VIII

Au moment où l'aile rose, longtemps suivie, disparaissait à l'angle

d'une rue, Claude se trouvait près de chez lui. Il se sentait plein

d'audace pour la conquête de Thérèse. Mais, de plan d'attaque, il n'en

avait pas. Dix projets s'étaient levés déjà de son esprit, comme un

vol de linots sort d'un buisson battu. Aucun d'eux ne valait qu'on s'y

arrêtât.

Peut-être allait-il en surgir un onzième, quand le jeune homme,

passant devant la maison voisine de la sienne, entendit une voix

forte crier:

--Gothon! où as-tu acheté ces maudits sacs de papier? C'est du papier

de journal, et ça craque dans la main!

--Parbleu! se dit-il, c'est M. Lofficial. On n'a pas des voisins pour

ne pas s'en servir. Il connaît les Maldonne, il est bien disposé pour

moi; si j'allais lui demander conseil?

Claude s'arrêta, se décida en deux secondes, et tira la sonnette.

Gothon Lofficial,--pour employer l'expression qui la désignait dans

tout le faubourg,--une forte vieille à visage sévère, vint ouvrir,

regarda Claude du même air soupçonneux dont elle eût reçu un mendiant.

--M. Lofficial?

--Je ne sais pas s'il est là.

--Je viens de l'entendre.

--Ça ne fait rien.

Elle tenait à la main un paquet de sacs fortement collés et aplatis,

avec lesquels elle s'éloigna, traînant la jambe, vers le jardin dont

on voyait un coin encore feuillu et doré de soleil, dans l'enfilade du

porche blanc.

Claude perçut le bruit d'un colloque échangé entre le fifre aigu de

Gothon et le tonnerre contenu de M. Lofficial. Le dernier mot seul lui

parvint distinctement: «C'est d'un joli exemple, allez, le dimanche,

pour un monsieur dans les œuvres!» Et, comme la vieille fille,

achevant sa phrase, rentrait dans sa cuisine en sous-sol, le visiteur

apparut sur le seuil du jardin.

--Entrez donc, monsieur Claude! Par ici! Non, pas par là, ici, ici!

disait la voix de M. Lofficial.

Le jardin n'était pas grand. M. Lofficial n'était pas mince, mais on

ne pouvait le découvrir de la porte, à cause d'un gros massif de

rhododendrons poussé comme une futaie. Il se trouvait à cheval sur le

dernier barreau d'une échelle double, au-dessous d'une treille à

l'italienne, vrai plafond de vigne, dont les pampres lui

chatouillaient le visage. Devant lui, accroché à l'échelle, un panier

se balançait, plein de papiers et de bouts de fil cirés. Et tout

autour, à portée de son bras, s'échappant des feuilles à demi jaunes,

semées de gouttes de sang par l'automne, des grappes de raisin

pendaient, mûres à point, transparentes, rousselées par endroits,

quelques-unes enveloppées déjà et ficelées dans la robe de papier qui

devait les conserver fraîches.

Le bonhomme, en voyant Claude s'approcher, dodelina la tête d'un air

moitié content, moitié dépité.

--Vous me surprenez, dit-il, me livrant à un travail servile, le

dimanche. Gothon m'en a fait des reproches.

--Cela un travail servile! répondit Claude.

--On pourrait discuter. Mais je n'ai que dix grappes à emmailloter de

la sorte, celles qui pressent le plus. Et vous savez l'adage: _Parum

pro nihilo reputatur_.

--Je sais surtout, mon voisin, que vous êtes incapable de désobéir

même à une virgule du Décalogue. Ne craignez point de m'avoir

scandalisé. Je ne le suis pas.

Réjoui par la réponse, qui calmait chez lui un scrupule réel, M.

Lofficial s'épanouit. Il se pencha, et son ventre s'arrondit un peu

sur le barreau, prit un sac, l'entr'ouvrit, et souffla fortement entre

les deux feuilles blanches, qui se gonflèrent comme une outre.

--C'est d'autant plus urgent, continua-t-il, que nous sommes dans une

année de guêpes...

Il s'était mis entre les lèvres, pour le tenir, un fil qui descendait

de chaque côté de la bouche. Et, prenant le sac par le fond, il

enfermait avec précaution une grappe jaune comme une muscade, sans

cesser le monologue, très attentif seulement à bien plisser

l'enveloppe raide autour de la queue du raisin.

--Une année de guêpes, répétait-il, positivement, jeune homme.

Avez-vous remarqué que ces bêtes de malheur sont en abondance tous les

neuf ans?

Claude, au pied de l'échelle, répondit en souriant:

--Je n'aurais pu faire encore que deux observations de ce genre,

monsieur Lofficial, et je vous avoue que, les deux fois, cela m'a

échappé.

Maintenant, la grappe était empaquetée, ficelée, et tremblait

au-dessus du front de son propriétaire satisfait. M. Lofficial regarda

son interlocuteur, se trouva lui-même légèrement ridicule d'avoir posé

la question.

--C'est vrai, dit-il, une jeunesse pareille! Qu'est-ce qui me vaut

l'honneur de votre visite, monsieur Claude?

Le jeune homme jeta les yeux du côté de la cuisine, et répondit à

demi-voix:

--Une question de mariage.

--Oh! ne vous gênez pas, dit en riant M. Lofficial: elle y est

habituée. Je ne fais que ça, des mariages!

--Vous?

--Du matin au soir.

--Ici?

--La plupart du temps au bureau, là-bas. Mais il vient des gens me

trouver jusqu'ici. Je suis quelquefois dans mon échelle, comme vous me

voyez là. Ah! je ne leur en dis pas long, un petit discours, toujours

le même: «Mes bons amis, vous offensez le bon Dieu... il ne faut pas

que ça continue... il faut réparer, réparer, réparer.»

--Comment, réparer?

--Mais je le crois, des dix ans, des vingt ans quelquefois! Eh bien!

presque toujours ils répondent oui. C'est si braves gens, le peuple,

monsieur Claude!

--Vous êtes donc adjoint, monsieur Lofficial?

--Eh non! président de la société de Saint-François-Régis! Ce que j'en

ai mis d'alliances, aux doigts de ces fiancés tardifs! Ça fait

plaisir et ça fait pitié. Enfin, mon voisin, si vous avez besoin de

moi, pour un de vos protégés, tout à vos ordres. Seulement, il faut

les papiers. Les avez-vous?

Il s'apprêtait à prendre un second sac dans le panier, et déjà sa main

se tendait en avant.

--Mon cher monsieur, il n'y a rien à réparer dans mon affaire,

répondit Claude. Il s'agit de moi, qui me suis mis en tête d'aimer une

jeune fille.

La Sarcelle Bleue · 第 22 / 31 题