Au moment où l'aile rose, longtemps suivie, disparaissait à l'angle
d'une rue, Claude se trouvait près de chez lui. Il se sentait plein
d'audace pour la conquête de Thérèse. Mais, de plan d'attaque, il n'en
avait pas. Dix projets s'étaient levés déjà de son esprit, comme un
vol de linots sort d'un buisson battu. Aucun d'eux ne valait qu'on s'y
arrêtât.
Peut-être allait-il en surgir un onzième, quand le jeune homme,
passant devant la maison voisine de la sienne, entendit une voix
forte crier:
--Gothon! où as-tu acheté ces maudits sacs de papier? C'est du papier
de journal, et ça craque dans la main!
--Parbleu! se dit-il, c'est M. Lofficial. On n'a pas des voisins pour
ne pas s'en servir. Il connaît les Maldonne, il est bien disposé pour
moi; si j'allais lui demander conseil?
Claude s'arrêta, se décida en deux secondes, et tira la sonnette.
Gothon Lofficial,--pour employer l'expression qui la désignait dans
tout le faubourg,--une forte vieille à visage sévère, vint ouvrir,
regarda Claude du même air soupçonneux dont elle eût reçu un mendiant.
--M. Lofficial?
--Je ne sais pas s'il est là.
--Je viens de l'entendre.
--Ça ne fait rien.
Elle tenait à la main un paquet de sacs fortement collés et aplatis,
avec lesquels elle s'éloigna, traînant la jambe, vers le jardin dont
on voyait un coin encore feuillu et doré de soleil, dans l'enfilade du
porche blanc.
Claude perçut le bruit d'un colloque échangé entre le fifre aigu de
Gothon et le tonnerre contenu de M. Lofficial. Le dernier mot seul lui
parvint distinctement: «C'est d'un joli exemple, allez, le dimanche,
pour un monsieur dans les œuvres!» Et, comme la vieille fille,
achevant sa phrase, rentrait dans sa cuisine en sous-sol, le visiteur
apparut sur le seuil du jardin.
--Entrez donc, monsieur Claude! Par ici! Non, pas par là, ici, ici!
disait la voix de M. Lofficial.
Le jardin n'était pas grand. M. Lofficial n'était pas mince, mais on
ne pouvait le découvrir de la porte, à cause d'un gros massif de
rhododendrons poussé comme une futaie. Il se trouvait à cheval sur le
dernier barreau d'une échelle double, au-dessous d'une treille à
l'italienne, vrai plafond de vigne, dont les pampres lui
chatouillaient le visage. Devant lui, accroché à l'échelle, un panier
se balançait, plein de papiers et de bouts de fil cirés. Et tout
autour, à portée de son bras, s'échappant des feuilles à demi jaunes,
semées de gouttes de sang par l'automne, des grappes de raisin
pendaient, mûres à point, transparentes, rousselées par endroits,
quelques-unes enveloppées déjà et ficelées dans la robe de papier qui
devait les conserver fraîches.
Le bonhomme, en voyant Claude s'approcher, dodelina la tête d'un air
moitié content, moitié dépité.
--Vous me surprenez, dit-il, me livrant à un travail servile, le
dimanche. Gothon m'en a fait des reproches.
--Cela un travail servile! répondit Claude.
--On pourrait discuter. Mais je n'ai que dix grappes à emmailloter de
la sorte, celles qui pressent le plus. Et vous savez l'adage: _Parum
pro nihilo reputatur_.
--Je sais surtout, mon voisin, que vous êtes incapable de désobéir
même à une virgule du Décalogue. Ne craignez point de m'avoir
scandalisé. Je ne le suis pas.
Réjoui par la réponse, qui calmait chez lui un scrupule réel, M.
Lofficial s'épanouit. Il se pencha, et son ventre s'arrondit un peu
sur le barreau, prit un sac, l'entr'ouvrit, et souffla fortement entre
les deux feuilles blanches, qui se gonflèrent comme une outre.
--C'est d'autant plus urgent, continua-t-il, que nous sommes dans une
année de guêpes...
Il s'était mis entre les lèvres, pour le tenir, un fil qui descendait
de chaque côté de la bouche. Et, prenant le sac par le fond, il
enfermait avec précaution une grappe jaune comme une muscade, sans
cesser le monologue, très attentif seulement à bien plisser
l'enveloppe raide autour de la queue du raisin.
--Une année de guêpes, répétait-il, positivement, jeune homme.
Avez-vous remarqué que ces bêtes de malheur sont en abondance tous les
neuf ans?
Claude, au pied de l'échelle, répondit en souriant:
--Je n'aurais pu faire encore que deux observations de ce genre,
monsieur Lofficial, et je vous avoue que, les deux fois, cela m'a
échappé.
Maintenant, la grappe était empaquetée, ficelée, et tremblait
au-dessus du front de son propriétaire satisfait. M. Lofficial regarda
son interlocuteur, se trouva lui-même légèrement ridicule d'avoir posé
la question.
--C'est vrai, dit-il, une jeunesse pareille! Qu'est-ce qui me vaut
l'honneur de votre visite, monsieur Claude?
Le jeune homme jeta les yeux du côté de la cuisine, et répondit à
demi-voix:
--Une question de mariage.
--Oh! ne vous gênez pas, dit en riant M. Lofficial: elle y est
habituée. Je ne fais que ça, des mariages!
--Vous?
--Du matin au soir.
--Ici?
--La plupart du temps au bureau, là-bas. Mais il vient des gens me
trouver jusqu'ici. Je suis quelquefois dans mon échelle, comme vous me
voyez là. Ah! je ne leur en dis pas long, un petit discours, toujours
le même: «Mes bons amis, vous offensez le bon Dieu... il ne faut pas
que ça continue... il faut réparer, réparer, réparer.»
--Comment, réparer?
--Mais je le crois, des dix ans, des vingt ans quelquefois! Eh bien!
presque toujours ils répondent oui. C'est si braves gens, le peuple,
monsieur Claude!
--Vous êtes donc adjoint, monsieur Lofficial?
--Eh non! président de la société de Saint-François-Régis! Ce que j'en
ai mis d'alliances, aux doigts de ces fiancés tardifs! Ça fait
plaisir et ça fait pitié. Enfin, mon voisin, si vous avez besoin de
moi, pour un de vos protégés, tout à vos ordres. Seulement, il faut
les papiers. Les avez-vous?
Il s'apprêtait à prendre un second sac dans le panier, et déjà sa main
se tendait en avant.
--Mon cher monsieur, il n'y a rien à réparer dans mon affaire,
répondit Claude. Il s'agit de moi, qui me suis mis en tête d'aimer une
jeune fille.