Robert voulait éviter, pour les autres et pour lui-même, la scène
inutile de la séparation. Il n'avait averti ni sa sœur, ni M.
Maldonne, ni Thérèse.
Levé avant l'aube, le lendemain, il avait, sans bruit, fait ses
préparatifs de départ. Il n'emportait qu'un peu de linge et quelques
livres, deux ou trois de ces pauvres manuels fatigués qui lui
rappelaient les premières années de l'enfance. «Le reste, disait-il,
dans une lettre laissée sur la commode, mes amies, ma bibliothèque,
me sera envoyé plus tard, si je le demande.»
A tâtons, pour qu'on remarquât moins sa fuite, il descendit
l'escalier, sa valise à la main, traversa le couloir, et se trouva
dehors, dans la brume d'où l'ombre de la nuit commençait à se retirer.
Si maître qu'il fût de lui-même, ou plutôt si décidé à ne pas montrer
de faiblesse, il ne put s'empêcher de se détourner, et de regarder une
dernière fois la chère maison. Elle était close, terne, comme
affaissée dans le sommeil et dans la nuit. Les feuilles des lierres et
quelques rames sanglantes de vigne vierge pendaient, lourdes de
brouillard. Des gouttes d'eau s'en échappaient, et tombaient à terre,
une à une, comme des larmes. Personne n'assistait à ce suprême adieu.
Pas un regard pour répondre à celui qui embrassait douloureusement
toutes ces choses familières. «Cela vaut mieux ainsi», murmura M. de
Kérédol. Et, redressant sa tête énergique de vieil officier,
retroussant la pointe de ses moustaches pour se donner un air de
bravoure, il continua rapidement son chemin. La petite porte découpée
dans le grand portail s'ouvrit, et se referma discrètement. L'exil
était commencé.
Devant lui, Robert aperçut une forme humaine, et, supposant bien que
c'était Claude, il s'efforça de se raidir encore, pour ne pas trop
révéler sa souffrance. Mais sa pâleur, l'espèce d'égarement et
d'effarement de son visage le trahissaient si bien, que le jeune
homme, en le voyant s'approcher, lui dit:
--Êtes-vous malade, monsieur?
--Si ce n'était que cela! répondit M. de Kérédol. Mais je pars,
monsieur, je pars!
--Votre billet d'hier soir me l'apprenait. Vous me demandiez de venir.
Me voici.
--Oui, répondit M. Robert en lui tendant la main, je vous remercie...
Ayez la bonté de m'accompagner. Je vous expliquerai... mais, pas
ici...
--Volontiers, monsieur. Vous n'avez personne pour porter votre valise?
--Plus bas, je vous prie, je ne veux pas qu'on se doute... non,
monsieur, je n'ai personne.
--Alors, permettez-moi de vous aider, dit Claude.
Il prit une des poignées de la valise, et tous deux, s'écartant un peu
l'un de l'autre pour partager le poids, se mirent en route. M. de
Kérédol marchait d'un pas mal assuré, du côté que longeait le mur, la
tête à demi tournée vers les branches, qui appuyaient leurs dentelures
mouillées parmi les mousses poilues et les pariétaires. Après quelques
mètres, il s'arrêta.
--Écoutez! dit-il.
Dans la langueur froide du matin, un petit sifflement très doux
s'élevait près d'eux.
--C'est un rouge-gorge, dit Claude.
--Vous le voyez?
--Il est là, sur l'arête du mur.
--Je le connais, répondit M. Robert; il nous suivait souvent...
Il y avait, dans ce pluriel, une pensée si triste, que M. de Kérédol
continua sa route, les yeux baissés.
Un peu plus loin, il demanda:
--Suit-il encore?
--Oui, le voilà qui sautille de branche en branche.
--C'est le seul qui soit venu! murmura M. de Kérédol.
Quand il eut dépassé la limite du domaine, son pas devint plus ferme
et plus rapide. Robert se hâtait, poussé, sur ce chemin de l'exil, par
ses engagements de la veille, et par sa propre faiblesse, qu'il ne
sentait que trop disposée à une défaite. Il y avait encore une lutte
dans son âme. Claude en devinait quelque chose, et respectait le
silence de son compagnon. La brume, chassée par le vent, laissait
tomber maintenant des rayées de soleil, çà et là. Devant eux, les
cabarets de la banlieue s'ouvraient, guettant les maraîchers. Des voix
d'enfants, s'échappant par les fenêtres, se mêlaient au roulement des
carrioles. Entre les deux voyageurs, la valise se balançait d'un
mouvement régulier.
Au moment où ils allaient entrer dans la ville:
--Monsieur Claude, dit M. de Kérédol en se détournant pour regarder
par-dessus son épaule, j'ai les yeux si mauvais, ce matin, que je
distingue à peine ma route... voyez-vous encore la maison?
--Grosse comme une fève blanche.
Robert soupira profondément.
--Toute la joie de ma vie est derrière moi! dit-il.
Et il ajouta, sans transition apparente:
--Voulez-vous bien oublier ma vivacité d'hier, monsieur?
--C'est déjà fait, répondit Claude.
--Vous avez pu voir en moi un adversaire, reprit M. de Kérédol...
J'aurai du moins le bonheur de ne vous avoir pas nui... je
m'éloigne...
--Je suis convaincu, dit le jeune homme, qu'en tout cas votre
opposition n'eût pas duré!
--Vous avez raison, répondit gravement M. de Kérédol.
Ils s'engagèrent dans les rues, de plus en plus peuplées, où les
boutiques, les fenêtres, les cours d'auberges s'éveillaient. Le vieil
officier ne faisait nulle attention à cette vie renaissante du
faubourg qui, tant de fois, avait amusé son oisiveté. Des vendeuses de
lait qu'il connaissait, belles filles aux joues fraîches des bords de
la Loire, penchant leurs pots de fer-blanc d'où coulait un flot
mousseux dans les plats des ménagères, lui faisaient un signe d'amitié
qu'il ne remarquait point. Derrière leur étal, des marchands
auxquels il causait volontiers, en flânant, le considéraient avec
étonnement, et le suivaient des yeux. Plusieurs saluèrent, auxquels il
ne répondit pas. Le sifflet des locomotives en manœuvre, dans les
tranchées, là-bas, parut seul le tirer de la torpeur où il était
plongé. M. Robert tressaillit, et retomba dans son rêve. Il semblait
avoir tout oublié du monde réel qu'il traversait, tout, jusqu'à la
présence de ce jeune homme un peu intimidé, hésitant devant cette
douleur muette, et qui se demandait: «Quelles recommandations avait-il
donc à me faire? Il ne me dit plus rien.»
Tous deux arrivèrent à la gare, et déposèrent la valise à terre, au
milieu de la salle d'entrée, presque déserte. Jusque-là, M. de Kérédol
s'était fait violence pour ne pas pleurer; mais, voyant que tout était
fini, que la dernière minute allait sonner, que, désormais, rien
n'arrêterait son départ, tout à coup, il attira Claude contre sa
poitrine, et, sanglotant, penché sur l'épaule du jeune homme et le
serrant à l'étouffer:
--Mon enfant! mon enfant! aimez-la bien... aimez-la follement.... moi
aussi, je vous la donne!
Puis, avant que Claude, stupéfait, eût pu répondre, il s'écarta de
lui. Son visage avait une expression de prière et de tendresse
inquiète.
--Je vous en supplie, dit-il en joignant les mains, faites attention,
le soir... qu'elle soit bien couverte... elle est délicate... moi,
j'avais souvent un châle pour elle... oh! dites, quand elle sort
aussi, le matin, de bonne heure... elle est imprudente... chère, chère
petite Thérèse!...
Il regarda, par la haute baie vitrée, du côté où se trouvaient les
Pépinières.
--Je vous remercie d'être venu, ajouta-t-il plus posément...
Dites-leur adieu pour moi... Allez... je n'en puis plus guère,
voyez-vous!... allez, mon ami; merci!...
Claude, très ému, sachant bien que les mots n'ont plus de sens devant
certaines douleurs, ne répondit rien, et le quitta. Plusieurs fois il
se détourna, et l'aperçut, immobile à la même place, le front caché
dans les mains, tandis que les hommes d'équipe enlevaient la valise,
et interrogeaient inutilement: «Où allez-vous?»
Quand Claude eut disparu, M. de Kérédol reprit sur lui-même le plein
empire qu'il avait d'habitude, et, entendant pour la première fois la
question que l'employé lui posait pour la dixième peut-être, dit, de
son air de commandement:
--Où je vais? mais je n'en sais rien encore. Attendez-moi!
Il s'approcha de la bibliothèque, au fond de la salle, et chercha un
annuaire militaire.
Il en découvrit un, l'ouvrit, parcourut rapidement une première page.
--Mon ancien régiment, murmura-t-il à demi-voix, sans s'occuper des
passants qui l'observaient... 2e chasseurs... colonel? inconnu de
moi... lieutenant-colonel? commandants? tous inconnus... plus
personne, plus de famille du tout, mon pauvre Robert!...
Il tourna la page.
--1er chasseurs... ah! commandant de Bernier, en voilà un... nous nous
sommes connus... beaucoup même, c'était presque un ami... autant là
qu'ailleurs!
Il ferma rapidement le livre, le replaça dans le rayon, traversa la
salle, et, se baissant vers le guichet:
--Première, Alger.
--Nous ne délivrons pas de billet direct pour Alger, monsieur.
--Province! dit M. de Kérédol, comme si, déjà, les dix-huit années de
séjour dans cette ville s'étaient effacées pour lui.
Et, se penchant de nouveau:
--Alors, première Paris. J'irai en deux étapes.
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