XII

Quelques mois plus tard, au commencement du printemps, Claude et

Thérèse étaient fiancés. Ce fut, pour les hôtes des Pépinières,

éprouvés par le brusque départ de M. de Kérédol, comme une

résurrection. Toutes les tendresses auxquelles Robert avait dû se

dérober se renouèrent autour de Claude, et plus encore. M. Maldonne

déclara qu'il retrouvait dans le jeune homme beaucoup des qualités

artistes de son ancien ami; madame Maldonne l'adopta comme un fils;

Thérèse l'aima. Les allées, au-dessus desquelles commençait à

s'étendre la verdure étoilée des premières feuilles, revirent bien des

fois la scène qu'elles avaient déjà vue. Les deux fiancés s'y

promenèrent, éprouvant à s'interroger, à se connaître de mieux en

mieux, une joie qui se renouvelait, une série de surprises heureuses.

Le moindre goût commun, une idée pareille, une petite joie partagée

leur semblaient des trésors. Ils ne se disaient que des choses très

simples, avec des mots qui n'étaient pas différents de ceux dont ils

usaient avec tout le monde: et cependant, il leur venait un

ravissement de s'écouter l'un l'autre. Quand ils parlaient

d'avenir,--et c'était bien souvent,--Thérèse se sentait remuée,

tremblante d'une crainte exquise. Elle aurait voulu marcher les yeux

clos, mais marcher encore plus vite vers ce lendemain inconnu.

Ils s'aimaient.

Une après-midi d'avril, ils causaient dans le salon des Pépinières,

près de la fenêtre. Claude avait repris ce sujet, qu'ils n'arrivaient

pas à épuiser, de leur première entrevue, de l'impression qu'il en

avait emportée, des songeries ensuite. Dans le fond de l'appartement,

madame Maldonne travaillait, distraite. Thérèse écoutait. Ses yeux

erraient sur la verdure pâle du jardin, que le soleil échauffait et

déroulait de toutes parts. Un moment, elle laissa tomber la causerie.

Puis elle dit, regardant Claude:

--Voulez-vous venir avec moi?

--N'importe où.

--Une promenade un peu triste?

--Si vous en êtes, elle ne le sera pas.

--Nous la devons, oui, nous la lui devons bien.

--De qui parlez-vous, Thérèse?

--Vous verrez! Mère, vous acceptez?

Pour toute réponse, madame Maldonne se leva, et alla prendre son

chapeau. Où allait-elle? Peu lui importait. Elle accueillait comme

une grâce toute occasion de suivre et de sentir encore à ses côtés

l'enfant qu'elle allait perdre. L'adieu pleurait en elle, goutte à

goutte et toujours. Mais elle n'en disait rien: ce sont là de ces

chagrins qu'on doit taire, parce qu'ils viennent du bonheur des

autres. Elle se leva donc, et tous trois sortirent de l'enclos, dans

la direction de la ville.

A mi-chemin, ils s'enfoncèrent dans un sentier de banlieue

qu'emplissait la senteur chaude des primevères. Thérèse avait son but,

qu'elle n'avouait pas encore. Elle était moins expansive et moins

rayonnante que de coutume. Madame Maldonne enveloppait ses deux

enfants d'un regard attendri, contente d'avoir sa place et de jeter

son mot dans la conversation tranquille et lente qui s'échangeait

entre eux.

Brusquement, à un détour, de longs murs se dressèrent, avec des sapins

et des ifs pointant par-dessus.

--Je comprends, dit Claude en remerciant

Thérèse du regard, c'est une jolie pensée.

Ils se turent en pénétrant dans le cimetière. Le même songe sans doute

de la fragilité de leur joie, le même frisson tomba pour elle et pour

lui, qui s'aimaient, des arbres noirs témoins de tant de larmes.

Thérèse et Claude se séparèrent l'un de l'autre, et Thérèse, par un

dernier instinct d'enfant effrayée, pour traverser l'avenue encore

molle et marquée de traces de roues, chercha le bras de sa mère.

Où est la tombe du petit Jean? Là, assurément, dans ce massif immense

de croix blanches ou noires, presque toutes égales, pressées les unes

contre les autres. Il y a, sur les tertres verts, plus ou moins

affaissés selon la date, tout le naïf étalage des tendresses

misérables, poignées de fleurs, rosiers, lierre taillé, clématites

piquées dans un vase de verre bleu apporté des mansardes, couronnes

grosses comme le poing et qui durent peu. A quoi bon durer? Les

pauvres, sous la terre comme dessus, logent au mois. Tout cela sera

bouleversé, détruit, remplacé bientôt. Où donc est la tombe du petit

Jean?

La voici. Thérèse l'a découverte. «A Jean Malestroit, onze ans, trois

mois, huit jours, ses parents inconsolables.» Au pied de la latte de

bois peinte, sont trois jacinthes en ligne et un brin de chrysanthème,

qui doit venir de l'unique gerbe arrosée par la mère, là-bas, près du

pigeonnier. La jeune fille s'est agenouillée dans l'étroite allée,

Claude à côté d'elle, madame Maldonne un peu plus loin. Il leur semble

à tous revoir la figure éveillée de l'écolier, et ses cheveux roux que

le soleil, à cette heure, eût fait étincelants. Et Thérèse, après

avoir prié tout bas, s'est mise à dire à demi-voix, tournée vers

Claude, tout émue et sérieuse: «O notre petit Jean, enfant qui nous a

réunis, je t'aimais bien quand j'étais seulement ta marraine. A

présent, je ne pourrai plus penser au début de cette vie nouvelle où

j'entre, sans me souvenir que tu en as été l'occasion douloureuse. O

petit Jean, maintenant dans la puissance et dans la joie, parmi les

anges de Dieu, veille sur nous, protège-nous!»

--Amen! répondit Claude.

Ils se relevèrent ensemble, et ils se sourirent. Étrange succession

que nous sommes d'impressions qui se heurtent et se chassent comme des

nuées! Déjà ils ne pensaient plus au petit marchand d'ombre. Un

souffle avait passé. L'enchantement de la vie les avait ressaisis. Ils

s'éloignèrent, sans même jeter un dernier coup d'œil derrière eux, et

regagnèrent côte à côte, pressant le pas, uniquement occupés de leur

amour, la campagne ouverte et pleine de soleil.

Étaient-ce bien les mêmes sentiers? En quelques minutes, tout avait

changé d'aspect. Le jour s'était fait plus pur et plus beau.

Par-dessus les haies d'aubépine qu'ils longeaient, le front levé, les

yeux en joie, ils regardaient l'azur pâle, ils se regardaient

ensuite, et trouvaient de quoi se sourire encore. Une même chanson

divine leur chantait dans l'âme. Ils l'entendaient en eux-mêmes, ils

la devinaient dans le cœur de l'autre. Les alouettes dans les blés

clairs, les alouettes toutes folles aussi, s'envolaient en secouant

leurs ailes, et saluaient l'heure unique, l'heure où toutes les

espérances se lèvent, pour garder le nid qu'on va bâtir. Des paysans,

çà et là, s'arrêtaient de bêcher. Quelque chose leur disait que le

bonheur passait. Puis, après une pause, égayés ou jaloux, ils se

courbaient de nouveau. Et les fiancés continuaient leur route,

triomphants, enviés, rois du chemin, et le sachant.

Derrière eux, la mère venait, oubliée. Mais elle jouissait d'avoir

donné le jour à cette créature heureuse qui marchait devant elle. Elle

se souvenait. A voir l'expression de son visage, on pensait à ces

premières fleurs d'une grappe, à demi fermées, penchées, comme une

image prophétique, au-dessus des jeunes qui éclatent.

Les Pépinières s'ouvrirent bientôt devant eux. Ils entrèrent.

Quelqu'un les attendait avec impatience. C'était M. Maldonne, qui

faisait, pour la vingtième fois, le trajet du portail à la maison.

--Vite! vite! cria-t-il: il est arrivé une surprise pendant votre

absence!

Thérèse, Claude et madame Maldonne se hâtèrent, moins curieux de la

nouvelle que désireux de plaire au vieux maître des Pépinières.

Celui-ci les emmena près de la serre, où, sur une table de jardin, il

avait fait poser un mannequin d'osier.

--Voici l'objet, dit-il. Il est adressé à M. Claude Revel, aux

Pépinières.

--Est-ce possible? fit Thérèse en riant. Vous voyez, Claude, on nous

croit mariés. C'est peut-être un présent?

--D'où vient-il? demanda Claude.

--Ma foi, dit M. Maldonne, bien fin qui le devinera: toutes les

étiquettes sont tombées dans le voyage.

Thérèse, qui s'était penchée, saisit quelques brins d'herbes, entre

deux mailles de l'osier, et dit, en devenant toute rose d'émotion:

--Cela vient d'Afrique. Voici de l'alfa.

Une même pensée, à ce nom qui évoquait tant de souvenirs, assombrit le

petit cercle rangé autour de la table.

--Puisque cela m'est adressé, dit Claude, c'est à vous d'ouvrir,

Thérèse.

Légèrement, en trois coups de canif, Thérèse brisa les liens qui

attachaient le couvercle, et le souleva. Elle écarta de la main une

jonchée d'herbes sèches. Des plumes apparurent, des plumes couleur de

ciel.

--La sarcelle bleue! s'écria M. Maldonne. Et splendide! Et intacte!

Il tenait déjà l'oiseau par le bec, et le considérait en le retournant

au soleil. De dessous l'aile, un papier plié tomba.

--Un billet! dit Claude, en se baissant.

Il n'y avait qu'une seule ligne. Claude la parcourut, et puis, tandis

qu'ils l'observaient tous, bien émus, il lut à haute voix:

«Tuée par le comte de Kérédol, au bord du Chot-el-Beïda.»

La Sarcelle Bleue · 第 29 / 31 题