Il se passa plusieurs semaines pendant lesquelles Claude, retiré dans
sa terre de la Coudraie, mesura son blé, vendit son foin, fit ses
vendanges, chassa les perdreaux et les grives, et constata, dans les
rares moments où sa pensée prenait forme de méditation, qu'il était
l'homme le plus heureux du monde. A diverses reprises, suivant les
sentiers des bois humides et chauds des premières pluies, les mains
dans les poches de son gilet de chasse, son chien quêtant au bord
des touffes de fougères et d'ajoncs, il s'arrêta, comme grisé par la
vie, par la paix, par la plénitude de joie qu'il sentait en lui et
autour de lui. D'autres fois, il est vrai, l'idée lui vint, surtout
aux heures lentes de l'après-dîner, quand la bourrasque soufflait
dehors et l'empêchait de sortir, quand il n'entendait d'autre bruit,
dans la vaste salle où il se promenait, que celui de son propre pas
renvoyé par les murs, l'idée lui vint qu'une jeune femme embellirait
encore cette agréable Coudraie. Une image se présentait à lui, sans en
avoir été priée: celle de Thérèse, les mains tachées de groseilles et
confuse de son tablier à bretelles, ou disant, les yeux levés: «Le
conte des étoiles, monsieur. Nous en avions une, mon parrain et
moi...» Mais il ne s'arrêtait pas longtemps à de pareilles rêveries.
Elles lui paraissaient indignes d'un homme heureux, qui commande à
vingt vignerons, jouit d'une indépendance parfaite et d'un revenu plus
que suffisant. Il se contentait donc, en ces occasions, de tirer une
forte bouffée de sa pipe, s'approchait de son épagneul étendu devant
le feu, l'assurait que, de longtemps, personne ne troublerait leur
ménage à tous deux, et sortait, malgré le mauvais temps, pour
inspecter le cellier où fermentait son vin.
Quand il fut de retour à la ville, vers la fin d'octobre, seul dans
son hôtel du faubourg avec sa vieille Justine, l'image revint plus
fréquente, et, soit que les distractions fussent moins nombreuses
autour de lui, soit paresse d'une âme longuement tentée, il y prit un
plaisir croissant. La plupart de ses amis n'étaient pas rentrés de la
campagne. Dans les rues, des files de maisons toutes closes avaient
sur leurs contrevents la poussière de six mois; la chaussée
appartenait aux moineaux, et, même les jours ouvrables, quand il
faisait du soleil, un monde de petites gens, rendus à la liberté par
l'absence des grands, s'en allait vers les prés voisins avec la ligne
sur l'épaule. Comment ne pas songer un peu? Et Claude se rappelait
l'invitation de M. Maldonne: «Revenez au musée.» Fallait-il y
retourner? Ne devait-il pas plutôt obéir à des scrupules qui, par
moments, le prenaient? M. de Kérédol avait manifesté, par toute son
attitude, un désir très peu vif de voir s'établir des relations entre
les Pépinières et la Coudraie. La proposition même de M. Maldonne
contenait une réserve.
Un jour que ces questions s'offraient de nouveau à son esprit, il
entra, pour y réfléchir, au Jardin des Plantes. Il savait qu'un des
plus sûrs moyens de rencontrer un peu de solitude et de recueillement
c'est encore de choisir une promenade publique, la foule ayant plutôt
le goût des endroits lassants où il y a de la poussière: les
boulevards, les grandes rues, les remparts des places fortes et le
tour des fontaines.
Il entra donc, et descendit l'avenue en pente bordée de platanes,
admirant la limpidité de l'air et la profusion d'or que l'automne
jette sur le monde. Au bout de l'allée, il y avait plusieurs serres à
la file, dont les vitres peintes en blanc, cintrées sur les arceaux de
fer, rayonnaient autour d'elles une vraie chaleur d'été. Là, quelques
bonnes gens, des habitués, se chauffaient en faisant la sieste. Et,
devant eux, marchant d'un pas relevé, Claude aperçut deux promeneurs
qu'il reconnut tout de suite, bien qu'ils se présentassent de dos.
L'un, gros, court, le geste rond, la voix chaude, était M. Lofficial;
l'autre, plus sobre de mouvements, droit et sanglé dans sa redingote,
ne pouvait être que le parrain de Thérèse. Ils causaient avec
animation, à demi tournés l'un vers l'autre, et l'on devinait, à leur
attitude même, au peu d'attention qu'ils accordaient aux rangées
d'invalides à gauche, et aux massifs de dahlias à droite, qu'ils
arpentaient depuis longtemps ce coin découvert et tiède du jardin.
Claude ne voulut pas reculer, et continua sa route vers eux. Comme ils
parlaient à voix haute, bientôt il put saisir des mots.
--Eh bien! non, mon cher monsieur, disait M. de Kérédol, je ne crois
plus qu'elle nous quitte, à présent. Elle a l'air tout à fait heureuse
au milieu de nous. Si vous l'aviez vue parler de ce concert de
demain!...
A ce moment, les deux promeneurs, qui s'étaient arrêtés à l'extrémité
de la serre, se retournèrent ensemble, et aperçurent Claude Revel qui
allait les dépasser.