_DU MÊME AUTEUR._
MÊLANGES DE LITTÉRATURE MACARONIQUE DES DIFFÉRENTS PEUPLES DE
L'EUROPE, 1 vol. 8º. Paris, 1852.
MACARONEANA ANDRA, OVERUM NOUVEAUX MÊLANGES MACARONIQUES. 1 vol. 8º.
Londres: Trübner.
REVUE ANALYTIQUE DES OUVRAGES ÉCRITS EN CENTONS, DEPUIS LES TEMPS
ANCIENS, JUSQU'AU XIXme SIÈCLE. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.
ESSAI SUR LA PARODIE CHEZ LES ROMAINS ET CHEZ LES MODERNES. 1 vol. in
8º. Londres: Trübner.
LE LIVRE DE VISIONS, OU LE CIEL ET L'ENFER DÉCRITS PAR CEUX QUI LES
ONT VUS. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.
HISTOIRE LITTÉRAIRE DES FOUS. 1 vol. 8º. Londres: Trübner.
ESSAI HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES RÉBUS. 1 vol. 8º, avec
plusieurs planches. Londres: Trübner.
ANALYSE DES SIX PREMIERS VOLUMES DE MÊLANGES, DE LA SOCIÉTÉ DES
PHILOBIBLION DE LONDRES. 1 vol. 8º.
SUPERCHERIES LITTÉRAIRES.
IMPRIMERIE DE BALLANTYNE ET CIE,
EDIMBOURG ET LONDRES.
SUPERCHERIES LITTÉRAIRES,
_PASTICHES,
SUPPOSITIONS D'AUTEUR,
DANS LES LETTRES ET DANS LES ARTS._
PAR OCTAVE DELEPIERRE,
_Secrétaire de Légation de Belgique, Membre de la Société des
Antiquaires de Londres, &c. &c. &c._
LONDRES:
N. TRÜBNER ET CIE., 60 PATERNOSTER ROW.
1872.
[_Tous les Droits reservés._]
A MONSIEUR JULES DEVAUX,
_Ministre de la Maison du Roi des Belges._
Permettez moi de vous offrir cet essai d'un compatriote, comme un
témoignage de ses sentiments affectueux.
D'une famille où l'amour des lettres est inné, vous accueillerez,
j'espère, avec indulgence, ces recherches littéraires sur un sujet qui
pourra vous distraire un moment de vos graves occupations.
Si le livre vous amuse et vous présente quelques renseignements assez
peu connus, c'est tout ce que désire votre dévoué serviteur.
DELEPIERRE.
_EPIGRAPHES_
Je fais venir d'Astrakan
Les papyri de Gengis Kan,
Et du couvent de Thabor,
Un Nabucodonosor!
Enfin je suis à la piste
D'un antique papyrus
Prouvé par un helléniste,
Autographe de Cadmus!
Che non men che saper, dubbiar m'aggrata.
Aussi bien que savoir, douter a son mérite.
--_Dante, Inferno._
Omnibus est aliquid fructus excerpere libris,
Et nullus sine fruge liber, sine floribus hortus.
PRÉLIMINAIRES.
Nous avons cherché à donner dans deux précédents ouvrages, une
définition, aussi claire que possible, du _Centon_ et de la _Parodie_.
Il est peut-être plus difficile d'établir la théorie du Pastiche et ses
rapports avec les genres similaires. Par leurs étroites affinités, ils
semblent souvent se confondre entr'eux.
On demanderait en vain la définition du _Pastiche_ aux auteurs du 17me
et du 18me siècles. Remarquons que l'Académie Française, jusqu'en 1835,
ne donnait pas le droit de cité, à ce vocable d'origine italienne.
Il a trouvé place dans la sixième édition, où on lit: "Pastiche en
littérature se dit d'un ouvrage où l'on imite les idées et le style de
quelqu'écrivain célèbre; exemple: Certaines réflexions de ce moraliste
sont un pastiche où il a imité le raisonnement et le style de Pascal."
Cette définition est évidemment incomplète. MM. Barré, Langlois et
Regnier, auteurs de Lexiques Complémentaires du Dictionnaire de
l'Académie, se préoccupent si peu de distinguer entre les divers
genres, qu'au mot _Pastiche_, ils renvoient le lecteur à ce qui est dit
au mot _Centon_!
_Littré_ se contente de répéter la définition de l'Académie, et donne
deux exemples, dont le premier qualifie le pastiche de _Singerie_, et
le second prend ce mot dans le sens figuré.
M. _Patin_, au tome 1er de ses "Etudes sur la poésie latine," fait
mieux comprendre la différence entre les deux significations,
lorsqu'il dit: "La littérature grecque, à sa décadence, finit par
s'imiter elle-même, se copier, et remonter, par le pastiche, vers son
passé."
Et encore: "L'Epopée artificielle des Alexandrins, pastiche élégant de
l'épopée primitive, dont elle affectait la naïveté."
_Nodier_, qui a décrit jusqu'à vingt-deux sortes de supercheries
littéraires, a cherché à établir la distinction entre l'imitation,
la similitude d'idées, la supposition d'auteur, de livres et de
passages, l'intercalation, les suppléments et les Pastiches. Mais ces
distinctions ne comportent pas toujours des différences assez marquées
pour empêcher qu'on ne les confonde parfois. Ainsi les suppositions
d'auteur, les intercalations, les suppléments ne sont souvent que de
véritables Pastiches. Il est facile de comprendre d'où vient ce défaut
de précision. D'abord _Pastiche_ et _imitation_ ont une bien étroite
affinité:--
.... "_Lucanus et Appulus anceps,
Nam Venusinus arat finem sub utrumque colonus._"
Comme dit Horace:--
"Suis-je enfant de la Pouille ou de la Lucanie?
Je ne le dirai pas: le colon Venousin
Laboure également l'un et l'autre terrain."
D'autre part, on ne parle du Pastiche en France que depuis
quatre-vingts ans à peine. Si dans le temps où _Boileau_ écrivait
au duc _de Vivonne_ ses deux ingénieuses lettres dans le genre de
_Voiture_, et dans celui de _Balzac_, on l'eût félicité sur la
perfection de ces deux excellents pastiches, il eût très probablement
dit: "Vous trouvez donc ma double _imitation_ digne des deux
épistolaires modèles?"
Nous ne connaissons que quatre auteurs qui se soient spécialement
occupés du Pastiche: _Ch. Nodier_, que nous venons de citer,[1] _N.
Chatelain_,[2] le marquis _du Roure_,[3] et _Quérard_.[4] _Gabriel
Peignot_ en a parlé, mais sans entrer dans les détails.
[Note 1: Questions de littérature légale.]
[Note 2: Pastiches et imitations libres du style de quelques
écrivains du 17me et du 18me siècles.]
[Note 3: Réflexions sur le style original (gr. 8º, tiré à soixante
exemplaires).]
[Note 4: Supercheries littéraires, 5 vol., 8º. Nous avons aussi
consulté avec utilité les _Curiosités littéraires_, de M. Lalanne.]
_Quérard_, complétant le travail de Nodier, a consacré un chapitre de
l'Introduction à ses _Supercheries_, aux imposteurs en littérature.
Il y traite des concessions littéraires, des usurpations de
réputation, des ouvriers littéraires à façon, des impostures de
certains libraires-éditeurs, du pastiche, etc.; et il donne une liste
curieuse, quoiqu'incomplète, des bibliographes qui se sont occupés des
pseudonymes et des ouvrages sur le plagiat.
Le marquis _du Roure_, qui nous offre des pastiches des plus célèbres
écrivains français, est d'opinion que l'on contrefait sans peine
quelques défauts de style, mais qu'il faut de rares qualités pour
imiter des perfections: "De là vient, ajoute-t-il, la facilité avec
laquelle le parodiste et le faiseur de pastiches copient la manière
spéciale des écrivains dits originaux, tandis qu'ils ne peuvent qu'à
grande peine atteindre les auteurs modèles."
En effet, il faut avoir les reins bien forts, dit _Montaigne_, pour
entreprendre de marcher de front avec ces gens-là.
Dans le court avant-propos des pastiches de _Nicolas Chatelain_,
il fait observer à juste titre, qu'il faudrait, ce qui est bien
impossible, que chaque fois qu'un imitateur quelconque s'attache à
copier un modèle, il revêtît l'organisation de l'auteur; qu'il devînt
tour à tour Bernardin de St Pierre, Voltaire, Madame de Sévigné, etc.
M. Chatelain, pour ménager à la sagacité du lecteur, dans son volume
de pastiches, un plaisir assez piquant, y a glissé des pages des
originaux, ce qui prouvera, dit-il, que quoi que l'on fasse, on demeure
toujours à neuf cents lieues d'un cap, qu'on avait follement essayé
d'atteindre, comme l'a si bien exprimé Madame de Sévigné.[5]
[Note 5: Nous retrouverons plus loin M. Chatelain commettant bien
d'autres pastiches, mais qu'il n'avoue pas cette fois-ci.
Il appartenait à un écrivain si exercé en ce genre, de disserter _in
extenso_ sur la théorie. Malheureusement la préface de son livre ne
fournit aucun renseignement.]
Un esprit paradoxal dirait que le pastiche et la supposition d'auteur
remontent bien au delà du Christianisme; il y a même plus d'un traité
sur les livres antédiluviens.
Les Gnostiques avaient fabriqué des _Révélations_ qu'ils attribuèrent à
Adam.
Les Sabéens prétendaient qu'il avait composé des livres existant
encore, sur la culture de la terre.
Le _Livre d'Enoch_ a joui pendant des siècles d'une haute autorité. Le
savant Allemand _H. Ewald_ a prouvé que c'était la compilation d'un
juif qui vivait près de cent ans avant l'ère chrétienne.
On pourrait facilement prolonger la liste de ces supercheries que les
Grecs continuèrent à mettre en pratique.
La vie _d'Homère_, attribuée à Hérodote, forme évidemment une suite
d'aventures imaginées pour rendre compte de la possibilité des
deux épopées placées sous son nom. Il n'existe plus guère de doute
aujourd'hui, que ce nom a été pour les Grecs l'occasion d'une fable
pareille à beaucoup d'autres. _Emile Burnouf_ montre qu'il signifie
simplement _arrangeur_, et personnifie en quelque sorte la fonction
ordinaire des Rapsodes.[6]
[Note 6: Histoire de la littérature grecque, tome i. p. 92.]
"J'ai quitté, dit _Dugas-Montbel_[7] sans regret, mon Homère fabuleux,
pour retrouver d'antiques poésies nationales pleines de vie et de
candeur."
[Note 7: Histoire des Poésies d'Homère. La question du reste a
été savamment discutée par Fréd. A. Wolff, dans ses "Prolegomena ad
Homerum."]
On peut considérer les Rhéteurs de la Grèce et de Rome comme ayant
établi la théorie du pastiche. On sait qu'ils étaient dans l'usage de
donner à composer à leurs élèves des lettres et des discours sous le
nom d'écrivains illustres. C'était un exercice d'école. Telles sont les
lettres du Scythe Anacharsis, de Thémistocle, de Pythagore, de Platon,
de Démosthènes; et celles de Xénophon même, habituellement insérées
dans ses œuvres, ne sont que des pastiches, disent les savants.[8]
[Note 8: Eugène Talbot, Introduction aux œuvres complètes de
Xénophon.]
La critique moderne, en Allemagne, est allée plus loin au sujet de
Platon, jusqu'à supprimer la moitié de l'œuvre authentique de ce
philosophe. _Leo Allatius_ a même soutenu doctement le beau paradoxe
que Platon n'avait jamais rien écrit. Il est certain que l'antiquité
elle-même, peu soupçonneuse à cet égard, reconnaissait dans les
éditions publiées sous le nom de Platon, beaucoup d'ouvrages supposés.
Dix-neuf seulement sont indiqués par Aristote. Nous ne devons pas nous
étonner de ces doutes. L'époque qui s'écoule entre Platon et Cicéron,
voit naître, ou plutôt se développer, l'industrie des faussaires,
encouragés par la formation des grandes bibliothèques d'Alexandrie, de
Pergame, et bientôt du Palatin à Rome, et par le prix généreux donné
par les Ptolémées et les Attales à tous ceux qui venaient leur offrir
des manuscrits anciens.
M. _Ed. Chaignet_, qui nous fournit ces renseignements dans "La vie et
les écrits de Platon" (Paris, Didier, 1871), donne l'analyse de 59 des
Dialogues de cet auteur, mais treize sont considérés par lui comme non
authentiques, et comme suppositions d'auteur.
_Montaigne_ craignait les surprises de ce genre: "Nous n'osons louer,
dit-il, les belles inventions, ni les forts arguments des auteurs,
que nous n'ayons prins instruction de quelque scavant, si ceste pièce
leur est propre, ou si elle est estrangière, jusques lors je me tiens
toujours sur mes gardes."
"Ces falsifications ne doivent-elles pas nous jeter dans la défiance,
ajoute _Bayle_, sur mille choses que les anciens ont écrites, et dont
nous n'avons plus les originaux?"
C'est l'historien _Dion_ qui lui suggère cette réflexion, _Dion_ qui a
inséré dans son ouvrage le pastiche d'une harangue de _Cicéron_ contre
_Marc-Antoine_ qu'il avait composée lui-même. On reconnaît la fraude à
deux faits qu'il rapporte, et qui sont opposés à ce que l'histoire de
Cicéron nous apprend. _Nodier_ a exprimé une idée semblable à celle de
_Bayle_, mais dans le sens inverse, lorsqu'il avoue qu'il est disposé à
croire qu'à la renaissance des lettres, beaucoup d'auteurs modernes ont
mis leurs productions sous des noms anciens et célèbres.
Il y a un côté philosophique de l'histoire des pastiches et des
suppositions d'auteur qu'a indiqué M. S. Van de Weyer, ministre de
Belgique en Angleterre, dans la première série de la collection de
ses opuscules,--côté philosophique qu'il a développé dans un essai
fort piquant, qui paraîtra dans la troisième série. C'est que de tout
temps les sectes religieuses, les écoles philosophiques, les coteries
littéraires, les partis politiques, les charlatans scientifiques de
toute espèce, ont audacieusement employé le pastiche ou la supposition
d'auteur, dans l'intérêt de leurs dogmes, de leurs principes, de leurs
passions, de leurs jalousies, de leur haine et de leurs spéculations,
sur la crédulité, la bêtise, la méchanceté humaine.
Ces sortes de fabrications destinées à noircir des adversaires, ont été
réduites en un art pareil à celui de la logique, dit _D'Israéli_, dans
deux articles de ses _Curiosities of Literature_.[9]
[Note 9: Political Forgeries and Fictions. Political Nicknames.]
L'adresse consisterait à faire considérer ces faux, comme servant
d'autorité historique.... _Pretium non vile laborum_. Rappelons
encore pour mémoire, entr'autres la lettre supposée qu'_Abgar_, roi
d'Edesse, en Mésopotamie, aurait écrite à Jésus-Christ, d'après _Eusèbe
de Césarée_, et la réponse du Sauveur, en langue syriaque. Elles
étaient conservées en original, dans les archives d'Edesse, où Eusèbe
en fit une traduction grecque. Dans la même classe est la lettre de
_Ponce-Pilate_ sur la vie du Christ, et celle envoyée au Sénat Romain,
par Publius Lentulus, Proconsul de Judée.[10] De très bonne heure les
Chrétiens suppléèrent par des pastiches à la perte de documents connus.
On savait que Saint Paul avait envoyé une épître aux Laodicéens. Comme
elle se perdit par la suite, on la remplaça en imitant le style des
autres écrits de l'Apôtre.
[Note 10: Croirait-on possible en 1871, qu'un auteur nous rapporte,
comme authentique, qu'en 1820 les commissaires de l'armée française en
faisant des fouilles dans l'ancienne cité _d'Aquila_, au royaume de
Naples, découvrirent dans un vase antique de marbre blanc, une plaque
en cuivre contenant inscrite la condamnation de Jésus!
Voir THE TRUTH OF THE BIBLE, par le reverd. Bourchier Wrey Saville.]
Saint _Jérome_, Saint _Augustin_ et _Lactance_, n'ont-ils pas regardé
presque comme authentique la fameuse correspondance qui aurait eu
lieu entre Saint _Paul_ et _Sénèque le philosophe_? Le texte de
cette correspondance existe encore. Devenue suspecte depuis le grand
dénicheur de traditions, _Didier Erasme_, elle est aujourd'hui
apocryphe, de l'aveu de tout le monde.[11]
[Note 11: Voir Ch. Aubertin, Etudes critiques sur les rapports
supposés entre Sénèque et St Paul. Paris, 1857. 8º.]
Ne passons point sous silence une composition d'une longue étendue,
"_L'Histoire du Combat Apostolique_," publiée sous le nom d'_Abdyas_,
évêque de Babylone. L'auteur est resté inconnu, mais il y en a une
version latine, et le traducteur porte le nom imaginaire de _Jules
l'africain_. On ne finirait pas à citer toutes ces fraudes. Non
seulement on substituait des ouvrages altérés aux véritables, ou on
prétendait avoir retrouvé des livres perdus, mais on en créait qui
n'avaient jamais existé. Les écoles d'Alexandrie et de Pergame étaient
les officines où s'élaboraient sans cesse ces produits d'une érudition
vouée au mensonge.[12]
[Note 12: On trouve d'intéressants détails sur ce sujet dans
l'ouvrage de A. Chassang, "Histoire du Roman dans l'antiquité grecque
et latine," etc. 1 vol. 8º, page 83, et suiv. Paris, 1862.]
Le canon de _Muratori_, qui est de la fin du second siècle, met en
garde contre ces fraudes, produits d'un zêle mal-entendu.[13] Quelques
savants prétendent que _Philon de Byblos_, auteur de cette époque,
avait réuni ainsi des ouï-dire historiques et mythologiques, pour en
composer l'œuvre du Phénicien _Sanchonioton_ que _Philon_ dit avoir
traduite du grec.[14]
[Note 13: Credner, zur Geschichte des Kanons, p. 76.]
[Note 14: Joh. H. Ursinus et Dodwell.
Voir aussi (1.) _Feuillet de Conches_, qui, dans ses _Causeries
d'un Curieux_, a réuni plusieurs faits intéressants sur les
Epistolaires-Pastiches anciens et les écrits supposés; (2.) _Les
Evangiles Apocryphes_, traduits et annotés par Gustave Brunet; ainsi
que (3.) _Etudes sur les Evangiles Apocryphes_, par Michel Nicolas;
(4.) The Apocryphal Acts of the Apostles, from Syriac MSS. By Edward
Norris. 2 vols. London, 1871.]
L'abbé _Migne_[15] nous parle d'un très ancien manuscrit grec de la
Bibliothèque d'Augsbourg, contenant dix-huit psaumes attribués à
Salomon, et où le style de l'Ecriture Sainte et des prophètes Hébreux
est imité avec habileté. L'auteur inconnu a cherché à s'inspirer de
David, d'Isaïe, et d'Ezéchiel, pour en composer un pastiche remarquable.
[Note 15: Dictionnaire des Apocryphes, t. i. p. 940.]
Au second siècle l'Apocalypse de Saint Jean n'était-elle pas considérée
comme l'œuvre de _Cerinthus_, et omise conséquemment dans la liste des
livres du Nouveau Testament par le Concile de Laodicée? Il est bien
connu que l'authenticité de cette Révélation est une question encore
indécise parmi les savants en science biblique.
Les livres d'_Hermès Trismégiste_ ont joui d'une grande autorité
pendant les premiers siècles de l'Eglise, et ses écrits passaient pour
des monuments authentiques de l'ancienne théologie des Egyptiens. Ce
n'est qu'un pastiche que l'on place aujourd'hui parmi les dernières
productions de la philosophie grecque. On n'a pas établi avec certitude
l'origine, l'auteur, ni la date des livres qui portent le nom d'_Hermès
Trismégiste_. _Casaubon_ les attribuait à un Juif ou à un Chrétien;
l'auteur du _Pantheon Ægyptiorum_, _Jablonski_, croit y reconnaître
l'œuvre d'un Gnostique.[16]
[Note 16: Voir Traduction complète d'Hermès Trismégiste, etc., par
_Louis Ménard_. 1 vol. 8º. Paris: Didier. 1866.]
Parmi les anciens auteurs grecs profanes, plusieurs pièces ont été
regardées comme faisant partie de ces sortes de supercheries. On
sait que la première édition d'_Anacréon_ fut publiée à Paris, par
_Henri Etienne_, en 1554. Il fut d'abord soupçonné d'avoir fabriqué
ces poésies; mais quoique cette supposition excessive soit tombée, il
est évident à cette heure, que toutes les pièces ne remontent pas au
lyrique de Téos. Les érudits s'accordent en général à ne considérer
que trois ou quatre odes du recueil publié par _Henri Etienne_ comme
remontant au contemporain de Cambyse et de Polycrate. Les autres sont
très postérieures, de simples pastiches, _anacréontiques_ seulement, au
même titre que tant d'autres jolies pièces légères de notre littérature
moderne.[17]
[Note 17: Sainte Beuve, "Essai critique sur la poésie Française au
16me siècle."]
Des contemporains de _Bion_ et de _Moschus_ ont commencé à raffiner le
genre.
Plus tard, et même sous les Empereurs Romains, les riches voluptueux
disaient, peut-être, à la fin des banquets, aux chanteurs grecs:
"Faites nous de l'Anacréon!"
Deux siècles avant l'Ere Chrétienne, Alexandrie fut le centre d'une
active fabrication de pastiches et d'écrits apocryphes. Les Juifs
Hellénistes, pour se venger de l'injuste mépris des Grecs, voulurent
prouver que les grands philosophes de la Grèce avaient puisé à pleines
mains dans les écrits de l'ancienne Alliance. A défaut de preuves
historiques pour soutenir leur thèse, ils produisirent de prétendues
poésies d'Orphée, de la Sibylle, des sages de la Grèce, qu'ils avaient
composées eux-mêmes, ou bien encore des poésies d'une antiquité réelle,
dans lesquelles ils glissèrent des vers, exposant quelques unes des
grandes doctrines du Mosaïsme.[18] C'est ainsi que naquirent les
livres apocryphes de _Zostrien_, de _Zoroastre_, et autres productions
où la fraude était mise au service de l'enthousiasme[19] fanatique.
[Note 18: Voir "Etudes critiques sur l'Ancien Testament," par
Michel Nicolas, page 149, 1 vol. 8º. Paris: Michel Levy. 1866.]
[Note 19: "Philosophie et Religion," par Ad. Franck, page 3, 8º.
Paris: Didier. 1867.]
Nous retrouvons le Pastiche en honneur au troisième siècle. A la tête
des écoles de Besançon et de Lyon se trouvait le rhéteur _Titien_, qui
avait porté plus loin qu'aucun de ses contemporains le talent et la
gloire de ce genre.
Il composa un recueil de lettres à l'imitation de celles de diverses
femmes illustres de l'antiquité. On l'appelait _le Singe_ de son temps.
"On a beaucoup parlé de la littérature facile, dit M. Ampère; il y a
aussi la littérature singe, qu'il ne faut pas oublier."[20]
[Note 20: J. J. Ampère, "Histoire littéraire de la France avant le
12me siècle," tome i. p. 193, et tome ii. p. 195.]
Les deux siècles suivants virent naître un système poétique curieux.
Les Chrétiens furent saisis de la manie de reprendre les formes
poétiques de l'antiquité, et de les appliquer aux idées nouvelles.
_Synesius_ composait des odes sacrées à l'imitation d'Anacréon.
_Apollinaire_ faisait la même chose, prenant Pindare pour modèle.
On composait de l'histoire sainte avec des lambeaux de Virgile.[21]
Plusieurs poètes suivirent cet exemple; en un mot, on tenta une
contrefaçon chrétienne de l'antiquité profane. Un peu plus tard les
pastiches d'actes authentiques étaient d'un emploi assez fréquent à
Rome. Il n'y avait personne en ces temps d'ignorance et de ténèbres,
dont les agents dévoués au Sacré Collège eussent à craindre un examen
critique.[22] Ce système dura longtemps, car le _Journal de Trévoux_
(Mars 1716) nous apprend qu'au douzième siècle, un moine de St Médard,
nommé _Guernon_, se voyant à l'heure de la mort, s'accusa publiquement
d'avoir parcouru plusieurs monastères et d'y avoir fabriqué des
pastiches de chartres en leur faveur.
[Note 21: Voir notre "Revue Analytique des ouvrages écrits en
centons depuis les temps anciens, jusqu'au 19me siècle." London:
Trübner, 1868, in 8º de 505 pages.]
[Note 22: Découvertes des ruses qui se pratiquent ès disputes de
la foy, quand on n'en peut rendre raison, par un docteur Catholique.
Paris: Cl. Chapelet. 1613.
Histoire Littéraire de la France, 4º, tome iv. P. 3.
Le Pape et les Conciles, par Janus.
Blondel, Pseudo-Isidorus et Turrianus Vapulantes.]
Nos pieux ancêtres du douzième siècle s'avisaient d'un expédient
fort simple pour sanctionner l'existence de traditions profondément
gravées dans la mémoire, ils fabriquaient des documents constatant leur
origine. Une fraude pieuse dans ce temps-là était une invention reçue,
destinée à remplir une lacune historique ou religieuse.[23]
[Note 23: Les Manuscrits Français de la Bibliothèque du Roi, etc.,
par Paulin, tome i. p. 162. Paris: Techener. 1836.]
_Quas natura negat, præbuit arte vias_, comme dit _Claudien_.
La chose était portée si loin, que l'an 1500 le Pape _Gélase_ se crut
obligé de publier un décret _De libris recipiendis et non recipiendis_,
où il établit la distinction entre les ouvrages authentiques et ceux
qui étaient forgés.
"Le monde est plein d'impostures et de suppositions, s'écrie _Guez de
Balzac_, je dis même le monde savant, celui qu'on appelle la république
des lettres."
_Erasme_ au seizième siècle se plaignait avec amertume de ne posséder
aucun texte des Pères de l'Eglise qui n'eût été falsifié.[24] Les
auteurs classiques ont subi le même sort. Un célèbre philologue
allemand a démontré que des seize satires de _Juvénal_ onze seulement
sont authentiques, et que les autres sont apocryphes: "C'est, dit-il,
une spéculation de quelque libraire avide, qui se sera associé quelque
poète famélique au moment où l'engoûment du public pour Juvénal venait
de s'accroître par la mort récente de ce dernier."[25]
[Note 24: Curiosités littéraires, par Ludovic Lalanne.]
[Note 25: _Otto Ribbeck_: Der echte und der unechte Juvenal.
Berlin, 1869.]
Une question de supposition d'auteur ou de pastiche qui n'est pas
encore résolue, est celle du _Pervigilium Veneris_, hymne que l'on
chantait à la fête de Vénus. On l'a attribué entr'autres à _Luxorius_,
poète carthaginois du sixième siècle, sous le règne de Trasimond,
roi des Vandales. Le motif de ce soupçon est qu'on y rencontre des
imitations frappantes de _Lucrèce_, de _Virgile_ et d'_Ovide_,
dans les descriptions de la puissance de Vénus, et des effets du
printemps, imitations que l'on rencontre déjà dans les Vers-Centons de
_Luxorius_.[26] L'antiquité douteuse et l'origine problématique de ce
morceau ont donné lieu à des hypothèses et à des conjectures de toutes
les façons. _Cabaret Dupaty_, qui en a publié une traduction en prose,
à Paris, en 1842, suppose que c'est un pastiche de _Paul Manuce_ et
de _F. Pithou_. Toutefois jusqu'à présent, les plus savants critiques
n'ont pu s'accorder sur l'auteur de ce charmant poème, quoiqu'ils aient
parcouru toute l'échelle de la littérature romaine, depuis l'aurore du
siècle d'Auguste jusqu'à la première nuit de barbarie des Goths et des
Vandales.[27]
[Note 26: Comme on peut le voir dans notre _Centoniana_.]
[Note 27: Voir "Conjectures sur l'auteur de _la Veillée de Vénus_,"
par M. de Cayrol. Abbeville, Juin 1839, in 8º.
Les _Nouvelles Littéraires_, tome xi. p. 366, contiennent des lettres
du Président Bouhier au P. Oudin, relatives au _Pervigilium Veneris_.]
Il serait très difficile de rappeler toutes les mystifications
désignées sous les noms de pastiches, suppositions d'auteur,
intercalations, etc., et restées plus ou moins célèbres dans les
annales de l'érudition. Ce sont probablement ces nombreux mensonges
littéraires qui ont suggéré la singulière idée, soutenue avec esprit
par _Jean Hardouin_, que l'Enéide avait été composée par un moine du
moyen âge, et que _Virgile_ n'avait écrit que les éclogues et les
géorgiques. Il affirmait en outre que deux ou trois écrivains de la
même période étaient les auteurs des épîtres et discours _d'Horace_
(Epistolæ et Sermones). L'un avait composé les odes, le second les
épodes, et le troisième l'art poétique. Cette thèse du reste convenait
parfaitement à l'original, qui consacrait 250 pages in folio, dans ses
ATHEI DETECTI, à la preuve que Jansénius, Malebranche, Quesnel, Antoine
Arnauld, Pascal, Descartes et autres philosophes, n'étaient que des
athées.[28]
[Note 28: M. Vernet, professeur de Théologie à Genève, a fait en
latin l'épitaphe de _Hardouin_. En voici la traduction:
"Dans l'attente du _jugement_, ici repose le plus paradoxal des hommes;
Français de nation, Romain de croyance, merveille du monde lettré. Il
fut adorateur et destructeur de la vénérable antiquité; et doctement
fou, il répéta, tout éveillé, des songes inouïs. A la fois pieux et
sceptique, il eut la crédulité d'un enfant, l'audace d'un jeune homme,
l'extravagance d'un vieillard. Enfin, pour tout dire en un mot, Ici
repose Hardouin."]
A notre avis le centon, la parodie et le pastiche sont unis par
d'intimes rapports. Après avoir traité les deux premiers sujets, nous
désirons compléter cette espèce de trilogie plaisante, par un exposé
des faits les plus remarquables dans les divers genres de supercheries,
innocentes ou coupables, qu'offre l'histoire de la République des
Lettres.
Afin d'établir un certain ordre dans ce travail, nous le diviserons en
trois sections.
1er Les pastiches et suppositions d'auteur, composés avec l'intention
de tromper les lecteurs.
2me Les suppléments d'auteur, intercalations, et pastiches, composés
comme exercice de style, ou amusement.
3me Des pastiches-imitations, et suppositions d'auteur, dans les beaux
arts.
SECTION PREMIÈRE.
PASTICHES ET SUPPOSITIONS D'AUTEUR PLUS OU MOINS COUPABLES.
"_Corpus putat esse quod umbra est._"
--OVIDE.
"La vérité et le mensonge ont souvent leurs visages conformes, et
leurs allures pareilles." Cette pensée de Montaigne est la base des
compositions dont nous allons nous occuper.
Dans tous les pays et à toutes les époques, les supercheries
littéraires sont fréquentes. Pour mieux déconcerter la critique, les
auteurs de pastiches ont souvent cherché dans les temps anciens des
noms célèbres, afin d'étayer leurs écrits d'une autorité imposante.
"Cette sorte de mensonge, dit la savante _Marie de Gournay_, trouve son
excuse dans la bêtise d'une part du monde, qui croit beaucoup mieux la
vérité sous la barbe chenue des vieux siècles, et sous un nom d'antique
et pompeuse vogue."
Tous les auteurs ne montrent pas la même indulgence. L'infatigable
bibliographe _Quérard_ lança ses foudres de guerre contre les
supercheries de la littérature française. Il donne avec trop de
sévérité le nom de _faussaires en littérature_ à ceux qui s'en mêlent,
sans faire grande distinction entr'eux.
Quelqu'un, par contre, a dit plaisamment: "N'est-ce pas au contraire de
l'humilité et du désintéressement littéraire, que de prêter son esprit
aux morts, et de se cacher tout vivant sous la peau d'un illustre
défunt?"
Le lecteur a vu dans l'introduction que chez les anciens et dès les
premiers siècles de notre ère, les falsifications de ce genre ne
faisaient pas défaut.
On peut citer entr'autres, comme un morceau des plus heureux, les 217
hexamètres fabriqués à l'imitation du poète gnomique _Phocylide_,[29]
et si bien réussis qu'on les a insérés dans les œuvres de ce
dernier.[30]
[Note 29: L'auteur de ce pastiche est resté inconnu. _Duché_ (le
tragique), le premier traducteur français du recueil de sentences et
de préceptes de morale de _Phocylide_, a ajouté à sa traduction de
véritables pastiches de _Labruyère_.]
[Note 30: _Coupé_, dans ses _Soirées littéraires_, tome iv. p.
49, s'obstine à nommer notre auteur grec, _Procylide_. Il a donné une
autre traduction des maximes gnomiques ou sentencieuses de Phocylide.
Voir, au sujet des poètes de cette famille, _Emile Egger_, _Mémoires de
littérature ancienne_, tome i. p. 229.]
_Ovide_ jouit d'une grande célébrité au moyen âge, car nos aïeux
trouvaient dans ses _Métamorphoses_ et l'_Art d'aimer_, de quoi
satisfaire leur penchant pour les histoires merveilleuses et les contes
érotiques.
Aussi règne à cette époque la fantaisie de certains poètes de publier
leurs œuvres sous son nom, mais ces pastiches réussirent rarement. On
compte jusqu'à treize de ces imitations.[31] Une des plus importantes,
le poème _de Vetulâ_, déjà cité par _Richard de Bury_, dans son
_Philobiblion_, fut publié à Cologne en 1470, comme œuvre d'_Ovide_.
Voici comment _Robert Holcoth_, dans son commentaire sur _La Sagesse_
raconte l'histoire inventée alors pour faire croire à l'authenticité
de ces trois chants, mais sous une prudente réserve: "_An sit liber
Ovidii, deus novit._"
[Note 31: Consolatio ad Liviam Augustam.
Carmen Panegyricum ad Calpurnium Pisonem.
Elegia de Philomelâ.
De Pulice.--Somnium.
Epigrammata Scholastica de Virgilii xii. libris Æneidos.
De Cuculo. De Aurorâ. De Limace.
De quatuor humoribus.
De ludo latrunculorum.
De Fortunâ.
De Vetulâ.]
Le poète, désespérant d'être rappelé de son exil, composa ce dernier
poème pour y retracer la vie qu'il avait jadis consacrée à l'amour.
En mourant, il avait ordonné que cette composition intitulée _Vetula_
fût enterrée avec lui. On la retrouva dans un cimetière public d'un
faubourg de la ville de _Dioscurias_, capitale de la Colchide; ce
manuscrit fut porté à Constantinople, par ordre du roi de ce dernier
pays, et _Léon_, protonotaire du sacré palais, et secrétaire de
l'Empereur _Vatace_, le publia. On ajoutait que dans le même tombeau
se trouvait aussi l'inscription funéraire d'Ovide! _Naudé_[32] cite
encore plusieurs autres témoignages sur ce même poème attribué à
_Ovide_.
[Note 32: Dans le Dialogue de _Mascurat_, p. 225.]
_Bayle_ dit qu'il faudrait être bien dupe pour s'imaginer que la
_Vetula_ soit de ce poète. "Il n'est pas nécessaire, ajoute-t-il,
d'être grand clerc pour pouvoir jurer, sans nulle ombre de témérité
qu'Ovide n'a jamais fait un poème aussi barbare que celui-là, et que
c'est la production d'un Chrétien du Bas-Empire."
Ici notre savant critique se trompe, comme l'a prouvé _M. Cocheris_,
qui, dans une introduction de la traduction de ce poème, par _Jean
Lefèvre_, démontre que de tous les écrivains que l'on pourrait regarder
comme auteur de ce pastiche, aucun ne semble réunir en sa faveur autant
de présomptions que _Richard de Fournival_, chancelier de l'église
d'Amiens. Admirateur d'Ovide, clerc habile, auteur de productions fort
estimées de son temps, il a laissé plusieurs poèmes qui ne sont que
des imitations de l'_Art d'aimer_ et du _Remède d'amour_.[33]
[Note 33: La Vieille, ou les dernières amours d'Ovide, poème
français du 14me siècle, etc. etc., par Hippolyte Cocheris. Paris: A.
Aubry. 1861. Un vol. petit en 8º.]
A plusieurs reprises les romans grecs ont fourni l'occasion de
pastiches qui parfois ont eu cours assez longtemps comme authentiques.
Par exemple, _Huet_ a accepté comme tel un ouvrage tout moderne: "Du
vrai et parfait amour," attribué à _Athénagoras_ d'Athènes, un des
premiers défenseurs du Christianisme. On n'a jamais vu le texte grec de
ce livre, dont la traduction française a été publiée pour la première
fois à Paris en 1599. Il est bien prouvé aujourd'hui que l'ouvrage est
une fiction du prétendu traducteur. C'est le premier modèle de toutes
ces suppositions de romans traduits du grec que _Montesquieu_ n'a pas
dédaigné d'emprunter dans le _Temple de Gnide_.[34]
[Note 34: Etudes de littérature ancienne et étrangère, par
_Villemain_. Paris: Didier. 1846.
Les Romanciers grecs et latins, par _Victor Chauvin_. Paris: Hachette.
1864.]
Une supposition d'auteur qu'il ne fut pas aussi facile de reconnaître,
et qui est encore aujourd'hui une énigme, est l'inscription que
_Pétrarque_ est supposé avoir tracée sur son exemplaire de Virgile, et
dans laquelle il fait mention de sa première rencontre avec _Laure_,
dans l'église de Sainte Claire, le 6 avril 1327, jour de Vendredi
Saint.[35]
[Note 35: Malheureusement pour celui qui imita si bien l'écriture
de Pétrarque, il est prouvé, que le 6 avril de cette année était un
lundi.]
Une supercherie plus difficile, qui traversa comme authentique même le
dix-huitième siècle sceptique et railleur, sans être démentie ni mise
en doute, est la curieuse Ordonnance Royale, relative aux mœurs à
Avignon, donnée par la Reine _Jeanne de Naples_, en 1347.
_M. Jules Courtet_ a montré que le savant _Astruc_ a été la dupe d'une
plaisante mystification, en insérant ces statuts apocryphes pour la
première fois en 1736, dans son traité _De Morbis Venereis_. Ils
étaient l'œuvre de _M. Garcin_ et de ses amis. On fabriqua une copie
d'un prétendu original, qu'ils firent parvenir à _Astruc_.[36]
[Note 36: Voir les détails de cette affaire dans la _Revue
Archéologique_, deuxième année, 1845, 3me livraison. Sur la foi
d'_Astruc_, cette Ordonnance Royale fut mise par _Papon_ dans son
"Histoire de Provence," et par _Merlin_, dans son "Répertoire de
Jurisprudence," tome i. p. 761. _Non infima laus est_, comme dit
Horace.]
Les savants et les hommes de lettres se donnèrent souvent, au seizième
siècle, le plaisir de se mystifier les uns les autres, et parfois le
public, par ces sortes de pastiches ou de suppositions d'auteur. Le
plaisant conteur _Des Periers_ essaya, mais ne réussit guère, à faire
croire que le _Cymbalum mundi_ était un ouvrage ancien.
Dans la préface, il dit à son ami _Tryocan_, qu'il n'était que le
traducteur de ce petit livre: "Il y a huit ans que je te promis de
te rendre en langaige françois, le petit traité que je te montrai,
intitulé: _Cymbalum mundi_, lequel j'avais trouvé dans une vieille
librairie d'un monastère qui est auprès de la cité de Dabas."
Le célèbre italien _Sigonius_ fit prendre pendant longtemps un de ses
pastiches pour le traité de Cicéron, "De Consolatione," quoiqu'_Antoine
Riccoboni_ eût déjà tâché de dévoiler la supercherie, en publiant le
"De Consolatione, edito sermone sub nomine Ciceronis." _Tiraboschi_ ne
découvrit qu'en 1785, à Modène, des lettres privées qui prouvaient la
fabrication.
Ce pastiche Cicéronien était habilement composé par un savant que
_Hallam_, dans son histoire de la Littérature de l'Europe, nomme le
prince des antiquaires du seizième siècle.
Vers cette époque une supercherie littéraire qui fit bien plus de
bruit, fut celle d'_Annius_ ou _Nannius de Viterbe_, qui,
....."_Veteris non inscius ævi_,"
publia à Rome en 1498 un recueil de parties des ouvrages originaux
de Bérose, de Fabius Pictor, de Manéthon, de Caton,[37] etc., qu'il
prétendit avoir retrouvés à Mantoue. Ce recueil, monument curieux de
l'ignorance et de la crédulité, fut reçu avec une grande faveur par
toute l'Europe savante, car chaque peuple trouvait son origine dans
les fables de ces prétendus historiens. Il eut les honneurs de la
réimpression à Paris, à Venise et à Bâle.
[Note 37: Annii Viterbiensis Commentarii in auctores diversos
de antiquitatibus, cum textu, in folio. Cette première édition est
extrêmement rare.]
La critique ne fit justice de cette supposition d'auteur, qu'à la fin
du seizième siècle, longtemps après la mort de l'inventeur. _Nicéron_
distingue quatre partis qui furent engagés dans cette querelle; ceux
qui considéraient toute la collection comme un pastiche; les partisans
d'une authenticité parfaite; ceux qui regardaient les fragments comme
faux, mais qui prétendaient qu'_Annius_ avait été trompé lui-même;
et enfin le juste milieu maintenait, qu'une partie était fausse, et
l'autre authentique. Le _Bérose_ commençait son histoire avant le
Déluge, et avançait que les Chaldéens avaient fidèlement conservé leurs
archives historiques.[38]
[Note 38: Le Dictionnaire de Bayle cite les principaux auteurs qui
ont parlé de ce pastiche.]
Pour mieux faire croire à l'authenticité de l'œuvre, _Annius_ y avait
joint de longs commentaires, contenant des passages d'auteurs anciens
bien connus.
On rapporte qu'un auteur mourut de chagrin lorsque l'imposture fut
découverte, parcequ'il avait fondé un long et savant travail sur cette
publication.
C'est au seizième siècle que commença la manie des commentaires
interminables. Afin de les rendre plus intéressants, leurs auteurs
prêtaient à _Ennius_ ou à quelqu'autre poète perdu, des vers de leur
façon, souvent fort heureux. C'est ainsi que le hollandais _Paul
Merula_, auteur d'une histoire universelle, soutint avoir trouvé un
traité, "_De veterum poetarum continentiâ_," d'un certain Calpurnius
Pison, grammairien du temps de Trajan. Il en citait des passages qui
firent fortune parmi les savants; mais personne ne vit alors, ni plus
tard, le manuscrit que l'heureux _Merula_ avait trouvé, disait-il, dans
la bibliothèque de Saint Victor.
"Oh, my prophetic soul!"
aurait pu s'écrier _Rabelais_, comme _Hamlet_, en décrivant les
amusantes richesses littéraires de cette abbaye. La France, l'Espagne,
l'Italie, l'Europe entière semblaient s'être donné le mot pour ces
sortes de supercheries.
Le cardinal _Sadolet_, ce prélat qui fut appelé le Fénelon du seizième
siècle, composait d'ingénieuses épigrammes, qu'il disait tirées
d'anciens manuscrits latins à lui envoyés par ses amis.
Il cherchait à persuader de la vérité de cette découverte les hommes de
lettres en rapport avec lui.
Les suppositions de passages et de pièces de peu d'étendue, dit
_Nodier_, placées sous le nom d'un auteur ancien célèbre, ont sans
doute le mérite de la difficulté bravée, car les objets de comparaison
qui peuvent éclairer le lecteur, sont à la portée de tout le monde; et
néanmoins que de savants du premier ordre ont été pris pour dupes!
Le monde littéraire s'amusa longtemps de l'erreur dans laquelle tomba
_Joseph Scaliger_. Dès l'âge de 18 ans il se piquait de discerner les
différents caractères de tous les siècles. _Muret_ lui montra un jour
quelques vers qu'il disait avoir reçus d'Allemagne, et tirés d'un
vieux manuscrit. _Scaliger_, après les avoir lus attentivement, lui
assura sans balancer, qu'ils étaient d'un vieux comique latin nommé
_Trabea_, et sûr de son opinion, il les inséra dans son commentaire
sur _Varron_, _De re rusticâ_, auquel il travaillait alors. Tel est le
récit de _Coster_, dans son _Apologie_ citée par Bayle; mais _Muret_
nous apprend que ce fut lui-même qui suggéra que ces vers étaient de
_Trabea_; et d'autres qu'il montra en même temps, du comique _Attius_,
et que _Scaliger_ le crut sur parole.[39] Ayant complètement pris le
savant au piège, il avoua sa supercherie pour montrer combien peu de
confiance on pouvait avoir dans la sagacité critique d'un écrivain qui
voulait faire considérer son jugement en littérature comme infaillible.
[Note 39: Voir _l'Anti-Baillet_ de _Ménage_, chap. lxxxiii., et le
Dictionnaire de _Bayle_, pour les détails.]
_Scaliger_ se vengea par une épigramme des plus sanglantes:--
"_Qui rigidæ flammas evaserat ante Tolosæ,
Muretus, fumos vendidit ille mihi._"[40]
[Note 40: Ces flammes de la rigoureuse Toulouse se rapportent à une
accusation devant le Parlement de cette ville, pour un crime qui était
alors puni par le feu, auquel il paraîtrait que Muret échappa.]
Il justifiait ainsi cette spirituelle boutade de Nodier, que la plus
pardonnable des supercheries littéraires est celle que l'on pardonne le
moins, parceque le public ne veut pas qu'on se serve de sa crédulité
même pour lui procurer du plaisir, et que rien ne compense l'outrage
fait à sa vanité. Le ressentiment du savant pour une méprise qui
cependant ne pouvait l'humilier, ne surprend en aucune façon, lorsque
l'on connaît le caractère de _Scaliger_; il n'était pas homme à en
rire. Mais conçoit-on facilement que le joyeux _Rabelais_ ait gardé
une profonde rancune au Vénitien _Pontanus_ (_Tanponus_, comme il
l'appelle) de lui avoir fait prendre pour une pièce antique, un certain
"_Contractus venditionis antiquis Romanorum temporibus initus_" que
l'auteur de _Pantagruel_, trompé, publia à Lyon, avec une belle
épître dédicatoire et sous un titre solennel: _Ex reliquiis venerandæ
antiquitatis!_[41]
[Note 41: Voir les _Matanasiennes_, 8º, p. 6o. Lyon, 1837. Ce
charmant opuscule fut publié sans nom d'auteur, par _M. Rostain_, de
Lyon, un des plus savants bibliophiles de France, et toujours prêt à
mettre ses connaissances littéraires au service de ses amis. On trouve
dans cette brochure des détails fort intéressants sur plusieurs autres
pastiches latins qui ont déjoué la perspicacité des lettrés des 17me et
18me siècles.]
Il est singulier que _Scaliger_, sachant par expérience que _Muret_
imitait si bien les anciens poètes latins, qu'on pouvait aisément s'y
tromper, s'y soit néanmoins laissé prendre une seconde fois, comme le
raconte _Vossius_, dans son commentaire sur _Catulle_.[42] _Menken_,
qui cite le fait, ajoute que _Douza_, le fils, fut induit en erreur
de la même manière par Jérôme Groslot de Lisle, à l'occasion du
_Pervigilium Veneris_,[43] dont on ne connaît que les quatre vers
suivants:
[Note 42: "Menken, de la Charlatanerie des savants," p. 83, édit.
de 1721.]
[Note 43: _Français Noël_, dans ses notes sur _Catulle_, tome i. p.
343, assure au contraire que ce fut _van der Does_ qui voulut imiter
le tour que _Muret_ avait joué, et qui prétendit qu'un de ses amis
avait vu, dans une bibliothèque de France, un _Pervigilium Veneris_
différent de celui que nous possédons, et dont il rapporte quatre vers.
"On trouva à ce fragment, ajoute _Noël_, un goût et un ton antique;
et quand on fut détrompé, on se consola, comme _Scaliger_, par des
injures."]
"Nemo tentis mentulis det, nemo nervis otium.
Ecce passeres salaces, ecce rauci turtures,
Hâc nuper virente myrto nos amoris admonent
Cum puellis dulce inire vesti contubernium,
Nemo tentis," etc. etc.
Quelquefois le critique trompé ne veut pas être désabusé et persiste
dans l'erreur. _Henri Estienne_ avait inséré dans ses _Satyrici
Minores_, une satire _De Lite_, qu'il croyait ancienne, et qui était du
Chancelier de l'_Hospital_. Le philologue _Boxhorn_ ne voulut jamais
croire _J. F. Gronovius_, qui le prévint de la supercherie, et soutint
que l'_Hospital_ devait avoir découvert cette pièce excellente, et
qu'il pouvait citer des savants qui l'avaient lue dans des manuscrits
anciens! C'est peut-être une semblable conviction qui engagea _Alde
le jeune_ à publier _Philodoxios Fabula_[44] comme pièce ancienne,
quoiqu'il ne soit pas probable qu'il ignorât qu'_Albert Eybe_ en avait
déjà donné quelques scènes dans sa _Margarita poetica_, où elle est
attribuée à _Charles d'Arezzo_, de la famille des Marsuppini, mort à
Florence, en 1453.[45]
[Note 44: Lepidi Comici Veteris Philodoxios Fabula, ex antiquitate
eruta ab Aldo Manucio, in 8º. Lucæ, 1558. Ce livre extrêmement rare
a été vendu jusqu'à dix guinées à la vente de la Bibliothèque de _B.
Butler_.]
[Note 45: Voir _Renouard_.]
Malgré l'étude profonde de l'antiquité que possédaient
incontestablement les savants de cette époque, on serait presque tenté
de douter de leur esprit critique, lorsqu'on les voit se tromper aussi
fréquemment.
_Guez de Balzac_, un des créateurs de la langue française, et dont le
grand Corneille, Gassendi, Sarrasin, etc., s'accordent à vanter le
talent pour la versification latine, a été à son tour la cause d'une
mystification (dont on a cherché à le justifier), quoiqu'il eut pris
d'amples précautions pour cacher sa petite supercherie. Il inséra
dans ses œuvres,[46] parmi ses poésies et épîtres latines, un morceau
intitulé: "_Indignatio in poetas Neronianorum temporum, majoris operis
fragmentum_."
[Note 46: Deux volumes in fol., p. 38. Paris, 1665.]
Il déclare qu'il avait trouvé dans un parchemin pourri en plusieurs
endroits, et à demi rongé de vieillesse, des vers d'un auteur inconnu
sur les hommages prodigués à Néron, que les Chrétiens croyaient être
l'Antéchrist. Il faut que l'auteur ait écrit sous le règne de Néron,
ajoute-t-il, quoique son caractère soit plus ancien, et qu'il ait
cherché une autre manière, et une plus belle expression que celle des
écrits de ce temps-là. Mais de plus, nos amis du pays latin trouvent
que son génie est hardi.
_J. Ch. Wernsdorff_, éditeur d'un recueil estimé, les _Poetæ Latini
Minores_, inséra ce fragment d'une trentaine de vers, comme l'œuvre
du poète _Turnus_. _Burmann_ et plusieurs autres crurent également à
l'authenticité de cette pièce. _A. Perreau_, le traducteur de _Perse_,
a fait, dit-il, d'inutiles recherches (et on peut l'en croire), pour
se procurer le manuscrit d'où Balzac avait tiré ces beaux vers; et le
savant _Boissonade_ jugea que la conjecture était probable, qui les
attribuait au satirique _Turnus_, contemporain de _Martial_. Seulement
il exprimait de grands regrets que _Balzac_, qui le premier les avait
publiés, n'eut pas pris le soin de nous faire connaître leur origine,
et la source d'où il tenait son vieux manuscrit.
Cette prétendue satire de _Turnus_ fut reconnue véritable par
_Lemaire_, _Naudet_, _Quicherat_, et traduite par _Théry_, _Ach.
Perreau_ et _Charpentier_, dans les collections classiques!
Le spirituel auteur des _Matanasiennes_ a voulu disculper _Balzac_,
et prouver que si on avait lu avec plus d'attention les lettres de
celui-ci adressées à _Conrart_, à _Chapelain_, et à d'autres, ainsi
que ses "Entretiens, ou dissertations littéraires," on aurait vu que
l'auteur n'avait pas l'intention de tromper les savants.