M. Lofficial s'arrêta court. Un bon sourire illumina sa face ronde.

--Ça change mes habitudes, dit-il, voyons quand même. Mais d'abord,

puisqu'il s'agit de vous, je m'en vais descendre.

Avec plus d'agilité qu'on n'eût pu lui en supposer, il passa sa grosse

jambe par-dessus le pignon des montants, descendit, saisit l'échelle,

et la porta le long du mur.

--Tout à vous, maintenant, dit-il en revenant, les mains tendues vers

le jeune homme. Allons au fond du jardin. Nous y serons mieux. Vous

avez donc une amourette?

--Mieux que cela, mon voisin, un grand amour.

--J'entends, mais au début, je pensais qu'on pouvait employer le

diminutif. Comme vous y allez! Et elle se nomme?

Ils s'assirent côte à côte, sur un banc à dos renversé, derrière une

touffe d'arbousiers.

--Thérèse Maldonne.

--Ah! cher ami! s'écria M. Lofficial en reprenant les mains de Claude,

qu'il serra et secoua dans les siennes, tandis que ses fortes lèvres

s'arrondissaient de surprise et d'admiration, cher ami, quelle perle!

Comment l'avez-vous découverte, elle qui sort si peu?

--Chez les Malestroit, quand le petit Jean est mort. Vous y étiez.

--Pauvre innocent! reprit le bonhomme, sur la figure duquel passa une

expression de pitié. C'était notre filleul, à elle et à moi. Mais ce

n'est pas là que vous avez pu parler à Thérèse?

--Non, mais je l'ai revue chez elle, où je suis allé deux fois, sous

couleur d'histoire naturelle. M. de Kérédol y a fait allusion, hier,

vous vous souvenez?

--Jeunesse, jeunesse! abuser ainsi de nos manies! Vous avez tout de

même bien fait, vous savez. Sapristi, vous avez bien fait. Je n'en

connais pas deux qui la vaillent!

Il riait largement, heureux de louer, et sur leurs deux visages, avec

des reflets différents, la même pensée de Thérèse mettait la joie. Le

contentement débordait des yeux de M. Lofficial, pétillants de bonté

sans malice. Tout à coup, il retira ses mains, dans lesquelles il

avait gardé celles de Claude. Sur sa figure, d'une mobilité, d'une

intensité de physionomie qui lui venait en droite ligne du peuple,

dont il était à peine sorti, une sorte d'inquiétude se peignit.

--Et M. de Kérédol, précisément? dit-il.

--Eh bien?

--Comment prend-il la chose?

--Assez mal. Il soupçonne que je ne suis pas venu chez M. Maldonne

pour l'amour seulement des oiseaux.

--Il vous bat froid. Je l'ai bien vu.

--Autant qu'il le peut.

Claude leva les épaules.

--Qu'importe ce monsieur? ajouta-t-il vivement. Je puis me passer de

son consentement! Et sa mauvaise humeur, si elle est tout

l'obstacle...

--Il importe beaucoup, au contraire, interrompit M. Lofficial, les

yeux levés vers la maison en face, comptant les fenêtres l'une après

l'autre. Si M. de Kérédol se jette à la traverse, vous comprenez, un

ami de vingt-cinq ans, logeant sous le même toit...

--Mais enfin, monsieur, de quoi m'en voudrait-il?

Visiblement embarrassé, M. Lofficial baissa la tête vers la terre, et

se mit à pousser, du bout du pied, le sable qu'il entassait par petits

monticules. Enfin, écrasant son œuvre sous son large brodequin:

--De rien, en effet, mon cher enfant, dit-il; c'est un homme d'honneur

et, dès lors, incapable d'une opposition déloyale. Laissons-le,

occupons-nous des moyens de vous rendre agréable aux parents de

Thérèse et à Thérèse elle-même. C'est le premier point. Y avez-vous

songé?

--Oui, sans rien découvrir. J'ai pensé que vous seriez plus heureux

que moi. Vous connaissez de longue date les Maldonne.

--Assez pour bien savoir, mon ami, que si vous agissez avec Maldonne

comme vous agiriez avec un autre, vous ne réussirez pas. Sa fille est

encore très jeune. Il ne se laissera pas tenter par la fortune. Il

faut que vous lui plaisiez, qu'il ait pour vous une sympathie

prononcée.

--Comment faire? Il ne reçoit pas chez lui. M. de Kérédol l'en

empêche.

--Oui.

--Au musée, je le troublerais dans ses travaux.

--Oui.

--Alors?

--Il y aurait bien un moyen, dit M. Lofficial en souriant, même un

très bon... Chassez-vous?

--De père en fils, répondit Claude.

--Vous tirez bien?

--Passablement.

--C'est qu'il ne faudra pas manquer! Si vous manquez votre coup, vous

n'aurez pas l'occasion d'en tirer un second.

Ici la voix de M. Lofficial diminua de sonorité, et ce fut tout bas

qu'il continua:

--Je vais vous révéler un secret. N'ayez jamais l'air de le savoir:

Maldonne ne vous le pardonnerait pas! Il a réuni la plus merveilleuse

collection d'oiseaux qui soit peut-être en province.

--Je le sais.

--Pourtant il en manque un.

--Lequel?

--Un seul, d'une espèce évidemment rare, difficile à se procurer,

puisque Maldonne, en vingt ans de chasse, n'a pas réussi à le tuer.

--Oh! dites, monsieur Lofficial, demanda Claude, l'œil brillant, déjà

prêt à se mettre en route, dites son nom! Où la trouve-t-on? Est-ce

très loin?...

--Attendez, répartit doucement le bonhomme. Je ne vous aurais pas

lancé sur une proie impossible. Je possède, sur le bord de la Loire,

un petit bien, les Luisettes.

--Et c'est là?

--Attendez donc! Devant, il y a un marais couvert de saules et de

roseaux. Même en été, il y reste un peu d'eau. Moi, je ne suis pas

chasseur du tout. Mais j'ai si bien le temps de me promener! Eh bien!

ce que je n'avais pas dit à Maldonne, parce que le seul amour de l'art

ne me déciderait pas à faire tuer une jolie bête, je vous le confie à

vous, pour l'amour de Thérèse. Mon cher ami, dans mon marais, je sais

positivement qu'il existe un couple de...

Il se pencha, mit ses mains en tuyaux:

--De sarcelles bleues!

--Ah! cher monsieur! cher monsieur Lofficial!

--Chut! n'ébruitez rien. C'est sauvage à nous entendre d'ici. Et puis,

le moindre mot rapporté à Maldonne gâterait tout. Commencez par vous

aboucher avec le père Malestroit. Il a le maniement des bateaux.

Colibry pourrait vous accompagner aussi, et lancer les mâlons.

--Colibry, je ne dis pas, mais Malestroit? Il est rude.

--Dites que c'est pour moi. J'ai eu l'occasion de leur rendre un petit

service, autrefois, quand je commençais à m'occuper de la Régis,

comme dit Gothon. Il revenait du tour de France. Dieu! le beau

compagnon! Enfin, c'est devenu tout à fait rangé! Demandez-lui ça en

mon nom.

--Que je vous remercie! s'écria Claude, en serrant la main du

bonhomme, qui s'était levé.

--Vous me remercierez plus tard. Le tour n'est pas joué. Prenez du

plomb un peu fort.

--Oui, monsieur Lofficial.

--Pas trop gros, pour ne pas abîmer la bête.

--Non, monsieur.

--Choisissez une petite brume.

Ils s'en allèrent, causant de la sorte, jusqu'au bout du porche. Là,

M. Lofficial, qui n'était pas en tenue, s'effaça le long de la porte.

Claude sortit, et, sur une poignée de main rapide, ils se quittèrent,

l'un tout plein de sa propre joie, le second heureux de la joie de

l'autre, comme il convenait à leurs deux âges.

Claude se rendit, sans plus tarder, chez M. Malestroit, lui exposa

l'affaire, et reçut cette réponse:

--Une bonne partie, monsieur Claude, bien nourri, bien payé, pas

grand'chose à faire, ça me va toujours, comptez sur moi.

Il alla ensuite chez Colibry, qui hésitait un peu, et finit par dire,

de sa voix flûtée:

--Ça ne me convient guère, mais pour vous obliger, monsieur Claude, on

ne demande pas mieux.

Le soir, dans sa bibliothèque, il feuilleta des livres d'histoire

naturelle, pour y trouver la description de la sarcelle, la découvrit,

la relut pour s'en mieux pénétrer. Puis il s'endormit, rêvant que la

petite brume était venue, et qu'il tuait l'oiseau bleu, destiné à

gagner le cœur du vieux père Maldonne.

La Sarcelle Bleue · 第 23 / 31 题