mais _Wotton_, dans son Histoire Romaine, fit voir sans réplique, que
ce n'était là qu'une supposition d'auteur.
Revenons à l'Espagne, où l'époque dont nous parlons pourrait être
désignée comme l'âge d'or des supercheries littéraires. Au nombre des
plus remarquables, on trouve l'histoire de la conquête de l'Espagne par
les Arabes, traduite d'une chronique contemporaine des événements.
Les écrivains du pays, pleins de foi en l'authenticité de ce document,
s'en servirent pour la composition de leur histoire; mais voilà
qu'après un examen trop tardif, _Don Nicolas Antonio_ commença à
jeter des doutes sur le livre. Bientôt d'autres critiques entrent
dans la même voie, et enfin la fraude non seulement est prouvée, mais
on découvre même quel en est l'auteur. _Michael de Luna_, interprète
d'Arabe, au service de Philippe III., avait calqué son œuvre avec
beaucoup d'art sur d'anciens documents peu connus.
C'est aussi en ces temps que le jésuite, _Jérome Higuera_, s'associa
_Torialba_, son confrère, lequel prétendit avoir trouvé dans la
bibliothèque de _Fulde_ en Allemagne, un manuscrit que _Higuera_
enrichit de notes, pour éclaircir différentes parties du texte;
puis une copie du tout fut envoyée à _J. Calderon_, qui le publia à
Saragosse, sous le titre de: "_Fragmentum Chronici Flav. Dextri cum
chronico Marci Maximi, et additionibus S. Branlionis et Helecani_."
Ces ouvrages supposés étaient composés avec beaucoup plus d'ingéniosité
que ceux de Bérose et de Manéthon, dont nous avons parlé ci-dessus.
C'est ce qui fut la cause que l'on eut bien plus de foi en leur
authenticité. Toutefois comme les savants ne purent jamais obtenir de
voir le manuscrit original, et remarquèrent quelques anachronismes, des
doutes commencèrent à s'élever. Puis _Gabriel Pennot_, augustin de
la Navarre, publia un examen de la chronique, dans lequel il donnait
d'excellentes raisons pour prouver l'invraisemblance de ces documents,
et malgré la défense qu'entreprit _Th. Vargas_, la supposition d'auteur
fut définitivement reconnue par le monde lettré.[50]
[Note 50: Voir Historia critica de los falsos cronicones de Señor
Alcantara. L'auteur décrit avec précision l'origine, la formation, et
les vicissitudes de ces chroniques.
Pour ce qui concerne les supercheries littéraires de l'Espagne, on doit
consulter l'excellente histoire de la littérature de l'Espagne, par
_George Ticknor_. 3 vols. 8º.]
_Higuera_ n'eut pas le chagrin de voir ce résultat, car il mourut en
1611, huit ans avant la publication de cette histoire critique, et
soutenant toujours l'antiquité de son œuvre.
Ceci se passait sous Philippe III., gouverné, de même que l'Espagne,
par le duc de Lerme. Dix ans plus tard Philippe IV. montait sur le
trône, encore mineur, sous la tutelle du duc d'Olivares, qui créait
comte _de la Roca_, un des plus habiles écrivains de pastiches
trompeurs qu'ait produits l'Espagne.
"Don Juan Antonio de Vera y Zunîga" annonça qu'il avait découvert un
in 4º imprimé à Burgos en 1499, renfermant cent et cinq lettres de
_Ferdinand Gomez de Cibdareal_, médecin et confident du Roi Jean III.,
recueil intitulé: "Centon Epistolario." Cette correspondance, qui avait
eu lieu entre 1425 et 1454, rapportait des faits très intéressants, et
des détails anecdotiques sur des événements d'une haute importance.
Pendant près de deux cents ans, ce livre réimprimé en 1775, par le
secrétaire de l'Académie Historique d'Espagne, fut cité comme autorité
dans maints ouvrages. Dans l'intervalle, l'esprit de recherches et
d'examen avait fait des progrès. L'on analysa plus scrupuleusement,
et l'on trouva d'abord que dans aucune chronique, histoire, ni
correspondance, on ne rencontre le nom d'un Gomez de Cibdareal, médecin
et confident du Roi Jean.
Cependant les renseignements sur la cour de ce souverain sont
abondants. Ensuite aucun manuscrit de cette correspondance avec les
principaux personnages du royaume, n'existe nulle part. Enfin tous les
bibliographes s'accordèrent à dire que l'édition de Burgos de 1499 est
fictive, et accuse une impression postérieure à 1600.
L'ouvrage présente aussi plusieurs anachronismes dans les faits et dans
le style. On y rencontre des phrases et l'emploi de mots inconnus avant
la première moitié du seizième siècle. Somme toute, la supposition
d'auteur devint évidente, et fut duement constatée.
On voit, comme nous l'avons dit, que c'était vraiment en Espagne l'âge
d'or des supercheries littéraires.
L'Italie et la France ne restaient pas en arrière dans la même voie.
....." _Vestigia retrò
Observata sequor_,"
semblait être la devise.
_Martin Fumée_, sieur de Genillé, publia en 1599, comme traduit du
grec d'Athénagoras, philosophe Athénien, qui florissait vers la fin du
deuxième siècle, "Les amours honnêtes de Théogone et de Charide; de
Férécide et de Mélangénie."
Ce fut, comme presque toujours, l'impossibilité de trouver la moindre
trace du texte grec de ce livre, qui éveilla les soupçons, et l'on
reconnut bientôt que c'était encore là, une supposition d'auteur et un
pastiche de romans connus.[51]
[Note 51: Voir _Struvius_, _De doctis impostoribus_.
A propos de ce roman, rappelons ici la discussion qui n'est pas
encore fermée, au sujet d'un autre roman grec, beaucoup plus célèbre,
"_Daphnis et Chloé_," que quelques critiques regardent comme un
pastiche élégant du neuvième siècle, œuvre ingénieuse et patiente d'un
homme de goût, égaré dans la barbarie d'un âge ignorant. Consultez _Les
Romanciers Grecs et Latins_, par Victor Chauvin, p. 134.]
"_Corpus putat esse, quod umbra est._"
Une supercherie d'une toute autre importance fut pratiquée en Italie un
peu plus tard.
_Curzio Ingherami_, érudit qui s'était occupé toute sa vie
d'antiquités, publia des fragments d'histoire étrusque soi-disant
écrits par un certain _Prosper Fesulanus_, en l'an 700 de Rome.
On y établissait entr'autres faits historiques, qu'il y avait eu des
rapports entre les Etrusques et les Hébreux; que le roi David avait
imité, dans ses écrits, ceux de Noé et de ses descendants. Cette
chronique rapporte même des discours et des anecdotes de Noé.[52]
[Note 52: D'Israeli, "Curiosities of Literature," tom. iii.]
Léon Allatius et Henri Ernst eurent beau donner des preuves de la
fausseté de cet ouvrage. _Ingherami_ défendit l'authenticité de sa
découverte, en faisant imprimer à Florence, en 1637, un gros in 4º
intitulé, "Discorso sopra l'opposizione fatte all'antichità Toscane."
Attaqué de nouveau avec renfort d'arguments, il céda, et s'excusa, en
disant qu'il s'en était laissé imposer par un faussaire. Ceux qui se
sont occupés de la question, pensent qu'il y a des raisons pour croire
en sa bonne foi.[53]
[Note 53: Dictionnaire Critique de Bayle, et Huet: Traité de
l'origine des Romans.]
Le souvenir de cette invention était presque effacé, lorsqu'un
aventurier sicilien, _Joseph Valla_, annonça qu'il avait découvert les
livres de Tite-Live qui nous manquent. C'était une traduction en Arabe
qu'il avait achetée d'un Français, lequel avait enlevé le manuscrit des
rayons de la bibliothèque de Constantinople.
Il ajoutait qu'il possédait aussi un codex, provenant de la même
source, et contenant l'histoire de la Sicile durant la domination
des Arabes. Comme il montrait les manuscrits arabes, il obtint la
confiance, et ces trésors historiques attirèrent honneurs et pensions
sur leur heureux possesseur. Le roi de Naples lui fournit de l'argent
pour continuer ses recherches. Enfin, un volume fut publié, mais un
orientaliste découvrit, peu après, que le texte du manuscrit arabe sur
la Sicile avait été falsifié, page par page, et presque ligne par
ligne. L'original ne contenait autre chose qu'une histoire de Mahomet
et de sa famille.
_Valla_, condamné à l'emprisonnement et menacé de la torture, avoua sa
malheureuse supercherie.[54]
[Note 54: Il y eut plusieurs savants de ce nom: 1er _Laurent
Valla_, au XVme siècle, qui réfuta la prétendue donation de Constantin;
2me _George Valla_, qui fleurit vers la fin du même siècle, et expira
comme l'hérésiarque _Arius_; 3me _Nicolas Valla_, à la même époque,
traducteur de l'Iliade et d'Hésiode. Notre faussaire a été oublié par
_Bayle_. Voir "Curiosités Littéraires," par _Lalanne_.]
Le Portugal, à son tour, vit le pastiche s'emparer d'un petit
chef-d'œuvre, les _Lettres Portugaises_, écrites vers 1663, par
_Mariana Alcaforada_, et tellement admirées dans le siècle de Louis
XIV., qu'elles étaient comparées à celles d'Héloïse à Abailard. La
meilleure édition en a été donnée par _M. de Souza_,[55] qui démontra
l'authenticité des cinq premières, mais qui émit l'opinion que les
sept autres n'étaient qu'un pauvre pastiche fabriqué par un écrivain
français, dans un but de spéculation de librairie.[56] C'est un
mêlange d'affectation et de recherche en contradiction avec les usages
portugais.
[Note 55: Paris: F. Didot. 1824. In 12º.]
[Note 56: Consultez, à ce sujet, "l'Histoire Littéraire du Portugal
et du Brésil," par _M. Ferdinand Denis_, ouvrage devenu rare et qui
mériterait d'être réimprimé.]
Les écrivains de faux mémoires, tels que nous en verrons un si grand
nombre au dix-neuvième siècle, avaient déjà un modèle à suivre dès le
dix-septième.
_Sandras de Courtilz_, né en 1644, fut célèbre en ce genre. Il composa
les Mémoires de D'Artagnan,[57] de la _Marquise de Fresne_, de _La
Fontaine_, du _Marquis de Montbrun_, etc. Sa manie était poussée si
loin, qu'il publiait parfois de faux mémoires lorsque les véritables
existaient: tels sont ceux du _Marquis de Langallerie_, sur la guerre
d'Italie, écrits par lui-même dans sa prison à Vienne, et publiés par
_Gautier de Fagel_, en 1743.[58]
[Note 57: Lesquels _Alexandre Dumas_ n'a fait que copier dans ses
"Trois Mousquetaires."]
[Note 58: Niceron a consacré un article à _Sandras de Courtilz_,
ainsi que _Quérard_, dans ses "Supercheries Littéraires," tome ii. p.
523.]
Toutes les productions semi-historiques de cet auteur fécond ne
méritent aucune confiance.
Arrêtons-nous ici un moment à des suppléments d'auteur, véritables
pastiches, parcequ'ils ne furent jamais avoués par ceux qui les
composèrent avec l'intention de tromper le public.
Aujourd'hui, l'authenticité de plusieurs fragments ajoutés au roman
satirique de _Pétrone_, n'a plus de partisans; mais il y eut une époque
où ils soulevèrent les passions de la critique, et passèrent par des
phases assez curieuses pour nous engager à entrer dans quelques détails.
On sait que c'est au _Pogge_, ce célèbre dénicheur de manuscrits
anciens, que nous devons la première connaissance d'un livre de
Pétrone,[59] découverte encore bien partielle, car il paraît que les
nombreux écrivains qui n'ont cessé de citer cet auteur pendant les
six premiers siècles de notre ère, avaient des textes beaucoup plus
complets que les nôtres.
[Note 59: 1380-1459.]
Un très-ancien manuscrit, provenant des dépouilles du sac de la ville
de Bude, lorsqu'elle fut prise par le fameux _Mathias Corvin_, passa de
la bibliothèque de ce prince, dans celle de _Pierre Pithou_.[60]
[Note 60: 1539-1596.]
Ce savant le compara avec d'autres manuscrits du _Satyricon_, et trouva
qu'il contenait des additions importantes. Comme il n'y avait pas le
moindre doute sur son authenticité, il le publia. Les commentaires qui
suivirent cette publication, excitèrent la curiosité, et les savants
ambitionnèrent la gloire de compléter l'œuvre de _Pétrone_. C'est alors
que _Jean Lucius_, de Frau, en Dalmatie, publia à Padoue, en 1664, un
nouveau manuscrit découvert dans la bibliothèque de _Nicholas Cippi_.
Il contenait un fragment inconnu considérable,[61] qui fut reproduit
par les presses des principales villes de l'Europe.
[Note 61: Il commence par les mots: "_Ipse nescit quid habent_"
(chap. 37), et finit par: "_Ex incendio fugimus_" (chap. 78), ce qui
fait 41 chapitres, (moins le 55me déjà connu), sur les 141 qu'on trouve
dans le Pétrone de _Burmann_ et dans celui d'_Anton_.]
On mit une ardeur extrême à attaquer l'authenticité du manuscrit de
_Frau_. On s'imagina que les additions n'étaient qu'un jeu d'esprit
de quelque savant, qui avait su imiter le style de l'auteur latin.
Enfin, le célèbre Lyonnais, _Jacob Spon_, se convainquit, après avoir
soigneusement examiné le manuscrit, que le fragment nouveau était bien
authentique, et cette opinion fut généralement adoptée.[62]
[Note 62: Voir "Nouvelles recherches historiques et critiques sur
Pétrone," par J. E. Pétrequin. 1 vol. gr. in 8º. Paris: Ballière. 1869.]
L'œuvre encore incomplète de Pétrone en était là, lorsqu'en 1693,
_François Nodot_, officier français, publia à Paris, un _Satyricon_
soi-disant complet d'après le manuscrit original d'un renégat grec,
manuscrit d'une antiquité de mille ans, et acheté durant le siège de
_Belgrade_.
Malheureusement on ne put jamais obtenir de voir ni l'original, ni
la copie que _Nodot_ dit avoir prise. Les débats prouvèrent que nous
n'avions ici qu'un véritable pastiche, et même un pastiche maladroit
d'après une savante critique.[63]
[Note 63: Voir "Observations sur le Pétrone trouvé à Belgrade en
1688, et imprimé à Paris, en 1693, et à Lyon, l'année suivante," 1 vol.
in 12º, de 214 pages.
Cela n'a pas empêché que tous les éditeurs de Pétrone depuis 1693,
jusqu'aujourd'hui, ont cru devoir reproduire les fragments de Nodot,
parcequ'ils remplissent ingénieusement les lacunes du récit. Néanmoins
tous s'accordent à les déclarer supposés.]
Ce fut _Basnage_ qui poussa le cri d'alarme, dès que le Pétrone
de Nodot vit le jour. Celui-ci se défendit d'être l'auteur de ces
additions, avec une ténacité qui ne s'est jamais démentie. L'auteur
des _Matanasiennes_, que nous avons déjà cité, conjecture que cette
dénégation pourrait bien être fondée, et montre qu'il y a des
probabilités pour croire que ces derniers fragments furent composés par
_Nicolas Chorier_, auteur de l'_Aloysia_, et par son ami _P. Linage_.
Depuis longtemps les discussions relatives au Pétrone de Nodot
avaient cessé, et la question était chose jugée, lorsque l'attention
des érudits fut réveillée en 1800, par la publication d'un nouveau
passage de l'auteur latin, trouvé, disait-on, dans la bibliothèque
de Saint-Gall. Il remplissait la lacune que l'on soupçonnait dans
l'endroit du chapitre 26, où _Encolpe_ regarde avec _Quartilla_, par
les fentes de la porte, les jeux de _Giton_ et de la petite _Pannychis_.
Ce fragment n'est qu'un pastiche, dit Charles Brunet, dans son "Manuel
du Libraire;" mais l'auteur, caché sous le nom de _Lallemand_, a
imité avec tant de perfection l'esprit et la manière de Pétrone,
que plusieurs savants s'y trompèrent d'abord.[64] Le véritable
auteur était _Joseph Marchéna_, littérateur espagnol, employé dans
l'administration de l'armée du Rhin.[65] Encouragé par ce premier
succès, il fit ensuite imprimer chez Firmin Didot, un prétendu fragment
de _Catulle_, qui cette fois ne trompa personne:[66]
[Note 64: Noël, dans son édition de _Catulle_, a reproduit
le morceau qu'il considère aussi comme une parfaite imitation de
l'original. Il est omis dans la traduction de Pétrone, par _Heguin
de Guerle_, mais texte et traduction sont donnés dans le Pétrone de
_Baillard_, publié sous la direction de _Nisard_.]
[Note 65: G. Peignot a décrit l'historique des supercheries de
Nodot et de Marchéna, dans son "Dictionnaire raisonné de Bibliologie,"
et dans son "Répertoire de Bibliographie Universelle."]
[Note 66: Frédéric Schoell, Répertoire de la Littérature ancienne,
2 vols. 8º. Paris, 1803.]
"_Fructu non respondente labori_,"
comme dit _Ovide_.
Afin de résumer tout ce qui regardait les pastiches de _Pétrone_, nous
avons interrompu l'ordre chronologique de notre récit. Revenons à la
fin du dix-septième siècle.
On sait que _Louis Racine_ avait fait des notes marginales à de fausses
lettres de _Madame de Maintenon_, si parfaitement imitées, que ces
notes sur les détails qu'elles renferment, ont été reconnu fondées de
tous points. _Voltaire_, que l'on retrouve partout, quelque sujet que
l'on traite, s'est moqué de ces lettres et des pastiches en général,
dans son "Commentaire Historique" qui n'a pas été reproduit dans toutes
les éditions: "En France, dit-il, nous avons eu de puissants génies à
deux sols la feuille, qui ont fait des lettres de Ninon, de Maintenon,
du Cardinal Alberoni, de la Reine Christine, de Mandrin, etc. Le plus
naturel de ces beaux esprits était celui qui disait:[67] Je m'occupe
à-présent à faire des pensées de La Rochefoucauld."
[Note 67: _Capron_, dentiste très connu de son temps.]
Après ce ton dédaigneux pour ceux qui composent des pastiches,
soupçonnerait-on que _Voltaire_ se fût laissé aller plus d'une fois
à essayer de tromper le monde en ce genre? Trois lettres de _Caius
Memmius Gemellus_ à _Cicéron_,[68] présentées une fois au public comme
traduites du latin en russe, sur un manuscrit de la bibliothèque
du Vatican, et du russe en français, furent réimprimées dans les
"Questions sur l'Encyclopédie," où, pour mieux faire croire à leur
authenticité, il prévient le crédule lecteur que les savants les ont
reconnues pour être véritablement de _Memmius_. Dans une lettre à
D'Alembert, du 27 Novembre 1772, Voltaire en parle dans le même sens,
et soutient sa fraude, qui fut bientôt avérée. On peut dire que c'était
là une plaisanterie; mais la bonne foi ne peut guère admettre que tant
de précautions soient prises pour l'entourer de toutes les apparences
de la vérité.
[Note 68: Ce fut pour ce _Memmius_ que _Lucretius Carus_ composa
son grand poème, "De naturâ rerum."]
Si _Voltaire_ est, d'après _Quérard_, l'écrivain français qui a
poussé le plus loin la manie de la supposition d'auteur et du
pseudonyme, il s'est néanmoins laissé prendre au même piège. On
lit dans sa "Philosophie de l'Histoire:" "Un hasard fort heureux a
procuré à la bibliothèque de Paris, un ancien livre des Brames, c'est
l'_Ezour-Védam_, ou commentaire des Védas, écrit avant l'expédition
d'Alexandre dans l'Inde. C'est un des plus précieux manuscrits de
l'Orient." Il en reparle encore dans _La Défense de mon oncle_.
Or cet "Ezour-Védam" que le Baron de _Sainte-Croix_ publia en français,
en 1778, n'est qu'un pastiche religieux.
Le manuscrit sanscrit, bien loin de renfermer la véritable doctrine
des anciens Brahmes, tend à saper cette doctrine pour la remplacer par
celle du Christianisme.
Les savants ont établi que ce prétendu commentaire des Védas a été
fabriqué par quelque missionnaire catholique, mettant en pratique le
_veris falsa remiscet_ d'Horace. On a trouvé dans la bibliothèque des
missionnaires à Pondicherry d'autres parties des Védas, travesties de
la même manière.[69]
[Note 69: Voir _Asiatic Researches_, vol. xiv., Calcutta, 1822, in
4º, où l'on trouve à ce sujet une notice de _Francis Ellis_.
La traduction française de ce faux Ezour-Védam, avec observations
préliminaires de 172 pages, et des éclaircissements historiques de 259
pages, 2 vols. in 12º, Yverdon, imprimerie de M. De Felice, 1778, est
devenu un livre fort rare. Il existe aussi une traduction allemande.]
Une supercherie à peu près du même genre a trompé le savant
sanscritiste, _Sir William Jones_. Un Hindou, désireux de s'attirer la
faveur des pieux Européens, composa un pastiche d'un nombre de versets
du _Purana_, dans lesquels il introduisit l'histoire de _Noé_ et de ses
enfants, sous la désignation de _Satyavatra_. Il communiqua ce travail
au capitaine _Wilford_, lequel en fit part à _Sir William Jones_, qui
en donna une traduction comme un fragment des plus curieux. Ce ne fut
qu'après la collation de plusieurs manuscrits des _Puranas_, qu'on
s'aperçut de la fraude.[70]
[Note 70: "Curiosities of Literature," par Isaac d'Israeli.]
Malheureusement toutes ces fraudes n'ont pas été découvertes si vite.