--Vous saurez, monsieur, dit-il avec dignité, que cette variété
n'habite pas dans le département. Elle y passe, et si rarement que
des hommes comme moi n'ont jamais eu le bonheur...
--C'est cependant vrai, mon bon ami, interrompit M. Lofficial, qui
sortait de la serre, en voyant les affaires de Claude se gâter, et
arrivait en se dandinant. Rien n'est plus vrai. Monsieur, qui est bien
moins savant que toi, a été plus heureux, voilà tout.
Et il se mit à raconter la chasse du matin, comment il l'avait
conseillée, préparée, comment il savait aussi, depuis des années,
qu'un couple de ces oiseaux habitait les marais des Luisettes. Il
apportait à la justification de son client l'énergie de la conviction,
levait les bras, mimait les scènes qu'il contait.
Pendant ce temps, M. Maldonne passait d'émotion en émotion. Le
scepticisme un peu hautain du début faisait place à un éclair
d'admiration joyeuse, et celle-ci, à son tour, s'effaçait devant le
sentiment pénible du collectionneur qui voit une pièce introuvable
lui échapper. Il maniait la sarcelle, la caressait du doigt, lui
ouvrait l'œil, redressait une plume endommagée. Enfin, il la tendit à
Claude avec une lenteur qui révélait toute la cruauté de la lutte.
--Reprenez-la, monsieur, dit-il. Je vous remercie de me l'avoir
montrée.
Il poussa un soupir, et ajouta:
--Surtout, gardez-la bien: c'est un commencement précieux pour votre
collection, puisque, je dois vous l'avouer, c'eût été le couronnement
de la mienne!
--Mais, elle est à vous! s'écria Claude.
--A moi? dit M. Maldonne, rougissant sous le coup de cette brusque
fortune qui lui venait. Vous ne vous doutez pas de la rareté, jeune
homme... vous ne savez pas ce que vous faites?
--Oh! si, monsieur, je sais très bien répondit Claude, riant malgré
lui.
--Vraiment, elle est...
--Elle est à vous, oui, monsieur!
Alors, sans prendre le temps de remercier, dans l'exubérance de sa
joie, M. Maldonne courut vers la maison, tenant la sarcelle élevée au
bout de son bras droit et criant:
--Robert! Geneviève! Thérèse! venez voir!
Il se précipita dans le salon, arrangea sur la table du milieu
l'oiseau qui ressemblait, sous le jour glissant, à un émail azur et
or, et, comme Robert arrivait par la porte opposée:
--Regarde! dit-il.
Robert s'approcha, considéra l'oiseau, puis Maldonne.
--Ah çà! dit-il, d'où vient-elle, celle-là? qui te l'envoie?
--Monsieur que voici! répondit le naturaliste avec orgueil, en
désignant Claude qui entrait. Il est assez bon, assez généreux pour me
l'offrir.
Robert, en apercevant Claude, changea de visage, et sourit
ironiquement, de manière à bien faire comprendre qu'il n'était pas
dupe de cette générosité. Il rendit à peine le salut que lui adressait
le jeune homme, et, devant madame Maldonne et Geneviève qui
accouraient, étonnées, ne sachant rien:
--Es-tu bien sûr qu'elle soit authentique? demanda-t-il d'un ton
méprisant.
--Tu n'as qu'à examiner, répondit le naturaliste. Elle a toutes les
signatures... Oui, Geneviève, oui, Thérèse, continua-t-il, notre jeune
ami nous apporte un trésor, celui que j'ai cherché vingt ans: la
sarcelle bleue!
--Ah! monsieur! dit madame Maldonne en tendant la main à
Claude,--comme si vraiment le cadeau lui eût fait un plaisir
extrême,--est-ce aimable à vous!
--Et notez qu'il l'a tuée, lui, en personne, à deux lieues d'ici, chez
ce cachottier de Lofficial.
Il continua, reprenant pour son compte le récit qu'on venait de lui
faire à lui-même, et conta l'aventure avec autant d'animation que s'il
y avait assisté. Sa femme, en le voyant si joyeux, s'épanouissait
discrètement. Elle avait l'air heureux des mères qui regardent
s'ébattre un enfant. Parfois son regard se posait sur Claude resté
près de l'entrée du salon, et s'aiguisait alors d'une pensée
différente, un peu malicieuse, qui la rajeunissait. Thérèse, demeurée
derrière sa mère, à l'autre extrémité de l'appartement, était devenue
tout de suite sérieuse et comme intimidée. Son instinct de jeune fille
l'avertissait qu'il s'agissait d'elle et d'elle seule, bien que son
nom ne fût pas prononcé et que personne ne voulût paraître occupé
d'elle. Elle entendait l'obscure destinée lui parler dans la confusion
des voix, elle la lisait dans la physionomie de ceux qui
l'entouraient, elle savait, elle était sûre,--et son cœur en était
troublé,--que, de cette conversation légère, quelque chose de grave
allait sortir, qui déciderait de sa vie. Les mots ne lui arrivaient
qu'au travers de ce rêve. Ses yeux erraient, sans se fixer, sur ses
parents, Robert, Lofficial, et n'osaient rencontrer ceux de Claude.
--Vous oubliez, dit M. Lofficial interrompant son ami, que M. Claude,
pour vous faire cette surprise, a failli se noyer. Il ne s'en
vanterait pas, et je le dénonce. La hutte a défoncé sous le poids des
chasseurs. Il est tombé dans l'eau glacée du marais et m'est arrivé à
moitié défailli.
--Bah! dit Claude prenant de la hardiesse et regardant Thérèse, ce
sera un bon souvenir de plus.
--Bien dit! repartit M. Maldonne.
--Pour un oiseau! fit M. Lofficial d'un ton vainqueur, pour un oiseau
risquer sa vie, faut-il aimer la chasse!
Madame Maldonne baissait les yeux, avec un sourire indulgent.
Thérèse leva les siens. Elle osa, un peu rouge, un peu confuse, dans
le demi-jour là-bas, regarder Claude, et son regard disait: «Je sais
pourquoi vous avez commis cette imprudence, et j'en ai le cœur
touché, monsieur Claude.»
Une émotion les gagnait tous. On la sentait grandir entre eux.
Tout à coup Robert, qui, depuis le début, maniait la sarcelle avec une
curiosité fiévreuse, éclata de rire, d'un rire de colère et de
triomphe.
--Pas possible de l'empailler, cria-t-il: elle a la panse crevée!
Et, prenant la jolie bête entre ses doigts, il la jeta contre le mur,
d'où elle retomba sur le parquet.
--Pas possible de l'empailler! répéta-t-il.
Quatre exclamations répondirent à cet acte brutal:
--Robert, que fais-tu? Monsieur! Oh! mon parrain! Quel dommage!
En même temps, M. Maldonne se précipita pour ramasser l'oiseau. Robert
s'était retourné en face de Claude, et se tenait très droit, une main
appuyée à la table, l'autre passée entre les boutons de sa redingote,
pâle, méprisant et correct.
Claude fit un mouvement pour s'avancer sur lui. M. Lofficial le retint
par le bras, et, se penchant:
--Ne bougez pas, surtout, monsieur Claude, laissez-moi faire.
--Monsieur de Kérédol, continua-t-il tout haut, d'une voix sonnante
qui attira sur lui le regard de Robert et des deux femmes, ce que vous
venez de faire là est très mal.
--Vous dites?
--Je dis: «très mal et indigne de vous!»
M. Lofficial s'était avancé. Ses petits yeux flambaient d'une colère
d'honnête homme, et commentaient sa pensée. Robert y lut sans doute un
mot qui le troubla. Très froid, sans cesser de sourire du même air
provocant et hautain, il leva les épaules, ne répondit rien, passa
devant madame Maldonne, et prit la porte qui conduisait aux
appartements.
M. Maldonne se relevait, après avoir ramassé l'informe paquet de
plumes, tout à l'heure si luisantes et si bien rangées.
Il le laissa retomber.
--Il n'est que trop vrai, dit-il, d'un air désolé, l'oiseau est perdu,
tout déchiré!
Il ne s'était point aperçu du départ de Robert, et chercha un instant,
en regardant tout autour les témoins muets de cette scène. Des larmes
mouillaient le bord de sa paupière, larmes de dépit et d'humiliation.
--Je ne l'ai jamais vu ainsi, reprit-il, ni vous non plus, n'est-ce
pas, Lofficial, n'est-ce pas, Geneviève?
Personne ne répondit. Ils étaient tous affligés et gênés de cette
sortie étrange de M. de Kérédol.
M. Maldonne, par une inspiration délicate, remarquant la physionomie
contrainte et offensée de Claude, s'avança vers le jeune homme, lui
prit la main, et, tâchant de surmonter l'impression pénible qu'il
éprouvait lui-même:
--Vous, monsieur Claude, dit-il, venez au jardin. Je ne veux pas
que vous me quittiez sur cette offense. Je vous suis aussi
reconnaissant...
--Non, adieu, monsieur! La surprise que je voulais vous faire a
tristement tourné. Adieu!
Il essaya de dégager sa main, que M. Maldonne retenait dans les
siennes. Madame Maldonne intervint, et, avec une autorité, un charme
de voix et de physionomie qui faisaient d'elle comme un arbitre
souverain:
--Je vous en prie! dit-elle.
Claude s'inclina. Alors elle se tourna du côté de M. Lofficial, et lui
dit à demi-voix:
--Restez, vous, j'ai à vous parler.
M. Maldonne et Claude se dirigèrent vers la porte. Thérèse hésitait.
Elle allait sans doute remonter dans sa chambre. Sa mère l'arrêta du
regard, et dit:
--Non, ma mignonne, va aussi, cela vaut mieux.
Thérèse sortit donc, et retrouva dehors, sur le sable, son père et
Claude qui causaient.
--La sotte affaire! disait M. Maldonne. Je vous dois de vraies excuses
de la conduite de Robert.
--Vous les faites si bien, répondit Claude en apercevant Thérèse, que
j'oublierai tout à cause de vous. Ce n'était pas, d'ailleurs, à M. de
Kérédol que j'entendais plaire, et l'attitude qu'il a prise importe
peu, vraiment.
--Incompréhensible! reprit le naturaliste, arrêté au bord d'une allée
qui longeait les murs du domaine.
Il releva la tête, croisa ses mains derrière sa grosse jaquette
pointillée.
--C'est à se demander, ajouta-t-il avec humeur, si ce n'est pas lui
qui a gâté la sarcelle!
--Oh! père! dit doucement Thérèse, en se mettant à sa gauche.
--Oui, ma petite, et je sais ce que je dis. Il est très capable
d'avoir fait cela par orgueil!
--Je vous assure...
--Par vanité insensée d'amateur. Ah! je l'ai vu d'autres fois, va,
quand un marchand ou un ami nous offrait une pièce rare qui nous
manquait, je l'ai vu répondre brutalement: «Remportez-la! Nous la
tuerons!» Il est intraitable, par moments, d'une intolérance là-dessus
que je n'ai jamais eue au même degré!... Je suppose au moins que c'est
cela? Que veux-tu que ce soit autre chose?
Il s'engagea dans l'allée, marchant à petits pas, entre Claude et
Thérèse, la tête de nouveau baissée, visiblement préoccupé de
l'incident qui troublait la vie des Pépinières.
La jeune fille eut un sourire très doux. Elle leva les yeux droit
devant elle, vers la voûte fuyante des hêtres, qui gardaient encore
quelques feuilles jaunes, tourmentées par le vent. Mais ce regard
n'était pas de ceux que nous donnons aux choses. Il allait à
quelqu'un. Il était lumineux, plein de compassion et de tendresse. Et,
au lieu de répondre directement, voyant son père irrité:
--Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, dit-elle à Claude, combien il
a été excellent pour moi.
--Il s'agit bien du passé! grommela le bonhomme.
--Je ne puis pas l'oublier, reprit Thérèse sans s'émouvoir.
Et elle se mit à rappeler le dévouement, les attentions innombrables
qu'il avait eus pour elle, autrefois. Elle lui prêtait ingénûment des
talents qu'il n'avait pas. Elle exagérait à plaisir son mérite,
cherchait obtenir, par cette voie indirecte, le pardon du présent,
dont elle ne parlait pas. Insensiblement, avec des mots heureux, des
histoires qu'elle disait avec une nuance de pitié ou d'enfantillage,
elle couvrait de souvenirs, et cachait derrière eux la faute de son
ami. Quand son père se récriait, elle s'adressait à Claude, qui ne
protestait jamais. Bien au contraire, il écoutait, ravi, touché de
cette bonté adroite de la jeune fille. M. Maldonne s'apaisait aussi
par degrés. Ils n'avaient pas fait ensemble le tour du grand domaine,
qu'ils avaient à peu près oublié, M. Maldonne et Claude au moins, la
raison première de cette promenade à trois. Et Thérèse, sentant vivre
à ses côtés deux âmes toutes pleines d'elle, laissait la sienne
s'ouvrir: jeunesse, fraîcheur, indulgence, confiance dans la bonté des
autres et dans la vie, elle se donnait tout entière, sans l'ombre de
coquetterie, presque à son insu, parce que l'heure était venue, parce
_qu'il_ était là. Le tour du jardin achevé, ils prirent une seconde
fois la longue allée tournante. Quelque chose d'intime et d'heureux
les retenait ensemble, sans qu'ils y songeassent même. Les mots se
faisaient plus rares entre eux, et cependant l'intérêt, l'attrait de
cette causerie plus lente semblaient grandir encore, parce que le
rêve, à présent, un rêve différent pour chacun, emplissait les
silences. La matinée s'était faite plus douce. Un soleil d'hiver, pâle
et sans chaleur, donnait l'illusion de la vie aux derniers rameaux
vêtus de feuilles, aux dernières roses impuissantes à s'ouvrir, qui
pendaient sur l'allée.
Bientôt, M. Maldonne fut distrait par la vue d'un massif d'alkékenges,
dont on n'avait pas récolté les fruits. Ils pendaient, comme des
oranges minuscules, luisant à travers l'enveloppe flétrie, usée,
découpée à jour, qui leur vaut, parmi le peuple, le joli nom d'«amour
en cage». M. Maldonne les aimait beaucoup.
--Des coquerets, dit-il, et on ne les a pas cueillis!
Il se pencha aussitôt, et se laissa distancer. Les deux jeunes gens
continuèrent seuls. Et Claude vit que les souvenirs de Thérèse
n'iraient pas loin désormais. Elle dit encore deux ou trois phrases,
distraites, sans accent, destinées peut-être à la tromper elle-même
sur cette situation nouvelle: être seule avec lui. Puis elle se tut.
Elle regardait en avant, loin, comme le jour où, dans le bois de
Laurette, elle avait eu de si étranges idées. Un oiseau menu, les
plumes relevées en collerette, vint se poser devant elle, sur l'allée,
jeta une petite note triste, et disparut. Thérèse le reconnut,
tressaillit, et tourna la tête vers la maison là-bas, vers une fenêtre
qui était close, au premier.
--C'est le rouge-gorge de mon oncle, dit-elle.
Et elle se mit à marcher de son pas souple, la joue un peu pâle, les
yeux graves et profonds dans le vague.
Thérèse avait achevé sa partie dans le duo d'amour, qu'elle avait
commencé et qu'elle interrompait sous la même impulsion mystérieuse.
C'était à Claude de parler maintenant. Oh! ce fut bien simple. Ils
étaient parvenus à l'un des angles du jardin. L'allée se coudait
autour d'une touffe de bambous. Quand il fut à l'abri de la haute
gerbe, à demi dégarnie par le froid, Claude s'arrêta, et dit:
--Vous êtes infiniment bonne.
--Croyez vous? répondit-elle en tournant vers lui son regard très
sérieux et très doux.
--Oui: tout le temps que vous parliez, j'enviais celui que vous
défendiez.
La lueur d'un sourire léger éclaira le visage de Thérèse.
--C'est vrai, dit-elle, ceux que j'aime, je les aime bien.
Sa main pendait le long de sa jupe,
Claude la prit. La petite main ne se retira pas. Mais elle tremblait.
Thérèse se sentit attirée vers lui, et elle s'abandonna un peu, et
elle entendit une voix qui disait tout près d'elle, si près que le
souffle des mots passait comme une caresse dans ses cheveux:
--Eh bien! moi, je vous aime!... Voulez-vous m'aimer aussi?
Elle le regarda. Elle lut, sur le visage de Claude, l'ardent et fort
amour qu'elle avait souhaité.
--Oui, dit-elle faiblement, je veux bien!
Et ainsi ils engagèrent leurs âmes.
Derrière eux, des pas se rapprochèrent. C'était M. Maldonne qui les
rejoignait.
Alors ils se séparèrent un peu l'un de l'autre, et se remirent à
marcher, côte à côte, sans rien se dire...
Thérèse ne se trompait pas. Robert la voyait. Il était là, derrière la
fenêtre aux rideaux baissés, en proie à des sentiments de révolte, de
colère contre lui-même et contre la vie, que la solitude excitait
encore. Depuis qu'il était sorti du salon, il arpentait sa chambre à
grands pas, s'arrêtant et se courbant parfois devant les vitres pour
suivre, à travers les fleurs de mousseline du rideau, la promenade de
Thérèse et de Claude, qui lui semblait d'une longueur indéfinie. Il
devinait les mots échangés, il éprouvait le supplice des sourires qui
vont à d'autres. Et de son cœur, gros d'amertume, des plaintes
s'échappaient, les unes proférées à haute voix, les autres murmurées
ou inintelligibles:
«Comment me traite-t-on ici? Comme un étranger, comme ceux dont on se
défie! M'a-t-on fait l'honneur de me consulter, de m'apprendre ce qui
se tramait ici? Car, c'est un coup monté, une trahison d'amitié
manifeste. Guillaume l'a introduit ici, ce jeune homme, avec la
légèreté qu'il met en toutes choses; il l'a défendu contre moi; il m'a
donné tort, par deux fois, à moi qui voulais protéger la maison,
notre bonheur à tous, contre un entraînement insensé. Lofficial est
complice, et Geneviève elle-même. Oui, ma propre sœur! Ils se sont
ligués pour me tenir à l'écart. Voilà ce que m'a valu l'absurde,
l'inepte dévouement que je leur ai montré! A quoi bon se gêner, avec
ceux qui aiment trop? On est bien sûr qu'ils ne quitteront pas la
maison. On leur dira plus tard, quand ils ne pourront plus s'opposer à
rien... O pauvre existence que la mienne! Je n'ai fait que ramasser
les miettes de toutes les tendresses que j'ai approchées. Et à présent
même on me les refuse... J'avais cru avoir gagné au moins le cœur de
l'enfant, sa pitié... C'était si doux, autour de moi, cette petite que
j'avais formée, cette jeunesse. Et cela m'appelait de noms si tendres
que je me croyais aimé. Eh bien! regarde, regarde-la, ta Thérèse...
Es-tu oublié?... O Thérèse, comme je te voudrais encore telle qu'il y
a trois mois, quand aucune autre pensée que la mienne, celle de ton
père et de ta mère n'occupait ton esprit... Ou bien plus petite, oui,
à l'âge de ta première communion, lorsque la jeune fille n'avait point
paru, et qu'il n'y avait ici qu'une enfant dont nous partagions
fraternellement la chère présence... Tiens, je te voudrais encore plus
petite pour t'avoir plus longtemps, je te voudrais à peine parlante,
avec tes robes longues comme le bras, et des yeux qui remerciaient si
bien, quand tu trouvais mes bonbons et mes jouets dans tes souliers de
Noël! A présent, voir cela!»
Il s'était arrêté. Son regard fixait le fond du jardin, là-bas, où les
deux jeunes gens, à demi cachés par la touffe de roseaux, se tenaient
immobiles. Robert se retira brusquement de la fenêtre.
--Je ne l'embrasserai plus jamais! dit-il tout haut. Elle est à un
autre!
Il s'était reculé jusqu'à la glace qui surmontait sa cheminée. Alors
il aperçut son visage si défait, le désordre et la violence de ses
idées si manifestement empreints sur ses traits, qu'il en fut saisi.
Une lumière rapide se fit en lui. «Oh! dit-il en se prenant le front,
est-ce que...?» Et cette question, qu'il n'osa achever, le rendit tout
pâle.
Quelqu'un frappait à la porte. Il n'entendit qu'à la seconde fois.
--Entrez! dit-il en se détournant.
C'était Geneviève Maldonne. Elle entra. Sa physionomie avait une
dignité plus grave, une sorte d'assurance et de tristesse à la fois,
qui ne lui étaient pas habituelles. Elle ressemblait, sa tête
régulière un peu raidie par l'émotion et calme avec effort, à la
statue de la pitié qui, pour une fois, serait chargée de faire
justice.
--Vous me surprenez bien accablé, dit Robert, qui essayait de se
ressaisir et de faire bonne contenance devant elle. Venez, je vous
prie... Tenez, voici le fauteuil... Désirez-vous...?
Il la conduisait, ne sachant trop ce qu'il disait, près de la fenêtre.
Elle fit signe qu'elle voulait demeurer debout. Elle était en pleine
lumière. Il la regarda de nouveau. Et il comprit si bien, qu'il baissa
les yeux, et s'assit à contre-jour, sur le bras du fauteuil.
--J'ai à vous parler de choses sérieuses, Robert, dit madame Maldonne,
d'une voix nette, à peine tremblante.
Il affecta de le prendre légèrement.
--Oui, dit-il, je m'y attendais. Vous venez me gronder de la scène que
j'ai faite en bas. En votre qualité de maîtresse de maison
impeccable...
--Vous vous trompez, reprit-elle, du même air sûr d'elle-même et du
devoir qui l'amenait. Il s'agit d'un sujet si délicat, qu'il faut
toute la confiance que j'ai en votre honneur, Robert, pour oser
l'aborder avec vous.
Robert leva les yeux sur cette robe grise à plis droits, immobile à
trois pas de lui, sans oser les lever plus haut.
--Nous causons ici de femme noble à gentilhomme, et de frère à sœur,
répondit-il, vous pouvez tout dire. De quoi s'agit-il?
--De Thérèse.
--En effet, fit-il en se détournant d'un mouvement de colère et
désignant la fenêtre du doigt, je puis vous apprendre ce qu'elle
devient. Regardez-la. Elle se promène seule avec M. Claude Revel, son
fiancé, je suppose... ils sont touchants... Mais, regardez donc!
Madame Maldonne ne bougea pas.
--Je n'ai pas à épier ma fille, dit-elle, je suis sûre d'elle. Si elle
a choisi ce jeune homme...
--Pardon, si vous avez choisi pour elle...
--Je dis que si elle a choisi ce jeune homme, je connais assez la
droiture de Thérèse, pour savoir qu'il est digne d'elle.
--Oui, oui, faites des phrases, vous ne me tromperez pas. Vous êtes
tous d'accord! Thérèse est fiancée. Elle se marie, c'est convenu. Et
moi, je ne dois pas m'en douter, n'est-ce pas? Je suis le gêneur,
l'étranger qu'on écarte...
--Robert! dit sévèrement madame Maldonne, vous savez qu'il n'y a pas
un mot de vrai là-dedans! Que Thérèse se soit éprise de M. Claude
Revel, c'est possible. Je n'ai rien fait pour cela, son père non plus.
Et la question n'est pas là, entre nous.
Devant l'obstination tranquille de Geneviève, l'emportement à demi
simulé de M. de Kérédol tomba.
--Soit! dit-il. Alors où est la question?
--Mon pauvre ami, reprit la voix devenue compatissante de madame
Maldonne, l'étroite intimité où vous avez vécu, de longues années,
avec nous, avec Thérèse, n'était pas sans danger pour vous. Thérèse
est très enfant, très affectueuse... trop peut-être, et je crois...
Elle hésitait. Les mots tremblaient sur ses lèvres.
--Vous croyez?...
Le regard de Robert rencontra tout à coup celui de Geneviève.
Elle baissa les yeux.
--Je crois que vous l'aimez! dit-elle.
Quand elle releva la tête, il était courbé vers le parquet, le front
appuyé dans ses mains. Il se taisait.
--J'aurais dû le voir plus tôt, reprit-elle. Cela eût mieux valu pour
nous tous. Depuis le premier jour où M. Revel est entré dans la
maison, vous avez beaucoup changé. Vous avez eu des tristesses et des
découragements qui n'étaient pas dans votre caractère. Et même,
longtemps avant cela, il y avait des signes... quelque chose de
trop exclusif, de trop personnel dans votre dévouement... Oh!
pardonnez-moi, Robert, si je suis obligée de vous parler de la
sorte... Je sais que vous étiez de bonne foi, que c'est notre faute
autant que la vôtre... J'en ai causé tout à l'heure avec Lofficial...
Vous connaissez l'estime qu'il a pour vous... Et il a été de mon
avis... Alors, mon pauvre ami, je suis montée, quoique cela me
coûtât... Vous voyez bien, Robert, vous souffrez... vous êtes jaloux
d'elle... avouez-le!
Et lui si fier, qui se faisait un point d'honneur de se dominer, de
rester maître de ses nerfs, il fondit en larmes.
--C'est vrai, murmura-t-il sans se redresser, d'une voix que les
sanglots coupaient... Je vous jure que je ne m'en doutais pas tout à
l'heure... Je ne savais pas... Il me semblait l'aimer d'une autre
sorte... Et cependant oui, Geneviève... vous avez raison... c'est
trop.
Il était si malheureux que madame Maldonne s'approcha, écarta les
mains dont il se couvrait le visage.
--Je ne vous accuse pas, dit-elle doucement, je vous plains. Vous
n'avez été que faible... ç'a été une surprise de votre âme.
Regardez-moi.
Il se redressa, et, comme épuisé, appuya sa tête sur le dossier du
fauteuil. Il ne feignait plus, il ne cherchait plus à échapper à
l'aveu de sa faiblesse.
--Oh! Geneviève, dit-il en tenant les mains de sa sœur étroitement
serrées dans les siennes, et le regard fixé sur les lames fuyantes du
parquet, je suis bien à plaindre, vous dites vrai. Tous les autres,
vous, Guillaume, Thérèse, vous aviez de grandes affections qui
veillaient sur vous, qui vous protégeaient contre la vie... mais moi!
Ma mère était morte, et, depuis lors, tout seul, sans fiancée, sans
femme...
--Il y avait nous, Robert!
--Oui, reprit-il amèrement, il y avait vous! Mais vous vous aimiez, et
ce partage-là, voyez-vous, ne suffit pas à nourrir les autres âmes,
comme la mienne, très tendres, exclusives, si vous voulez... Et,
alors, cette enfant qui était libre, elle, et jeune, et souriante,
j'ai cru pouvoir m'attacher à elle uniquement... beaucoup trop... sans
le dire jamais... sans avoir d'autre idée que de ne pas la quitter...
Et maintenant, c'est pourtant bien cela... il faut...
Il se leva, reprit quelque chose de la tenue fière et correcte qu'il
avait d'habitude.
--Eh bien! dit-il avec décision, je partirai!
A ce mot, qu'elle attendait pourtant, Madame Maldonne tressaillit, et
se recula un peu.
--Mon Dieu oui, répéta-t-il en observant qu'elle avait pâli, et comme
s'il posait une question... Je partirai d'ici.
Elle pâlissait, mais elle ne faiblissait pas.
--Vous êtes juge, dit-elle.
--Vous m'approuvez?
Elle s'arrêta un instant, avant de prononcer ce qu'elle savait être
l'arrêt de séparation définitive, et prononça avec effort:
--Oui, Robert.
La résolution qu'il venait de prendre grandissait Robert à ses propres
yeux. Il devinait qu'il avait reconquis toute l'estime de Geneviève.
--Je crois vraiment, dit-il, que je me suis assis devant vous!
Excusez-moi.
Il s'essuya les yeux, cilla les paupières, comme pour chasser un rêve
pénible, et dit, plus posément:
--Tout à fait entre nous deux, l'entretien que nous venons d'avoir?
--Je vous le promets.
--Rien à Guillaume?
--Non.
--J'inventerai quelque chose, n'est-ce pas? une affaire, une lettre
reçue... Surtout... rien à Thérèse!
--Non. Elle ne saura rien de vous, Robert, que ce qu'elle connaît de
bien et de beau.
Il réfléchit un peu, regarda autour de lui, comme pour chercher
quelque chose, quelqu'un qui retardât le sacrifice, et, ne trouvant
rien, il ouvrit les bras. Sa sœur s'y jeta. Il l'embrassa longuement,
et, tandis qu'elle répétait, de sa douce voix maternelle: «Mon pauvre
cher ami, mon pauvre enfant!» il fit un effort sur lui-même, et dit
tout bas:
--Demain!
Madame Maldonne s'échappa, pour ne pas éclater en sanglots. Mais elle
n'avait pas entendu la porte se refermer derrière elle, qu'elle
perdait courage à son tour, et fondait en larmes.
X
Robert ne déjeuna, pas aux Pépinières. Peu d'instants après son
entrevue avec sa sœur, il sortit, et gagna la ville. Il avait
quelques notes à régler et plusieurs objets à acheter, dont une
valise, meuble depuis longtemps inutile dans la vieille maison. Il
avait surtout besoin de réfléchir, de reprendre possession de
lui-même. Les affaires terminées, il entra chez une pauvre femme du
faubourg, qu'il secourait, et, au lieu de l'aumône ordinaire, lui
remit tout un mois de sa retraite d'officier. «Ce sera pour le temps
que durera mon voyage, dit-il, car je pars.» La femme comprit qu'il ne
reviendrait pas, et le suivit du regard, tant qu'il fut en vue de la
maison, avec cet air de commisération et d'effroi qu'elles prennent
devant un mystère de souffrance qui passe.
L'après-midi était très avancée lorsque M. de Kérédol rentra aux
Pépinières, fit avertir M. Maldonne, et s'enferma avec lui dans le
laboratoire. Une heure plus tard, le dîner réunissait, comme
d'habitude, les quatre hôtes du logis. Ils entrèrent dans la salle à
manger, les deux hommes encore animés par la discussion à peine
interrompue, Thérèse et madame Maldonne par l'autre porte,
silencieuses, pâles et gênées. Thérèse avait appris la nouvelle, d'un
mot de sa mère, il y avait peu de temps, et ses yeux, rougis par les
larmes, disaient assez son chagrin. Robert partait!
Pour expliquer ce coup de théâtre, M. de Kérédol avait inventé un
prétexte quelconque, le plus invraisemblable peut-être qu'il eût pu
trouver: un héritage à recueillir, une parente lointaine, qui l'avait
institué légataire. Le temps et la présence d'esprit lui manquaient,
pour donner une apparence ingénieuse à cette fable. Il ne l'avait
guère défendue qu'en la répétant. M. Maldonne, après avoir d'abord
refusé de croire à la possibilité d'un départ, puis à la réalité du
motif, ne doutait plus de son malheur à présent, et n'avait guère le
cœur à discuter le reste. Il apercevait les Pépinières désertées,
l'intimité brisée, tant de projets abandonnés. Oh! dans cette surprise
du chagrin, comme sa vieille amitié avait bien sonné sous le coup!
Comme Robert avait reconnu l'accent vrai, la tendresse naïve et
dévouée qui l'avaient conquis, bien des années auparavant, pendant ses
campagnes d'Afrique! S'il s'était injustement exprimé, sur le compte
de cette loyale nature, maintenant, il reconnaissait son erreur. Il
réapprenait, dans l'épreuve mutuelle de l'adieu, ce que valait son
ami.
Autour de la table, les quatre convives se taisaient. A peine des mots
échangés avec cérémonie, comme entre étrangers. Aucun n'osait ouvrir
son âme. Ils veillaient même sur leurs yeux, pour que toute leur
douleur n'y fût pas.
M. de Kérédol, par excès de précaution, par un enfantillage d'esprit
qui avait son côté touchant, avait ouvert près de lui un carnet. De
temps en temps, il y inscrivait un chiffre, puis il semblait réfléchir
et se plonger dans des calculs difficiles.
--Qu'est-ce que tu comptes ainsi? demanda M. Maldonne.
--Oh! rien, répondit négligemment Robert, en fermant le carnet. Ce
sont des chiffres en l'air, des hypothèses.
--Et elle vivait à Clamart, cette dame?
--Oui, à Clamart.
--Alors, c'est là que tu habiteras?
--Probablement... je ne puis pas savoir encore... je verrai.
M. Maldonne leva les épaules. Dans son chagrin même, lui, nature
optimiste et sans cesse remontante, il conservait quelque espérance,
celle au moins de retarder le départ de plusieurs jours, de plusieurs
semaines. Qui sait? En s'y prenant adroitement? Il laissa donc un peu
d'intervalle, pour retrouver,--autant que cela était possible en un
pareil moment,--un peu de sa manière ordinaire, qui était engageante
et bonne.
--Je pense là, dit-il, à notre collection de tulipes. Nous pourrions,
si tu voulais, la partager demain ou après-demain?
--La partager? Pourquoi?
--Mais nous l'avons faite à frais communs, à peines communes. Tu
serais peut-être bien heureux, à Clamart...
--Non, mon ami, répondit M. de Kérédol, en se penchant sur son
assiette, je n'emporterai rien... Tu ne peux te figurer combien je
tiens peu à tout cela maintenant.
--Il y a aussi le catalogue, reprit M. Maldonne, le catalogue qui
n'est pas achevé. Nous l'avions commencé ensemble. Te rappelles-tu les
premières séances?
--Oui.
--Comme c'était bon! Deux heures par jour, au musée, tout seuls au
milieu des oiseaux, de notre œuvre presque vivante encore, levant les
ailes, dressant le cou, marchant autour de nous! Tu les aimais, ces
séances-là!
--C'est vrai!
--Eh bien! je crois qu'en deux petites semaines de collaboration,
trois tout au plus, nous aurions terminé.
--Impossible, Guillaume, je t'assure.