Vers le milieu de novembre, le temps se refroidit brusquement. Comme
il passait devant la boutique du vannier, Claude s'entendit appeler.
--Monsieur, souffla bien bas Colibry, Malestroit dit que ça sera pour
demain matin. Il a vu la cane bleue.
--Ce n'est pas possible!
--Comme je vous vois.
--Et vous êtes prêt?
--Demain, si vous voulez.
--Alors, je prends cette nuit le train de trois heures. A quatre
heures et demie, je serai là-bas. Et vous?
--Oh! nous, monsieur, nous irons coucher au bord de l'eau, pour être
plus tôt parés. Malestroit dit qu'il le faut. Alors, moi, je le veux
bien.
--Où vous trouverai-je?
--Juste au bas du bien de M. Lofficial, tout proche le vieux pont.
Le lendemain, en pleine nuit, Claude, le fusil en bandoulière,
enveloppé d'un plaid et d'un cache-nez, des gants fourrés aux mains,
descendait du train, à l'une des stations voisines de la ville. A de
pareilles heures, les voyageurs sont rares. Il se trouva seul sur le
quai et bientôt dans la campagne. Pendant la première partie de la
nuit, le temps était demeuré clair, avec une forte gelée. A présent,
il faisait une brume intense. Claude marchait à grands pas sur la
route. A droite et à gauche, il devinait la vallée, sans rien voir
que de hautes branches de peupliers, qui sortaient tout à coup du
brouillard, au-dessus de lui, comme pendues en l'air. De rares
buissons, des coups d'estompe dans le gris universel indiquant une
ferme ou un bois, on ne savait trop. La terre, sablonneuse sous le
pied, annonçait le voisinage de la Loire. Cependant, des idées
singulières venaient à Claude, une crainte très particulière à ces
temps-là, celle d'errer à l'aventure sans avancer, sorte de vertige du
silence de toutes choses, de ne pas entendre même l'écho de son pas,
de ne pas voir à dix mètres devant soi, et de se sentir comme dans une
petite île de quelques mètres de rayon, dans l'immensité trouble qui
pèse, qui tourne, toute moite et glacée ensemble. Enfin, des voix lui
arrivèrent de l'inconnu profond où il s'enfonçait. Il les reconnut.
C'étaient celles des deux hommes. Il se mit à courir, pour achever de
dissiper l'engourdissement qui le saisissait. Bientôt il arriva au
pont, descendit le talus de la levée qu'il avait suivie, et aperçut
Malestroit et Colibry, assis l'un en face de l'autre, sur le bord du
bateau plat qui portait à l'avant une cage pleine de canards entassés.
--Il est grand temps, dit le maître charpentier. Embarquons, monsieur
Claude, les vanneaux commencent à mouver!
Tous trois prêtèrent l'oreille. On entendait, en effet, du côté des
prairies inondées, quelque part au-dessus de la vaste nappe d'eau,
dont le bord seul apparaissait, terne et froid comme une lame de faux,
des cris très doux, clairsemés: le premier appel du matin sur les
eaux. Claude prit place à l'arrière, les deux hommes plongèrent les
rames dans le courant presque insensible qui venait, à travers le
pont, des rives de la Loire, et le bateau s'éloigna, glissant
au-dessus des prés, des talus, des bornes, des barrières, dans le
vaste damier des saules plantés autour des champs. La rive avait
tout de suite disparu. La brume s'épaississait de plus en plus.
Malestroit et Colibry, suivant une ligne diagonale, pointèrent droit
sur la hutte, construction des plus primitives, tout simplement la
chevelure d'un saule, ramenée en cône au-dessus du tronc et garnie à
l'intérieur d'une palissade de roseaux. Claude grimpa dans l'abri. Par
devant, en demi-cercle, le maître charpentier disposa les canes. Il
les retirait de la cage, une à une, leur attachait à la patte une
corde munie d'une pierre, et jetait le tout par-dessus bord. La pierre
tombait au fond, la bête nageait en se secouant, mais la corde
l'empêchait de s'écarter, si ce n'est d'un mètre ou deux. Quand il eut
fini, il rejoignit Claude dans la hutte.
--Toi, dit-il, en se penchant et le plus doucement qu'il put à son
compagnon demeuré en bas, va où nous avons dit, et lâche tes mâlons au
bon moment. Si tu vois de la sarcelle, surtout, lâches-en plutôt deux!
Colibry, transi de froid et ému de l'importance de son rôle, répondit
un «oui» qui se confondit avec le soupir du vent, et, poussant à la
godille le bateau, emmenant avec lui les mâlons, disparut derrière les
cépées.
Claude, immobile, accroupi dans la hutte, le fusil entre les jambes,
éprouvait l'anxiété délicieuse de la première heure d'affût. Les brins
d'osier, de saule, de jonc dont il était enveloppé, recouverts d'une
couche mince de glace, avaient des éclairs de diamant, et, malgré la
brume, il voyait luire aussi des étincelles partout, dans les ramures
des souches fuyant en lignes pressées à droite et à gauche, le long
des troncs que cernait le courant, sur la pointe des herbes mortes
entraînées en îles minuscules à la dérive. La brume continuait de
passer, en grandes ondes courbées comme des voiles, comme des outres
d'un cristal dépoli, transparentes comme si chacune d'elles portait
une lumière diffuse, un flambeau dont on n'apercevait que le
rayonnement pâle. Partout, à la surface des prés inondés et bien
au-dessus des arbres, c'était la même procession lente de ouates
blanches, impalpables, qui venaient du nord, poussées par le vent.
Tout en haut, cette blancheur s'atténuait, il s'y mêlait une nuance
légère d'azur, et l'on devinait qu'au delà de cette muraille de
vapeurs, le jour naissait dans le ciel clair. Les cris d'appel se
multipliaient, apportés de très loin par la brise et par l'eau. Sur
les langues de terre émergées, dans le cercle mystérieux qui entourait
les chasseurs, évidemment des bandes d'oiseaux de toutes sortes
étiraient leurs ailes, et se préparaient à partir.
Un cri strident d'une cane près de la hutte, puis le chœur de toutes
les autres, levant le bec du même côté, firent tressaillir Claude. En
l'air, à une demi-portée de fusil, un coup de vent subit claqua juste
au-dessus de sa tête. Une trombe d'ailes de neige, affolées,
désordonnées, avec des sifflements aigus, passa comme un éclair.
Puis, ce ne furent plus que des points noirs, en avant, un chapelet de
balles s'enfonçant dans les brumes, puis, plus rien.
--Des vanneaux, murmura Malestroit. Attention! Les canards vont venir.
En effet, les canes qui s'étaient remises à nager, tirant sur leurs
pierres, s'agitèrent et chantèrent de nouveau. Un mâle, lâché par
Colibry, s'abattit parmi elles. Claude chercha des yeux, dans le
désert triste du ciel, la bande d'émigrants qu'annonçait cette entrée
en scène des appeaux. Il l'aperçut à sa gauche, venant du sud. Elle
remontait le vent en triangle, d'une allure égale, pareille à une fine
découpure d'ombres. Elle passa, dédaigneuse de cette troupe
d'apprivoisés qui la saluaient, et se perdit au loin. Un second
canard, quelques minutes après, partit du pré voisin où Colibry
veillait, et monta jusqu'au-dessus des brouillards. Cette fois, quand
il redescendit, il ramenait avec lui tout un vol de grands voyageurs
aux plumes grises. Claude les vit tournoyer en spirales, dont les
cercles se resserraient de plus en plus autour de la hutte. Courbé,
immobile, retenant son souffle, il entendit tout près, par trois
reprises, le battement de leurs ailes, leurs cris mêlés à ceux des
canes prisonnières; il aperçut, par les fentes du treillage, des dos
luisants, striés de barres blanches, des cous tendus, des pattes
pendantes; puis, faisant jaillir l'eau sous le choc de leurs
poitrines, une vingtaine de sauvages s'abattirent en dehors du cercle
formé autour de la hutte: Malestroit les étudia un moment, et, se
penchant:
--Rien que des tadornes, dit-il. Mais je crois qu'il y a une sarcelle
plus loin.
Très loin, en effet, à peinte distincte dans la buée qui roulait sur
l'eau, un oiseau plus petit approchait avec précaution, en faisant des
bordées, s'arrêtait, reprenait sa marche oblique. Était-il tombé avec
les autres? Partait-il des prés voisins? Bientôt il fut possible de
distinguer ses formes plus sveltes, son cou qui s'allongeait et se
courbait au ras de l'eau, avec une coquetterie et une grâce que
n'avaient pas les autres.
--C'est sûr une sarcelle, dit Malestroit. Seulement, est-elle bleue?
Voilà!
Elle s'avançait toujours, très lentement, nageant d'une seule patte.
Claude sentait son cœur battre si fort qu'il se demandait s'il
pourrait ajuster. La pensée de Thérèse, de la maison des Pépinières
couchée sous les arbres, de l'accueil qui lui serait fait s'il
rentrait avec ce gibier rarissime, l'idée qu'il le manquerait
peut-être, et que le stratagème de M. Lofficial échouerait
misérablement par sa faute, achevèrent de le troubler.
--Je l'ai vue reluire, dit à ce moment Malestroit, c'est une bleue,
monsieur Claude!
Claude, perdant la tête, se souleva un peu. Toute la bande de canards
s'enleva en criant.
--Elle y est encore! souffla le charpentier. Mais ce n'est pas votre
faute. Elle s'en va. Tirez!
A travers les brins de jonc, Claude passa le canon de son arme. Une
détonation formidable retentit sur le lac.
--Touchée! Je l'ai! je l'ai! cria le jeune homme en se levant tout
debout.
Mais Malestroit s'était levé aussi. Il était extrêmement lourd. Sous
ce double ébranlement et sous le poids du charpentier, le fond de la
hutte avait cédé, et, passant au travers, les deux chasseurs, avant de
s'être rendu compte de rien, se trouvèrent dans l'eau jusqu'à la
ceinture, accrochés au tronc du saule.
--A nous, Colibry! cria la grosse voix de Malestroit.
Quand ils eurent entendu le bonhomme répondre de loin, et que, tâtant
le sol du pied, ils se furent assurés qu'ils ne couraient aucun
danger, Claude et Malestroit se prirent à rire de l'accident. Ce fut
même pour Claude, malgré le froid qui le pénétrait, un moment
agréable. Il regarda le charpentier, couvert des débris de la hutte,
les cheveux mêlés d'herbes et de roseaux, comme un dieu marin, qui
soutenait d'une main l'édifice effondré, la surface des eaux, qui lui
parut d'argent, des plaques de soleil luisant çà et là sur des
presqu'îles vertes, une côte à droite, à demi dégagée des brumes, et
Colibry, qui semblait un géant, sur l'arrière du bateau qu'il poussait
à la perche de toute la vigueur de ses bras. Il eut, par-dessus tout,
un sentiment de victoire, une émotion de chasseur heureux. Et quand
Colibry, accostant au plus près, lui tendit la main pour le retirer:
--Elle y est! cria-t-il.
--Vous y êtes encore plus sûrement, répondit le vannier.
--Eh! qu'importe, père Colibry? reprit le jeune homme, en passant la
jambe par-dessus le bordage. Qu'importe un demi-bain froid, si nous
avons la sarcelle? Allons, Malestroit, à votre tour! Donnez-moi la
main. Bon! Un effort! Vous y voilà!
Soulevé par le poignet de Claude et celui de Colibry, le charpentier
monta, lui aussi, dans le bateau. A peine y était-il entré, son large
pantalon ruisselant comme une source, que Claude s'écria:
--Au large, maintenant!
--A terre! vous voulez dire, répartit Malestroit, qui se baissait déjà
pour saisir la perche.
--Non pas! à retrouver la sarcelle!
--Pour une méchante bête risquer la mort! Je ne suis pas douillet,
mais vrai...
--Je double ce que j'ai promis, dit Claude: en avant!
Vaincu par l'argument, le charpentier, tandis que son camarade
attrapait au passage quelques canes d'appel par la patte ou par le
cou, poussa la barque vers un buisson, tout au bout du pré, où le
courant portait. La sarcelle était là, flottant, la tête renversée et
posée entre les ailes, comme si, pour dormir, elle l'eût voulu cacher
dans ses plumes. Claude la prit avec précaution, examina la nuque
marquée d'une aigrette sombre, le pinceau de duvet blanc formant
sourcils au-dessus des yeux, le manteau dont le reflet azuré n'était
pas douteux, tira les cuisses, pour s'assurer qu'elles n'étaient pas
rompues, et, la posant sur ses genoux, comme il eût fait d'un coffret
de perles, d'un chien favori, d'un enfant sauvé:
--Bleue! dit-il se parlant à lui-même, bleue et pas gâtée!
Les deux hommes levèrent les épaules, Malestroit ouvertement, Colibry
simulant un effort vigoureux pour ramener en arrière le bateau enlizé.
Puis, laissant Claude à l'avant, muet dans la contemplation de
l'oiseau bleu, ils lui tournèrent le dos, s'assirent côte à côte, et,
dans le vent qui cinglait, ramèrent de toutes leurs forces vers la
terre. Mais la rive était loin. Il fallut près d'un quart d'heure pour
l'atteindre. Quand ils arrivèrent, Claude était pâle de froid, ses
dents claquaient, la glace avait raidi sur lui les plis de ses
vêtements, et Malestroit, la figure congestionnée, semblait avoir du
mal à se lever.
--Trois kilomètres avant de trouver du feu! grommela celui-ci.
Il débarqua le premier, regarda derrière lui le jeune homme qui
tremblait, portant la sarcelle pressée contre sa poitrine, et ajouta,
car il avait la rudesse tendre du peuple:
--Si encore il n'y avait que moi! Mais ce pauvre monsieur, qui n'a pas
l'habitude de la misère! Voyons, monsieur Claude, essayons de nous
réchauffer en marchant! Colibry va retourner aux canes. Donnez-moi le
bras.
Claude étourdi, et comme enivré par le froid, passa le bras sous celui
du charpentier, qui secouait la tête, d'un air de doute.
--Trois kilomètres! reprenait-il.
A ce moment, une voix sortie du brouillard, en face, leur parvint,
toute diminuée par la distance.
--Ohé! par ici! par ici!
Tous trois levèrent la tête. A mi-coteau, dans un clos de vigne que
ceignait de brun une haie d'épines, une forme humaine se démenait. Un
peu au delà, une maison carrée aux contrevents ouverts. C'était M.
Lofficial; c'étaient les Luisettes qu'ils croyaient désertes, et qui
s'offraient à eux.
Ranimé par l'idée de ce secours inattendu, Claude monta plus
rapidement la pente. Malestroit le soutenait, sans en avoir l'air, et
grognait des mots de réconfort:
--Nous y voilà, nous y voilà... encore cent pas... plus que trente...
Bonjour, monsieur Lofficial!
--Bonjour, mes enfants! dit le bonhomme, en poussant le clan de sa
vigne. Eh! eh! ai-je bien fait de venir? Comme vous êtes trempés! Six
degrés au-dessous de zéro!
Et, remarquant la mine souffrante et la pâleur de Claude:
--Mon pauvre garçon, reprit-il, vous avez l'air d'un noyé! Mais j'ai
de quoi vous ranimer là-haut. Et de quoi vous changer. Hâtons-nous
seulement.
En deux minutes, ils furent dans la cuisine où flambait un feu de
sarments. M. Lofficial assit Claude sur une chaise basse, entre les
chenets, à la distance précisément d'une broche de rôtissoire. Puis,
courant d'une chambre à l'autre, ouvrant placards, tiroirs, cachettes,
il parvint à découvrir, dans cette maison de célibataire, à peu près
inhabitée, mais montée avec une prévoyance de père de famille, une
foule de choses qu'on ne s'attendait pas à y rencontrer: deux paires
de feutres et deux paires de sabots neufs pour Claude et Malestroit,
de l'eau-de-vie blonde à force d'être vieille, une bouilloire dont le
réchaud n'était pas vide, et une boîte de thé qui laissa s'échapper
l'arome de mille fleurs.
Toujours trottant, M. Lofficial continuait son monologue, et sa voix
arrivait, tantôt par une porte et tantôt par une autre, tandis qu'un
nuage de vapeur d'eau enveloppait Claude et Malestroit.
--J'avais des pressentiments, disait-il, et j'ai voulu venir dès hier
soir... malgré Gothon... Et c'est vraiment heureux... Toute la
matinée, j'ai essayé de vous apercevoir avec mes jumelles... Mais,
bast! un brouillard du diable... Et puis, tout à coup, sur la berge...
Ah! quand je vous ai vus, j'ai bien deviné l'accident... j'ai mis une
allumette sous le fagot... N'es-tu pas trop lourd, aussi, Malestroit,
pour chasser à la hutte!
Il parlait d'un air réjoui, faisant sonner parfois ses lèvres l'une
contre l'autre, avec des impatiences de gros écureuil rebondi, quand
il ne trouvait pas, à l'instant même, ce qu'il cherchait.
Lorsqu'il se fut enfin arrêté, debout, appuyé sur l'auvent de la
cheminée, Claude, qu'il observait, Claude restauré et réchauffé, lui
prit la main.
--Vous savez que je l'ai tuée! dit-il.
--Parbleu, mon ami, vous l'avez bien gagnée!
--Je recommencerais vingt plongeons comme celui-là, répondit le jeune
homme avec conviction, pour voir seulement l'accueil qu'ils me feront
là-bas!
«Ils», c'était la seule Thérèse. Pour remercier son vieux voisin,
Claude n'avait rencontré que cette naïveté: parler d'elle. Il ne
savait rien de meilleur. Si elle daignait se montrer satisfaite, tout
le monde ne serait-il pas payé? Pour Thérèse souriante, est-ce qu'on
n'irait pas chercher la sarcelle au bout du monde? Est-ce que M.
Lofficial ne passerait pas, sans se plaindre, vingt nuits de novembre
aux Luisettes?
Quelque chose répondit oui, au fond du cœur de M. Lofficial. Devant
ce mot d'amour jeune, le bonhomme se sentit ému, disposé à des
complaisances paternelles. Il passa la main, deux ou trois fois,
délicatement, sur les cheveux bruns de son protégé, comme s'il eût
caressé son propre fils.
--Je veux le voir aussi, dit-il, et je vous conduirai aux Pépinières.
Une demi-heure plus tard, comme Colibry rentrait, les chaussures étant
sèches, les vêtements brossés, toute trace de l'accident disparue,
Claude s'entendit appeler par M. Lofficial, qui était allé présider
lui-même à l'enrènement du cheval, un bien vieux cheval, pourtant, et
facile. Il sortit, et jeta un coup d'œil du côté de la vallée: à la
place du lac immense sur lequel il avait cru naviguer le matin, il
n'aperçut, sous le clair soleil, qu'un marais de taille médiocre,
découpé en petits carrés par les saules, rayé, çà et là, par les
bandes vertes des talus, et où pas un vol d'oiseaux, pas un cri, ne
révélait plus la présence du gibier.
--Montez dans la calèche, dit M. Lofficial en s'avançant, vous n'aurez
pas froid là-dedans!
Un carrossier aurait protesté contre cette dénomination donnée au plus
singulier véhicule: une caisse écourtée, divisée, aux deux tiers
environ, par une cloison de glaces, et dont la capote, prolongée en
abat-jour, abritait abondamment Colibry et Malestroit, déjà montés sur
le siège. Il y avait bien quarante ans que la calèche venait aux
vendanges. Claude prit place à l'intérieur, avec M. Lofficial,
s'enfonça dans la plume des coussins, sentit monter jusqu'à ses genoux
la laine des peaux de mouton, haute et souple comme une flamme, qui
tapissait le fond de la voiture; Malestroit se hissa près de Colibry,
et les quatre voyageurs commencèrent à rouler vers la banlieue où
Thérèse, sans se douter de la visite qui trottinait pour elle sur la
route, jouissait probablement de l'embellie tardive du matin.
Le voyage parut délicieux à Claude, parce que M. Lofficial, bon comme
les anciens qui se rappellent avoir été jeunes, parla tout le temps de
Thérèse.
--C'est par elle, disait-il, que j'ai gagné, jadis, l'amitié de
Maldonne et de M. de Kérédol, par un petit compliment que j'avais su
faire d'elle, en la rencontrant. Vous le voyez, mon cher monsieur,
elle m'a valu deux amis. J'espère bien qu'elle m'en vaudra un
troisième d'ici peu. J'ai rarement vu une enfant si mignonne. Elle
avait les doigts fins comme des pendants de corail. Et je les ai tenus
dans mes mains, ces petits doigts. J'ai eu ses bonnes grâces avant
vous. Eh! eh! Elle portait une robe blanche, elle était marraine, et
moi j'étais parrain. Nous conduisions au baptême le fils de
Malestroit. Il y a de quoi être jaloux, monsieur Claude!
Il contait posément, avec une certaine saveur rustique et enjouée, des
traits qui eussent été sans intérêt pour tous autres qu'un vieillard
qui se souvenait et un jeune homme qui aimait. De temps en temps,
Claude se détournait à demi, pour voir si le cornet de papier, où il
avait roulé le produit de sa chasse, se tenait toujours bien droit,
dans la poche au fond de la capote. Une émotion grandissante
l'envahissait, à mesure que la distance diminuait jusqu'au logis des
Maldonne. Quand la voiture s'arrêta, devant le portail orné de clous,
il était pâle comme en sortant de l'eau, le matin.
--Mon lieutenant, dit M. Lofficial, c'est le moment de vous montrer
brave!
Il tira la sonnette.
--Monsieur travaille dans la serre, répondit la fille de charge.
En effet, près du réduit qui lui servait de laboratoire, sous la voûte
de verre peint qui l'enveloppait d'une chaleur douce, M. Maldonne
triait des oignons de tulipes. Il vit venir les visiteurs à travers
une vitre claire, sourit sans se déranger, et, les laissant arriver
jusqu'à lui:
--Eh bien! fit-il en se détournant et en tendant les deux mains, vous
me surprenez comptant mes trésors.
--Et nous vous en apportons un autre! répondit M. Lofficial.
--Une tulipe?
--Non, un oiseau rare.
M. Maldonne hocha la tête, d'un air d'incrédulité, en regardant le
cornet de papier que Claude portait sous le bras, et saisit un bulbe
transparent, côtelé, barbelé de racines.
--Sans l'avoir vu, dit-il, je ne l'échangerais pas contre une seule de
ces _proserpines roses_.
--Vous auriez peut-être tort, dit Claude, qui lui tendit le paquet.
Le naturaliste tira la sarcelle bleue par les pattes. A peine l'eut-il
aperçue que, le visage altéré par l'émotion, sans un mot, il
bouscula ses deux hôtes, pour sortir plus vite et porter la bête au
grand jour.
Dehors, il s'appuya aux tapis de paille qui pendaient du haut de la
serre, tourna et retourna la sarcelle, fit jouer les reflets du
plumage.
--Ce n'est pas possible! murmurait-il, non, ce n'est pas elle!...
Enfin il leva les yeux sur Claude, qui l'avait suivi. Sa physionomie
exprimait, avec beaucoup de surprise, un peu d'inquiétude, de
jalousie. Il était sérieux, presque froissé, comme un homme qu'on veut
duper.
--D'où l'avez-vous fait venir? demanda-t-il.
--Mais, je l'ai tuée, monsieur! dit Claude.
--Allons donc!
--Moi-même, ce matin!
--Pas dans le département?
--A deux lieues d'ici.