IX

Vers le milieu de novembre, le temps se refroidit brusquement. Comme

il passait devant la boutique du vannier, Claude s'entendit appeler.

--Monsieur, souffla bien bas Colibry, Malestroit dit que ça sera pour

demain matin. Il a vu la cane bleue.

--Ce n'est pas possible!

--Comme je vous vois.

--Et vous êtes prêt?

--Demain, si vous voulez.

--Alors, je prends cette nuit le train de trois heures. A quatre

heures et demie, je serai là-bas. Et vous?

--Oh! nous, monsieur, nous irons coucher au bord de l'eau, pour être

plus tôt parés. Malestroit dit qu'il le faut. Alors, moi, je le veux

bien.

--Où vous trouverai-je?

--Juste au bas du bien de M. Lofficial, tout proche le vieux pont.

Le lendemain, en pleine nuit, Claude, le fusil en bandoulière,

enveloppé d'un plaid et d'un cache-nez, des gants fourrés aux mains,

descendait du train, à l'une des stations voisines de la ville. A de

pareilles heures, les voyageurs sont rares. Il se trouva seul sur le

quai et bientôt dans la campagne. Pendant la première partie de la

nuit, le temps était demeuré clair, avec une forte gelée. A présent,

il faisait une brume intense. Claude marchait à grands pas sur la

route. A droite et à gauche, il devinait la vallée, sans rien voir

que de hautes branches de peupliers, qui sortaient tout à coup du

brouillard, au-dessus de lui, comme pendues en l'air. De rares

buissons, des coups d'estompe dans le gris universel indiquant une

ferme ou un bois, on ne savait trop. La terre, sablonneuse sous le

pied, annonçait le voisinage de la Loire. Cependant, des idées

singulières venaient à Claude, une crainte très particulière à ces

temps-là, celle d'errer à l'aventure sans avancer, sorte de vertige du

silence de toutes choses, de ne pas entendre même l'écho de son pas,

de ne pas voir à dix mètres devant soi, et de se sentir comme dans une

petite île de quelques mètres de rayon, dans l'immensité trouble qui

pèse, qui tourne, toute moite et glacée ensemble. Enfin, des voix lui

arrivèrent de l'inconnu profond où il s'enfonçait. Il les reconnut.

C'étaient celles des deux hommes. Il se mit à courir, pour achever de

dissiper l'engourdissement qui le saisissait. Bientôt il arriva au

pont, descendit le talus de la levée qu'il avait suivie, et aperçut

Malestroit et Colibry, assis l'un en face de l'autre, sur le bord du

bateau plat qui portait à l'avant une cage pleine de canards entassés.

--Il est grand temps, dit le maître charpentier. Embarquons, monsieur

Claude, les vanneaux commencent à mouver!

Tous trois prêtèrent l'oreille. On entendait, en effet, du côté des

prairies inondées, quelque part au-dessus de la vaste nappe d'eau,

dont le bord seul apparaissait, terne et froid comme une lame de faux,

des cris très doux, clairsemés: le premier appel du matin sur les

eaux. Claude prit place à l'arrière, les deux hommes plongèrent les

rames dans le courant presque insensible qui venait, à travers le

pont, des rives de la Loire, et le bateau s'éloigna, glissant

au-dessus des prés, des talus, des bornes, des barrières, dans le

vaste damier des saules plantés autour des champs. La rive avait

tout de suite disparu. La brume s'épaississait de plus en plus.

Malestroit et Colibry, suivant une ligne diagonale, pointèrent droit

sur la hutte, construction des plus primitives, tout simplement la

chevelure d'un saule, ramenée en cône au-dessus du tronc et garnie à

l'intérieur d'une palissade de roseaux. Claude grimpa dans l'abri. Par

devant, en demi-cercle, le maître charpentier disposa les canes. Il

les retirait de la cage, une à une, leur attachait à la patte une

corde munie d'une pierre, et jetait le tout par-dessus bord. La pierre

tombait au fond, la bête nageait en se secouant, mais la corde

l'empêchait de s'écarter, si ce n'est d'un mètre ou deux. Quand il eut

fini, il rejoignit Claude dans la hutte.

--Toi, dit-il, en se penchant et le plus doucement qu'il put à son

compagnon demeuré en bas, va où nous avons dit, et lâche tes mâlons au

bon moment. Si tu vois de la sarcelle, surtout, lâches-en plutôt deux!

Colibry, transi de froid et ému de l'importance de son rôle, répondit

un «oui» qui se confondit avec le soupir du vent, et, poussant à la

godille le bateau, emmenant avec lui les mâlons, disparut derrière les

cépées.

Claude, immobile, accroupi dans la hutte, le fusil entre les jambes,

éprouvait l'anxiété délicieuse de la première heure d'affût. Les brins

d'osier, de saule, de jonc dont il était enveloppé, recouverts d'une

couche mince de glace, avaient des éclairs de diamant, et, malgré la

brume, il voyait luire aussi des étincelles partout, dans les ramures

des souches fuyant en lignes pressées à droite et à gauche, le long

des troncs que cernait le courant, sur la pointe des herbes mortes

entraînées en îles minuscules à la dérive. La brume continuait de

passer, en grandes ondes courbées comme des voiles, comme des outres

d'un cristal dépoli, transparentes comme si chacune d'elles portait

une lumière diffuse, un flambeau dont on n'apercevait que le

rayonnement pâle. Partout, à la surface des prés inondés et bien

au-dessus des arbres, c'était la même procession lente de ouates

blanches, impalpables, qui venaient du nord, poussées par le vent.

Tout en haut, cette blancheur s'atténuait, il s'y mêlait une nuance

légère d'azur, et l'on devinait qu'au delà de cette muraille de

vapeurs, le jour naissait dans le ciel clair. Les cris d'appel se

multipliaient, apportés de très loin par la brise et par l'eau. Sur

les langues de terre émergées, dans le cercle mystérieux qui entourait

les chasseurs, évidemment des bandes d'oiseaux de toutes sortes

étiraient leurs ailes, et se préparaient à partir.

Un cri strident d'une cane près de la hutte, puis le chœur de toutes

les autres, levant le bec du même côté, firent tressaillir Claude. En

l'air, à une demi-portée de fusil, un coup de vent subit claqua juste

au-dessus de sa tête. Une trombe d'ailes de neige, affolées,

désordonnées, avec des sifflements aigus, passa comme un éclair.

Puis, ce ne furent plus que des points noirs, en avant, un chapelet de

balles s'enfonçant dans les brumes, puis, plus rien.

--Des vanneaux, murmura Malestroit. Attention! Les canards vont venir.

En effet, les canes qui s'étaient remises à nager, tirant sur leurs

pierres, s'agitèrent et chantèrent de nouveau. Un mâle, lâché par

Colibry, s'abattit parmi elles. Claude chercha des yeux, dans le

désert triste du ciel, la bande d'émigrants qu'annonçait cette entrée

en scène des appeaux. Il l'aperçut à sa gauche, venant du sud. Elle

remontait le vent en triangle, d'une allure égale, pareille à une fine

découpure d'ombres. Elle passa, dédaigneuse de cette troupe

d'apprivoisés qui la saluaient, et se perdit au loin. Un second

canard, quelques minutes après, partit du pré voisin où Colibry

veillait, et monta jusqu'au-dessus des brouillards. Cette fois, quand

il redescendit, il ramenait avec lui tout un vol de grands voyageurs

aux plumes grises. Claude les vit tournoyer en spirales, dont les

cercles se resserraient de plus en plus autour de la hutte. Courbé,

immobile, retenant son souffle, il entendit tout près, par trois

reprises, le battement de leurs ailes, leurs cris mêlés à ceux des

canes prisonnières; il aperçut, par les fentes du treillage, des dos

luisants, striés de barres blanches, des cous tendus, des pattes

pendantes; puis, faisant jaillir l'eau sous le choc de leurs

poitrines, une vingtaine de sauvages s'abattirent en dehors du cercle

formé autour de la hutte: Malestroit les étudia un moment, et, se

penchant:

--Rien que des tadornes, dit-il. Mais je crois qu'il y a une sarcelle

plus loin.

Très loin, en effet, à peinte distincte dans la buée qui roulait sur

l'eau, un oiseau plus petit approchait avec précaution, en faisant des

bordées, s'arrêtait, reprenait sa marche oblique. Était-il tombé avec

les autres? Partait-il des prés voisins? Bientôt il fut possible de

distinguer ses formes plus sveltes, son cou qui s'allongeait et se

courbait au ras de l'eau, avec une coquetterie et une grâce que

n'avaient pas les autres.

--C'est sûr une sarcelle, dit Malestroit. Seulement, est-elle bleue?

Voilà!

Elle s'avançait toujours, très lentement, nageant d'une seule patte.

Claude sentait son cœur battre si fort qu'il se demandait s'il

pourrait ajuster. La pensée de Thérèse, de la maison des Pépinières

couchée sous les arbres, de l'accueil qui lui serait fait s'il

rentrait avec ce gibier rarissime, l'idée qu'il le manquerait

peut-être, et que le stratagème de M. Lofficial échouerait

misérablement par sa faute, achevèrent de le troubler.

--Je l'ai vue reluire, dit à ce moment Malestroit, c'est une bleue,

monsieur Claude!

Claude, perdant la tête, se souleva un peu. Toute la bande de canards

s'enleva en criant.

--Elle y est encore! souffla le charpentier. Mais ce n'est pas votre

faute. Elle s'en va. Tirez!

A travers les brins de jonc, Claude passa le canon de son arme. Une

détonation formidable retentit sur le lac.

--Touchée! Je l'ai! je l'ai! cria le jeune homme en se levant tout

debout.

Mais Malestroit s'était levé aussi. Il était extrêmement lourd. Sous

ce double ébranlement et sous le poids du charpentier, le fond de la

hutte avait cédé, et, passant au travers, les deux chasseurs, avant de

s'être rendu compte de rien, se trouvèrent dans l'eau jusqu'à la

ceinture, accrochés au tronc du saule.

--A nous, Colibry! cria la grosse voix de Malestroit.

Quand ils eurent entendu le bonhomme répondre de loin, et que, tâtant

le sol du pied, ils se furent assurés qu'ils ne couraient aucun

danger, Claude et Malestroit se prirent à rire de l'accident. Ce fut

même pour Claude, malgré le froid qui le pénétrait, un moment

agréable. Il regarda le charpentier, couvert des débris de la hutte,

les cheveux mêlés d'herbes et de roseaux, comme un dieu marin, qui

soutenait d'une main l'édifice effondré, la surface des eaux, qui lui

parut d'argent, des plaques de soleil luisant çà et là sur des

presqu'îles vertes, une côte à droite, à demi dégagée des brumes, et

Colibry, qui semblait un géant, sur l'arrière du bateau qu'il poussait

à la perche de toute la vigueur de ses bras. Il eut, par-dessus tout,

un sentiment de victoire, une émotion de chasseur heureux. Et quand

Colibry, accostant au plus près, lui tendit la main pour le retirer:

--Elle y est! cria-t-il.

--Vous y êtes encore plus sûrement, répondit le vannier.

--Eh! qu'importe, père Colibry? reprit le jeune homme, en passant la

jambe par-dessus le bordage. Qu'importe un demi-bain froid, si nous

avons la sarcelle? Allons, Malestroit, à votre tour! Donnez-moi la

main. Bon! Un effort! Vous y voilà!

Soulevé par le poignet de Claude et celui de Colibry, le charpentier

monta, lui aussi, dans le bateau. A peine y était-il entré, son large

pantalon ruisselant comme une source, que Claude s'écria:

--Au large, maintenant!

--A terre! vous voulez dire, répartit Malestroit, qui se baissait déjà

pour saisir la perche.

--Non pas! à retrouver la sarcelle!

--Pour une méchante bête risquer la mort! Je ne suis pas douillet,

mais vrai...

--Je double ce que j'ai promis, dit Claude: en avant!

Vaincu par l'argument, le charpentier, tandis que son camarade

attrapait au passage quelques canes d'appel par la patte ou par le

cou, poussa la barque vers un buisson, tout au bout du pré, où le

courant portait. La sarcelle était là, flottant, la tête renversée et

posée entre les ailes, comme si, pour dormir, elle l'eût voulu cacher

dans ses plumes. Claude la prit avec précaution, examina la nuque

marquée d'une aigrette sombre, le pinceau de duvet blanc formant

sourcils au-dessus des yeux, le manteau dont le reflet azuré n'était

pas douteux, tira les cuisses, pour s'assurer qu'elles n'étaient pas

rompues, et, la posant sur ses genoux, comme il eût fait d'un coffret

de perles, d'un chien favori, d'un enfant sauvé:

--Bleue! dit-il se parlant à lui-même, bleue et pas gâtée!

Les deux hommes levèrent les épaules, Malestroit ouvertement, Colibry

simulant un effort vigoureux pour ramener en arrière le bateau enlizé.

Puis, laissant Claude à l'avant, muet dans la contemplation de

l'oiseau bleu, ils lui tournèrent le dos, s'assirent côte à côte, et,

dans le vent qui cinglait, ramèrent de toutes leurs forces vers la

terre. Mais la rive était loin. Il fallut près d'un quart d'heure pour

l'atteindre. Quand ils arrivèrent, Claude était pâle de froid, ses

dents claquaient, la glace avait raidi sur lui les plis de ses

vêtements, et Malestroit, la figure congestionnée, semblait avoir du

mal à se lever.

--Trois kilomètres avant de trouver du feu! grommela celui-ci.

Il débarqua le premier, regarda derrière lui le jeune homme qui

tremblait, portant la sarcelle pressée contre sa poitrine, et ajouta,

car il avait la rudesse tendre du peuple:

--Si encore il n'y avait que moi! Mais ce pauvre monsieur, qui n'a pas

l'habitude de la misère! Voyons, monsieur Claude, essayons de nous

réchauffer en marchant! Colibry va retourner aux canes. Donnez-moi le

bras.

Claude étourdi, et comme enivré par le froid, passa le bras sous celui

du charpentier, qui secouait la tête, d'un air de doute.

--Trois kilomètres! reprenait-il.

A ce moment, une voix sortie du brouillard, en face, leur parvint,

toute diminuée par la distance.

--Ohé! par ici! par ici!

Tous trois levèrent la tête. A mi-coteau, dans un clos de vigne que

ceignait de brun une haie d'épines, une forme humaine se démenait. Un

peu au delà, une maison carrée aux contrevents ouverts. C'était M.

Lofficial; c'étaient les Luisettes qu'ils croyaient désertes, et qui

s'offraient à eux.

Ranimé par l'idée de ce secours inattendu, Claude monta plus

rapidement la pente. Malestroit le soutenait, sans en avoir l'air, et

grognait des mots de réconfort:

--Nous y voilà, nous y voilà... encore cent pas... plus que trente...

Bonjour, monsieur Lofficial!

--Bonjour, mes enfants! dit le bonhomme, en poussant le clan de sa

vigne. Eh! eh! ai-je bien fait de venir? Comme vous êtes trempés! Six

degrés au-dessous de zéro!

Et, remarquant la mine souffrante et la pâleur de Claude:

--Mon pauvre garçon, reprit-il, vous avez l'air d'un noyé! Mais j'ai

de quoi vous ranimer là-haut. Et de quoi vous changer. Hâtons-nous

seulement.

En deux minutes, ils furent dans la cuisine où flambait un feu de

sarments. M. Lofficial assit Claude sur une chaise basse, entre les

chenets, à la distance précisément d'une broche de rôtissoire. Puis,

courant d'une chambre à l'autre, ouvrant placards, tiroirs, cachettes,

il parvint à découvrir, dans cette maison de célibataire, à peu près

inhabitée, mais montée avec une prévoyance de père de famille, une

foule de choses qu'on ne s'attendait pas à y rencontrer: deux paires

de feutres et deux paires de sabots neufs pour Claude et Malestroit,

de l'eau-de-vie blonde à force d'être vieille, une bouilloire dont le

réchaud n'était pas vide, et une boîte de thé qui laissa s'échapper

l'arome de mille fleurs.

Toujours trottant, M. Lofficial continuait son monologue, et sa voix

arrivait, tantôt par une porte et tantôt par une autre, tandis qu'un

nuage de vapeur d'eau enveloppait Claude et Malestroit.

--J'avais des pressentiments, disait-il, et j'ai voulu venir dès hier

soir... malgré Gothon... Et c'est vraiment heureux... Toute la

matinée, j'ai essayé de vous apercevoir avec mes jumelles... Mais,

bast! un brouillard du diable... Et puis, tout à coup, sur la berge...

Ah! quand je vous ai vus, j'ai bien deviné l'accident... j'ai mis une

allumette sous le fagot... N'es-tu pas trop lourd, aussi, Malestroit,

pour chasser à la hutte!

Il parlait d'un air réjoui, faisant sonner parfois ses lèvres l'une

contre l'autre, avec des impatiences de gros écureuil rebondi, quand

il ne trouvait pas, à l'instant même, ce qu'il cherchait.

Lorsqu'il se fut enfin arrêté, debout, appuyé sur l'auvent de la

cheminée, Claude, qu'il observait, Claude restauré et réchauffé, lui

prit la main.

--Vous savez que je l'ai tuée! dit-il.

--Parbleu, mon ami, vous l'avez bien gagnée!

--Je recommencerais vingt plongeons comme celui-là, répondit le jeune

homme avec conviction, pour voir seulement l'accueil qu'ils me feront

là-bas!

«Ils», c'était la seule Thérèse. Pour remercier son vieux voisin,

Claude n'avait rencontré que cette naïveté: parler d'elle. Il ne

savait rien de meilleur. Si elle daignait se montrer satisfaite, tout

le monde ne serait-il pas payé? Pour Thérèse souriante, est-ce qu'on

n'irait pas chercher la sarcelle au bout du monde? Est-ce que M.

Lofficial ne passerait pas, sans se plaindre, vingt nuits de novembre

aux Luisettes?

Quelque chose répondit oui, au fond du cœur de M. Lofficial. Devant

ce mot d'amour jeune, le bonhomme se sentit ému, disposé à des

complaisances paternelles. Il passa la main, deux ou trois fois,

délicatement, sur les cheveux bruns de son protégé, comme s'il eût

caressé son propre fils.

--Je veux le voir aussi, dit-il, et je vous conduirai aux Pépinières.

Une demi-heure plus tard, comme Colibry rentrait, les chaussures étant

sèches, les vêtements brossés, toute trace de l'accident disparue,

Claude s'entendit appeler par M. Lofficial, qui était allé présider

lui-même à l'enrènement du cheval, un bien vieux cheval, pourtant, et

facile. Il sortit, et jeta un coup d'œil du côté de la vallée: à la

place du lac immense sur lequel il avait cru naviguer le matin, il

n'aperçut, sous le clair soleil, qu'un marais de taille médiocre,

découpé en petits carrés par les saules, rayé, çà et là, par les

bandes vertes des talus, et où pas un vol d'oiseaux, pas un cri, ne

révélait plus la présence du gibier.

--Montez dans la calèche, dit M. Lofficial en s'avançant, vous n'aurez

pas froid là-dedans!

Un carrossier aurait protesté contre cette dénomination donnée au plus

singulier véhicule: une caisse écourtée, divisée, aux deux tiers

environ, par une cloison de glaces, et dont la capote, prolongée en

abat-jour, abritait abondamment Colibry et Malestroit, déjà montés sur

le siège. Il y avait bien quarante ans que la calèche venait aux

vendanges. Claude prit place à l'intérieur, avec M. Lofficial,

s'enfonça dans la plume des coussins, sentit monter jusqu'à ses genoux

la laine des peaux de mouton, haute et souple comme une flamme, qui

tapissait le fond de la voiture; Malestroit se hissa près de Colibry,

et les quatre voyageurs commencèrent à rouler vers la banlieue où

Thérèse, sans se douter de la visite qui trottinait pour elle sur la

route, jouissait probablement de l'embellie tardive du matin.

Le voyage parut délicieux à Claude, parce que M. Lofficial, bon comme

les anciens qui se rappellent avoir été jeunes, parla tout le temps de

Thérèse.

--C'est par elle, disait-il, que j'ai gagné, jadis, l'amitié de

Maldonne et de M. de Kérédol, par un petit compliment que j'avais su

faire d'elle, en la rencontrant. Vous le voyez, mon cher monsieur,

elle m'a valu deux amis. J'espère bien qu'elle m'en vaudra un

troisième d'ici peu. J'ai rarement vu une enfant si mignonne. Elle

avait les doigts fins comme des pendants de corail. Et je les ai tenus

dans mes mains, ces petits doigts. J'ai eu ses bonnes grâces avant

vous. Eh! eh! Elle portait une robe blanche, elle était marraine, et

moi j'étais parrain. Nous conduisions au baptême le fils de

Malestroit. Il y a de quoi être jaloux, monsieur Claude!

Il contait posément, avec une certaine saveur rustique et enjouée, des

traits qui eussent été sans intérêt pour tous autres qu'un vieillard

qui se souvenait et un jeune homme qui aimait. De temps en temps,

Claude se détournait à demi, pour voir si le cornet de papier, où il

avait roulé le produit de sa chasse, se tenait toujours bien droit,

dans la poche au fond de la capote. Une émotion grandissante

l'envahissait, à mesure que la distance diminuait jusqu'au logis des

Maldonne. Quand la voiture s'arrêta, devant le portail orné de clous,

il était pâle comme en sortant de l'eau, le matin.

--Mon lieutenant, dit M. Lofficial, c'est le moment de vous montrer

brave!

Il tira la sonnette.

--Monsieur travaille dans la serre, répondit la fille de charge.

En effet, près du réduit qui lui servait de laboratoire, sous la voûte

de verre peint qui l'enveloppait d'une chaleur douce, M. Maldonne

triait des oignons de tulipes. Il vit venir les visiteurs à travers

une vitre claire, sourit sans se déranger, et, les laissant arriver

jusqu'à lui:

--Eh bien! fit-il en se détournant et en tendant les deux mains, vous

me surprenez comptant mes trésors.

--Et nous vous en apportons un autre! répondit M. Lofficial.

--Une tulipe?

--Non, un oiseau rare.

M. Maldonne hocha la tête, d'un air d'incrédulité, en regardant le

cornet de papier que Claude portait sous le bras, et saisit un bulbe

transparent, côtelé, barbelé de racines.

--Sans l'avoir vu, dit-il, je ne l'échangerais pas contre une seule de

ces _proserpines roses_.

--Vous auriez peut-être tort, dit Claude, qui lui tendit le paquet.

Le naturaliste tira la sarcelle bleue par les pattes. A peine l'eut-il

aperçue que, le visage altéré par l'émotion, sans un mot, il

bouscula ses deux hôtes, pour sortir plus vite et porter la bête au

grand jour.

Dehors, il s'appuya aux tapis de paille qui pendaient du haut de la

serre, tourna et retourna la sarcelle, fit jouer les reflets du

plumage.

--Ce n'est pas possible! murmurait-il, non, ce n'est pas elle!...

Enfin il leva les yeux sur Claude, qui l'avait suivi. Sa physionomie

exprimait, avec beaucoup de surprise, un peu d'inquiétude, de

jalousie. Il était sérieux, presque froissé, comme un homme qu'on veut

duper.

--D'où l'avez-vous fait venir? demanda-t-il.

--Mais, je l'ai tuée, monsieur! dit Claude.

--Allons donc!

--Moi-même, ce matin!

--Pas dans le département?

--A deux lieues d'ici.

La Sarcelle Bleue · 第 24 / 31 题